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Détection des anomalies chromosomiques et moléculaires dans les sarcomes des tissus mous : quels sarcomes ? quelles anomalies ? comment ? pourquoi ?


Bulletin du Cancer. Volume 94, Numéro 9, 781-92, Septembre 2007, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2007.0423

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Muriel Genevay, Carole Gengler, Louis Guillou , Service de pathologie clinique, Hôpital Cantonal Universitaire, Genève, Suisse, Institut universitaire de pathologie, rue du Bugnon 25, 1011 Lausanne, Suisse.

Résumé : Les analyses cytogénétiques et moléculaires ont pris ces dix dernières années une importance capitale dans les domaines des tumeurs des tissus mous, tant sur le plan du diagnostic et du pronostic que sur le plan de la compréhension des mécanismes de tumorogenèse. Certains sarcomes des tissus mous se caractérisent par des anomalies génétiques spécifiques, comme des translocations réciproques, des délétions, des mutations ou des amplifications. Outre leur valeur diagnostique dans un contexte clinique et morphologique approprié, la présence de certaines anomalies peut influer sur la réponse aux traitements et sur le pronostic. Le but de cette mise au point est de passer en revue les anomalies génétiques dont la détection est utile pour faire le diagnostic et évaluer le pronostic des sarcomes des tissus mous, les méthodes pour les identifier et les avantages apportés par cette détection. Les sarcomes d’Ewing, les rhabdomyosarcomes, les sarcomes synoviaux, les liposarcomes bien différenciés/dédifférenciés et myxoïdes, les tumeurs stromales gastro-intestinales et les tumeurs rhabdoïdes malignes seront étudiés plus en détail. L’implication des anomalies dans la genèse, la croissance et le maintien de ces tumeurs sera brièvement abordée.

Mots-clés : sarcomes des tissus mous, translocation, génétique, RT-PCR

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Muriel Genevay1, Carole Gengler2, Louis Guillou2

1Service de pathologie clinique, Hôpital Cantonal Universitaire, Genève, Suisse
2Institut universitaire de pathologie, rue du Bugnon 25, 1011 Lausanne, Suisse

Article reçu le 3 Avril 2007, accepté le 2 Mai 2007

Les sarcomes des tissus mous sont des tumeurs rares (0,5 à 1 % des tumeurs de l’adulte), de localisation ubiquitaire et de grande diversité morphologique (plus de 70 types et sous-types décrits jusqu’à présent). Pour le pathologiste et le clinicien, elles posent plusieurs types de problème : diagnostiques, pronostiques et thérapeutiques. En pratique quotidienne, c’est le problème diagnostique qui domine. En effet, avant de parler de sarcome devant une tumeur des tissus mous, il faudra attentivement éliminer tout ce qui n’est pas malin (fasciite nodulaire et autres lésions pseudosarcomateuses) et écarter tout ce qui n’est pas sarcome (carcinome sarcomatoïde, mélanome, lymphome à grandes cellules, lymphome anaplasique, etc.). S’il s’agit d’un sarcome, il faudra ensuite en préciser le type et le sous-type histologique, en donner le degré de malignité (grade histologique) et fournir toutes les autres données pronostiques importantes dont le clinicien a besoin pour mettre en place une stratégie thérapeutique adaptée : taille de la tumeur, situation (superficielle versus profonde), présence ou non d’une invasion vasculaire, qualité de l’exérèse chirurgicale (état des marges).Le but de cette mise au point est de sensibiliser le clinicien et le pathologiste au fait que les anomalies génomiques spécifiques de certains sarcomes constituent de véritables marqueurs de tumeurs et peuvent donc être utilisées comme une aide importante au diagnostic. La possibilité de détecter la plupart de ces anomalies dans des tissus fixés et inclus en paraffine est un élément facilitant cette aide. Après un bref rappel sur la classification moléculaire des sarcomes et les principales méthodes de détection actuellement à notre disposition, l’accent sera volontairement mis sur quelques exemples de sarcomes. La valeur pronostique potentielle de certaines anomalies chromosomiques et leur implication dans la tumorogenèse seront aussi envisagées.

Classification moléculaire des sarcomes (tableau 1)

Les sarcomes des tissus mous se divisent grossièrement en deux catégories : ceux qui présentent des anomalies chromosomiques spécifiques pouvant aider au diagnostic et parfois à l’établissement du pronostic et ceux pour lesquels aucune anomalie chromosomique spécifique n’a encore été identifiée [1, 2].

Dans la première catégorie tumorale, on trouve les sarcomes porteurs de translocations réciproques qui représentent environ 30 % des sarcomes (par ex. sarcome synovial, sarcome d’Ewing, rhabdomyosarcome alvéolaire, etc.). Les translocations réciproques sont le résultat de cassures au sein de certains chromosomes suivies d’un échange de fragments chromosomiques qui mettent en contact des gènes qui normalement ne le sont pas. La « mise en contact » de deux gènes (par ex. SS18 sur le chromosome 18 et SSX1 ou SSX2 sur le chromosome X dans le cas de la translocation t(X;18)(p11;q11) du sarcome synovial) aboutit à la formation d’un gène chimérique (par ex. SS18-SSX1) appelé aussi gène de fusion, qui est transcrit (figure 1). Le produit de cette transcription est appelé produit de fusion ou transcrit de fusion. Les autres types de sarcome avec des anomalies spécifiques sont les sarcomes porteurs de mutations et/ou de délétions oncogéniques spécifiques (par ex. tumeurs stromales gastro-intestinales ou GIST, tumeur rhabdoïde) et les sarcomes porteurs d’amplifications spécifiques (par ex. liposarcomes bien différenciés et dédifférenciés) (tableau 1).

Les sarcomes tels que les léiomyosarcomes, les liposarcomes pléomorphes, les rhabdomyosarcomes pléomorphes, les schwanomes malins, les fibrosarcomes, les myxofibrosarcomes et les sarcomes non classés à cellules fusiformes et pléomorphes (auparavant appelés histiocytomes fibreux malins) montrent généralement des caryotypes complexes, ce qui a jusqu’à présent empêché l’identification d’anomalies spécifiques pouvant aider au diagnostic. Il est vraisemblable que, dans les années à venir, la combinaison de nouvelles méthodes associant la multi-FISH, la CGH-array, l’analyse du transcriptome permette l’identification d’anomalies spécifiques au sein de ces tumeurs à caryotypes complexes.

Il est important de souligner que la présence d’anomalies chromosomiques n’est pas synonyme de malignité. En effet, de nombreuses tumeurs bénignes (par ex. lipome, lipoblastome, lipome pléomorphe/à cellules fusiformes, schwanome, etc.) comportent des anomalies chromosomiques spécifiques dont on peut se servir pour confirmer le diagnostic morphologique [3] (tableau 1). Comme l’immunohistochimie, la biologie moléculaire et la cytogénétique ne doivent pas se substituer à la morphologie. Elles n’interviennent que comme un complément à l’élaboration du diagnostic, en conjonction avec la présentation clinique, la morphologie et l’immunohistochimie.
Tableau 1 Principales anomalies génétiques spécifiques pouvant être utilisées pour le diagnostic de certains sarcomes et tumeurs bénignes

Type de sarcome

Anomalies chromosomiques

Gènes de fusion

Prévalence

Sarcomes porteurs de translocations réciproques

Sarcome d’Ewing/PNET

t(11;22)(q24;q12)

EWSR1-FLI1

85-95 %

t(21;22)(q22;q12)

EWSR1-ERG

5-10 %

t(7;22)(p22;q12)

EWSR1-ETV1

< 1 %

t(17;22)(q12;q12)

EWSR1-ETV4

< 1 %

t(2;22)(q33;q12)

EWSR1-FEV

< 1 %

t(1;22)(p36;q12)

EWSR1-ZSG

< 1 %

t(16;21)(p11;q22)

FUS-ERG

< 1 %

Sarcome synovial

t(X;18)(p11;q11)

SS18-SSX1

65 %

SS18-SXX2

35 %

SS18-SSX4

rare

Liposarcome myxoïde (et liposarcome à cellules rondes)

t(12;16)(q13;p11)

FUS-DDIT3

90 %

t(12;22)(q13;q12)

EWSR1-DDIT3

rare

Rhabdomyosarcome alvéolaire

t(2;13)(q35;q14)

PAX3-FOXO1A

70 %

t(1;13)(p36;q14)

PAX7-FOXO1A

10-15 %

t(X;2)(q13;q35)

PAX3-AFX

rare

t(2;2)(q35;p23)

PAX3-NCOA1

rare

Sarcome à cellules claires

t(12;22)(q13;q12)

ATF1-EWSR1

90 %

t(2;22)(q32.3;q12)

CREB1-EWSR1

rare

Chondrosarcome myxoïde extrasquelettique

t(9;22)(q22;q12)

EWSR1-NR4A3

75 %

t(9;17)(q22;q11)

RBP56-NR4A3

25 %

t(9;15)(q22;q21)

TCF12-NR4A3

rare

Tumeur desmoplasique à petites cellules rondes

t(11;22)(p13;q12)

WT1-EWSR1

> 80 %

Sarcome fibromyxoïde de bas grade

t(7;16)(q32-34;p11)

FUS-CREB3L2

95 %

t(11;16)(p11;p11)

FUS-CREB3L1

10 %

Dermatofibrosarcome protubérant et fibroblastome à cellules géantes

t(17;22)(q22;q13) chromosomes en anneau (séquences 17q, 22q, der(22))

COL1A1-PDGFB

90 %

Sarcome alvéolaire des parties molles

t(X;17)(p11.2;q25)

ASPL-TFE3

> 90 %

Fibrosarcome infantile

t(12;15)(p13;q26)

ETV6-NTRK3

80 %

Néphrome mésoblastique cellulaire

Tumeur myofibroblastique inflammatoire

t(1;2)(q22-23;p23)

TPM3-ALK

t(2;19)(p23;p13.1)

TPM4-ALK

t(2;17)(p23;q23)

CLTC-ALK

t(2;11)(p23;p15.5)

CARS-ALK

t(2,2)(p23;q13)

RANBP2-ALK

Sarcome du stroma endométrial

t(7;17)(p15;q21)

JAZF1-JJAZ1

ARRAY(0x304984)

Sarcomes porteurs d’amplifications spécifiques

Liposarcome bien différencié

Chromosomes surnuméraires

MDM2, CDK4 HMGA2

85 %

Liposarcome dédifférencié

Géants ou en anneau (séquences 12q13-q15)

Sarcomes porteurs de mutations/délétions/remaniements chromosomiques spécifiques

GIST

Mutations

KIT, PDGFRA

95 %

Tumeur rhabdoïde maligne

Mutations, délétions

hSNF5/INI1

70 %

ARRAY(0x30851c)

Tumeurs bénignes porteuses de remaniements chromosomiques spécifiques

Lipome solitaire « classique »

t(3;12)(q27-28;q15)

HMGA2-LPP

Autres translocations impliquant région

12q13-15

HMGA2

Remaniements

régions 13q, 11q13,

12q13, 6p21-33

Lipome à cellules fusiformes/ Lipome pléomorphe

Monosomie 16, dél 16q, aberrations/dél 13q

Lipoblastome, lipoblastomatose

Remaniements

PLAG1

région 8q11-13

Hibernome

Remaniements

régions 11q13 et 10q22

Lipome chondroïde

t(11;16)(q13;p12-13)

Histiocytome fibreux angiomatoïde

t(12;16)(q13;p11)

FUS-ATF1

t(12;22)(q13;q12)

EWSR1-ATF1

Tumeur desmoïde (fibromatose)

Trisomie 8, trisomie 20

dél/mutations 5q21-22

APC

Schwanome, méningiome, périneurinome

Monosomie 22

NF2

Remaniements/dél région 22q11-12

Comment détecter les anomalies chromosomiques et moléculaires des sarcomes ?

Il existe deux types de méthode d’analyse du génome : les méthodes d’analyse globale du génome, comme le caryotype ou l’hybridation génomique comparative (CGH), et les méthodes d’analyse ciblée comme la RT-PCR ou la FISH. Le caryotype est une technique lourde, longue et onéreuse. Il s’agit d’une technique spécialisée nécessitant une étape préalable de culture cellulaire. Ainsi, le caryotype peut ne pas être informatif si les cellules tumorales ne prolifèrent pas in vitro. Il s’agit donc d’une méthode peu adaptée à la routine pour un diagnostic rapide, qui reste néanmoins indispensable pour identifier de manière prospective de nouvelles anomalies chromosomiques. Encore récemment réservées au domaine de la recherche, l’hybridation génomique comparative (CGH), la CGH-array, les puces à ADN ou les puces à ADNc pour étudier le profil d’expression des gènes tendent actuellement à être de plus en plus utilisées dans le diagnostic.

Dans le domaine du diagnostic, les deux principales méthodes de détection en routine sont la RT-PCR (réaction polymérasique en chaîne effectuée après une étape de transcription inverse de l’ARN en ADN complémentaire) et l’hybridation in situ (ISH) en fluorescence (FISH) ou chromogénique (CISH) applicable aux chromosomes métaphasiques ou interphasiques (noyaux). Hybridation in situ et RT-PCR sont complémentaires l’une de l’autre. Si une technique donne des résultats douteux, ces derniers peuvent (et doivent) être vérifiés en faisant appel à l’autre. La RT-PCR est une technique à la fois sensible, spécifique, rapide et peu onéreuse qui peut être utilisée sur tissus frais, congelés ou fixés et inclus en paraffine, ainsi que sur des préparations cytologiques comme un matériel d’aspiration à l’aiguille fine. C’est la méthode de choix pour la détection de transcrits de fusion résultant des translocations réciproques [4]. Elle peut être effectuée sur un matériel très peu abondant comme des carottes biopsiques ou bien sur un prélèvement sanguin ou de moelle osseuse contenant très peu de cellules tumorales perdues au milieu de cellules non tumorales (intérêt pour la détection d’une maladie microscopique résiduelle ou la détection des rechutes tumorales infracliniques) [5, 6]. Il existe cependant des limites à cette méthode. Pour être transformé en ADN complémentaire (ADNc) puis amplifié, l’ARN doit être de bonne qualité. Ainsi, il est fortement recommandé d’éviter de fixer les tissus par le liquide de Bouin conventionnel (contenant de l’acide picrique) si l’on envisage une exploration moléculaire car l’ARN extrait est presque toujours de mauvaise qualité, fragmenté et à l’origine de résultats très souvent ininterprétables [1, 3]. À l’inverse, les fixations par le formol tamponné, l’alcool, l’AFA (un mélange d’alcool, d’acide acétique et de formol) et le liquide de Bouin-Hollande (contenant du sulfate de cuivre) sont adéquats car elles préservent suffisamment l’ARN. Les méthodes de détection basées sur la PCR sont ciblées, c’est-à-dire que les anomalies génétiques que l’on recherche sont déjà connues et identifiables grâce à l’utilisation d’amorces nucléotidiques déjà décrites. L’extrême sensibilité de la PCR peut aussi être un inconvénient ; elle impose une grande rigueur dans les manipulations afin d’éviter les faux positifs dus à une contamination du matériel. Les méthodes de RT-PCR conventionnelles appliquées aux tissus fixés et inclus en paraffine ne peuvent généralement pas détecter des transcrits de fusion qui dépassent 150-200 paires de base (en raison de la fragmentation de l’ARN). Dans cette dernière situation (comme par exemple dans les sarcomes d’Ewing/PNET), il faudra faire appel à des artifices pour amplifier l’ADNc d’intérêt.

La PCR est une méthode d’amplification élective d’une séquence d’ADN double brin (2-3 kilobases en routine), effectuée in vitro par extension itérative de deux amorces, situées de part et d’autre de la région considérée, grâce à une ADN polymérase thermorésistante (Taq-polymérase). L’amplification est effectuée par la répétition de cycles de dénaturation-hybridation-extension qui assure une duplication exponentielle de chaque brin [7]. La PCR est devenue une méthode de choix dans l’analyse génotypique. Elle permet notamment d’identifier des mutations ponctuelles au sein de certaines tumeurs, comme par exemple les mutations « oncogéniques » des gènes KIT et PDGFRA dans les tumeurs stromales gastro-intestinales. La PCR en temps réel, variante de la PCR conventionnelle, permet de quantifier, grâce à des sondes fluorescentes, le produit de PCR à chaque cycle de la réaction, la quantité d’émetteur fluorescent obtenu après amplification étant proportionnelle à la quantité d’amplicons produits. Elle permet de détecter des amplifications [8] ou des délétions ainsi que, après une étape préalable de transcription inverse de l’ARN en ADN, d’identifier les transcrits de fusion spécifiques de certains sarcomes [9]. Utile à la détection précoce des récidives tumorales, elle donne ainsi une idée de la quantité de tumeur présente, ce que ne font pas les méthodes de PCR conventionnelles.

L’hybridation in situ fluorescente (FISH) ou non fluorescente (CISH ou chromogenic in situ hybridization) peut être réalisée, comme la PCR et la RT-PCR, sur tissus frais ou fixés et inclus en paraffine, à l’exception des tissus fixés dans le liquide de Bouin. Elle permet de détecter des translocations, des amplifications ou des délétions de segments de chromosomes mais non des délétions de petite taille (< 100 kilobases) ni des mutations ponctuelles. Il existe plusieurs techniques de mise en évidence des translocations réciproques. L’une des plus couramment utilisées actuellement est la technique break-apart applicable aux chromosomes métaphasiques ou interphasiques [10]. Son principe est de marquer par des fluorochromes différents (ou par des chromogènes différents révélés par cytochimie dans le cas de la CISH) des régions précises d’ADN situées à proximité mais de part et d’autre des points de cassure de la translocation recherchée. S’il y a translocation, les deux sondes marquées sont séparées l’une de l’autre ; s’il n’y a pas cassure, elles restent proches l’une de l’autre ou jointes (figure 2). Le principe inverse peut également être appliqué à la détection des fusions chromosomiques. S’il y a fusion, les deux sondes deviennent proches l’une de l’autre (ou jointes) alors qu’elles restent séparées en l’absence de fusion. L’hybridation in situ est aussi un excellent moyen pour détecter une amplification de gènes d’intérêt comme HER2/neu dans le cancer du sein et MDM2 et/ou CDK4 dans les liposarcomes bien différenciés et dédifférenciés. Sur coupes tumorales, elle a l’avantage de pouvoir corréler le résultat à la morphologie. Sa réalisation est néanmoins plus délicate et plus chère que celle d’une PCR.

Bien que moins spécifique et sensible, l’immunohistochimie peut aussi être utilisée comme témoin indirect de la présence d’anomalies chromosomiques. Ainsi, l’immunomarquage par un anticorps anti-FLi1 [11] (figure 3), anti-WT1 (clone C-19) [12], anti-TFE3 [13] ou anti-INI1 [14] est utile au diagnostic, respectivement, du sarcome d’Ewing, de la tumeur desmoplasique à petites cellules rondes, des tumeurs présentant des remaniements du gène TFE3 (porté par le chromosome X) comme le sarcome alvéolaire des partie molles ou les carcinomes rénaux à cellules claires et papillaires de l’enfant, ainsi que de la tumeur rhabdoïde maligne. L’amplification des gènes MDM2 et/ou CDK4 observée dans les liposarcomes bien différenciés et dédifférenciés peut aussi être mise en évidence en utilisant des anticorps dirigés contre ces protéines.

Pourquoi détecter les anomalies chromosomiques : quel intérêt en pratique ?

Faire la différence entre tumeurs bénignes et malignes

Il est parfois difficile de faire la différence entre une tumeur bénigne et une tumeur maligne sur la seule base de l’examen morphologique. Dans cette dernière situation, la biologie moléculaire peut se révéler extrêmement utile. L’exemple typique est celui du sarcome fibromyxoïde de bas grade. Il s’agit d’une tumeur individualisée en 1987 par Evans [15] qui a été longtemps confondue avec une tumeur desmoïde, un myxome ou un neurofibrome. Sur une biopsie incisionnelle ou une biopsie au trocart, le risque de faux diagnostic est d’autant plus grand que le matériel à disposition est réduit. La présence de transcrits de fusion FUS/CREB3L2 ou FUS/CREB3L1 représentatifs des translocations t(7;16)(q32-34;p11) ou t(11;16)(p11;p11) est synonyme de sarcome fibromyxoïde de bas grade [16, 17] alors que les tumeurs desmoïdes se caractérisent souvent par la présence d’une trisomie 8 ou 20 [3]. Par ailleurs, faire la différence entre un lipoblastome et un liposarcome myxoïde chez un enfant de 10 ans peut être extrêmement difficile sinon impossible. La présence d’altérations chromosomiques portant sur la région q11-13 du chromosome 8 qui contient le gène PLAG1 est synonyme de lipoblastome, alors que les cellules du liposarcome myxoïde, typiquement, ne montrent pas de remaniement du gène PLAG1 mais, à la place, contiennent des transcrits de fusion représentatifs de la translocation t(12;16)(q13;p11) ou de la translocation t(12;22)(q13;q12) [1-3].

Faire la différence entre deux sarcomes de morphologie similaire

Certains sarcomes peuvent être très difficiles, voire impossibles, à distinguer l’un de l’autre. Cela est particulièrement vrai pour la catégorie des tumeurs à petites cellules rondes qui inclut des tumeurs comme le sarcome d’Ewing/PNET, le sarcome synovial peu différencié, la tumeur desmoplasique à petites cellules rondes, le rhabdomyosarcome alvéolaire, le chondrosarcome mésenchymateux et le neuroblastome. À l’exception du chondrosarcome mésenchymateux et du neuroblastome, ces tumeurs contiennent des translocations réciproques qui sont spécifiques de chaque entité et qui peuvent être mises en évidence par FISH ou par RT-PCR, en détectant les gènes transcrits de fusion correspondants [1-3]. Il faut souligner que, dans certaines situations, la technique d’hybridation in situ permet de dire qu’il existe une translocation mais ne permet pas de préciser le type de translocation en cause et donc le type histologique de la tumeur. Cela est notamment vrai lorsque l’on fait appel à la technique break-apart et que l’on utilise des sondes marquant un seul chromosome [10]. Par exemple, le sarcome d’Ewing et la tumeur desmoplasique à petites cellules rondes sont deux tumeurs qui portent des translocations faisant intervenir le gène EWS porté par le chromosome 22. Si l’on fait appel uniquement à la technique break-apart en utilisant une sonde marquant le gène EWS, cette technique montre le même remaniement dans les deux tumeurs même si ces dernières sont différentes sur les plans clinique, histologique, génotypique et évolutif. Pour les différencier l’une de l’autre, il faut utiliser aussi des sondes ciblant les deux gènes partenaires de EWS : WT1 pour la tumeur desmoplasique à petites cellules rondes et FLI1 pour la majorité des sarcomes d’Ewing.

Identifier les lésions qui appartiennent au même spectre lésionnel en dépit de morphologies différentes

La génétique conventionnelle et la génétique moléculaire ont permis de définir de nouveaux spectres lésionnels. Ainsi, on sait maintenant que le sarcome d’Ewing et la tumeur neuroectodermique périphérique/PNET partagent les mêmes anomalies chromosomiques et notamment les translocations t(11;22) ou t(21;22) [1-3]. Le fibroblastome à cellules géantes, défini initialement comme une entité particulière de l’enfant, n’est en fait qu’une variante infantile de dermatofibrosarcome de Darier-Ferrand [18]. Ces mêmes types tumoraux qui peuvent occasionnellement s’associer ou récidiver sous une forme ou une autre partagent les mêmes anomalies chromosomiques, à savoir essentiellement des chromosomes en anneaux ou la translocation t(17;22)(q22;q13) [18, 19]. Le liposarcome à cellules rondes, renommé liposarcome myxoïde peu différencié dans la version 2002 de l’OMS [20], n’est qu’une variante agressive du liposarcome myxoïde avec lequel il partage les mêmes translocations réciproques t(12;16)(q13;p11) ou t(12;22) (q13;q12) [20]. La variante cellulaire du néphrome mésoblastique et le fibrosarcome infantile, tumeur de faible grade de malignité des nouveaux nés en dépit d’une morphologie inquiétante, partagent la même translocation t(12;15)(p13;q26). Curieusement, cette même translocation est aussi identifiée dans les carcinomes sécrétoires du sein. Récemment, il a été démontré que la tumeur à cellules fusiformes hyalinisante avec rosettes géantes et le sarcome fibromyxoïde de bas grade appartenaient en fait au même spectre lésionnel se définissant par des similitudes morphologiques et la présence d’une translocation réciproque commune t(7;16)(q32-34;p11) [16, 17].

Détecter une maladie résiduelle après traitement ou une rechute infraclinique

Les méthodes de biologie moléculaire (RT-PCR surtout) interviennent dans la surveillance de certains patients porteurs d’un sarcome des tissus mous, notamment dans la détection d’une maladie résiduelle qui persiste après un traitement plus ou moins bien conduit et/ou dans la détection précoce d’une rechute avant que les signes cliniques ne réapparaissent (rechute infraclinique) [5, 6, 22, 23]. Cela est particulièrement vrai pour les tumeurs des enfants et des adolescents, notamment le rhabdomyosarcome alvéolaire et le sarcome d’Ewing [6, 23-25]. Plusieurs études ont montré que, à la phase d’état de la maladie sarcomateuse, des cellules tumorales peuvent être détectées dans le sang circulant [5, 23, 24, 26] ou la moelle osseuse des patients [5, 22]. Lorsque la maladie se poursuit ou récidive sur le plan microscopique, ces mêmes cellules sont à nouveau détectables, justifiant ainsi la mise en place précoce d’un traitement antitumoral ciblé. Les méthodes de détection utilisées doivent être fiables et irréprochables sur le plan de la sensibilité et de la spécificité puisqu’il s’agit là de traiter une « maladie biologique » et non un symptôme, les patients ne présentant pour la plupart aucun signe clinique de récidive tumorale.

Quelques exemples d’anomalies génétiques et moléculaires caractéristiques des sarcomes : implications diagnostiques et pronostiques

Sarcome d’Ewing et tumeur neuroectodermique périphérique primitive (PNET)

Il s’agit d’une tumeur agressive qui survient avec prédilection chez l’enfant et l’adolescent. Vingt à 25 % des patients sont cliniquement métastatiques au moment du diagnostic et un tiers présenteront une récidive tumorale dans les 5 ans qui suivent le diagnostic en dépit d’une prise en charge adéquate. Devant leur similitude génétique, sarcome d’Ewing et PNET sont désormais considérés comme les deux extrémités d’un même spectre lésionnel, les tumeurs de la famille du sarcome d’Ewing. Ce groupe de tumeurs se caractérise par plusieurs translocations spécifiques qui impliquent toutes le gène EWS (EWSR1 ou Ewing sarcoma region 1) situé sur le chromosome 22 (région q12). La présence de ces translocations dans une tumeur à cellules rondes est diagnostique d’une tumeur de la famille du sarcome d’Ewing. Leur détection fait partie des critères d’inclusion des patients dans un certain nombre de protocoles thérapeutiques (par ex. protocole EuroEwing). La plus fréquente est la translocation t(11;22) impliquant le gène FLI1 situé sur le chromosome 11 (région q24) [1-3], qui s’observe dans 90 % des cas. Dans les 10 % restants, on observe la translocation t(21;22) impliquant le gène ERG situé en 21q22, et, plus rarement, des fusions entre le gène EWS et d’autres partenaires de la famille des gènes ETS (ETV1 en 7p22, ETV4 en 17q22, FEV en 2q33), facteurs de transcription normalement liés à l’ADN qui régulent l’expression d’autres gènes [2, 27] (tableau 1). Le gène EWS code pour une protéine ubiquitaire qui contient un domaine de liaison à l’ARN. Le remplacement de son domaine de liaison à l’ARN par le domaine de liaison à l’ADN de FLI1 (commun aux gènes de la famille ETS) aboutit à la formation d’un facteur de transcription très puissant qui peut se fixer sur l’ADN. Ce facteur de transcription induit l’activation de gènes qui accroissent la prolifération et la survie cellulaires (IGF1, CCND1, MYC, etc.) et réprime des gènes normalement impliqués dans la régulation de la croissance cellulaire et l’apoptose (p21, IGFBP3, TGF βRII, etc.) [27]. Dans le cas de la translocation EWS-FLI1, certains gènes de fusion, plus fréquents que d’autres, auraient une certaine valeur pronostique. Ainsi, la fusion EWS-FLI1 dite de type 1, où l’exon 7 de EWS fusionne avec l’exon 6 de FLI1 (65 % des cas), serait de meilleur pronostic que la fusion de type 2 où l’exon 7 de EWS fusionne avec l’exon 5 de FLI1 [6, 28, 29]. Des anomalies moléculaires surajoutées surviennent fréquemment au cours de l’évolution de la maladie telles que des mutations/délétions de p16 et/ou des mutations de p53. Elles sont de mauvais pronostic et se voient volontiers chez les patients porteurs de tumeurs de stade avancé d’emblée [30]. De plus, plusieurs études ont montré que des cellules tumorales circulantes peuvent être détectées par RT-PCR dans le sang et la moelle de patients porteurs de sarcome d’Ewing. La persistance de ces cellules après le traitement ou leur réapparition après une période de latence est synonyme de récidive infraclinique et s’associe à un temps de survie sans récidive significativement raccourci [6, 25].

Rhabdomyosarcomes

Ce sont les sarcomes les plus fréquents de l’enfant. Les rhabdomyosarcomes alvéolaires et embryonnaires représentent respectivement 20-25 % et 65 % des cas. Les rhabdomyosarcomes à cellules fusiformes et la variante botryoïde du rhabdomyosarcome embryonnaire ont le meilleur pronostic alors que les rhabdomyosarcomes alvéolaires, indifférenciés et avec anaplasie diffuse ou extensive ont le plus mauvais pronostic. Les rhabdomyosarcomes embryonnaires conventionnels se situent entre les deux premières catégories sur le plan du pronostic. Comme les rhabdomyosarcomes alvéolaires tendent à récidiver et à métastaser précocement, ils sont traités de manière plus agressive que les autres types de rhabdomyosarcomes. Il est ainsi primordial de distinguer la forme alvéolaire non seulement des autres tumeurs « à petites cellules rondes » mais aussi des autres formes moins agressives. La translocation t(2;13) impliquant le gène PAX3 situé sur le chromosome 2 (région q13) et le gène FOXO1A (anciennement appelé FKHR) situé sur le chromosome 13 (région q14) a été observée dans environ 70 % des rhabdomyosarcomes alvéolaires [1-3]. La translocation t(1;13), qui implique le gène PAX7 situé sur le chromosome 1 (région p36) et le gène FOXO1A, est présente dans environ 10-15 % des tumeurs. Sur le plan diagnostique, la présence de gènes de fusion PAX3- FOXO1A ou PAX7- FOXO1A (ou des transcrits de fusion correspondants détectés par RT-PCR) dans une tumeur à petites cellules rondes qui exprime la desmine est synonyme de rhabdomyosarcome alvéolaire. Ces translocations n’ont pas été observées dans d’autres tumeurs. La détection de ces gènes anormaux a permis de reconnaître certaines formes trompeuses de rhabdomyosarcome alvéolaire, comme la forme solide, et d’identifier une composante alvéolaire dans des tumeurs ayant un aspect morphologique trompeur de rhabdomyosarcome embryonnaire. Une autre façon de suspecter le diagnostic de rhabdomyosarcome alvéolaire est d’effectuer un immunomarquage en utilisant un anticorps anti-myogénine. En effet, il existe une relation étroite entre l’immunoexpression de myogénine et la présence des transcrits de fusion du rhabdomyosarcome alvéolaire. Dans une étude récente, Hostein et al. [31] ont montré que, lorsque plus de 50 % des cellules tumorales exprimaient la myogénine, les transcrits de fusion étaient détectés dans 72 % des cas. À l’inverse, dans le groupe de tumeurs où la myogénine était exprimée dans moins de 50 % des cellules tumorales, il n’y avait aucun cas de rhabdomyosarcome alvéolaire. Cela signifie que toutes les tumeurs comportant plus de 50 % de noyaux positifs pour la myogénine doivent être examinées sur le plan moléculaire. Récemment, une étude portant sur l’expression des gènes dans une série de rhabdomyosarcomes a permis d’identifier quatre gènes (AP2β, P-cadhérine, EGFR, fibrilline-2) qui permettraient de faire la différence entre rhabdomyosarcomes de mauvais pronostic (alvéolaires essentiellement) et de bon pronostic (embryonnaires) [32]. Les même auteurs ont montré par immunohistochimie que AP2β et P-cadhérine étaient exclusivement exprimés dans les rhabdomyosarcomes alvéolaires alors que EGFR et fibrilline-2 n’étaient exprimés que dans les rhabdomyosarcomes embryonnaires [33]. Ces données prometteuses sont actuellement en cours d’évaluation dans une étude prospective. Le type de gène (PAX3 ou PAX7) impliqué dans la translocation des rhabdomyosarcomes alvéolaires pourrait en outre présenter un intérêt pronostique puisque les rhabdomyosarcomes porteurs de la translocation t(1;13) seraient moins agressifs, moins prolifératifs et auraient tendance à donner moins de métastases que ceux dont la translocation impliquerait PAX3 [34, 35]. Comme pour les sarcomes d’Ewing, la détection par RT-PCR de transcrits de fusion dans le sang circulant ou la moelle osseuse permet aussi de juger de l’efficacité du traitement et de détecter les récidives précoces infracliniques [23, 36].

Dans les rhabdomyosarcomes embryonnaires, les modifications génétiques ne sont pas aussi spécifiques. Même si la perte allélique du chromosome 11 dans la région 11p15.5 semble être fréquente, elle n’est pas suffisamment spécifique ni suffisamment sensible pour pouvoir servir de marqueur diagnostique, alors que l’aneuploïdie qui se caractérise par le gain d’un chromosome entier (en particulier des chromosomes 2, 7, 8,12, 13, 17, 18 et/ou 19) permet d’orienter le diagnostic. Dans le contexte d’un rhabdomyosarcome, sans pouvoir l’établir de manière formelle, le gain de chromosomes peut être détecté soit par analyse du caryotype, soit par hybridation in situ sur coupes tissulaires avec des sondes centromériques des chromosomes concernés.

Sarcome synovial

Le sarcome synovial (synovialosarcome) représente 10 à 15 % des tumeurs des tissus mous. Le diagnostic morphologique du sarcome synovial biphasique est généralement aisé. En revanche, les formes monophasiques à cellules fusiformes et les formes peu différenciées sont de diagnostic difficile, surtout si la tumeur siège dans des endroits inhabituels (par ex. plèvre, prostate). Elles exposent à de nombreux diagnostics différentiels (schwanome malin, sarcome d’Ewing, fibrosarcome, etc.) et requièrent pratiquement toujours une confirmation moléculaire. La translocation t(X;18) impliquant le gène SS18 (anciennement appelé SYT) en 18q11 et les gènes SSX1 ou SSX2 (rarement SSX4) en Xp11 est observée dans 95 % des SS, qu’ils soient biphasiques, monophasiques ou peu différenciés [1, 37]. Elle est spécifique du SS et n’est pas détectée dans d’autres tumeurs. Les protéines normales SS18 et SSX siègent dans le noyau et semblent être impliquées dans la régulation de la transcription, SS18 comme activateur, SSX comme modérateur. Le remplacement du domaine inhibiteur de SSX par le domaine activateur de SS18 aboutit à une expression aberrante des gènes cibles de SSX1 ou SSX2, en particulier celui codant pour la cycline D1. Il a été suggéré à plusieurs reprises que les tumeurs porteuses du gène de fusion SS18-SSX1 avaient un plus mauvais pronostic et une plus forte propension à donner des métastases que les tumeurs porteuses du transcrit SS18-SSX2 [38]. Cela n’a pas été confirmé dans une étude récente du groupe Sarcome français [39]. Dans cette étude, le transcrit de fusion en cause n’était pas un facteur pronostique déterminant, contrairement au grade histologique. De façon intéressante, les SS biphasiques sont rarement associés à la présence de transcrits SS18-SSX2, suggérant un lien étroit entre morphologie et génétique [38, 39]. La surexpression des protéines C-erb2 et/ou EGFR dans certains sarcomes synoviaux laisse augurer de l’utilité potentielle de médicaments bloquant leurs voies de signalisation.

Liposarcomes

En mettant en commun leurs connaissances au sein de groupes de travail comme le CHAMP Collaborative Study Group, pathologistes et généticiens sont à l’origine d’avancées importantes dans le domaine des tumeurs adipeuses. Sur la base de leurs morphologies et anomalies génétiques, les tumeurs adipeuses malignes (liposarcomes) sont classées maintenant en trois grandes catégories : bien différenciés et dédifférenciés, myxoïdes bien différenciés et peu différenciés (les myxoïdes peu différenciés étaient auparavant appelés liposarcomes à cellules rondes) et pléomorphes [20, 21, 40]. Par ailleurs, il faut savoir que des anomalies génétiques peuvent également s’observer dans les tumeurs adipeuses bénignes [41]. Ainsi, les lipomes ordinaires présentent des remaniements du gène HMGA2 (high mobility group-A2) en 12q15 et les lipoblastomes se caractérisent par des remaniements de la région 8q11-13, impliquant le gène PLAG1. La détection de ces dernières anomalies constitue une aide importante pour distinguer un lipoblastome d’un liposarcome myxoïde ou bien différencié adipocytaire [41].

Les liposarcomes bien différenciés, comprenant les variantes adipocytaires, sclérosantes et/ou inflammatoires et, peut-être, à cellules fusiformes, peuvent présenter des aspects morphologiques extrêmement variables et posent au pathologiste des problèmes de diagnostic différentiel importants. Ils peuvent notamment être confondus avec des lésions bénignes (lipome remanié, lipome pléomorphe/à cellules fusiformes, lipoblastome, angiomyolipome, pseudo-tumeur inflammatoire). Les liposarcomes dédifférenciés ont tendance à être confondus avec les autres sarcomes à cellules fusiformes ou pléomorphes (léiomyosarcome, myxofibrosarcome, fibrosarcome). Il est important de faire la différence entre liposarcome dédifférencié et ces autres sarcomes pléomorphes car les premiers ont une évolution plus indolente et un risque métastatique moindre (15-20 % des cas) que les seconds. Au caryotype, les liposarcomes bien différenciés se caractérisent par la présence d’un chromosome en anneau ou d’un chromosome géant surnuméraire porteur d’une amplification de la région chromosomique 12q13-15 [21, 40]. Plusieurs gènes siègeant dans cette région sont susceptibles d’être amplifiés dont les plus intéressants sont HMGA2 (high mobility group-A2), SAS (sarcoma amplified sequence), CDK4 (cyclin dependent kinase 4) et MDM2 (murine double minute-2). La découverte de ces mêmes anomalies génétiques dans les liposarcomes dédifférenciés a conduit à les inclure dans un même groupe lésionnel regroupant liposarcomes bien différenciés et dédifférenciés. Le phénomène de dédifférenciation s’accompagne néanmoins d’anomalies génétiques surajoutées, notamment dans les régions chromosomiques 1p32, 12q24 et 6q23, ce qui expliquerait leur plus grande agressivité et leur capacité à perdre le caractère lipogénique tant sur le plan morphologique que biologique [42]. L’amplification de MDM2 et de CDK4, que l’on observe dans les liposarcomes bien différenciés et dédifférenciés, peut être détectée par PCR quantitative, FISH ou, indirectement, par immunohistochimie [43, 44]. L’utilisation d’anticorps dirigés contre les protéines MDM2 et CDK4 est le moyen le plus facile pour confirmer le diagnostic, notamment lorsque se pose le problème du diagnostic différentiel entre un liposarcome bien différencié et un lipome remanié ou entre un liposarcome dédifférencié et toutes les autres tumeurs à cellules fusiformes/pléomorphes que l’on peut rencontrer dans le rétropéritoine, le pelvis, le creux inguinal ou la cuisse. En général, plus la tumeur sera dédifférenciée, plus elle aura tendance à exprimer les protéines MDM2 et/ou CDK4 [43]. La mise en œuvre de ces méthodes de détection de l’amplification ou de l’expression de MDM2 et CDK4 a montré que la plupart des tumeurs du rétropéritoine appelées auparavant histiocytomes fibreux malins pléomorphes ou inflammatoires n’étaient en fait que des liposarcomes dédifférenciés méconnus et non diagnostiqués [45, 46]. Récemment, il a été aussi démontré que les liposarcomes dédifférenciés qui présentaient une différenciation hétérologue à type de léiomyosarcome ou rhabdomyosarcome avaient un pronostic identique à ceux qui ne la présentaient pas et avaient significativement moins tendance à métastaser que les léiomyosarcomes et rhabdomyosarcomes purs [47]. L’expression des protéines MDM2 et CDK4 est conservée dans les foyers hétérologues, permettant ainsi de différencier les liposarcomes dédifférenciés des autres sarcomes myogéniques.

Les liposarcomes myxoïdes (environ un tiers des liposarcomes) se développent de préférence dans les tissus mous profonds des extrémités et, dans plus de deux tiers des cas, dans les muscles de la cuisse [20, 21]. Ils se caractérisent par une translocation t(12;16) spécifique impliquant le gène DDIT3 (DNA-damage-inducible transcript 3, anciennement appelé CHOP ou GADD153) situé en 12q13 et le gène FUS (anciennement appelé TLS) situé en 16p11 [21, 40]. Cette même translocation est observée dans les liposarcomes à cellules rondes, qui sont plus agressifs en termes de dissémination métastatique et sont désormais appelés liposarcomes myxoïdes peu différenciés [20]. Le gène DDIT3 est un facteur de transcription mais aussi un régulateur transcriptionnel. Il est impliqué dans la différenciation adipocytaire, l’érythropoïèse et la croissance cellulaire. Son rôle d’inhibiteur de la croissance cellulaire est annulé par la translocation [21]. Le gène FUS possède un domaine de liaison à l’ARN et présente une grande homologie de structure avec le gène EWS. Il n’est donc pas surprenant qu’une variante de la translocation t(12;16) retrouvée dans les liposarcomes myxoïdes soit la translocation t(12;22) qui implique DDIT3 et EWS [21, 40]. Il est parfois difficile de faire la différence, sur le plan morphologique, entre un liposarcome myxoïde bien différencié et un liposarcome bien différencié comportant d’importants remaniements myxoïdes. Le marquage par MDM2 et CDK4 ainsi que la recherche des translocations du liposarcome myxoïde se révèlent alors utiles pour le diagnostic différentiel. De même, la présence de gènes de fusion FUS-DDIT3 ou EWS-DDIT3 permet de faire la différence entre un liposarcome myxoïde et un myxofibrosarcome de faible grade de malignité et entre un liposarcome myxoïde et un myxome intramusculaire montrant une vascularisation plexiforme bien développée. La présence de ces gènes de fusion dans une tumeur à cellules rondes ressemblant à un carcinome, un lymphome ou une variante cellulaire de chondrosarcome myxoïde extrasquelettique permet d’affirmer le diagnostic de liposarcome myxoïde peu différencié.

Les liposarcomes pléomorphes présentent des anomalies chromosomiques complexes, sans signes distinctifs potentiellement utiles au diagnostic ou au pronostic. Récemment, il a été montré que des liposarcomes pléomorphes et des myxofibrosarcomes de haut grade partageaient certaines anomalies chromosomiques, soulevant la question d’une parenté entre ces deux types lésionnels. Cette hypothèse est confortée par l’existence de similitudes morphologiques entre liposarcomes pléomorphes et myxofibrosarcomes.

Tumeurs stromales gastro-intestinales

Bien que rares, leur incidence annuelle variant entre 10 et 15 nouveaux cas par million de personnes, les GIST sont les tumeurs mésenchymateuses malignes les plus fréquentes du tube digestif [48, 49]. La majorité d’entre elles se situent dans l’estomac et l’intestin grêle mais elles peuvent être localisées aussi dans l’œsophage, le rectum, et même en dehors du tractus digestif, dans le mésentère, l’épiploon et le rétropéritoine.

Sur le plan moléculaire, les GIST (y compris la variante GANT ou gastrointestinal autonomic nerve tumor, appelée aussi plexosarcome) contiennent des mutations activatrices du gène KIT à l’origine d’une activité anormale et incontrôlée de la protéine correspondante qui est un récepteur membranaire à activité tyrosine kinase [48-51]. Ces mutations sont présentes dans plus de 90 % des GIST, y compris dans celles de petite taille (< 1 cm) , phénomène donnant à penser que la présence de ces mutations joue un rôle important dans l’acquisition du potentiel malin. Les GIST survenant dans la triade de Carney ainsi que celles qui surviennent chez les enfants et chez les patients porteurs d’une neurofibromatose de type 1 (maladie de von Recklinghausen) sont souvent dépourvues de mutations [48, 49]. Dans 70 % des cas, les mutations de KIT siègent dans l’exon 11, touchant le domaine juxtamembranaire intracellulaire. Dans 5 à 10 % des cas, elles siègent dans l’exon 9, touchant le domaine juxtamembranaire extracellulaire et, dans 5 % des cas, dans l’exon 13, touchant le domaine activité kinase I. Rarement (< 5 %), elles se situent dans l’exon 17, touchant la boucle d’activation de KIT [51]. La protéine KIT mutée est activée de façon constitutionnelle en l’absence de toute liaison avec son ligand.

Les GIST montrent une expression membranaire ou membranaire et cytoplasmique de KIT en immunohistochimie dans 85 à 95 % des cas. L’anticorps recommandé pour mettre en évidence cette expression est l’anticorps polyclonal anti-KIT (anti-CD117), clone A4502 (Dakopatts, Glostrup, Danemark). Il existe deux autres marqueurs relativement spécifiques et sensibles des GIST : DOG1 (pas d’anticorps encore commercialisé pour cette protéine) et la protéine kinase C thêta (PKCθ) qui est une sérine/thréonine kinase [48, 49]. Ces protéines sont exprimées dans toutes les GIST, y compris celles qui sont négatives pour KIT ou pour le PDGFRA.

Trois à 5 % des GIST n’expriment pas la protéine KIT. Parmi ces tumeurs, 10 à 15 % contiennent pourtant des mutations du gène KIT lorsqu’elles sont examinées sur le plan moléculaire (ainsi l’absence d’expression de la protéine KIT n’exclut pas le diagnostic de GIST et la détection des mutations de KIT est indiquée en cas de GIST KIT-négative). Trente à 65 % des GIST KIT-négatives contiennent des mutations activatrices du récepteur alpha du gène PDGF (platelet derived growth factor) (PDGFRA) [48-51]. Ces GIST KIT-négatives mais PDGFRA-positives sont sensibles au traitement par imatinib mésylate, sauf si la mutation est de type D842V (située dans l’exon 18 de PDGFRA). Elles sont souvent de morphologie épithélioïde et s’observent le plus fréquemment dans l’estomac et en situation extradigestive (mésentère, péritoine) [48, 49]. Les mutations de KIT et PDGFRA sont mutuellement exclusives.

Le devenir des GIST, l’intervalle de temps précédant la rechute, la réponse au traitement par l’imatinib et la survie globale sont corrélés à la localisation anatomique de la tumeur et au type de mutation en cause. Les mutations qui siègent sur l’exon 11 de KIT sont associées à une meilleure réponse au traitement par l’imatinib mésylate que celles qui sont sur l’exon 9 [52]. Les mutations sur les exons 13 et 17 et les GIST dépourvues de mutations sont souvent peu sensibles, voire résistantes, au traitement par imatinib [48, 49, 52]. La dose d’imatinib mésylate à administrer au patient est aussi fonction des mutations en cause. Si le patient présente une GIST avec mutations dans l’exon 11 de KIT, l’administration de 400 ou de 800 mg/j d’imatinib mésylate n’aura pas une influence déterminante sur la survie sans progression de la maladie. En revanche, s’il est porteur d’une GIST avec mutations dans l’exon 9 de KIT, l’administration de 800 mg/j d’imatinib mésylate (au lieu de 400) améliore significativement la survie sans progression et doit donc être recommandée [52]. Cela signifie que la recherche des mutations de KIT (et PDGFRA) devra maintenant être effectuée pour tout patient devant recevoir un traitement par imatinib mésylate afin de pouvoir lui donner le traitement et la dose adéquats d’emblée.

Dans les tumeurs avancées, des anomalies génomiques surajoutées (mutations secondaires ou amplification de KIT et PDGFRA, perte complète ou partielle des chromosomes 14q, 22q, 1p, 15q et 9q, altérations de p16INK4, amplification de MDM2 et/ou CCND1, etc.) sont parfois responsables d’une résistance acquise à l’imatinib mésylate. Ces patients insensibles à l’imatinib mésylate peuvent néanmoins bénéficier de traitements anti-tyrosine kinase alternatifs comme le sunitinib (SU11248) ou le nilotinib (AMN107).

Tumeur rhabdoïde maligne

Les tumeurs rhabdoïdes, rares mais hautement malignes, touchent plus particulièrement le rein mais aussi le cerveau (tumeur rhabdoïde/tératoïde atypique) et les tissus mous des jeunes enfants [14, 53]. Elles surviennent aussi chez l’adulte en situation extrarénale et se caractérisent par une cytomorphologie particulière : un cytoplasme éosinophile abondant et un noyau fortement nucléolé déjeté à la périphérie du cytoplasme, entourant souvent une inclusion hyaline paranucléaire. Sur le plan immunohistochimique, elles expriment la vimentine et les kératines mais peuvent aussi exprimer d’autres antigènes comme l’antigène des membranes épithéliales (EMA). Récemment, il a été montré que les tumeurs rhabdoïdes classiques de l’enfant présentaient une inactivation biallélique du gène suppresseur de tumeurs hSNF5/INI1 (anciennement aussi appelé SMARCB1) porté par le chromosome 22 (22q11.2), inactivation qui survenait par l’intermédiaire d’une délétion du bras long du chromosome 22 portant le gène hSNF5/INI1, d’une monosomie 22 et/ou de mutations inactivatrices de hSNF5/INI1 [14, 53]. Le gène hSNF5/INI1, membre du complexe SWI/SNF, joue un rôle dans le remodelage de la chromatine, la régulation du cytosquelette et le cycle cellulaire [14]. Les délétions et monosomies du chromosome 22 s’observeraient plus volontiers dans les tumeurs rhabdoïdes cérébrales de l’enfant, les mutations dans les tumeurs rénales, et les translocations impliquant le chromosome 22 dans les tumeurs rhabdoïdes de localisations autres comme les tissus mous [53]. Il existe actuellement un anticorps monoclonal (clone BAF47) dirigé contre la protéine IN1 qui est utilisable sur du matériel fixé et inclus en paraffine. L’absence de marquage des noyaux des cellules tumorales traduit une absence ou une réduction importante de la quantité de protéine et constitue un signe indirect d’une inactivation du gène hSNF5/INI1. La très grande majorité des tumeurs rhabdoïdes pures du rein du petit enfant et des tumeurs rhabdoïdes/tératoïdes atypiques du système nerveux sont négatives pour INI1 sur le plan immunohistochimique [14]. Cette spécificité est utile au diagnostic car elle permet de distinguer les vraies tumeurs rhabdoïdes INI1-négatives des tumeurs qui lui ressemblent et qui sont, elles, INI1-positives. Certaines tumeurs, en partie d’aspect rhabdoïde de l’adulte, montrent aussi une déficience du gène hSNF5/INI1, notamment le sarcome épithélioïde dans ses variantes distale et proximale [54, 55] et certains carcinomes [56]. Il existe aussi de rares tumeurs rhabdoïdes pures et typiques qui conservent l’expression d’INI1, ce qui laisse supposer que le phénotype rhabdoïde n’est exclusivement associé à la perte de fonction d’hSNF5/INI1 [14]. Actuellement, on ne sait pas encore si l’inactivation d’hSNF5/INI1 est un événement précoce ou tardif dans l’évolution de la tumeur, si elle est la cause principale de la survenue du phénotype rhabdoïde et/ou si elle est directement responsable de l’évolution agressive.

Conclusion

En révélant l’existence d’anomalies chromosomiques spécifiques de certains sarcomes, la génétique et la biologie moléculaire nous ont ouvert des portes sur les mécanismes potentiellement impliqués dans la genèse et la maintenance de ces tumeurs. L’existence de gènes de fusion identifiables et caractéristiques d’un type tumoral donné permet de les utiliser maintenant comme marqueurs diagnostiques et, parfois, de suivi thérapeutique. La présence de ces marqueurs a permis aussi de mieux définir les grands groupes tumoraux autrement que par la morphologie standard et l’immunohistochimie et, ainsi, de rendre plus fiables les études morphologiques et pronostiques comparatives (surtout lorsque celles-ci sont multicentriques). Il est néanmoins très important de garder à l’esprit que les données apportées par les méthodes de biologie moléculaire ne doivent jamais être considérées isolément. Elles doivent toujours être confrontées aux données cliniques et morphologiques et être intégrées dans la démarche diagnostique comme un élément parmi d’autres. Un autre point important à considérer est la fiabilité des résultats fournis par les laboratoires de biologie moléculaire. Comme pour l’immunohistochimie, un contrôle de la qualité des prestations fournies et des qualifications des personnels est hautement souhaitable. En effet, seul un laboratoire bien équipé, dirigé par un ou plusieurs biologistes moléculaires aguerris et habitués à travailler avec du matériel inclus en paraffine, qui peut contrôler ses résultats de RT-PCR en faisant appel à une autre technique (comme la FISH) et qui procède à un nombre minimal d’examens par année (masse critique) peut être digne de confiance. De façon optimale, les demandes d’examen moléculaire devraient être traitées par des laboratoires spécialisés, gage de fiabilité et de reproductibilité et, en étant optimiste, de réduction des coûts.

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