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Radiochimiothérapie dans les cancers ORL (EGFR+)


Bulletin du Cancer. Volume 94, Numéro 9, 828-32, Septembre 2007, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2007.0452

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Mahmut Ozsahin, Oscar Matzinger, Michel Zimmermann, Abderrahim Zouhair , Service de radio-oncologie, Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), Bugnon 46, CH-1011 Lausanne, Suisse.

Résumé : Les carcinomes épidermoïdes de la sphère ORL sont des néoplasies dont le contrôle locorégional est primordial, compte tenu du profil de rechute. Le traitement repose en général sur la chirurgie ou la radiothérapie externe pour les cancers de stade précoce. Les tumeurs localement avancées sont traitées selon l’expertise du centre par une chirurgie suivie d’une combinaison de radiochimiothérapie ou une radiochimiothérapie exclusive. Des travaux récents ont démontré que l’accroissement de l’activité du récepteur à l’EGF est associé à une progression tumorale. Basés sur cette recherche, de nouveaux agents thérapeutiques « thérapies ciblées » viennent renforcer l’arsenal thérapeutique dans la prise en charge des cancers de la sphère ORL, surtout après la publication d’un important essai en phase III combinant radiothérapie et immunothérapie à base de cetuximab.

Mots-clés : carcinome épidermoïde, thérapie ciblée, radiochimiothérapie, cancer de la sphère ORL

ARTICLE

Auteur(s) : Mahmut Ozsahin, Oscar Matzinger, Michel Zimmermann, Abderrahim Zouhair

Service de radio-oncologie, Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), Bugnon 46, CH-1011 Lausanne, Suisse

Article reçu le 2 Avril 2007, accepté le 25 Mai 2007

Les carcinomes épidermoïdes des voies aérodigestives supérieures sont des néoplasies dont le contrôle locorégional est primordial, compte tenu de leur possibilité de rechute [1]. Leur traitement repose en général sur la chirurgie ou la radiothérapie externe pour les cancers de stade précoce. Les tumeurs localement avancées sont traitées, selon l’expertise des centres, par une chirurgie suivie d’une combinaison de radiochimiothérapie ou par une radiochimiothérapie exclusive [2, 3].La prise en charge des patients atteints d’un cancer ORL localement avancé est encore un grand défi pour le clinicien, en raison de la persistance d’un taux d’échec non négligeable, aussi bien localement qu’à distance [4].Plusieurs travaux menés ces dernières années ont prouvé l’implication dans la prolifération cellulaire et l’oncogenèse de certaines protéines transmembranaires dotées d’une activité effectrice de type tyrosine kinase [5, 6]. L’accroissement de l’activité du récepteur à l’EGF (epidermal growth factor) a été associé à la progression tumorale et à la réduction de la survie chez de nombreux patients atteints de tumeurs solides, y compris au niveau de la sphère ORL.Les thérapies ciblées comme nouveaux traitements anticancéreux, parmi lesquelles les inhibiteurs des récepteurs à l’EGF, viennent désormais occuper une place dans le choix thérapeutique. La plupart de ces agents pharmacologiques ont été étudiés en phase I-II et récemment en phase III combinant la radiothérapie et le cetuximab avec des résultats préliminaires très prometteurs [7].La concertation pluridisciplinaire reste un atout capital dans les décisions en raison de la possibilité de combiner plusieurs options thérapeutiques.Nous allons passer en revue le rationnel de combiner la radiochimiothérapie à un inhibiteur de l’EGFR et les résultats de certains travaux cliniques publiés récemment dans la littérature.

Récepteur de l’EGF, radiothérapie et chimiothérapie

Le récepteur de l’EGF est une glycoprotéine transmembranaire de 170 kDa, codée au niveau du chromosome 7p12 [8] ; l’EGFR fait partie de la famille des récepteurs ErbB (EGFR ou Her1, Her2, Her3 et Her4). L’interaction du domaine extracellulaire de l’EGFR avec ses ligands spécifiques (EGF ou TGFα) aboutit à son homodimérisation (ou à son hétérodimérisation avec d’autres récepteurs ErbB, en particulier Her2), prélude à l’autoactivation de la tyrosine kinase au niveau des deux domaines intracellulaires du récepteur. Ce processus va enclencher une cascade de signalisations intracellulaires, entraînant au final une inhibition de l’apoptose, une activation de la prolifération cellulaire et de l’angiogenèse, ainsi qu’une augmentation du potentiel métastatique [9].

Un fait expérimental capital est la capacité démontrée de l’irradiation d’activer précocement la voie de transduction du signal de l’EGFR par la libération radio-induite de TGFα [10]. Cette activation peut être considérée, au moins partiellement, comme responsable du phénomène de repopulation cellulaire post-radique, caractéristique de l’échappement à l’effet cytotoxique induit par l’irradiation.

L’inhibition de l’activation post-radique de la voie de signalisation de l’EGFR est l’un des facteurs explicatifs de la synergie observée entre irradiation et anti-EGFR ; une augmentation de la radiosensibilité par cette approche a été mise en évidence sur le plan expérimental [11, 12]. De même, l’association d’une chimiothérapie à base de platine et de cetuximab a été démontrée efficace, sans problème pharmacocinétique de coadministration, chez les patients présentant des cancers de stades localement avancés, en récidive ou métastatiques [13].

La plupart des études précliniques et cliniques ont démontré un faible contrôle local après radiothérapie des tumeurs surexprimant l’EGFR [14]. Une étude récente [15] a revu de façon rétrospective l’expression de l’EGFR chez 155 patients avec des cancers ORL de stades III-IV, inclus dans le bras témoin de l’étude RTOG9003 et ayant bénéficié d’une radiothérapie conventionnelle exclusive (70 Gy en 7 semaines). Une expression détectable de l’EGFR a été retrouvée chez 148 des 155 patients (95 %), avec une très grande variabilité interindividuelle. L’expression de l’EGFR était indépendante du stade tumoral ou du degré de l’atteinte ganglionnaire initiale ; en analyse multivariée, elle s’est révélée être par contre un facteur pronostique indépendant de la survie globale (p = 0,006), ainsi que de la survie sans récidive de la maladie (p = 0,003), de même qu’un robuste facteur prédictif de récidive locorégionale (p = 0,002), mais pas à distance (p = 0,50).

Deux approches thérapeutiques complémentaires ont été développées. La première cible le domaine extracellulaire du récepteur avec des anticorps monoclonaux anti-EGFR, la seconde le domaine intracellulaire avec de petites molécules inhibant la tyrosine kinase.

Malgré un nombre considérable de travaux, leur utilisation en monothérapie dans le traitement de plusieurs types de tumeurs solides n’a pas donné les résultats escomptés avec, le plus souvent, l’obtention d’un effet cytostatique plutôt que cytotoxique [16].

Rationnel pour une radiothérapie externe et une chimiothérapie en postopératoire

Les patients présentant un cancer localement avancé de la sphère ORL auront deux propositions thérapeutiques selon l’expérience du centre : une chirurgie radicale suivie d’une radio, voire d’une radiochimiothérapie adjuvante, ou une radiochimiothérapie exclusive.

Le rationnel d’une radiothérapie externe (RTE) postopératoire est de réduire la fréquence des rechutes locorégionales [17]. Le concept de combiner une chirurgie radicale à la RTE postopératoire est fondé empiriquement sur le fait que chaque modalité thérapeutique employée séparément donne un faible contrôle oncologique locorégional. Cependant, aucun essai randomisé n’a démontré à ce jour la supériorité du traitement combiné vis-à-vis de la chirurgie seule. Néanmoins, les différents travaux rétrospectifs ont mis l’accent sur l’amélioration évidente du contrôle locorégional grâce à la radiothérapie adjuvante [18-20]. Certains chercheurs ont développé dans les années 1990 une stratégie comportant une RT préopératoire. Cette dernière a été vite abandonnée après la publication d’un essai randomisé de phase III du Radiation Treatment Oncology Group (RTOG), comparant une RTE pré versus postopératoire dans les carcinomes laryngés supraglottiques et hypopharyngés. Cette étude concluait à la supériorité du traitement postopératoire pour le contrôle locorégional [21]. L’intérêt d’une RTE postopératoire comparativement à un traitement préopératoire est la possibilité d’identifier des groupes de patients à risque de rechute locorégionale en se basant sur les résultats anatomopathologiques de leur pièce opératoire non altérée par un traitement néoadjuvant [22]. Actuellement, l’association d’une radiochimiothérapie préopératoire, ou exclusive en fonction de la réponse tumorale, est d’usage en vue d’une préservation du larynx [23,24].

La radiochimiothérapie concomitante permet un effet antitumoral locorégional synergique entre les deux thérapeutiques par rapport à leur utilisation séquentielle. La coopération spatiale semble moins prouvée car il n’existe pas de diminution des métastases à distance par leur association, au moins en cas de radiochimiothérapie exclusive [25].

Deux grands essais randomisés ont été conduits, l’un par le groupe EORTC (European Organisation for Research and Treatment of Cancer) et l’autre par le groupe américain RTOG, qui posent la même question, à savoir le rôle du platine administré de façon concomitante à la RTE en postopératoire [26,27]. L’essai EORTC22931 a randomisé 334 patients atteints d’un carcinome épidermoïde localement avancé de la sphère ORL entre une RTE associée à une chimiothérapie à base de platine et une RTE seule. La chimiothérapie est loin d’être bien tolérée, comme en témoignent les pourcentages d’administration des 3 cycles prévus dans l’essai (88, 66 et de 49 % respectivement). Cela est expliqué par la majoration des toxicités au niveau des muqueuses. L’incidence des mucites fonctionnelles de grades 3-4 est significativement élevée d’un facteur 2 dans le bras expérimental (p = 0,008). Les résultats carcinologiques à 5 ans démontrent clairement un meilleur contrôle locorégional et une meilleure survie (sans rechute et globale) en faveur du traitement combiné. En revanche, la chimiothérapie n’a pas eu d’impact sur l’apparition de métastases.

L’étude RTOG9501 a porté sur un collectif de 459 patients atteints de carcinomes épidermoïdes de la sphère ORL opérés et présentant un haut risque de rechute. La dose du cisplatine ainsi que l’intervalle d’administration sont identiques à ceux de l’étude de l’EORTC. Les toxicités aiguës sont significativement majorées dans le bras du traitement combiné. Les résultats carcinologiques montrent un contrôle locorégional et une survie sans récidive statistiquement supérieurs dans le bras expérimental. Cela ne se traduit pas en gain de survie globale. Il n’y a pas non plus d’impact de la chimiothérapie sur l’apparition de métastases.

L’analyse poolée du RTOG9501 et de l’EORTC22931 récemment publiée [28] semble retrouver un sous-groupe de mauvais pronostic (marges positives et/ou ruptures capsulaires) qui bénéficierait, en termes de contrôle local, de survie sans récidive et de survie globale, de l’intensification thérapeutique par l’adjonction de la chimiothérapie. Ces deux travaux démontrent la supériorité du traitement combiné en postopératoire par rapport à la radiothérapie adjuvante seule.

Malgré la positivité des deux essais randomisés en postopératoire, la chimiothérapie n’est pas retenue [29] chez certains patients, en raison de leur âge ou des comorbidités. L’apport d’un traitement par un anticorps anti-EGFR est actuellement évalué dans l’essai RTOG0234.

Rationnel pour une radiochimiothérapie exclusive

Plus de 60 % des cancers ORL sont diagnostiqués avec un stade localement avancé (III ou IV). Une chirurgie à visée curative n’est pas toujours possible d’emblée chez ces patients ou alors elle risque d’être mutilante.

Les options thérapeutiques comprenaient classiquement une radiothérapie exclusive ou une chimiothérapie suivie d’une irradiation. La radiothérapie seule donne une survie à 5 ans de seulement 10-30 %. Ce résultat peut être amélioré par l’application d’un schéma hyperfractionné et/ou accéléré [15].

Le concept d’associer une chimiothérapie à la radiothérapie se fonde sur le principe d’une radiosensibilisation afin de contrer une radiorésistance des tumeurs solides ainsi qu’un effet sur d’éventuelles micrométastases. Ces deux effets devraient contribuer à diminuer le taux de rechute locorégionale et à distance.

De multiples études ont prouvé le bénéfice de l’adjonction d’une chimiothérapie concomitante à la radiothérapie, démontrant un avantage en termes de contrôle local ainsi qu’une incidence sur la survie. Ces résultats sont confirmés dans différentes méta-analyses, malgré une grande hétérogénéité des schémas de traitement. Dans une première méta-analyse, Pignon observe un avantage en termes de survie d’environ 4 % à 5 ans favorisant les traitements combinés [30]. Une autre méta-analyse confirme un gain en survie grâce à l’adjonction d’une chimiothérapie concomitante à une radiothérapie avec ou sans modification du fractionnement [31].

Les agents de chimiothérapie les mieux étudiés en monothérapie sont la mytomycine-C, le méthotrexate, le cisplatine et le carboplatine. Le standard actuel est le cisplatine (100 mg/m2 à J1, J22 et J43 de la radiothérapie) [32]. Le problème posé par ce régime réside toutefois dans la mucite aiguë associée.

Les résultats encourageants des études de phase II ont conduit à plusieurs essais de phase III comparant une radiothérapie à fractionnement standard ou modifié avec ou sans chimiothérapie [33-36]. Toutes ces études montrent un net avantage en taux de survie, qui se situe entre 40 et 60 % à 4 ans, en faveur de l’adjonction de la chimiothérapie. La limitation de ce type de prise en charge reste toutefois la toxicité aiguë (principalement la mucite).

Malgré la supériorité du traitement combiné, certains patients ne sont pas candidats à la chimiothérapie (refus, toxicité ou multiples comorbidités). Cela mérite de considérer le schéma thérapeutique récemment publié par Bonner et al. [7].

Résultats des essais cliniques combinant l’inhibiteur à l’EGFR et la radiochimiothérapie

Le cetuximab combiné à l’irradiation a été testé par Robert [37] chez des patients présentant des cancers de stades localement avancés de la sphère ORL. Cette association a été bien tolérée et la plupart des patients évalués ont eu une réponse partielle ou complète.

Bonner et al. [7] ont publié les résultats d’une étude de phase III portant sur 424 patients atteints d’un carcinome épidermoïde localement avancé de la sphère ORL. La randomisation s’est faite entre un bras de radiothérapie exclusive (RTE) et un bras appliquant la même radiothérapie combinée à l’administration hebdomadaire de cetuximab. La RTE a été délivrée de façon monofractionnée à la dose totale de 70 Gy, de façon bifractionnée de 72-76.8 Gy ou en boost concomitant à la dose de 72 Gy. Une première injection de cetuximab est administrée à la dose de 400 mg/m2 une semaine avant le début de l’irradiation puis hebdomadaire à la dose de 250 mg/m2 durant le traitement actinique. La durée médiane de survie globale dans le bras RT exclusive s’établit à 29 mois, contre 49 dans le bras combinant RT et cetuximab (p = 0,03). La durée médiane du contrôle locorégional a été de 24 mois dans le bras du traitement combiné et seulement de 15 mois dans le bras RT seule. La RTE et le cetuximab prolongent significativement la survie sans progression (p = 0,006). Un peu plus de la moitié des patients ont présenté une mucite de grades 3-5, sans différence significative entre les deux groupes (p = 0,44). Les réactions cutanées acnéiformes de grades 3-5 ont été plus fréquentes dans le bras comportant le cetuximab (17 %) que dans le bras RTE (1 %), cette différence étant statistiquement très significative (p < 0,001).

Il s’agit de la première étude qui démontre l’amélioration du contrôle locorégional, la réduction de la mortalité sans majoration de la toxicité habituelle après irradiation chez les patients présentant des tumeurs de stade localement avancé de la sphère ORL traités par l’administration combinée d’un anti-EGFR (cetuximab) et d’une radiothérapie. Ces patients n’ont toutefois pas reçu de chimiothérapie, ce qui est considéré comme une faiblesse de cette étude. Le bénéfice thérapeutique obtenu dans l’étude de Bonner et al. est équivalent à l’apport de la chimiothérapie concomitante constaté dans les différentes méta-analyses.

Une étude pilote du Memorial a associé la RTE de type boost concomitant au cisplatine et au cetuximab dans un collectif de 22 patients avec des cancers ORL de stade localement avancé [38]. L’étude a été fermée en raison de la survenue de deux décès toxiques considérés comme étant non liés au cetuximab. En revanche, l’efficacité de cette association est encourageante. Les auteurs ne recommandent cette combinaison que dans le cadre d’un essai clinique. La phase III du groupe RTOG (0522), qui compare une radiothérapie accélérée associée au cisplatine à la même combinaison plus du cetuximab, est considérée comme le bras de traitement intensifié issu de la phase pilote du Memorial. Une autre option est de commencer par une chimiothérapie d’induction moderne [39, 40] suivie d’une radiochimiothérapie ou RTE et cetuximab (Gortec 2005-01) [41].

Conclusion

Les traitements de radiothérapie et de chimiothérapie actuels ayant atteint leurs limites, avec peu de progrès supplémentaires à attendre en l’état, la recherche se dirige aujourd’hui principalement vers le développement de nouveaux traitements anticancéreux et l’intégration de nouvelles thérapeutiques ciblées dans la pratique clinique.

Dans les cancers ORL, l’EGFR s’est révélé être non seulement un marqueur pronostique important, mais également une cible thérapeutique de premier choix. La démonstration récente d’un gain de survie important en combinant le cetuximab à la radiothérapie constitue une percée majeure dans la prise en charge de ces néoplasies. Le bénéfice thérapeutique de cette association pourrait ne pas tarder à se vérifier également dans d’autres types de tumeurs solides surexprimant l’EGFR.

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