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La micro-écologie des tumeurs épithéliales de l’ovaire


Bulletin du Cancer. Volume 95, Numéro 9, 829-39, septembre 2008, synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2008.0674

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Johanne Leroy-Dudal, Sabrina Kellouche, Pascal Gauduchon, Franck Carreiras , Laboratoire ERRMECe EA1391, Université de Cergy-Pontoise, UFR Sciences et Techniques, 2, avenue Adolphe-Chauvin, 95302 Cergy-Pontoise, GRECAN EA1772 – IFR 146 ICORE, Université de Caen-Basse Normandie Centre François Baclesse.

Résumé : Les cancers épithéliaux de l’ovaire représentent une pathologie grave et insidieuse. Ils restent associés à un sombre pronostic en raison de leur découverte tardive et de l’émergence d’une chimiorésistance. L’environnement dans lequel se trouvent les cellules cancéreuses a une influence majeure sur le développement de la tumeur. Le micro-environnement tumoral est notamment constitué d’une composante vasculaire, de fibroblastes, de cellules immunitaires et d’une matrice extracellulaire. Le développement multisites des tumeurs épithéliales de l’ovaire implique l’établissement d’un dialogue moléculaire et cellulaire permanent entre les cellules cancéreuses, les cellules stromales et l’environnement protéique. Ces interactions sollicitent notamment des cytokines, des molécules d’adhérence et des systèmes protéolytiques. Cette revue propose d’illustrer l’importance de la micro-écologie tumorale au cours du développement des carcinomes ovariens en se focalisant sur les interactions entre les cellules cancéreuses et leurs micro-environnements avant d’aborder les stratégies thérapeutiques possibles.

Mots-clés : cancers épithéliaux de l’ovaire, micro-environnement, matrice extracellulaire, récepteurs d’adhérence, protéases

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Johanne Leroy-Dudal1, Sabrina Kellouche1, Pascal Gauduchon2, Franck Carreiras1

1Laboratoire ERRMECe EA1391, Université de Cergy-Pontoise, UFR Sciences et Techniques, 2, avenue Adolphe-Chauvin, 95302 Cergy-Pontoise
2GRECAN EA1772 – IFR 146 ICORE, Université de Caen-Basse Normandie Centre François Baclesse

Article reçu le 11 Avril 2008, accepté le 26 Mai 2008

Les cancers épithéliaux de l’ovaire se développent au sein de différents micro-environnements

Les cancers de l’ovaire avec 4 500 nouveaux cas par an en France et environ 3 500 décès [1], sont de pronostic sombre (survie à 5 ans inférieure à 30 %). Leur traitement associe une chimiothérapie de première ligne (cyclophosphamide, dérivés du platine, taxanes et inhibiteurs de topo-isomérases) à la chirurgie [2, 3]. Bien que les taux de réponse soient proches de 80 %, les trois quarts des patientes, initialement sensibles au traitement, rechutent et développent une chimiorésistance. Ainsi, pour les carcinomes ovariens, l’identification des mécanismes moléculaires et cellulaires associés à leur progression représente un enjeu majeur.

La majorité des tumeurs ovariennes dérivent de la transformation maligne de l’épithélium ovarien de surface (l’EOS), une monocouche cellulaire épithéliale d’origine mésenchymateuse [4]. Les tumeurs épithéliales malignes de l’ovaire sont classées en cancers épithéliaux invasifs, les plus fréquents (80 à 85 % des cas), et en tumeurs à la limite de la malignité, dites borderline, de bien meilleur pronostic et qui surviennent à un âge plus précoce. Le principal critère diagnostique de tumeurs borderline est l’absence d’invasion évidente du stroma. Hétérogènes, tant sur le plan clinique que sur le plan histologique et moléculaire, les tumeurs ovariennes suivraient deux voies de cancérogenèse. Les tumeurs de bas grade émergeraient lentement à partir de lésions précurseurs telles que les cystadénomes ou les tumeurs borderline, les deux types présentant des mutations de K-Ras et B-Raf. Au contraire, les tumeurs de haut grade (avec une forte composante indifférenciée), les plus fréquentes, évoluent rapidement sur un fond d’instabilité génétique, souvent associé à une perte de fonction du gène p53, et sans lésion précurseur identifiable [5].

Les cancers épithéliaux de l’ovaire, comme de nombreux cancers, résultent d’un processus multi-séquentiel impliquant des événements d’ordre génétique et épigénétique. Ils se développent et progressent au sein de différents micro-environnements, tissu-spécifiques, qui contribuent à leur extension [6] (figure 1). Les cellules cancéreuses migrent et colonisent, par contiguïté, les organes de voisinages (ovaires, trompes, utérus). Elles peuvent également s’exfolier à partir de la surface de l’ovaire produisant alors des cellules cancéreuses isolées ou en grappes dans la cavité péritonéale qui peuvent adhérer sur les couches mésothéliales tapissant le péritoine pour former des nodules carcinomateux. La formation d’un liquide d’ascite est souvent observée et la présence de deux populations cellulaires, adhérentes et en suspension, dans ce liquide est une des caractéristiques accompagnants le développement des carcinomes ovariens. Ces caractéristiques sont communes aux tumeurs de bas et de haut grade de malignité. La dissémination tumorale peut également se faire par voie lymphatique, voire par extension hématogène. Le stade d’extension est défini par référence à la classification FIGO (Fédération Internationale de Gynécologie Obstétrique). Les stades III et IV sont les plus fréquents pour les tumeurs invasives, tandis qu’environ 30 % des tumeurs borderline d’histologie séreuse sont associées à des implants péritonéaux (stade III) [7].

Le comportement atypique des carcinomes ovariens et leur développement multisites résultent de processus de prolifération, de migration et de dé-adhérence/ré-adhérence au sein de différents tissus, suite à un « dialogue moléculaire » permanent entre les cellules cancéreuses, les cellules avoisinantes et leur environnement [6]. Ces interrelations sollicitent différents partenaires : molécules de la matrice extracellulaire (MEC), récepteurs d’adhérence et systèmes protéolytiques, regroupés en un réseau intriqué, véritable « machinerie d’adhérence ». Par analogie à l’écologie, la « micro-écologie » – concernant les relations entretenues par les cellules cancéreuses avec leur environnement – contribue profondément au développement des cancers épithéliaux de l’ovaire. Cette revue se propose de présenter les éléments de la micro-écologie des carcinomes ovariens et d’analyser les interactions entre les cellules cancéreuses et leur environnement au cours du développement tumoral.

Le foyer tumoral ovarien : un véritable micro-écosystème

Jusqu’à récemment, l’attention s’est principalement concentrée sur les altérations génétiques associées aux cancers épithéliaux de l’ovaire sans considérer le foyer tumoral comme un organe à part entière. En effet, le foyer tumoral regroupe une population hétérogène de cellules dont une partie seulement est maligne et un tissu environnant, le stroma. Au sein de ce micro-écosystème, la matrice extracellulaire (MEC) forme la trame de soutien et génère une force mécanique, l’irrigation est assurée par les vaisseaux sanguins et lymphatiques, une composante de cellules immunitaires générant un contexte inflammatoire particulier.

Le stroma tumoral ovarien : quand l’environnement coopère au développement tumoral

Le stroma tumoral contient une composante matricielle et une grande variété de types cellulaires comme les fibroblastes, les cellules inflammatoires et des cellules vasculaires [6]. Il joue un rôle actif lors de la cancérogenèse.

Le micro-environnement matriciel : la trame de soutien du comportement cellulaire

La composition de la matrice extracellulaire (MEC) des carcinomes ovariens commence à être bien appréhendée. On y retrouve des glycoprotéines fibreuses (collagènes I, III et VI, plus rarement du collagène IV), des polysaccharides tel le hyaluronane et des protéoglycanes, associés ou non à la membrane (syndécane 1 et perlecan). Les stromas renferment également des glycoprotéines structurales : laminine, tenascine, fibuline-1, fibronectine (et fibronectine oncofœtale), SPARC (secreted protein acidic and rich in cystein), thrombospondine-1 et vitronectine [8-12]. Cependant, l’organisation spatiale des protéines matricielles diffère selon la protéine considérée. Au sein des massifs de cellules cancéreuses, la fibronectine est faiblement exprimée sous une forme fibrillaire très fine, voire absente, alors qu’elle est abondante dans le stroma environnant. La vitronectine, au contraire, est retrouvée principalement au sein des massifs carcinomateux [9, 10, 12]. Les protéines matricielles participent à la régulation de nombreux aspects du comportement des cellules de carcinomes ovariens. Ainsi, la tenascine et la vitronectine favorisent l’adhérence et la migration cellulaire [8, 13, 14] tandis que la glycoprotéine SPARC inhibe la prolifération cellulaire et induit l’apoptose [11]. La composition matricielle peut aussi différer en fonction du type histologique de la tumeur. Par exemple, les chaînes α1 et β2 de la laminine sont typiques des carcinomes séreux tandis que la chaîne α4 est associée aux carcinomes mucineux. La composition et l’organisation de la matrice évoluent également au cours de la progression de la maladie. Ainsi, l’accumulation de hyaluronane et la surexpression de syndécane 1 dans le stroma seraient associées à un mauvais pronostic. De façon analogue, un niveau élevé de fibronectine dans le stroma est corrélé au stade tumoral et à une diminution de la survie globale [8]. En revanche, l’expression de SPARC, détectée dans le tissu sain ou bénin, diminue dans les carcinomes invasifs [11].

Un lien entre la MEC et les paramètres clinicopathologiques des carcinomes ovariens commence à être établi, comme le suggèrent Jazaeri et collaborateurs, qui observent une surexpression de collagène VI associée à la chimiorésistance aux sels de platine [15].

Les cellules du stroma « conspiratrices » du développement tumoral

Les fibroblastes jouent un rôle particulier dans le développement des carcinomes ovariens : après une phase de dormance, l’initiation de la phase de croissance de sphéroïdes multicellulaires implantés chez la souris nude s’accompagne de l’infiltration de fibroblastes et de myofibroblastes, leur densité étant corrélée à la taille de la tumeur [16]. D’autre part, l’expression de la chimiokine Gro-1 par des cellules carcinomateuses contribuerait à induire la sénescence des fibroblastes et à créer un micro-environnement propice au développement des tumeurs épithéliales de l’ovaire. En effet, des fibroblastes rendus sénescents par un prétraitement avec la chimiokine Gro-1 induisent la tumorigénicité in vivo de cellules de l’épithélium ovarien de surface. Chez les patientes, les fibroblastes adjacents aux cellules cancéreuses sont sénescents, et le taux sérique de Gro-1 est plus élevé que chez des donneurs sains [17]. Enfin, le stroma tumoral ovarien renfermerait des cellules d’origine épithéliale capables d’effectuer une transition épithélio-mésenchymateuse (TEM). D’ailleurs des agents ciblant les molécules impliquées dans les transitions TEM ont également un effet inhibiteur sur la croissance tumorale ouvrant ainsi de nouvelles perspectives en termes de cibles thérapeutiques potentielles [18].

Au sein du foyer tumoral, les cellules immunitaires entretiennent des relations complexes avec les cellules carcinomateuses. En effet, une activation appropriée du système immunitaire au premier stade du développement tumoral pourrait contribuer à l’éradication des cellules carcinomateuses alors que son activation chronique semble stimuler le développement tumoral. Par exemple, la production de chimiokines CCL22 par les macrophages et les autres cellules tumorales permet le recrutement des cellules T régulatrices CD4+ CD25+ (Treg) au sein du foyer cancéreux in vivo. Les cellules Treg induiraient une tolérance immunitaire par la suppression de cellules T présentatrices d’antigènes tumoraux. Ce processus représenterait un mécanisme par lequel les tumeurs acquièrent un privilège immunitaire : le contenu tumoral en Treg est associé à une diminution de la survie [19]. Les médiateurs de l’immunité sont également critiques dans la détermination de la réponse de l’hôte au cancer ovarien. Par exemple, les interleukines IL-6 et IL-10, trouvées abondamment dans le micro-environnement tumoral, stimulent l’expression, par les macrophages, d’une molécule, B7-H4, qui a pour effet la suppression de l’activité immunitaire des cellules T présentatrices d’antigènes tumoraux. Cet effet immunosuppresseur des macrophages infiltrant la tumeur représente un moyen de surpasser la réponse immunitaire de l’hôte [20]. Ainsi, la composante inflammatoire des carcinomes ovariens représente une cible thérapeutique intéressante. Des essais cliniques utilisant des antagonistes de cytokines inflammatoires comme le TNFα sont d’ailleurs en cours [21].

Récemment, Szotek et collaborateurs ont suggéré que les divisions asymétriques (produisant une cellule identique par auto-renouvellement et une cellule fille subissant une différenciation terminale) répétées de cellules souches – potentiellement impliquées dans la régulation et la réparation de l’EOS – conduiraient à une accumulation de mutations dans le temps menant à la transformation de ces cellules souches « normales » en cellules souches « cancéreuses » [22]. D’autre part, à partir de sphéroïdes multicellulaires contenus dans le liquide ascitique, Bapat et collaborateurs ont pu isoler deux clones cellulaires, exprimant des caractéristiques de cellules souches/progénitrices cancéreuses. Ces clones cellulaires ont des capacités d’auto-renouvellement, sont clonogéniques, se différencient in vitro en sphéroïdes capables de proliférer d’une façon indépendante de l’ancrage, expriment des marqueurs de cellules multipotentes (nestin, nanog) et des marqueurs de différenciation tissu-spécifiques (cytokératine 18, vimentine, E-cadhérine). In vivo, ces clones ont un potentiel tumorigène séquentiel, conservant leur capacité tumorigène après des transplantations successives chez des souris nude. Ils forment des tumeurs hétérogènes, ayant de grandes similitudes avec la tumeur d’origine, et des métastases [23]. Dans ce contexte, l’identification de cellules souches et leur implication dans la pathologie s’avère être un enjeu majeur.

Les voies de circulation intra-tumorales

Tumeurs solides, les carcinomes ovariens sont vascularisés ; la densité vasculaire étant même un facteur pronostique. Les tumeurs invasives présentent une densité vasculaire supérieure à celle des tumeurs borderline de même stade, elles-mêmes plus vascularisées que le stroma sous-jacent à l’épithélium ovarien normal ou bénin [24, 25]. Ceci suggère que le « switch angiogénique » interviendrait dès l’émergence de lésions précurseurs non invasives à partir de l’épithélium. En outre, la dissémination hématogène de cellules cancéreuses ovariennes a été décrite [26]. Des résultats prometteurs en essais cliniques du bevacizumab (Avastin), un anti-angiogénique [21], conduisent à considérer aussi le réseau vasculaire intratumoral comme une cible thérapeutique intéressante.

Les mécanismes qui régulent l’intégrité vasculaire, en particulier les mécanismes de la coagulation et de l’hémostase, sont aussi à considérer. Acteur de la coagulation, le facteur tissulaire, associé au facteur VII, stimule l’angiogenèse via l’activation des voies de signalisation MAPK et PKC et d’autre part, induit la surexpression de chimiokines pro-inflammatoires associées à la progression tumorale comme l’IL-8 [27]. Le foyer tumoral ovarien renferme également des structures lymphatiques. Des vaisseaux LYVE-1 positifs (Lymphatic vessel endothelial hyaluronan receptor-1), considéré comme un marqueur des vaisseaux lymphatiques, sont détectés sur des coupes tissulaires, la corrélation avec des paramètres clinicopathologiques restant toutefois à établir [28].

Les cellules cancéreuses ovariennes pourraient également s’organiser selon des canaux mimant les vaisseaux sanguins et susceptibles de véhiculer un flux. Ce processus de « mimétisme vasculogène », serait associé à l’agressivité tumorale. Bien que controversées, ces observations soulèvent la question de la détection et du ciblage de cellules cancéreuses agressives qui ont un aspect endothélial [29]. Cela représente un important défi clinique d’autant que ces « canaux mimétiques » pourraient influencer la circulation intra-tumorale et donc la délivrance d’agents thérapeutiques au sein de la tumeur.

Un dialogue moléculaire réciproque et permanent entre les cellules cancéreuses et leur micro-environnement concourt au développement des carcinomes ovariens

Interactions cellulaires au sein des massifs cancéreux

Les premiers stades de la progression maligne s’accompagnent d’une différenciation aberrante des tissus : l’EOS, épithélium particulier présentant quelques caractéristiques stromales, perd ses spécificités au profit de caractéristiques épithéliales, ces dernières disparaissant seulement pour des stades tardifs [4]. L’architecture d’épithélium glandulaire qu’adoptent les carcinomes ovariens néoformés au sein du stroma ovarien permet d’ailleurs de les classer histologiquement, sur la base de leur similitude avec d’autres épithéliums de l’appareil gynécologique, en type séreux, semblable à l’épithélium de l’oviducte, en type mucineux (endocol) ou en type endométroïdes (utérus). Cette différenciation épithéliale se traduit par le fait que les cellules cancéreuses expriment des antigènes membranaires épithéliaux (CA125) et des produits sécrétoires [4]. Les cellules cancéreuses conservent la capacité de développer de nombreuses interactions entre elles. Ainsi, les claudines 3 et 4, protéines transmembranaires impliquées dans les jonctions serrées, sont plus exprimées dans les tissus tumoraux que dans le tissu sain et leur expression est plus élevée dans des cellules provenant d’explants de tumeurs ovariennes résistantes à la chimiothérapie que dans celles isolées avant toute chimiothérapie [30]. À l’inverse, alors qu’elle est exprimée par les cellules de l’EOS, la connexine 43, un constituant des jonctions communicantes, est peu détectée au sein de lignées tumorales et d’échantillons de tissus tumoraux [31]. La perte des jonctions communicantes permettrait aux cellules d’échapper à une transmission adéquate de signaux régulateurs. D’ailleurs, des cellules SKOV3 transfectées par la connexine 43 présentent une sensibilité accrue à un agent cytotoxique, l’adriamycine, et une croissance tumorale réduite chez la souris nude [32].

De façon intéressante, l’expression de la E-cadhérine – assurant les jonctions adhérentes intercellulaires – est atypique pour les carcinomes ovariens. En effet, son expression dans l’EOS est rare et inconstante, les jonctions intercellulaires étant assurées par des N-cadhérines selon un mécanisme adhésif propre aux tissus dérivant du mésoderme [4]. L’E-cadhérine est exprimée au niveau des kystes d’inclusion et des invaginations de l’EOS considérées comme des métaplasies ; de même dans les tumeurs bien ou modérément différenciées [4, 33]. L’E-cadhérine participerait aux étapes précoces de la cancérogenèse ovarienne, et la transfection de cellules de l’EOS par le gène de l’E-cadhérine donne naissance à une lignée cellulaire tumorigéne [4]. En revanche, l’expression membranaire de l’E-cadhérine diminue avec la dédifférenciation et avec le stade ; et son maintien pourrait être associé à l’absence de métastases [34, 35]. Les carcinomes ovariens expriment également les N-cadhérines et les P-cadhérines. Peu ou pas exprimées par les cellules de l’EOS [4], les P-cadhérines prédominent dans les effusions péritonéales [36]. La compréhension du rôle des cadhérines au cours de la pathologie peut être abordée en s’intéressant aux liens qu’elles entretiennent, via différents signaux intracellulaires, avec d’autres récepteurs d’adhérence. Une étude récente illustre que la perte de l’E-cadhérine favorise le processus métastatique en stimulant l’expression de l’intégrine α5, désignant ainsi une cible thérapeutique potentielle [37].

Interactions et dialogues moléculaires entre les cellules cancéreuses et leur environnement matriciel

Au sein du foyer tumoral, les mécanismes d’adhérence/dé-adhérence via les intégrines – glycoprotéines transmembranaires constituées de deux sous-unités, α et β, associées de façon non covalente en une combinatoire de 24 hétérodimères différents – initient des signaux régulant différents aspects du comportement cellulaire, essentiels au développement de la tumeur. Le répertoire d’intégrines potentiellement exprimées par les cellules cancéreuses ovariennes comprend des intégrines de la famille β1, de la famille αv et l’intégrine α6β4 [38]. Par la diversité de ce répertoire, les cellules carcinomateuses interagissent avec la majorité des protéines matricielles dont le collagène, la laminine, la fibronectine et la vitronectine. Cependant, la sollicitation de certaines intégrines au cours des processus d’adhésion dépend de la nature de la matrice, ce qui active différentes voies de signalisation intracellulaires et initie ainsi différents comportements cellulaires. La transduction dépendante des intégrines peut également moduler la toxicité d’agents anticancéreux, comme le suggère l’apparition de l’intégrine αvβ5 à la surface de cellules cancéreuses ovariennes résistantes au cisplatine [39]. Plusieurs arguments suggèrent que les intégrines αv et leur ligand privilégié, la vitronectine, régulent le comportement adhésif des cellules carcinomateuses ovariennes. Si la sous-unité αv est exprimée par l’EOS et dans les tumeurs épithéliales [12], il a été en outre montré que les cellules carcinomateuses ovariennes synthétisent la vitronectine. L’intégrine αvβ3, recrutée au sein de contacts focaux quand les cellules s’étalent sur la vitronectine, participe ainsi à leur ancrage [13] et sa surexpression stimule la motilité cellulaire sur ce même substrat [14]. Les intégrines αv concourent à la transduction de signaux prolifératifs, via une voie ILK [40] et par l’activation de la voie MAPK p42/p44 (ERK1/ERK2) [14]. L’importance des intégrines αv en fait une cible de choix pour les approches thérapeutiques de vectorisation qui sont proposées afin d’améliorer la délivrance de molécules thérapeutiques au sein des massifs cancéreux ovariens. L’engagement des intégrines est également modulé au cours du développement tumoral. Ainsi, l’intégrine α6β4 est exprimée au niveau basal des cellules de l’EOS et des tumeurs bien différenciées, en interaction avec la laminine. En revanche, une perte de sa localisation est observée dans les tumeurs indifférenciées qui sont généralement les plus agressives [38] et l’interaction α6β4/laminine est disloquée quand les nodules carcinomateux s’exfolient dans la cavité abdominale. La perte de polarisation de l’intégrine α6β4 est ainsi considérée comme un marqueur d’agressivité des carcinomes ovariens.

De façon concomitante aux interactions cellules malignes-MEC, le micro-environnement matriciel est remodelé au cours de cycles de synthèse/dégradation de la MEC. Plusieurs études peuvent être évoquées afin d’illustrer le profil protéolytique des carcinomes ovariens humains. L’expression de MMPs – endopeptidases zinc-dépendantes regroupant 24 membres – est peu ou pas détectée dans les cellules épithéliales normales alors que leur expression favorise en général un phénotype invasif. Le répertoire de MMPs associé aux cellules cancéreuses ovariennes inclut, entre autre, la MMP2, la MMP7, la MMP9 et la MT1-MMP. Du fait de leur rôle catabolique, les MMPs sont finement régulées, à quatre niveaux : expression, sécrétion, activation et activité. Par exemple, les gonadotropines LH et FSH stimulent l’expression du transcrit de la MMP2 et de la MMP9 [41] tandis que le facteur angiogénique VEGF induit la sécrétion de la pro-MMP7 [42]. La MMP7 active permet quant à elle l’activation de la pro-gélatinase MMP2 [43]. L’activité protéolytique des MMPs est modulée par la sécrétion d’inducteur de MMPs comme l’EMMPRIN (extracellular matrix metalloproteinase inducer) ou d’inhibiteurs comme TIMP2 [6] même si dans certains cas, le TIMP2 favorise par ses effets pleïotropes le développement tumoral. Par exemple, des cellules surexprimant TIMP2 sont réfractaires à l’apoptose induite par le cisplatine [44]. Il est également important que l’activité protéolytique émanant des cellules cancéreuses soit restreinte dans l’espace et localisée à proximité de la surface cellulaire. L’EGF, qui stimule la liaison de la MMP9 à la surface cellulaire [45], favorise ainsi probablement l’invasion cellulaire focalisée. Au niveau des tissus tumoraux, la coexpression de la MMP2, de TIMP2 et de la MT1-MMP est augmentée avec le stade (II-IV vs I) et le grade (2-3 vs 1) tumoral [46]. L’expression de la MMP9 est corrélée à un sombre pronostic tandis que la valeur prédictive de l’expression de la MMP2 reste controversée. En effet, l’expression de la MMP2 par les cellules cancéreuses de métastases péritonéales est associée à un mauvais pronostic alors que son expression stromale n’aurait pas d’influence [6]. En revanche, une forte expression de MMP7 serait un facteur pronostique favorable à la survie [47].

Dans les cellules cancéreuses ovariennes, l’expression des partenaires qui composent le système activateur du plasminogène est régulée par une grande variété de cytokines comme le TGFβ-1 qui induit l’expression de l’uPAR [48]. Au sein du foyer tumoral, le système uPA/uPAR contribuerait à la migration/invasion cellulaire. D’ailleurs, l’administration combinée de thalidomide (décrit comme inhibiteur de l’expression de l’uPAR) avec le paclitaxel réduit la croissance tumorale in vivo [48]. De façon analogue, la diminution de l’expression de l’uPA réduit la dissémination péritonéale in vivo et augmente la survie [49]. Dans les tissus tumoraux, le taux d’uPAR est plus faible dans les carcinomes faiblement différenciés que dans ceux bien différenciés et il diminue avec le stade tumoral. D’ailleurs, un taux d’expression élevé en uPAR semble être associé à une meilleure survie alors que c’est l’inverse pour l’uPA. La concentration de l’uPA dans le tissu tumoral augmente avec la perte progressive de différenciation et avec la progression vers des stades avancés [50, 51]. En ce qui concerne l’inhibiteur du système, certaines études indiquent une relation entre un taux élevé de PAI-1 et la progression tumorale [50, 51] tandis que d’autres n’établissent pas de corrélation.

L’ensemble de ces données illustre le rôle complexe des protéases dans les carcinomes ovariens. Initialement caractérisés comme des acteurs de l’invasion tumorale, différents inhibiteurs ciblant ces protéases (comme le batismastat) ont été testés en essais cliniques. Malheureusement à ce jour, ces molécules se sont avérées sans effet bénéfique, probablement parce que les protéases exercent des effets pléiotropes à la fois pro- et anti-tumoraux. Cependant, des auteurs suggèrent que l’efficacité des thérapies ciblant les MMPs serait augmentée si elles sont administrées de façon relativement précoce. Il apparaît donc crucial de comprendre la régulation spatiotemporelle des protéases et leur contribution aux différents aspects du comportement cellulaire [6, 52].

Matrice-Récepteur d’adhérence-Protéases : un triptyque adhésif clé

La coopération et la coordination, dans l’espace et le temps, des activités adhésives et de protéolyse contribuent à créer un micro-environnement propice au développement des carcinomes ovariens. Plusieurs études s’attachent à décrypter les liens très étroits qui existent entre les récepteurs d’adhérence, les protéines de la MEC et les protéases (figure 2). À titre d’exemples, le traitement de cellules cancéreuses ovariennes par de la fibronectine stimule la sécrétion de MMP9 [53] et le regroupement des intégrines β1 induit une augmentation de l’expression d’une forme active de la MT1-MMP, colocalisée avec les complexes d’intégrines, favorisant ainsi l’activation de la MMP2 et l’invasion cellulaire [54]. D’autre part, l’expression d’αvβ6 par des lignées de carcinomes ovariens semble être associée à celle de l’uPA et de l’uPAR et à la dégradation de la MEC plasmine-dépendante [55]. Absente de l’épithélium normal, l’expression de cette intégrine est faible dans les tumeurs borderline, alors qu’elle croit avec le grade des tumeurs invasives [55]. Les liens étroits qui existent entre les récepteurs d’adhérence et les protéases encouragent à la recherche de molécules thérapeutiques ciblant l’interaction fonctionnelle entre les partenaires sans pour autant affecter leurs activités propres. Selon cette approche, Silletti et collaborateurs ont développé le TSRI265. Cette molécule empêche l’interaction entre l’intégrine αvβ3 et la MMP2, sans pour autant affecter ni la protéolyse MMP2-dépendante ni l’adhérence via les intégrines ; de plus, elle présente un effet anti-angiogénique [56].

Interactions cellules cancéreuses/micro-environnement endothélial : Implication du triptyque adhésif

Les carcinomes ovariens sont vascularisés et des métastases extra-péritonéales ont été décrites [26]. Au sein du foyer tumoral, les cellules cancéreuses sont donc amenées à interagir de façon dynamique avec le micro-environnement endothélial. Nous avons ainsi pu montrer qu’in vitro, les cellules cancéreuses adhèrent sur une monocouche de cellules endothéliales en sollicitant les intégrines de la famille αv et la vitronectine. La présence physique des cellules cancéreuses sur la monocouche s’accompagne d’une dislocation du réseau interendothélial de VE-cadhérine [57]. Les cellules adhèrent sur la MEC endothéliale sous-jacente en sollicitant les intégrines αvβ3 en coopération avec les intégrines α5β1. Cet ancrage αvβ3-dépendant est d’autant plus solide que les matrices endothéliales ont été synthétisées en présence de milieux tumoraux. Ce processus engendre un remodelage de la MEC endothéliale. Le réseau de fibronectine endothéliale est dégradé tandis que celui de vitronectine est maintenu [9, 58]. Les cellules sont capables d’envahir la matrice endothéliale en sollicitant les intégrines de la famille αv. La MMP2, localisée principalement au niveau du front de migration de cellules étalées sur la MEC endothéliale, participe à l’invasion de cette matrice [9, 58]. Ainsi, les intégrines αv et leurs partenaires, qu’ils soient matriciels (vitronectine, fibronectine) ou protéolytiques apparaissent comme des protagonistes clés des interactions entre les cellules carcinomateuses ovariennes et l’endothélium (figure 3).

Le liquide d’ascite, un micro-environnement propice à la dissémination tumorale…

Le développement des carcinomes ovariens est généralement associé à l’accumulation de fluides, les effusions malignes, dans la cavité péritonéale et plus rarement, dans la cavité pleurale. La formation de ces liquides d’ascite résulte majoritairement d’une augmentation de la perméabilité vasculaire, processus dans lequel le facteur angiogénique VEGF joue un rôle clé. Les ascites de carcinomes ovariens contiennent plus de VEGF que ceux de tumeurs bénignes et le taux en VEGF augmente avec le stade tumoral. Le taux ascitique en VEGF est d’ailleurs corrélé au volume de l’ascite. La sécrétion de VEGF par les cellules cancéreuses serait modulée par la MMP9, dont les taux ascitiques augmentent parallèlement à ceux du VEGF. Le liquide d’ascite, accumulé dans la cavité péritonéale, contient diverses molécules bioactives comme des facteurs de croissance, des protéases, notamment la MMP2 active [59], et des protéines matricielles parmi lesquelles de la fibronectine oncofœtale [10]. Les ascites sont également riches en vésicules membranaires, dérivées des cellules cancéreuses. Ces vésicules contenant de la MMP2, de la MMP9 et aussi de l’uPA stimulent l’invasion cellulaire à travers du matrigel [60].

Le fluide ascitique immerge les organes de la cavité abdomino-pelvienne. Des études récentes suggèrent que sa composition module le comportement des cellules environnantes, en particulier celles de l’ovaire et du mésothélium tapissant le péritoine (figure 4). Par exemple, les surnageants provenant du liquide d’ascite induisent des modifications dans l’expression des intégrines et du système uPA/uPAR par les cellules cancéreuses ovariennes [61]. Dans le liquide ascitique baignent des cellules cancéreuses et des cellules mésothéliales, exfoliées à partir de l’ovaire ou du péritoine. Contrairement à ce qui a longtemps été pensé, ce contenu n’est pas non-adhésif et les cellules cancéreuses ovariennes présentent un comportement atypique en termes d’adhérence. Les travaux de Burleson et collaborateurs ont ainsi démontré qu’au sein de cet environnement ascitique particulier, les cellules peuvent être isolées ou regroupées sous forme de grappes, les sphéroïdes, résistantes à de multiples thérapies [62]. De façon intéressante, les sphéroïdes provenant d’ascites de patientes adhèrent, via les intégrines β1, sur différents substrats matriciels tels le hyaluronane, le collagène I ou, de façon plus modérée, la fibronectine [63]. De plus, les sphéroïdes se désagrègent au contact de nombreuses protéines matricielles ce qui représenterait une étape préalable à l’invasion du mésothélium [62] (figure 4). Cette capacité des cellules carcinomateuses ovariennes à former des sphéroïdes nécessite d’être mieux appréhendée afin d’envisager de nouvelles pistes thérapeutiques : Yoshida et collaborateurs viennent de montrer qu’un peptide inhibant la formation de sphéroïdes augmente la sensibilité des cellules au cisplatine [64].

Le micro-environnement péritonéal : un site métastatique privilégié

La plupart des patientes atteintes de cancers épithéliaux de l’ovaire présentent des métastases péritonéales (80 % des cas). L’ancrage des cellules cancéreuses au péritoine représente une des premières étapes de la dissémination métastatique des carcinomes ovariens (figure 4). Ainsi, l’identification des mécanismes impliqués dans ce processus est cruciale afin d’envisager de nouvelles stratégies thérapeutiques.

Le péritoine est tapissé par une monocouche de cellules mésothéliales reposant sur une matrice composée de collagène I, de collagène III, de fibronectine, d’élastine et de laminine. Les cellules cancéreuses ovariennes véhiculées en grappe ou isolées dans le liquide d’ascite vont pouvoir adhérer au niveau du mésothélium d’autant que ce micro-environnement péritonéal exerce probablement un effet attracteur. Les cellules implantées au niveau du péritoine vont proliférer, migrer et envahir leur environnement local, ce qui aboutit au développement de métastases. Les cellules cancéreuses ovariennes adhèrent au mésothélium en sollicitant les intégrines β1 et le CD44 [65, 66]. Le CD44 facilite l’ancrage des cellules sur le péritoine en se liant à l’acide hyaluronique exprimé par le mésothélium. D’ailleurs, l’utilisation d’un anticorps anti-CD44 inhibe l’implantation péritonéale des cellules cancéreuses in vivo [38]. D’autre part, les intégrines α5β1 exprimées par les cellules cancéreuses participeraient également à l’ancrage cellulaire in vitro en reconnaissant la fibronectine exprimée par les cellules mésothéliales [66]. Les sphéroïdes isolés à partir d’ascites de patientes adhèrent sur les cellules mésothéliales en sollicitant les intégrines β1 [63]. D’autres couples ligands/récepteurs participent à l’ancrage des cellules cancéreuses sur le péritoine : nos travaux suggèrent que le couple intégrines αv/vitronectine pourrait également être impliqué. Lorsque les grappes cellulaires cancéreuses adhèrent sur le mésothélium, elles se désagrègent afin de l’envahir. Ainsi, des sphéroïdes ensemencés sur une monocouche de cellules mésothéliales se désagrègent et établissent des foyers d’invasion d’une surface plus large que la surface initiale occupée par le sphéroïde [62]. Des publications récentes soulignent le rôle majeur de la glycoprotéine SPARC au sein de l’environnement péritonéal. In vitro, SPARC supprime l’adhésion des cellules cancéreuses sur divers constituants matriciels péritonéaux et leur invasion. In vivo, des souris invalidées pour l’expression de SPARC (SPARC-/-) et ayant reçu une injection péritonéale de cellules cancéreuses ovariennes syngéniques présentent une survie plus courte et développent une dissémination péritonéale nodulaire massive avec une accumulation de fluide ascitique hémorragique. Les ascites collectées à partir des souris SPARC-/- contiennent un taux plus élevé de VEGF et de gélatinases tandis que les nodules tumoraux présentent une prolifération élevée et un indice apoptotique faible [11]. Ainsi, la glycoprotéine SPARC abrogerait l’adhérence des cellules cancéreuses sur le péritoine, leur invasion et leur prolifération. Parmi les hypothèses avancées, il est suggéré que la SPARC modulerait l’expression des intégrines αv et β1 et par conséquent l’ancrage péritonéal [67] (figure 4). Ainsi, les cellules cancéreuses et mésothéliales sécrètent des facteurs qui influencent mutuellement leur devenir. L’acide lysophosphatidique produit constitutivement par les cellules mésothéliales, et qui est retrouvé en quantité importante dans les ascites, exercerait une activité chimiotactique sur les cellules cancéreuses ovariennes et stimulerait leur adhésion, migration et invasion [68]. D’autre part, l’exposition de cellules cancéreuses à des milieux conditionnés par des explants de péritoine humain engendre une augmentation de la sécrétion de MMP2 et surtout de la MMP9 [69]. Réciproquement, les cellules cancéreuses modulent, via leurs sécrétions, le comportement des cellules mésothéliales afin de créer un micro-environnement propice à la colonisation. Par exemple, le TGFβ1 secrété par les cellules cancéreuses augmente l’expression du messager et de la protéine PAI-1 dans les cellules mésothéliales. Le PAI-1 ainsi exprimé favoriserait l’ancrage des cellules cancéreuses sur la monocouche mésothéliale et leur invasion consécutive [70].

Ces données illustrent la complexité des interactions cellules cancéreuses ovariennes/péritoine qu’il apparaît désormais fondamental de décrypter afin de proposer de nouvelles alternatives thérapeutiques. Dans cette optique, Kenny et collaborateurs ont récemment établi un modèle tridimensionnel (3D) qui présente l’intérêt majeur de mimer le micro-environnement péritonéal au sein duquel les métastases de carcinomes ovariens s’établissent. Dans ce modèle 3D, le collagène I, abondamment retrouvé dans l’environnement mésothélial, est utilisé comme matrice dans laquelle sont inclus des fibroblastes provenant de péritoine humain. Des cellules mésothéliales primaires sont cultivées sur ces gels en monocouche. Une fois les cellules de carcinomes ovariens ensemencées sur le mésothélium, l’aspect histologique de cette culture organotypique correspond à celui des métastases péritonéales microscopiques associées aux carcinomes ovariens. Les auteurs ont démontré, à partir de ce modèle, que le contact des cellules cancéreuses avec le mésothélium stimule l’expression de la MMP2 et son activité protéolytique. La MMP2 clive alors la fibronectine et la vitronectine exprimées par le mésothélium. Les fragments générés stimulent l’ancrage des cellules carcinomateuses via les intégrines α5β1 et αvβ3. Ce modèle permet de mettre en évidence que l’inhibition de la MMP2 présente un intérêt thérapeutique potentiel si elle est effectuée en amont de l’ancrage péritonéal. Le développement d’un tel modèle 3D in vitro, mimant un micro-environnement tissulaire physiopathologique, ouvre des perspectives intéressantes en termes de criblage de nouvelles molécules pharmacologiques [52].

Conclusion

Les cancers épithéliaux de l’ovaire représentent une pathologie grave et insidieuse implantée en de multiples sites. Le développement des tumeurs épithéliales de l’ovaire au sein de micro-environnements hôtes est régulé par des interactions (altérées) réciproques et conspiratrices entre les cellules néoplasiques et les cellules environnantes. Il consiste en une série complexe d’événements entrelacés : plasticité cellulaire, invasion de nouveaux sites, formation de nouveaux vaisseaux, échappement à la surveillance immunitaire. Cela implique, en réponse à la pression micro-environnementale, une balance entre différents processus d’adhérence, de survie, de protéolyse/migration ou encore d’interaction entre différents types cellulaires. Ces mécanismes sont finement régulés par des systèmes adhésifs et impliquent des récepteurs d’adhérence, des protéines matricielles et des protéases qui, ensemble, concourent à la régulation de comportements cellulaires. De façon intéressante, ces mécanismes sont similaires à ceux retrouvés dans des circonstances physiologiques, comme lors de la réparation tissulaire, mais selon un équilibre dérégulé. D’ailleurs Dvorak a souligné des similitudes entre cicatrisation et développement tumoral en définissant la tumeur comme « une cicatrice qui ne guérit pas ».

La compréhension de la cancérogenèse ovarienne passe par la connaissance du micro-environnement et la compréhension des interrelations entre les cellules cancéreuses et ce micro-environnement. Cela implique à la fois de complexifier les modèles in vitro, en introduisant les multiples partenaires moléculaires et cellulaires au sein de modèles 3D, et également d’appréhender la dynamique qui confère au micro-écosystème ses propriétés particulières. Par exemple, le repliement/dépliement des protéines module l’accessibilité de sites actifs tandis que la formation temporaire d’ultrastructures membranaires de type invadopodes focalise l’activité protéolytique. Tous ces événements peuvent avoir une « empreinte écologique » importante. Afin d’intégrer ces données complexes, des études globalisantes comme celles de l’interactome, de l’adhésome ou du dégradome s’avèrent nécessaires. Dans une perspective thérapeutique, la dimension micro-environnementale est toute aussi essentielle car sa composition biochimique, son architecture et ses forces de tensions modulent la délivrance et/ou l’efficacité de molécules à visée curatives. Sur les carcinomes ovariens, au pronostic si sombre aujourd’hui, la combinaison de la chimiothérapie actuelle à des biomolécules ciblant les systèmes adhésifs pourrait produire une percée thérapeutique intéressante.

Remerciements

Les travaux réalisés dans le laboratoire des auteurs ont bénéficié du soutien financier de la Ligue de Lutte contre le Cancer (Comité du Val-d’Oise) et de l’Université de Cergy-Pontoise. Les auteurs remercient vivement le professeur Jean-François Héron, le docteur Laurent Poulain (Centre F.-Baclesse et GRECAN de Caen) et les docteurs François Morvan et Vincent Villefranque (centre hospitalier René-Dubos, Pontoise) pour leur soutien et leur intérêt. Ils remercient l’ensemble des personnes ayant contribué à enrichir les discussions, en particulier Loraine Heyman, Julien Fernandes, Olivier Gallet, Alexandre Labiche, Soizic Dutoit et également Rémy Agniel pour son assistance technique.

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