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L’hypoxie tumorale peut-elle devenir un avantage pour la chimiothérapie ?


Bulletin du Cancer. Volume 95, Numéro 5, 528-34, mai 2008, synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2008.0637

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Olivier Trédan, Rama Grantab, Charles Dumontet , Département d’oncologie médicale, centre Léon-Bérard, Lyon, France, Division of applied molecular oncology, Princess Margaret Hospital, University of Toronto, Canada, UMR Inserm 590, université de Lyon, Lyon, France.

Résumé : Les tumeurs solides, souvent caractérisées par leur vascularisation très hétérogène, contiennent de larges régions ayant une faible pression partielle en oxygène et donc des cellules en condition d’hypoxie. Cette condition physiopathologique induit des modifications du métabolisme des cellules cancéreuses et des modifications épigénétiques qui ont été mises en cause dans des mécanismes de chimiorésistance. Non seulement ces cellules cancéreuses hypoxiques se divisent peu, mais en plus l’hypoxie active de nombreux gènes par l’intermédiaire de HIF-1 (hypoxia-inducible factor-1) dont certains ont été impliqués dans la diminution de la sensibilité aux agents anticancéreux. De plus, la pénétration des molécules de chimiothérapie au sein des tumeurs étant relativement pauvre, ces cellules hypoxiques sont le plus souvent « protégées », et peu ou pas atteintes par les traitements conventionnels. Pourtant, l’hypoxie pourrait être considérée comme une cible thérapeutique importante, étant donné sa grande spécificité tumorale. De nouvelles thérapeutiques sont ainsi en cours de développement pour cibler les cellules en condition d’hypoxie. Des « prodrogues », comme la tirapazamine ou AQ4N, réduites en condition d’hypoxie ont prouvé leur efficacité dans les modèles précliniques et les études cliniques sont en cours. L’hypoxie est une cible prometteuse pour les stratégies thérapeutiques utilisant des vecteurs, comme la thérapie bactériolytique. De nombreux agents susceptibles d’inhiber l’expression ou l’activité de HIF-1 sont également en phase préclinique ou clinique. Mais, le développement de ces nouvelles approches nécessite tout d’abord de mieux comprendre la physiopathologie du microenvironnement tumoral.

Mots-clés : tumeur solide, chimiothérapie, résistance, hypoxie

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Olivier Trédan1, Rama Grantab2, Charles Dumontet3

1Département d’oncologie médicale, centre Léon-Bérard, Lyon, France
2Division of applied molecular oncology, Princess Margaret Hospital, University of Toronto, Canada
3UMR Inserm 590, université de Lyon, Lyon, France

Article reçu le 28 Septembre 2007, accepté le 12 Février 2008

Il avait déjà été montré, il y a plus de 75 ans, que, par rapport aux cellules bien oxygénées, les cellules en condition d’hypoxie présentent une moindre sensibilité aux radiations ionisantes. Il est maintenant bien établi que l’hypoxie tumorale est un facteur important de résistance à la radiothérapie, et les marqueurs biologiques de cette hypoxie tumorale pourraient s’avérer utiles en pratique clinique pour prédire la réponse à ce type de traitement [1]. Plus récemment, l’hypoxie tumorale est apparue comme un facteur clé de la réponse aux chimiothérapies. Nous avons présenté dans cet article les différents éléments en faveur de la chimiosensibilité réduite des cellules cancéreuses localisées dans les zones tumorales hypoxiques et les stratégies thérapeutiques en cours de développement visant à cibler spécifiquement ces cellules en condition hypoxique.

Hypoxie tumorale

Tous les tissus de l’organisme présentent physiologiquement une hétérogénéité quant à leur pression partielle en oxygène, mais l’hypoxie tissulaire est une marque quasi constante du microenvironnement d’une tumeur. La fonction principale des vaisseaux sanguins étant de transporter les nutriments carbonés et l’oxygène, l’absence de vascularisation organisée au sein d’une tumeur aboutit à la présence de zones hypoxiques ou anoxiques. En effet, les vaisseaux sanguins issus de la néovascularisation tumorale présentent une organisation spatiale très hétérogène, avec des vaisseaux dilatés et tortueux, des shunts artérioloveineux, des culs-de-sac, de grandes distances intercapillaires. La structure des vaisseaux eux-mêmes est anormale (large jonction interendothéliale, fenestrations, absence de membrane basale). Les cellules tumorales peuvent directement comprimer ces vaisseaux tumoraux. Le flux sanguin y est chaotique ; les résistances hémodynamiques sont augmentées. Par conséquent, la perfusion des cellules tumorales éloignées des capillaires est plus limitée que pour des cellules normales. Étant donné la grande hétérogénéité de la vascularisation tumorale et la variabilité temporelle et spatiale du transport de l’oxygène, la distance à laquelle survient l’hypoxie cellulaire varie entre les tumeurs et à l’intérieur même d’une tumeur.

Les zones hypoxiques tumorales peuvent être facilement identifiées grâce à l’insertion de microélectrodes [2] ou grâce à l’utilisation de marqueurs endogènes [1] et/ou exogènes (comme le pimonidazole ou l’EF5 qui sont sélectivement réduits en condition d’hypoxie) [3]. L’absence de vascularisation tumorale fonctionnelle aboutit à des zones hypoxiques dites « chroniques ». Celles-ci ont été largement mises en évidence dans la plupart des tumeurs larges (> 10 mm). Toutefois, une étude récente a montré que les petites tumeurs (< 1 mm) étaient également pauvrement vascularisées et en condition d’hypoxie [3]. Par ailleurs, l’existence de vaisseaux sanguins ne garantit pas une bonne oxygénation tumorale. En effet, l’interruption temporaire du flux sanguin (par compression vasculaire extrinsèque ou par phénomènes vaso-occlusifs) rend certaines régions, habituellement bien vascularisées, transitoirement privées d’oxygène : c’est l’hypoxie dite « aiguë », ou hypoxie transitoire « par perfusion limitée » [4].

Les besoins énergétiques des cellules cancéreuses sont 100 à 400 fois supérieurs à ceux des cellules non cancéreuses, ce qui nécessite un apport de nutriments accru dont les cellules éloignées des vaisseaux sanguins tumoraux sont privées. L’environnement pauvre en nutriments carbonés et en oxygène exerce ainsi une « pression » singulière sur les cellules cancéreuses aboutissant à la sélection d’une sous-population cellulaire capable non seulement de survivre sans métabolisme oxydatif (cycle de Krebs), mais aussi de proliférer malgré les conditions physiopathologiques hostiles. Cela aboutit à un phénotype plus agressif qui favorise la progression tumorale et le pouvoir métastatique [5]. Ainsi, chez des patientes porteuses de cancer cervical localisé sans envahissement ganglionnaire, l’hypoxie tumorale s’avère être un facteur pronostique indépendant de survie sans progression. Une des explications possibles pour expliquer la valeur pronostique péjorative de l’hypoxie est que cette dernière augmenterait le risque de métastases à distance [2, 5].

Les cellules tumorales en condition d’hypoxie présentent donc un phénotype particulier avec une instabilité génomique, des variations épigénétiques et des altérations de l’expression post-transcriptionnelle. Le facteur de transcription hétérodimérique HIF-1 (hypoxia-inducible factor-1) active une grande variété de voies de signalisation qui permettent à la cellule cancéreuse d’acquérir une réponse adaptée au stress de l’hypoxie (figure 1). HIF-1 est composé d’une sous-unité HIF-1α, dont l’expression est stabilisée partiellement par la pression partielle en oxygène, et d’une sous-unité HIF-1β exprimée de façon constitutive. Dans les conditions physiologiques, les prolylhydroxylases (comme les protéines PHD, prolyl hydroxylase domain) utilisent l’oxygène pour hydroxyler HIF-1α et lui permettre d’interagir avec la protéine de von Hippel-Lindau (VHL). Le complexe multiprotéique généré après ubiquitination (HIF-1α–protéineVHL–E3-ubiquitine ligase) est dégradé en quelques minutes via la sous-unité 26S du protéasome [6, 7]. En condition d’hypoxie, la diminution de l’hydroxylation de HIF-1α protège cette sous-unité de la dégradation protéasomale, aboutissant à la stabilisation et la translocation de la protéine dans le noyau, où elle se fixe à la sous-unité HIF-1β. Le complexe formé se fixe à une séquence nucléotidique spécifique appelée HRE (hypoxia response elements). Ainsi, HIF-1 active une série de plus de 50 gènes codant pour des facteurs protéiques impliqués dans la néo-angiogenèse (comme VEGF [vascular endothelial growth factor], PDGF [platelet-derived growth factor], angiopoietin-2 ou FGF [fibroblast growth factor]) [7, 8], le métabolisme du glucose, les modifications de la matrice extracellulaire et la survie cellulaire (figure 1) [9]. La détection de la protéine HIF-1α dans les tumeurs a été corrélée à une diminution de la survie et à une moindre chimiosensibilité dans de nombreuses localisations tumorales [6].

Chimiorésistance des cellules tumorales hypoxiques

Chimiorésistance due à la faible distribution intratumorale des chimiothérapies

Dans les tissus normaux, le flux sanguin est proportionnel à la différence de pression entre les artères et les veines, et inversement proportionnel à la viscosité et aux résistances hémodynamiques. Dans les tumeurs, le gradient de pression artérioloveinulaire est réduit, la viscosité et les résistances sont augmentées. Ces anomalies aboutissent à un flux sanguin intratumoral variable en fonction du temps et des zones tumorales [10]. Il existe donc une grande variabilité de la quantité de chimiothérapie délivrée au sein de la tumeur par le flux sanguin [10-12]. Si les fluctuations du flux sanguin sont assez importantes, cela peut aboutir, théoriquement, à la « protection » de sous-populations cellulaires (dans les zones hypoperfusées), susceptibles par la suite (lorsque le flux sanguin est restauré) de reprendre leur division. Cette situation est purement théorique et les résultats des études cliniques, portant sur des patientes atteintes de cancer du col utérin, n’ont pas montré pour l’instant de relation entre le niveau de réoxygénation, la cinétique de repopulation cellulaire et la réponse au traitement [13].

Après avoir quitté le compartiment vasculaire, les molécules anticancéreuses doivent parfois parcourir une distance allant jusqu’à 200 μm des vaisseaux sanguins (à cause de la distance intercapillaire augmentée) pour atteindre toutes les cellules tumorales. Cette pénétration dans le microenvironnement se fait soit par convection (mouvement libre des fluides), soit par diffusion (déterminée par les gradients de concentration). Étant donné la structure poreuse des vaisseaux sanguins tumoraux, la fuite de macromolécules, l’accumulation importante de matrice extracellulaire et l’absence de vaisseaux lymphatiques fonctionnels, le microenvironnement tumoral se caractérise par une augmentation importante de la pression du liquide interstitiel [14]. Cette pression élevée diminue les mouvements convectifs. Les molécules anticancéreuses doivent donc pénétrer à travers un tissu tumoral riche en fibre de collagène, ayant une densité cellulaire importante, un espace interstitiel réduit et où règne une pression importante. Il a été montré que la grande majorité des molécules anticancéreuses présentent une pénétration faible et lente dans le microenvironnement tumoral et que certaines régions tumorales (notamment celles éloignées des capillaires tumoraux) ne sont ainsi pas exposées à des concentrations létales de chimiothérapie [10-12]. De plus, lorsque les molécules anticancéreuses se fixent à leur cible (ADN pour les agents intercalants, antigènes spécifiques pour les anticorps), leur diffusion vers les zones plus éloignées se réduit davantage. La plupart des études in vitro et in vivo mettent en évidence une décroissance de la concentration des molécules anticancéreuses (que ce soit des chimiothérapies « classiques », des anticorps ou des nanoparticules) avec la distance à partir des vaisseaux sanguins. Cette concentration peut s’avérer nulle dans les zones tumorales hypoxiques [11, 12, 15].

Quelques études expérimentales ont mis en évidence que les premières cellules cancéreuses à retourner en cycle, après une injection de chimiothérapie, étaient spécifiquement les cellules éloignées des vaisseaux sanguins ou en bordure des zones nécrotiques [16]. En effet, si la lyse des premières couches de cellules (autour des vaisseaux sanguins) permet secondairement un meilleur apport de l’oxygène et des nutriments aux cellules éloignées des vaisseaux sanguins, cela peut aboutir à un retour en cycle de ces cellules cancéreuses distales.

Chimiorésistance due aux propriétés des cellules en condition d’hypoxie

Non seulement les concentrations de molécules anticancéreuses sont-elles faibles dans les régions tumorales hypoxiques, mais en plus l’hypoxie par elle-même est un facteur de chimiorésistance [12]. Ian Tannock a montré, il y a près de 40 ans, que le taux de prolifération des cellules tumorales diminue avec la distance par rapport au vaisseau sanguin le plus proche. Ce relatif faible taux de prolifération des cellules en condition d’hypoxie limite l’efficacité des molécules de chimiothérapie « classique », actives principalement contre les cellules en cycle. De plus, de nombreux agents anticancéreux comme le méthotrexate, la 5-fluoro-uracile, la doxorubicine, la carboplatine, le melphalan, la bléomycine ou l’étoposide présentent in vitro une cytotoxicité réduite dans des conditions expérimentales d’hypoxie.

Par ailleurs, comme nous l’avons souligné précédemment, l’hypoxie tumorale exerce une « pression » particulière sur les cellules cancéreuses. Elle diminue notamment leur sensibilité à l’apoptose et augmente la synthèse de nombreuses protéines impliquées dans la résistance aux molécules de chimiothérapie (augmentation du phénotype de multirésistance MDR [multidrug resistance], accroissement du glutathion cellulaire ou de la métallothionéine cellulaire) [17]. Ainsi, des études ont montré que l’exposition répétée à une faible pression partielle en oxygène sélectionne des clones cellulaires ayant des mutations de p53 et donc une population tumorale résistante à l’apoptose médiée par p53 [18]. D’autres études, utilisant notamment des puces à ARN, ont montré que des cellules épithéliales en condition d’hypoxie ont une augmentation importante (sept fois) de l’expression du phénotype MDR, alors que l’inhibition de l’expression de HIF-1α par des oligonucléotides antisens permet de réduire significativement cette expression. Toutefois, il n’est pas encore certain que l’hypoxie, à elle seule, puisse être responsable d’une surexpression de la protéine P-gp (glycoprotéine-P responsable de l’efflux des molécules de chimiothérapie). En effet, il semble que ce soit l’association de l’hypoxie et de l’acidité de l’environnement qui aboutisse à l’augmentation de l’expression de la P-gp [19].

HIF-1 joue un rôle prédominant dans les phénomènes de chimiorésistance liés à l’hypoxie. Une étude a, en effet, montré que des cellules déficientes pour la protéine HIF-1α avaient une sensibilité accrue, in vitro et in vivo, à de nombreux agents thérapeutiques comme la carboplatine ou l’étoposide [20].

Enfin, puisque l’oxygène est nécessaire à la production de NO, l’hypoxie tumorale engendre une inhibition de la production de NO. Ce phénomène d’inhibition a été rapporté comme une cause de chimiorésistance liée à l’hypoxie. Ainsi, le remplacement du NO cellulaire par des molécules mimant le NO permet de prévenir le développement de la chimiorésistance liée à l’hypoxie. En utilisant des modèles de culture cellulaire en trois dimensions, le traitement par agents mimant le NO permet d’augmenter la sensibilité des pseudotumeurs à la doxorubicine [21].

Hypoxie tumorale comme cible thérapeutique

Étant donné sa quasi-spécificité (présente essentiellement dans les tumeurs) et son rôle majeur dans le développement de la chimiorésistance, l’hypoxie tumorale représente une cible unique et attrayante pour cibler les tumeurs ou développer des stratégies pour augmenter la réponse à la chimiothérapie.

« Prodrogues » réduites en condition d’hypoxie

Le concept de traitement ciblant spécifiquement les cellules en condition d’hypoxie est apparu dans les années 1970 avec l’étude de la mitomycine C, reconnue pour être active (agent alkylant) après réduction. Même si le mécanisme de cytotoxicité de la mitomycine C n’était pas clair à l’époque (cette molécule a également une activité cytotoxique en condition de normoxie), le concept était né : l’association d’une quinone (comme la mitomycine C), qui après réduction cible les cellules hypoxiques, et de la radiothérapie, qui cible préférentiellement les cellules normoxiques, améliore le contrôle local de certaines tumeurs [22].

Parallèlement au développement des quinones, plusieurs composés analogues au nitro-imidazole ont été étudiés depuis les années 1980. La plupart de ces composés présentent une toxicité rédhibitoire. Actuellement, les deux composés les plus prometteurs sont le NLCQ-1 (NSC 709257) et le TH-302 qui présentent spécifiquement une cytotoxicité en condition d’hypoxie. Il a été montré qu’ils augmentaient l’efficacité de molécules de chimiothérapie « classique » dans des tumeurs expérimentales. Une autre molécule nitro-aromatique est en cours d’expérimentation préclinique et clinique, le PR-104 (Proacta) dont la composition biochimique lui confère le qualificatif de « préprodrogue » ou précurseur de prodrogue. En effet, cette molécule très soluble est convertie une première fois par des phosphatases, puis réduit en condition d’hypoxie en un composé alkylant actif. Le profil de toxicité clinique du PR-104 (rapporté à l’ASCO 2007) est dominé par la toxicité myéloïde [23].

La tirapazamine (SR-4233) est l’agent ciblant les cellules hypoxiques dont le développement clinique a été le plus important. La première étude de phase I a été rapportée en 1994. Ont suivi plusieurs études de phase II totalisant plus de 1000 patients. Certaines d’entre elles ont souligné le gain limité en termes de contrôle tumoral et la toxicité accrue. Finalement, les trois études de phase III publiées (CATAPULT I et II et SWOG S0003) qui ont randomisé plus de 1350 patients atteints de cancer bronchique non à petites cellules, recevant la tirapazamine ou non, sont contradictoires ; la dernière étude mettant en évidence statistiquement plus de toxicité sans bénéfice de survie [24]. Même si les combinaisons de chimiothérapies incluant la tirapazamine ont démontré parfois de meilleurs contrôles locaux en comparaison avec les traitements sans tirapazamine (notamment pour certaines localisations cancéreuses comme les tumeurs ORL), la place de cette molécule dans l’arsenal thérapeutique est loin d’être établie.

Un autre groupe de molécules ciblant les cellules hypoxiques est actuellement en cours de développement : les composés N-oxyde aliphatiques. AQ4N (banoxantrone) est le premier d’entre eux à avoir été testé cliniquement. Après réduction en condition d’hypoxie, la molécule s’ancre de façon stable sur l’ADN pour inhiber la topo-isomérase II. En monothérapie, ce composé est peu toxique (toxicité consistant principalement en une lymphotoxicité) [25] et, en association, il complémente la faible pénétration des agents cytotoxiques classiques en ciblant spécifiquement les régions hypoxiques des tumeurs [15]. Les études de phase II sont en cours.

Utilisation de vecteurs spécifiques à l’hypoxie

Les bactéries anaérobies du genre Clostridium ont le potentiel de coloniser et de proliférer spécifiquement en condition d’anoxie. L’utilisation de ces bactéries en tant que traitement est appelée « thérapie bactériolytique », dont le principe est de les utiliser comme vecteurs spécifiques pour les tumeurs (qui contiennent des zones hypoxiques–anoxiques). Ainsi, il a été montré qu’un traitement par Clostridium novyi-NT pouvait aboutir spécifiquement à la nécrose de régions tumorales initialement hypoxiques, ainsi qu’à la lyse des cellules normoxiques adjacentes à l’hypoxie [26]. De plus, cette bactérie semble posséder une activité enzymatique spécifique, susceptible de lyser les membranes liposomales. La combinaison de cette thérapie bactériolytique qui possède une activité antimembrane liposomale, avec un traitement chimiothérapique encapsulé dans un liposome, a abouti expérimentalement au ciblage très spécifique de la tumeur par la chimiothérapie et à la régression de la quasi-totalité des xénogreffes tumorales [27]. Il semble peu probable que ces thérapies bactériolytiques puissent un jour être utilisées en pratique courante, mais ces exemples soulignent le fait que les cellules cancéreuses hypoxiques ou anoxiques sont une cible valable pour le traitement spécifique des tumeurs.

L’hypoxie est donc une cible intéressante pour les thérapies utilisant des vecteurs. Les monocytes recrutés dans les tumeurs se différencient rapidement en macrophages particuliers appelés « macrophages associés aux tumeurs » (tumor associated macrophages, TAMs). Ils ont été proposés comme vecteurs puisqu’ils semblent s’accumuler spécifiquement dans les zones hypoxiques et nécrotiques des tumeurs. Ainsi, ces macrophages peuvent être infectés par des adénovirus qui pourraient exprimer un gène spécifiquement activé par HIF-1 et codant pour un agent cytotoxique [28]. La preuve de l’efficacité de ce type de traitement in vivo reste à démontrer.

Ciblage spécifique de HIF-1

Étant donné le rôle prédominant de HIF-1 dans la résistance des cellules hypoxiques aux chimiothérapies, le ciblage spécifique de ce gène pour limiter la chimiorésistance semble attrayant. In vitro, la preuve de concept a pu être faite avec différentes approches pour inhiber la fonction de la protéine HIF-1α. Ces approches ont abouti à rétablir une chimiosensibilité de lignées cellulaires résistantes à l’étoposide en condition hypoxique [29]. Les résultats préliminaires d’une des premières études cliniques testant cette hypothèse chez des patientes atteintes de cancer du sein métastatique traitées par paclitaxel ont été présentés en 2007 à l’ASCO. La 2-méthoxy-estradiol diminue la présence de HIF-1α et pourrait ainsi améliorer la réponse à la chimiothérapie chez ces 15 patientes traitées [30].

HIF-1 étant surtout un élément clé des modifications biologiques et métaboliques cellulaires de réponse à l’hypoxie, il est une cible intéressante des traitements visant à modifier les conditions physiopathologiques du microenvironnement tumoral [6-9]. Ainsi, il a été montré que l’inhibition de la voie HIF-1 permettait de moduler la néo-angiogenèse ou la consommation d’oxygène par les tissus tumoraux, aboutissant parfois à des régressions tumorales dans des modèles expérimentaux. Pour l’heure, de très nombreux agents ont été identifiés comme de possibles inhibiteurs (plus ou moins spécifiques) de HIF-1 [31], à commencer par la molécule de chimiothérapie topotécan qui inhibe l’accumulation de la sous-unité HIF-1α. Mais les études cliniques pour tester leur toxicité ou leur efficacité tardent à venir. Chez des patients dont les tumeurs expriment HIF-1α dans plus de 10 % de leur volume, une étude américaine tente actuellement de montrer que le topotécan oral à faible dose peut diminuer l’accumulation de HIF-1α.

Limites et voies de développement de ces traitements

Nous avons souligné précédemment que la faible pénétration des agents cytotoxiques dans le microenvironnement tumoral était une des causes de l’échec des chimiothérapies « classiques », les cellules cancéreuses éloignées des vaisseaux sanguins n’étant pas exposées à des concentrations létales de traitement. En ce qui concerne les agents ciblant les cellules hypoxiques, la question de leur pénétration dans le tissu tumoral est d’autant plus cruciale. Plusieurs travaux expérimentaux ont, en effet, mis en évidence une distribution intratumorale pauvre de ces traitements. Ainsi, l’EO9, un composé synthétique proche de la mitomycine C, dont les résultats cliniques se sont avérés décevants, présente une distribution intratumorale faible [32]. De même, la tirapazamine n’est pas susceptible de pénétrer profondément dans le microenvironnement tumoral [33], la distribution de cette molécule semblant être influencée par les fluctuations de la pression partielle en oxygène [34]. Il semble donc impératif d’étudier in vitro ou in vivo la capacité de diffusion intratumorale de ces traitements dirigés contre les cellules hypoxiques, pour s’assurer de leur capacité à atteindre toutes les cellules tumorales hypoxiques [15, 35].

La plupart des essais cliniques rapportant la toxicité de ces agents ciblant les cellules hypoxiques montrent un excellent profil de tolérance. Il faut en revanche souligner que leur principale toxicité est hématopoïétique [23-25]. Récemment, des études ont mis en évidence que les cellules souches hématopoïétiques sont situées dans des niches de la moelle osseuse ayant une faible pression partielle en oxygène [36] et que l’hypoxie joue un rôle important dans l’homéostasie de ces cellules souches hématopoïétiques. Il a ainsi été montré que l’administration de tirapazamine était particulièrement toxique pour les cellules souches hématopoïétiques de la moelle osseuse [37]. Il est donc possible que le développement de ces agents ciblant les cellules hypoxiques soit finalement limité par une toxicité hématopoïétique intramédullaire importante.

L’inhibition de la cascade d’activation génique dépendante de la séquence nucléotidique HRE par le ciblage spécifique de HIF-1 est un concept attrayant pour optimiser les traitements anticancéreux, mais la conséquence de cette inhibition sur les tissus non cancéreux (parfois eux-mêmes en condition d’hypoxie [artériopathies, coronaropathies, rétinopathies…]) ou sur la réponse immunitaire, reste peu connue.

Enfin, il n’existe que peu de données quant à la cytotoxicité effective de ces traitements ciblant les cellules hypoxiques dans les conditions physiopathologiques particulières de ces zones tumorales éloignées des vaisseaux sanguins. En effet, nous pouvons nous demander quelle est leur efficacité réelle sur des cellules cancéreuses se divisant peu ou pas et qui présentent une chimiorésistance intrinsèque (décrite précédemment). Quel est l’effet d’un agent inhibiteur de topo-isomérase II, comme AQ4 (le composé actif d’AQ4N après réduction), si les cellules hypoxiques ne retournent pas en cycle cellulaire ou si elles présentent, à cause des conditions d’hypoxie, une résistance intrinsèque aux inhibiteurs de topo-isomérase [38] ?

Quoi qu’il en soit, l’efficacité démontrée expérimentalement de quelques-uns de ces agents ciblant les cellules hypoxiques ouvre la voie à des associations thérapeutiques théoriquement attractives. En effet, certaines interventions thérapeutiques ont démontré qu’elles augmentaient l’hypoxie tumorale. Ainsi, l’utilisation de plus en plus courante de traitements détruisant les néovaisseaux tumoraux (notamment ceux ciblant les cellules endothéliales) modifie le microenvironnement tumoral. Ils diminuent les apports d’oxygène aux cellules cancéreuses et donc étendent les zones hypoxiques. Il apparaît alors possible de combiner des traitements ciblant les néovaisseaux tumoraux et les traitements ciblant les cellules hypoxiques [39]. Un autre exemple est celui des molécules inhibant HIF-1 qui augmentent la consommation d’oxygène des cellules cancéreuses et par conséquent augmentent l’hypoxie intratumorale. L’association de ces petites molécules avec des agents ciblant les cellules hypoxiques semble prometteuse au vue des résultats des modèles murins [40].

Les modèles précliniques doivent par conséquent s’attacher à identifier les meilleures associations thérapeutiques possibles. Pour ce faire, ils doivent étudier plusieurs paramètres en même temps :

  • les modifications de la vascularisation tumorale et du flux sanguin intratumoral : ces modifications peuvent permettre une meilleure distribution intratumorale des molécules anticancéreuses [10, 12], mais peuvent aussi aboutir à une extension de l’hypoxie ;
  • les modifications du microenvironnement tumoral qui peuvent aboutir à des variations du métabolisme cellulaire, du pH et donc du métabolisme des molécules anticancéreuses.

Afin d’optimiser les séquences d’administration de ces nouveaux traitements, il sera nécessaire de développer des outils paracliniques pour évaluer ces modifications en fonction du temps, tels que la tomodensitométrie fonctionnelle ou le PET-scan utilisant des traceurs d’hypoxie.

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