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Les pays européens face au cancer : étude d’un ensemble restreint d’indicateurs de santé publique


Bulletin du Cancer. Volume 95, Numéro 11, 1053-62, novembre 2008, Article original

DOI : 10.1684/bdc.2008.0737

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Laurent Borella , Institut national du cancer, 28, avenue Hoche, 94320 Thiais, France.

Résumé : Contexte. Il est aujourd’hui acquis que, pour être efficaces, les politiques de lutte contre le cancer doivent être globales et prendre en compte la multiplicité des facteurs en jeu dans le fardeau de la maladie : économie et niveau de développement, style de vie et facteurs de risque, accès au dépistage, efficacité du système de soins. À partir des indicateurs de santé publique disponibles, il est proposé un tableau de bord très simple, permettant de comparer les situations respectives des pays européens. Méthode. Quarante-neuf indicateurs couvrant l’ensemble des domaines concernés par le cancer ont été extraits des bases de données internationales publiques et d’études publiées pour 22 pays européens. Des calculs de corrélation ont été effectués afin d’identifier les indicateurs les plus significatifs. Un score global par pays a été calculé sur la base de ces indicateurs. Une méthode de clustering hiérarchique a été mise en œuvre afin d’identifier des sous-groupes de pays présentant une situation proche. Résultats. Un tableau de bord de 7 indicateurs a pu être produit : produit intérieur brut, production scientifique, taux de fumeurs, taux de participation au dépistage du cancer du sein, mortalité tous cancers chez les hommes, survie à 5 ans du cancer colorectal et espérance de vie à la naissance. Un score global permet d’identifier les pays les mieux positionnés : la Suisse, la Suède, la Finlande et la France, et les pays dont la situation face au cancer est moins favorable : l’Estonie, la Hongrie, la Pologne et la Slovaquie. Trois sous-groupes de pays présentant un profil relativement proche ont pu être identifiés : le groupe des pays associant haut niveau de moyens et haut niveau de résultats \; le groupe des pays à haut niveau de moyens mais résultats moyens \; et le groupe des pays à bas niveau de moyens et résultats faibles. Conclusion. Ce travail met en évidence des situations très hétérogènes au sein des pays étudiés. Le suivi au niveau européen d’un ensemble réduit mais correctement mis à jour d’indicateurs de santé publique faciliterait probablement la mise en place d’une politique communautaire active de lutte contre le cancer.

Mots-clés : cancer, tableau de bord, indicateurs, comparaison européenne

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Laurent Borella

Institut national du cancer, 28, avenue Hoche, 94320 Thiais, France

Article reçu le 25 Mars 2008, accepté le 18 Septembre 2008

Contexte et objectifs

S’il était possible à l’avenir de connaître précisément les différents facteurs permettant d’expliquer le fardeau du cancer dans nos sociétés, il est probable que nous saurions mieux qu’aujourd’hui construire les politiques de lutte efficaces que cette maladie justifie. En effet, nous pourrions développer des travaux scientifiques permettant de mieux connaître chacun de ces facteurs et construire des dispositifs permettant de mieux les contrôler. C’est ainsi que se sont développées les politiques de prévention des risques comme le tabagisme, l’alcoolisme, l’obésité [1-3], les politiques de dépistage [4-6] et les politiques de soins de qualité [7, 8]. Pour autant, la réalité du cancer ne se laisse pas réduire à un ensemble de paramètres indépendants, et les résultats des politiques menées nous obligent à rester modestes et exempts de certitudes [9, 10]. C’est d’ailleurs au travers de programmes complexes et coordonnés qu’aujourd’hui se développe la lutte contre le cancer, associant toutes les dimensions : médicales, sociales, économiques, sociétales et scientifiques de la maladie [11, 12]. Or, si la plupart des études scientifiques publiées dans les revues à comité de lecture exposent la mesure de paramètres particuliers associés au cancer, comme l’épidémiologie [13], les risques individuels ou collectifs [14, 15] ou encore l’impact attendu des nouveaux traitements [16], peu d’études en population permettent d’appréhender plus globalement l’impact des infrastructures de santé et des politiques de lutte contre le cancer en termes de bénéfice global pour la population [17, 18]. Il est même difficile d’appréhender simplement la performance d’un pays en termes de santé publique et particulièrement dans le cas du cancer, compte tenu de l’extrême complexité des facteurs et de leurs interactions [19, 20].

S’il n’est pas possible d’apporter une réponse globale au problème de la compréhension des mécanismes pouvant influer sur la maladie, il peut être envisagé d’essayer de positionner un pays dans sa situation face au cancer sur la base d’un ensemble simplifié d’indicateurs décrivant les différents domaines concernés. C’est l’objet du présent travail.

Matériel et méthode

Sources des données

Une analyse de littérature a été réalisée afin d’identifier les données publiées disponibles ainsi que les sources les plus utilisées dans les études comparatives internationales en épidémiologie du cancer, en santé publique, en économie et performance des systèmes de santé. Pour chaque indicateur, les différentes sources existantes (étude publiée ou base de donnée publique) ont été comparées en vue de retenir les plus significatives : fiabilité, précision, possibilité de comparer les pays, dates d’observation et couverture géographique. À l’issue de ce travail, 49 indicateurs différents ont pu être retenus (tableau 1), couvrant totalement ou partiellement les pays européens et relatifs :
  • au niveau de développement des pays ;
  • aux principales données globales de santé publique ;
  • au potentiel de recherche et de soins ;
  • aux principales données épidémiologiques relatives au cancer : mortalité, incidence et survie.

Les sources publiques retenues sont l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), l’Office statistique des communautés européennes-Eurostat. Ces sources publiques couvrent 40 indicateurs, les autres ayant été extraits de travaux publiés [21, 22] ou d’études non publiées [23, 24]. Tous les indicateurs bruts ont été convertis en valeur relative en les rapportant à la population ou au PIB des pays ; les données épidémiologiques sont standardisées en population mondiale.

Les pays étudiés sont les pays européens de la communauté européenne et la Suisse, à l’exclusion de certains pays récemment intégrés pour lesquels nous ne disposons pas d’informations suffisantes.

Tableau 1 Indicateurs retenus par pays.

Méthode

Dans un premier temps, les corrélations existantes entre les distributions de valeurs connues des différents indicateurs pour l’ensemble des pays européens ont été recherchées. Cela a été réalisé par le calcul du coefficient de corrélation de chaque couple d’indicateurs d’une matrice A(i,j) appariant les i = j = 49 indicateurs retenus pour l’étude. Un ensemble restreint d’indicateurs peut alors être déterminé ainsi qu’un score de synthèse par pays.

Dans un second temps, une méthode de visualisation synoptique a été mise en œuvre par analogie avec les méthodes bio-informatiques de recherche de profils génomiques caractéristiques de sous-groupes de malades. Ces méthodes tendent à répondre à la difficulté d’interprétation des études de caractérisation génomique d’une pathologie ou d’un sous-groupe de pathologies. En effet, dans ces études, c’est l’existence d’un ensemble de segments d’ADN modifiés, caractéristique d’un sous-groupe d’individus (profil génomique), qui est recherché, alors même que le nombre de gènes à analyser peut être très supérieur au nombre d’échantillons disponibles [25]. C’est, par exemple, le cas pour l’étude d’un ensemble de 200 échantillons d’ADN analysés sur une puce d’hybridation génomique comparative de 3 000 gènes. Dans ces méthodes, le résultat apparaît sous la forme d’une matrice qui permet de visualiser une surexpression (ou amplification), en vert, ou une sous-expression (ou délétion), en rouge, des différents gènes des échantillons analysés par rapport à un échantillon de référence. Des outils d’analyse informatique (dits de « clustering hiérarchique »), non spécifiques aux études biologiques, permettent ensuite de regrouper les différents échantillons et les différentes régions du génome présentant des valeurs (et donc une couleur) similaires [26]. Une segmentation de la population des échantillons ainsi qu’une identification des séries de gènes impliqués dans cette segmentation est alors possible.

Dans le cas de la présente étude, pour laquelle le nombre de pays analysés est également inférieur au nombre de variables d’analyses possibles, et pour laquelle ce qui est recherché est un ensemble d’indicateurs permettant de segmenter les pays en groupes homogènes, une méthode identique a été mise en œuvre. À cet effet, chaque valeur d’un indicateur pour un pays donné a été rapportée à la distribution de valeurs de cet indicateur pour l’ensemble des pays. Si l’indicateur présente une valeur favorable (positionné entre le sixième et le dixième décile de la distribution), il lui est assigné une couleur verte, dans le cas contraire (compris dans les quatre premiers déciles), une couleur rouge ; si la valeur est intermédiaire, une couleur grise est attribuée. La matrice de l’ensemble des valeurs prises par les indicateurs fait alors l’objet d’une analyse en deux temps. Dans un premier temps, les pays sont triés en fonction de leur résultat global, entendu comme la moyenne arithmétique pour l’ensemble des indicateurs de leur position relative (avec vert = 1, rouge = –1, gris = 0). Ce premier traitement permet de rapprocher les pays présentant un profil général similaire, avec l’hypothèse arbitraire d’une équivalence des facteurs analysés. Dans un second temps, le regroupement de pays présentant des caractéristiques proches est recherché suivant une méthode de clustering hiérarchique adaptée à la matrice d’analyse. Dans le cas présent, il a été recherché, pour chaque paire (a,b) de pays, la distance euclidienne relative d séparant les deux pays, pour les n dimensions d’analyse correspondant aux n indicateurs mesurés, selon la formule :

où vi,a est la valeur de l’indicateur i pour le pays a.

Cette méthode conduit à la mise en évidence de sous-groupes homogènes de pays présentant des caractéristiques proches, c’est-à-dire montrant des performances comparables pour chacun des domaines d’indicateurs étudiés.

Résultats

Analyse préliminaire des indicateurs

L’ensemble des valeurs prises par les 49 indicateurs analysés pour chacun des pays européens est reproduit dans le tableau 1. Comme cela a déjà été montré par ailleurs [27], même si le montant des dépenses de santé évolue avec la richesse des pays, l’incidence et surtout la mortalité par cancer semblent indépendantes des montants investis dans les systèmes de santé, et les pays les plus développés n’affichent pas d’avantages nets en regard de ces indicateurs épidémiologiques essentiels (figure 1). De même, l’efficacité de la prise en charge des cancers, analysée au travers des données de survie disponibles pour les pays participant à l’étude Eurocare 4, ne semble pas montrer de tendance évidente associée à la richesse des pays ou à l’importance des dépenses consacrées aux soins (figure 2), comme cela a déjà été montré [21].

En réalité, la plupart des pays étudiés présentent des valeurs contrastées et inhomogènes : en particulier, pour les pays les plus développés, les indicateurs de moyens (niveau de richesse individuelle, niveau de dépenses de prévention et de soins, densité d’appareils diagnostiques et thérapeutiques…) sont très favorables, alors que dans le même temps, l’incidence y apparaît plutôt défavorable ; par contraste, la situation est inversée dans les pays les moins développés, principalement situés en Europe de l’est, avec des moyens réduits, mais une incidence réduite (sauf col de l’utérus), associée à une mortalité élevée. Cette analyse montre qu’il est probable que le mode de vie associé à une économie développée de type occidental ne permet pas actuellement d’éviter les cancers (figure 3) ; elle montre surtout que l’espérance d’une vie longue existant dans ces pays s’accompagne d’une incidence élevée de cancers, notamment au sein de la population âgée, comme cela est bien connu sur le plan épidémiologique [28]. Par contraste, les pays économiquement émergents apparaissent paradoxalement moins ou également touchés par le cancer du fait de l’espérance de vie relativement plus réduite de leur population, alors même que les facteurs de risque et la mortalité par cancer y restent élevés, comme cela a déjà été montré [29, 30].

Recherche de corrélations

À l’issue de cette première analyse, nous avons recherché s’il existait des indicateurs qui pouvaient être rapprochés entre eux en regard de l’homogénéité de leur comportement. Nous avons donc réalisé une analyse de corrélation de l’ensemble des distributions de valeurs qui nous a permis, pour chaque domaine d’indicateurs, de rechercher les liens pouvant exister avec d’autres domaines (figure 4). Ce travail met clairement en évidence une corrélation positive forte entre le niveau de richesse des pays et l’espérance de vie de la population (corr. espérance de vie après 65 ans/PIB par habitant : 0,84). La richesse est également associée à un effort important de dépistage des cancers (sein : 0,74 et col de l’utérus : 0,78), à une activité de recherche forte (production scientifique/habitant : 0,79 ; brevets/habitant : 0,72), et à de bons résultats en matière de survie des cancers accessibles aux traitements : la corrélation entre le produit intérieur brut par habitant et le taux de survie est de 0,82 pour le cancer colorectal, de 0,62 pour le cancer du sein, mais seulement de 0,45 pour le cancer du poumon, qui reste encore malheureusement trop souvent incurable. En revanche, il n’y a pas de lien significatif entre le niveau de richesse et les indicateurs de facteurs de risque connus (tabagisme, alcoolisme, obésité), ce qui semble souligner que la prévention de ces facteurs de risque n’est pas mieux assurée dans les pays riches que dans les pays pauvres. En outre, les moyens en soins apparaissent très inégalement corrélés à la richesse, avec 0,74 pour la densité d’IRM, mais –0,60 pour le nombre de consultations. D’une manière générale, il n’a été possible de corréler les moyens en soins avec aucun autre domaine étudié, ce qui relativise a priori l’intérêt de ces indicateurs pour l’étude de la performance globale des pays. Enfin, la corrélation entre la richesse et les données épidémiologiques confirme des faits déjà connus, à savoir une incidence supérieure pour certains cancers comme celui du sein (0,89), mais inférieure pour d’autres comme le cancer du col de l’utérus (–0,86). Plus généralement, si l’on note une légère augmentation d’incidence globale des cancers en fonction de la richesse (0,59), probablement due aux cancers des personnes âgées, il ne semble y avoir aucun lien évident entre le niveau de richesse et la mortalité par cancer, avec un taux de corrélation non significatif de –0,39 pour les hommes et de 0,19 pour les femmes. Les corrélations mesurées ci-dessus, en regard du niveau de richesse, se retrouvent avec le niveau d’espérance de vie, à de très faibles différences près.

Il est également intéressant de noter la forte corrélation positive entre l’effort de dépistage du cancer du sein et l’incidence (0,75), et plus encore avec la survie (0,84). Il semble ainsi qu’un effort porté sur le début de la chaîne de prise en charge soit généralement accompagné de bons résultats en termes de soins. Pour autant, il n’est pas possible de mettre en évidence pour ce cancer une corrélation significative entre le taux de dépistage et le taux de mortalité (< 0,1), alors même que l’impact du dépistage organisé sur la mortalité a été démontré en conditions contrôlées et constitue l’objectif du dépistage. Cela conduit à penser que, en comparaison internationale, les autres facteurs influant sur la mortalité restent prééminents au regard du dépistage.

Si l’on s’intéresse aux liens existants entre l’effort de recherche et les autres facteurs mesurés, une corrélation très significative est retrouvée avec le niveau de richesse, avec 0,79, mais il apparaît également qu’un niveau de recherche élevé est également fortement corrélé avec la survie des cancers (corrélation de 0,71 pour le cancer colorectal).

Identification d’un ensemble restreint d’indicateurs et calcul d’un score de performance

Nous avons, dans un premier temps, recherché les indicateurs présentant les corrélations les plus marquées. Nous avons ensuite regroupé ces indicateurs en sept sous-ensembles distincts correspondant à chacun des domaines observés : niveau de richesse, effort de recherche, facteurs de risque, effort de dépistage, épidémiologie, survie après cancer et espérance de vie à la naissance. Le domaine des soins a été exclu compte tenu de l’absence de corrélation entre les indicateurs disponibles et le cancer. Afin de disposer d’une vision équilibrée, nous avons choisi arbitrairement de constituer un panier composé du « meilleur » indicateur de chaque domaine, c’est-à-dire de l’indicateur présentant les taux de corrélation les plus élevés. Cela nous conduit à un ensemble restreint formé de sept indicateurs (tableau 2) permettant d’apprécier la situation globale des pays dans la lutte contre le cancer. Il est à noter que cette méthode nous a conduits à retenir des indicateurs présentant des taux de corrélation modérés, comme le tabagisme, cet indicateur restant cependant le plus significatif en termes de facteurs de risque.

Un score peut alors être calculé pour chaque couple pays/indicateur, selon une fonction linéaire propre à chaque indicateur et conçue pour affecter 0 aux valeurs les plus faibles (ou les plus médiocres) jusqu’à 5 aux valeurs maximales (ou meilleures) mesurées. Par exemple, pour l’indicateur PIB/habitant, pour lequel la valeur la plus élevée est 42 000 (États-Unis) et la plus faible 8 000 (Bulgarie), le score s est obtenu par la formule : s = abs(valeur* (5/42 000)). Ce qui donne s = 4 pour la Suisse. En revanche, pour l’indicateur mortalité, qui évolue entre 82 et 48, la formule est : s = abs (108/(valeur – 60)).

Un score global par pays peut ensuite être calculé (tableau 3). Les pays européens présentant le meilleur score sont dans l’ordre décroissant la Suisse (4,44), la Suède (4,09), la Finlande (3,75), la France (3,52) et les Pays-Bas (3,48). Les pays présentant le score le plus faible sont la Roumanie (1,65), la République Tchèque (1,65), la Bulgarie (1,64), la Hongrie (1,60), l’Estonie (1,53), la Pologne (1,33), la Slovaquie (1,17).

Tableau 2 Indicateurs de synthèse de la performance dans la lutte contre le cancer.

Domaine

Indicateurs

Coefficients de corrélation

Socioéconomique

Économie

1. Produit intérieur brut par habitant

1

0,79

–0,3

0,74

–0,4

0,82

0,81

Recherche

2. Production scientifique cancer par habitant*

0,79

1

–0,4

0,65

–0,5

0,71

0,62

Santé publique

Facteurs de risque

3. Taux de fumeurs dans la population adulte

–0,3

–0,4

1

–0,5

0,1

–0,4

–0,3

Dépistage

4. Taux de participation au dépistage du cancer du sein

0,74

0,66

–0,5

1

–0,6

0,93

0,73

Résultats sanitaires

Épidémiologie

5. Mortalité par cancer chez les hommes, tous cancers

–0,4

–0,5

0,1

–0,6

1

–0,4

–0,4

Survie après cancer

6. Taux de survie à 5 ans pour le cancer colorectal

0,82

0,71

–0,4

0,93

–0,4

1

0,89

Espérance de vie

7. Espérance de vie à la naissance

0,81

0,62

–0,3

0,73

–0,4

0,89

1

*Selon l’étude ECRM (investment and outputs of cancer research: from the public sector to industry) Septembre 2007, www.ecrmforum.org.



Tableau 3 Score global des pays européens dans la lutte contre le cancer.

Recherche de sous-ensemble de pays homogènes

À partir du tableau présentant, pour les pays européens, l’ensemble des valeurs prises par les différents indicateurs étudiés (tableau 1), nous avons constitué, selon la méthode présentée plus haut, la matrice graphique des performances de chacun des pays et le regroupement des pays en sous-groupes de caractéristiques proches (figure 5). Dans cette analyse, nous avons, pour des raisons de simplicité, exclu les indicateurs de moyens en soins, dont on a vu, dans les analyses de corrélation, qu’ils prenaient des valeurs erratiques et non corrélées aux autres critères de moyens ou de résultats. Une première observation de la matrice met clairement en évidence deux sous-groupes de pays : d’une part, les pays pauvres pour lesquels les indicateurs de moyens sont négatifs (rouges) de façon très homogène, et dont l’espérance de vie est également inférieure à la médiane ; d’autre part, les pays riches présentant un profil assez exactement inversé. Dans cette matrice le lien très clair entre l’espérance de vie et le niveau de richesse apparaît immédiatement. Pour autant, la situation des autres indicateurs est plus complexe et plus contrastée et ne permet pas d’affirmer d’emblée que le niveau de richesse caractérise la performance du pays en matière de lutte contre le cancer : il apparaît par exemple, comme on l’a vu plus haut, que l’épidémiologie du cancer, incidence et mortalité, peut varier au sein des pays riches comme des pays pauvres.

Le résultat du clustering hiérarchique permet d’isoler des sous-groupes de pays comparables, en prenant en compte cette hétérogénéité apparente des indicateurs. Trois sous-groupes principaux sont identifiés :

  • le premier, que l’on pourrait appeler le groupe des pays associant haut niveau de moyens et haut niveau de résultats. Ce groupe est composé de : Suède, Suisse, Finlande, Italie, France, Allemagne. Au sein du groupe, la Suède et la Finlande, ainsi que la France et l’Allemagne constituent deux couples de pays aux caractéristiques très proches. Dans ce groupe, le profil général est celui de pays riches, présentant de bonnes performances en recherche et à haut niveau d’espérance de vie, dont les indicateurs de santé publique (facteurs de risque, dépistage…) sont plutôt favorables, même si les résultats des soins du cancer apparaissent hétérogènes ;
  • le deuxième, qui regroupe les pays à haut niveau de moyens, et niveau de résultats médiocres. Ce groupe est composé de : Autriche, Belgique, Pays-Bas, Danemark, Irlande, Royaume-Uni. Ce groupe présente des pays dont le niveau de richesse est élevé, mais pour lesquels les indicateurs de santé publique, l’espérance de vie et la mortalité par cancer sont en retrait par rapport au groupe précédent ;
  • le troisième, correspondant aux pays à faible niveau de moyens et faible niveau de résultat. Ce groupe est composé de : Hongrie, République Tchèque, Slovaquie, Pologne, Estonie. Dans ce groupe, les pays présentent des positions défavorables sur presque l’ensemble des domaines : richesse faible, espérance de vie faible, indicateurs de santé publique plutôt faibles (notamment facteurs de risque) et résultats (mortalité, survie) pour le cancer très inférieurs au premier et deuxième sous-groupes.

Deux sous-groupes de moindre importance sont également identifiés : d’une part, la Roumanie et la Bulgarie, d’autre part, le Portugal, l’Espagne et la Grèce. La figure 6 montre, pour les trois principaux sous-groupes de pays, la valeur des sept indicateurs de synthèse sous la forme d’une aire. Dans ce mode de visualisation, la situation des pays apparaît clairement, avec une aire couverte (donc des performances) très supérieure pour le premier sous-groupe, moindre pour le deuxième, et réduite pour le troisième.

Discussion

Si les analyses présentées dans ce travail s’appuient sur des données déjà bien connues, il nous semble qu’il a été possible d’apporter un nouvel éclairage sur la situation comparée des différents pays européens dans la lutte contre le cancer. La plupart des indicateurs exploités sont des indicateurs rustiques, bénéficiant d’une bonne fiabilité et de conditions de mesures reproductibles entre les pays. Nous avons d’ailleurs volontairement limité la liste des pays étudiés à ceux pour lesquels nous avons pu retrouver un nombre suffisant d’indicateurs à jour. Pour les indicateurs plus sensibles, comme ceux relatifs à la survie des cancers, nous avons limité les données aux publications scientifiques validées [31]. L’option de départ a été de tenter de couvrir un spectre très large d’indicateurs, directement ou indirectement associés au cancer. Cela procède d’une hypothèse selon laquelle la situation d’un pays au regard des questions de santé publique est complexe, multifactorielle : souvent une situation favorable s’accompagne d’effets adverses ou antagonistes qui limitent la portée des facteurs considérés comme intrinsèquement positifs. Dans cette option, c’est la prise en compte de ces indicateurs à une date donnée (le plus souvent 2005), pour l’ensemble d’un pays, qui est à la base des analyses et non leur suivi au cours du temps. Les indicateurs étudiés, regroupés par domaine pour des raisons de clarté, sont tous considérés au même niveau, qu’ils soient indicateurs de contexte, de moyens ou de résultat. De même, la recherche de liens entre les indicateurs utilise des méthodes statistiques, graphiques ou géométriques qui ne visent pas à démontrer la réalité de relations de causalité entre facteurs, mais à rechercher des éléments de cohérence et d’homogénéité entre séries (indicateurs/pays) qui permettront de simplifier le modèle de départ. Cette méthode nous paraît acceptable en regard de l’objectif qui est, d’une part, de rechercher un ensemble réduit d’indicateurs permettant d’évaluer globalement la situation des pays au regard du fléau du cancer et, d’autre part, d’identifier des sous-groupes de pays aussi homogènes que possible au regard de la lutte contre le cancer, pouvant faciliter la recherche de politiques d’action à un niveau élargi. De fait, avec au départ 22 pays analysés au travers de 49 indicateurs, il a été possible de parvenir à un modèle simplifié de 3 groupes de pays et 7 indicateurs et même un unique score composite de synthèse.

En revanche, ces analyses ne prennent pas en compte la dynamique de l’évolution dans le temps des facteurs impactant la santé publique : le délai important entre la mise en place des politiques de prévention et les résultats en termes de mortalité nécessitent que ce travail soit complété pour intégrer des données plus récentes, prenant mieux en compte les politiques de lutte contre le cancer mises en œuvre dans les principaux pays européens depuis 2000. De plus, cette étude s’appuie sur des indicateurs globaux par pays qui ne permettent pas une évaluation par groupes de population homogènes ni la recherche de liens entre facteurs cancérogènes et politiques de lutte contre le cancer et résultats observés. Seules des études contrôlées de type cas témoins ou un suivi de cohorte sont susceptibles de rechercher de tels liens de causalité entre les facteurs étudiés. Il n’est donc pas possible d’interpréter à partir de ce travail une quelconque relation causale entre un facteur analysé et un autre, pouvant fonder une action de santé publique ; en revanche, la proposition d’indicateurs de synthèse et d’un rapprochement des pays en sous-groupes constitue une contribution originale, permettant de visualiser de façon simple la situation des pays, dans une logique de tableau de bord, et peut être utile à un suivi synthétique de politiques de lutte contre le cancer au niveau national et international [32].

Concernant les résultats mis en évidence dans l’étude, il apparaît que la situation décrite des pays face au cancer est en cohérence avec les études déjà publiées, souvent autour des questions épidémiologiques [33], des facteurs de risque [34-37], de l’économie de la santé [38] ou de segments de pathologies plus détaillés [39]. En revanche, la mise en évidence de la situation globale des pays face au cancer et la constitution de sous-groupes homogènes ne peuvent être confrontées à des études antérieures, des travaux équivalents n’ayant pas été publiés jusqu’ici.

Il est intéressant de noter que le classement des pays, réalisé à partir du score moyen des sept indicateurs de synthèse, est globalement cohérent avec les sous-groupes de pays identifiés par la méthode du clustering hiérarchique mais montre également des différences notables. C’est, en particulier, le cas du Danemark qui apparaît moins bien classé (15e sur 22) que sa position de pays riche et adepte d’une économie sociale de marché enviée ailleurs en Europe ne le laisserait supposer, et qui se retrouve en outre dans le groupe de pays intermédiaire. Ces situations inattendues pourraient être le signe d’une faiblesse des analyses réalisées, qui ont probablement omis certains facteurs pouvant améliorer la description de la situation face au cancer. Elles montrent plus probablement que l’approche utilisée permet d’éclairer d’une façon nouvelle des situations trop souvent décrites partiellement. En particulier, dans le cas du Danemark, les données de mortalité et de survie apparaissent particulièrement médiocres, alors même que les facteurs causaux habituellement considérés (richesse, dépenses de santé) sont très favorables. La prise en compte globale et synoptique, dans une logique de benchmark, des données disponibles met, ici, clairement en évidence cette situation défavorable. Seuls des travaux complémentaires pourront permettre de progresser pour mieux interpréter ces situations paradoxales.

Un élément de faiblesse de la tentative de regroupement des pays homogènes par la méthode du clustering hiérarchique est l’absence de données pour certains indicateurs dans certains pays. Même si la méthode s’appuie sur l’analyse de l’ensemble des indicateurs significatifs [39], ce qui limite l’impact des indicateurs manquants, cette absence pourrait entraîner un biais de mesure pour certains pays ne disposant pas des informations étudiées. Il semble cependant, d’une part, que ce risque soit limité, puisque les principaux indicateurs manquants concernent des pays médiocrement classés pour la plupart, et pour lesquels il est probable que la prise en compte de ces indicateurs (notamment facteurs de risque, dépistage, survie) aurait renforcé ce classement. D’autre part, cela doit contribuer à renforcer la prise de conscience de la nécessité que chaque pays européen dispose d’un ensemble minimal de données permettant de qualifier sa situation, notamment en regard de la performance des autres pays comparables. Sans un tel socle de base, la construction de politiques efficaces et de coordonnées de lutte contre le cancer restera difficile [40].

Conclusion

L’utilisation de données existantes et présentes dans les bases de données publiques internationales ou rapportées dans des publications scientifiques permet d’évaluer dans une logique comparative les différents pays européens au regard de leur situation face au cancer. Compte tenu de l’absence d’études publiées rapportant des données couvrant l’ensemble des domaines concernés par la lutte contre le cancer, ce travail constitue une première étape dans la recherche d’une évaluation globale de la performance des différents pays dans la lutte contre le cancer, prenant en compte des données aussi différentes que la performance en recherche ou la survie des cancers.

Sur la base de toutes ces données, nous avons tenté d’isoler un ensemble restreint de 7 indicateurs pouvant synthétiser la situation globale. Un tel ensemble permet en outre de caractériser de façon très simple la performance de chaque pays sous la forme d’un score de synthèse.

L’utilisation d’une méthode adaptée permet d’effectuer des regroupements de pays présentant des caractéristiques proches.

Pour cette dernière analyse, il est intéressant de noter qu’alors que la localisation géographique n’a pas été prise en compte dans l’étude, les trois sous-groupes identifiés semblent plutôt cohérents en termes de localisation : les pays naturellement proches géographiquement et culturellement présentent un profil similaire. On peut sinon déduire, tout au moins supposer qu’au sein de ces pays, la lutte contre le cancer peut utilement bénéficier d’une dimension supranationale, en relation avec les pays voisins et de même profil. Sur la base de sous-ensembles homogènes, les politiques de lutte contre le cancer pourront probablement mieux bénéficier de l’effet d’entraînement et des avantages de l’action coordonnée au niveau international, tout en restant ciblées autour de contextes et d’objectifs nationaux cohérents, et donc politiquement plus faciles à porter. De telles politiques communautaires ciblées pourraient bénéficier de la mise en place au niveau européen d’un panel d’indicateurs fiables permettant de fonder ces politiques et d’en faciliter la mise en œuvre et le suivi. Cette perspective dessine les suites qui pourraient utilement être données à ce premier travail.

Références

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