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Carcinome à cellules de Merkel : prise en charge actuelle


Bulletin du Cancer. Volume 95, Numéro 9, 823-7, septembre 2008, synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2008.0673

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Laurent Mortier, Xavier Mirabel, Charles Ferte, Nicolas Penel , Service universitaire de dermatologie, CHU de Lille, France, Service universitaire de radiothérapie, centre Oscar-Lambret, Lille, France, Département de cancérologie générale, centre Oscar-Lambret, Lille, France, Équipe d’accueil 2694 : santé publique, épidémiologie et modélisation des maladies chroniques, université Lille-II, France.

Résumé : Nous proposons, ici, une revue de la littérature portant sur la prise en charge du carcinome de Merkel, intégrant l’intérêt de l’irradiation adjuvante et l’exploration du ganglion sentinelle.

Mots-clés : carcinome de Merkel, traitement, radiothérapie adjuvant, exploration du ganglion sentinelle

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Laurent Mortier1, Xavier Mirabel2, Charles Ferte3, Nicolas Penel3,4

1Service universitaire de dermatologie, CHU de Lille, France
2Service universitaire de radiothérapie, centre Oscar-Lambret, Lille, France
3Département de cancérologie générale, centre Oscar-Lambret, Lille, France
4Équipe d’accueil 2694 : santé publique, épidémiologie et modélisation des maladies chroniques, université Lille-II, France

Article reçu le 17 Mai 2008, accepté le 17 Mai 2008

Introduction

Il s’agit d’une tumeur neuroendocrine primitivement cutanée, de description relativement récente (1972) [1]. De nombreux termes ont été utilisés pour dénommer cette tumeur, tels que : carcinome primitif à petites cellules, carcinome endocrine de la peau ou carcinome à cellules de Merkel. Cette dernière dénomination est la plus fréquemment usitée notamment dans la littérature anglo-saxonne.

Cette tumeur dériverait des cellules de Merkel [2]. Il s’agit d’une pathologie rare, mais dont la prise en charge est désormais beaucoup mieux codifiée [3–6].

Epidémiologie

Son incidence annuelle est de l’ordre de 0,13 à 0,42 pour 100 000 habitants, respectivement en Écosse et en Australie [6,7]. Elle serait de 0,38 pour 100 000 habitants en France [8]. Il n’y a, par contre, pas de données spécifiques en France [6,7] et seulement 5 % des malades ont moins de 50 ans au moment du diagnostic. Les observations pédiatriques sont exceptionnelles [9]. Le sex-ratio est équilibré [8–10]. On observe depuis quelques années une nette augmentation de l’incidence au sein de la population caucasienne, population quasi exclusivement touchée par cette tumeur [11,12]. Ainsi aux Etats-Unis, l’incidence annuelle estimée était calculée à 0,23 cas pour 100 000 habitants selon la cohorte SEER [13] ; celle-ci augmente régulièrement, puisqu’elle est appréciée à 0,44/100 000/an en 2001 (Bichakjian C.K., Cancer, 2007) [14].

Le facteur de risque principal est l’exposition aux ultraviolets [15,16]. Plus de 85 % des carcinomes de Merkel siègent sur des zones photo-exposées [10,11]. L’immunodépression quelle qu’en soit la cause est l’autre facteur de risque majeur décrit (greffes d’organe, hémopathie et immunosuppresseurs) [4,7,12,6–17]. Ainsi, les malades transplantés présentent un risque 50 fois plus élevé de développer un carcinome de Merkel [17–20]. Il s’agit alors de tumeurs qui présentent une agressivité très importante [17,20]. Dans une série importante de carcinomes neuroendocrines, 14,4 % des malades recevaient un traitement immunosuppresseur [21]. Par ailleurs, le risque relatif de développer un carcinome de Merkel est de 13,4 chez les sujets VIH positifs [18]. Très récemment, dans une publication parue dans le journal Science, Feng et al. ont utilisé une nouvelle méthodologie développée dans leur laboratoire, appelée Digital Transcriptome Substraction (DTS), qui, a conduit à la découverte du génome d’un nouveau polyomavirus, qui, a été nommé « polyomavirus des cellules de Merkel » en raison de sa forte association à ce cancer [22]. Dans six des huit tumeurs infectées par le polyomavirus, l’ADN viral était inséré dans le génome tumoral, avec une intégration monoclonale qui suggère que l’infection et l’intégration précédaient l’expansion clonale des cellules tumorales. Cette découverte pourrait, dans le futur, modifier la prise en charge du carcinome de Merkel : vaccination de la même façon que pour le cancer du col, thérapeutique antiviral, etc.

Diagnostic

Il s’agit, classiquement, d’une lésion cutanée érythémateuse, puis violacée, indolore et rapidement évolutive. Elle siège au niveau des zones photo-exposées, essentiellement tête et cou [9–11,15] et membres inférieurs [16]. L’ulcération et les adénopathies locorégionales sont possibles d’emblée [23,24].

À l’analyse histologique, on observe une lésion siégeant dans le derme, mais avec une extension possible aux tissus mous (figure 1A et B). Cette lésion est constituée d’une prolifération de petites cellules rondes basophiles à noyaux de taille moyenne. Les mitoses sont nombreuses. À l’analyse immunohistochimique, on observe une positivité vis-à-vis de « marqueurs épithéliaux » (cytokératine 20) et « neuroendocrines » (chromogranine A, synaptophysine, neurofilaments, NSE). L’un des diagnostics différentiels les plus difficiles est la métastase cutanée du cancer bronchique à petites cellules. Dans ce cas, l’analyse en immunohistochimie de l’expression du couple cytokératine 7/20 et des neurofilaments peut être très utile (tableau 1, figure 3) [25].

Tableau 1 Diagnostic différentiel entre carcinome de Merkel et cancer bronchique à petites cellules (adapté de Bobos et al. [25])

Positivité en immunohistochimie vis-à-vis de

Carcinome de Merkel

Cancer bronchique à petites cellules

Cytokératine 20

13/13

1/13

TTF 1

0/13

1/13

Neurofilaments

12/13

0/13

Bilan d’extension

Le bilan d’extension recommandé comprend un examen clinique complet, notamment attentif des aires ganglionnaires, un scanner thoraco-abdominopelvien et cérébral et une éventuelle scintigraphie osseuse, en cas de signe d’appel [3–6]. Deux techniques d’imagerie fonctionnelle ont certainement un intérêt dans ce bilan d’extension : la scintigraphie corps entier à la somatostatine radiomarquée (octréoscan) [26,27] et la tomoscintigraphie d’émission de positons au FDG [28,29]. Toutefois, il existe trop peu de données pour recommander ces deux techniques dans le bilan d’extension du carcinome à cellules de Merkel.

Au moment du diagnostic, environ 20 % de patients présentent un envahissement ganglionnaire local d’emblée et 5 % des patients ont des métastases à distance (ganglion à distance, poumon, cerveau, os, testicule) [3–6,27–30].

Évolution et pronostic

Il s’agit d’une pathologie sévère dont la gravité est souvent sous-estimée, entraînant un traitement insuffisant. Trente à 50 % des patients décéderont de l’évolution du carcinome de Merkel [6,11]. La survie dépend de l’extension tumorale (tableau 2). L’envahissement ganglionnaire constitue un facteur pronostique majeur [6,22–25,29–32]. Le pronostic semble plus mauvais chez les hommes [6,25–32]. Une taille supérieure à 2 cm conserve une valeur pronostique péjorative dans les études les plus récentes [6]. Les rechutes surviennent habituellement dans les 12 mois [6].

Toutefois, des régressions spontanées associées à une infiltration lymphocytaire ont été décrites [26,27,33,34].

Tableau 2 Classification pronostique de Yiengpruksawan

Stade

Définition

Survie à 5 ans (%)

Stades I

Lésion primitive isolée

55

Stade IA

Lésion primitive < 2 cm

Stade IB

Lésion primitive > 2 cm

Stade II

Atteinte ganglionnaire régionale cliniquement palpable

31

Stade III

Métastase à distance

6

Traitement au stade I

L’exérèse chirurgicale large suivie de radiothérapie devient un standard de prise en charge [1,6,15,28,29,35,36] (tableau 3). La chirurgie seule, même avec des marges de 2 à 3 cm, est associée à un taux de rechute local compris entre 25 et 45 % [6,7,30].

La radiothérapie adjuvante (50 Gy) réduit significativement le risque de récidive locale [15,28,29,31,32,35–39] et améliore la survie globale [6,33–44]. Cette notion a été longtemps débattue, mais Mojica et al. ont montré, à partir d’une série de 1 665 cas, que la survie médiane était de 63 mois après radiothérapie adjuvante versus 45 mois en l’absence de radiothérapie (p = 0,0002). Cet avantage est net pour les tumeurs de plus de 2 cm ; ainsi la survie médiane des patients présentant une tumeur de plus de 2 cm est de 50 mois après radiothérapie adjuvante versus 21 mois en son absence (p = 0,0003) [6].

Pour les patients inopérables, la radiothérapie exclusive semble donner des résultats similaires à la prise en charge classique (figure 2A et B) [28,29,35,36]. En effet, nous avons été amenés à traiter par radiothérapie exclusive neuf malades présentant un carcinome de Merkel inopérable, en raison notamment d’une contre-indication à l’anesthésie générale. Le taux de récidive a été comparé à celui de 17 malades traités par une prise en charge associant une exérèse chirurgicale suivie d’une irradiation adjuvante. Après un suivi médian de 3 ans, aucune récidive n’a été observée dans le bras radiothérapie exclusive, 1 récidive et 1 poursuite évolutive ont, par contre, été observées dans l’autre groupe [36].

L’exploration du ganglion sentinelle permet de mettre en évidence un envahissement ganglionnaire infraclinique. La localisation cutanée de la tumeur de Merkel pose les mêmes problèmes d’identification du territoire de drainage que ceux connus pour le mélanome [42,45,46]. Environ un tiers de patients sans envahissement ganglionnaire cliniquement décelable présentent un envahissement ganglionnaire mis en évidence par l’exploration du ganglion sentinelle [45,46]. La recherche d’une immunopositivité vis-à-vis de la cytokératine 20 améliore la sensibilité de l’analyse des ganglions prélevés [45,46]. Gupta et al. ont montré que chez les patients avec envahissement ganglionnaire mis en évidence par exploration du ganglion sentinelle, la survie à 3 ans est de 51 % après radiothérapie adjuvante sur le lit ganglionnaire versus 0 % en l’absence d’irradiation [46]. La mise en évidence d’un envahissement ganglionnaire métastatique par cette technique a une valeur pronostique, mais son intérêt thérapeutique est débattu [46–48].

Tableau 3 Proposition de prise en charge du carcinome de Merkel en fonction du stade

Stades

Conduite à tenir

Références

I

Exérèse large et radiothérapie adjuvante

[6,15,21,24,28,29,31,33,35,36,40,42,43,44]

Radiothérapie exclusive chez les patients inopérables. En option : irradiation adjuvante de l’aire ganglionnaire de drainage

Intérêt de l’exploration du ganglion sentinelle

II

Exérèse large de la tumeur primitive, curage ganglionnaire puis radiothérapie adjuvante de la tumeur primitive et de l’aire ganglionnaire

[6,16,22,24,28,29,31,33,35,36,40]

III

Chimiothérapie

[4,5,37,41,44,47–49]

Traitement au stade II

Le traitement repose sur l’exérèse de la lésion primitive associée à un curage de nécessité, suivi d’une irradiation adjuvante sur le site primitif et l’aire de drainage (55–65 Gy) [16,22,33,36,40,43]. En revanche, la chimiothérapie adjuvante ne semble pas améliorer le pronostic [23,30].

Traitement au stade III

Le traitement du carcinome de Merkel métastatique repose sur la chimiothérapie. Cette tumeur apparaît très chimiosensible, mais la durée des réponses est brève. La survie médiane des patients métastatiques est de l’ordre de 9 mois [47]. En première ligne, les deux protocoles le plus souvent utilisés sont l’association carboplatine–étoposide et l’association cyclophosphamide–doxorubicine–vincristine, par analogie avec les cancers bronchiques à petites cellules [44]. Ces deux protocoles permettent d’obtenir en première ligne un taux de réponse objective de l’ordre de 60–75 %, dont 35 % de réponses complètes [47]. En deuxième et troisième lignes, les taux de réponse objective observés sont de l’ordre de 20 et 10 % [47].

D’autres thérapeutiques ont montré de manière anecdotique un bénéfice : traitement par somatostatine radiomarquée [49], perfusion de membre isolé [50]. Enfin, le carcinome de Merkel exprime c-KIT (dans 8 cas sur 9), mais sans qu’il y ait de mutations activatrices du gène kit, il est donc peu probable que l’imatinib puisse avoir un intérêt clinique [51].

Discussion

En raison du vieillissement de la population, le carcinome de Merkel est de plus en plus fréquent. Sa sévérité est souvent sous-estimée. L’intérêt du bilan d’extension par tomoscintigraphie d’émission de positions mériterait d’être mieux évalué. En l’absence d’études cliniques, il est difficile de déterminer de manière définitive la stratégie thérapeutique (tableau 4). Toutefois, les données de la littérature les plus récentes convergent pour étayer l’intérêt de la radiothérapie adjuvante et de la technique du ganglion sentinelle. La radiosensibilité de cette tumeur doit être mieux prise en compte dans les schémas thérapeutiques.

Il s’agit donc d’une pathologie rare de prise en charge complexe qui mérite d’être adressée vers des centres de référence. L’absence d’innovation en ce qui concerne les traitements systémiques incite à poursuivre l’étude de l’intérêt des thérapeutiques ciblées.

Tableau 4 Prise en charge du carcinome de Merkel : questions en suspens

Stades

Questions

I

Taille des marges d’exérèse ?

Place de la radiothérapie exclusive ?

Exploration du ganglion sentinelle systématique ?

Irradiation prophylactique systématique des aires ganglionnaires de drainage ?

Intérêt du bilan d’extension par TEP

II

Place de la chimiothérapie adjuvante ?

III

Alternatives aux chimiothérapies classiques ?

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