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Consentement éclairé ou choix informé ? Un dilemme éthique en pratique quotidienne


Bulletin du Cancer. Volume 94, Numéro 5, 453-9, Mai 2007, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2007.0341

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Philippe Vennin , Centre Oscar Lambret, rue Frédéric-Combemale, BP 307, 59020 Lille.

Résumé : Comment articuler l’information, la pratique pluridisciplinaire, le choix du traitement et la décision de l’appliquer dans une bonne relation médecin-malade, c’est-à-dire une relation conforme à l’éthique ? Le médecin est l’expert qui détient l’information (les patients ont de plus en plus d’autres sources d’information). Le choix du traitement (ou de l’absence de traitement) dépend des faits (l’évidence) et des valeurs personnelles (les préférences). La sélection entre les options thérapeutiques (il y a le plus souvent plusieurs options) peut être le fait du médecin, ou des médecins dans le cadre d’un exercice pluridisciplinaire (RCP), en présence ou non du patient. La décision de faire ou non le traitement appartient au patient (qui n’en a pas toujours conscience). Le partage initial de l’information entre médecin et patient peut permettre au patient de choisir lui-même l’option qui lui convient le mieux. Plus le partage est total, plus le patient peut faire un choix « libre » (du moins non influencé par le médecin). Il est souvent possible (oncogénétique, prévention, dépistage, traitements adjuvants) de partager la totalité de l’information disponible (tout en connaissant sa relativité et ses limites). En cancérologie, il n’est cependant pas toujours réaliste, ni souhaité par les patients, de partager toute l’information. Il reste néanmoins possible de parvenir progressivement, sans a priori de la part du médecin, avec le patient, à un choix préférentiel grâce à un processus délibératif, une co-construction du choix et de la décision. Mais, souvent, le médecin se réfère à un protocole préétabli, élaboré par les médecins, représentant le choix majoritaire (des médecins et/ou des patients) dans la « même » situation et présente au patient une seule solution thérapeutique en lui demandant son consentement. L’information vient ici expliquer le choix thérapeutique déjà effectué. Cette attitude de type paternaliste est très efficace, confortable et ne nuit pas à la satisfaction de la majorité des patients, elle limite cependant leur liberté qui n’est plus de choisir entre toutes les options possibles puisqu’elle se résume à accepter ou à refuser le choix fait par les médecins. Compte tenu de l’extrême variabilité des situations, il serait cependant illusoire de vouloir défendre une attitude unique, il reste au praticien conscient de ces problèmes éthiques à essayer de s’adapter, sans a priori, à chaque situation.

Mots-clés : consentement éclairé, patient, éthique

ARTICLE

Auteur(s) : Philippe Vennin

Centre Oscar Lambret, rue Frédéric-Combemale, BP 307, 59020 Lille

Article reçu le 30 Août 2006, accepté le 16 Mars 2007

« L’inachèvement du processus se marque déjà à l’usage du terme ‘consentement’ plutôt que ‘choix’. Consentir à un schéma thérapeutique, c’est accepter un traitement proposé. L’initiative vient du médecin qui propose. La liberté du sujet se limite à dire oui, ou non. Il n’est pas autorisé à dire ce qu’il veut vraiment pour lui-même »Anne Fagot-Largeault

Les médecins disposent d’une somme de plus en plus considérable d’informations qui servent à prendre les décisions. En cancérologie, certaines décisions sont déterminantes et souvent irréversibles. Les décisions reposent sur des faits, mais interviennent également des appréciations subjectives que l’on appelle les préférences. Pendant longtemps, ce sont les médecins qui ont exprimé leurs préférences à la place des patients. Le médecin propose son choix au patient et lui demande son consentement. Pour la majorité des patients, le fait que le praticien (a fortiori un comité multidisciplinaire de praticiens) propose une attitude thérapeutique spécifique sous-entend que cette attitude est forcément la meilleure et conduit à consentir à cette solution. Cette attitude paternaliste est triplement confortable : pour le médecin qui peut s’en référer à un « protocole » qui a été construit a priori, pour la société qui peut « standardiser » les attitudes des médecins et pour le patient qui s’en remet à la décision du médecin en qui il a confiance. Ce confort a un prix et ce prix est une partie de la liberté du patient. En effet, le patient est placé dans la situation dichotomique d’accepter ou de refuser ce qui lui est proposé, c’est-à-dire de consentir ou non au choix fait par le médecin. La liberté qui lui est retirée est celle de choisir lui-même entre toutes les possibilités (y compris celle de ne rien faire). Cela constitue un dilemme éthique classique, c’est une confrontation entre le principe de bienfaisance et le principe d’autonomie. Une des clés de l’équilibre ou du déséquilibre entre ces deux principes repose sur le partage de l’information. Plus l’information est préalable et complète, plus il y a la place pour une décision personnelle, un choix libre et en quelque sorte autonome. Cependant, il faut bien reconnaître qu’en pratique quotidienne, dans de nombreuses situations, la gravité du pronostic rend difficile ou impossible la délivrance d’une information détaillée. Dans ces cas, fréquents en cancérologie, l’autonomie du sujet peut être en partie préservée par l’élaboration progressive d’un choix commun préférentiel, encore appelé décision partagée. Dans le cas enfin, où le patient sollicité ne désire pas intervenir, il est possible pour le médecin, non pas de donner sa préférence, mais d’indiquer le choix majoritaire des patients dans une « même » situation.

L’information

Comme le législateur n’a pas manqué de le remarquer, la clé de voûte de la participation du patient aux décisions qui le concernent est l’information qui lui est fournie. On ne peut décidément choisir en toute connaissance de cause que si l’on est informé des conséquences connues des interventions médicales. Plus le patient dispose d’informations, plus il est en situation de choisir pour lui-même. Réciproquement, moins il dispose d’informations, moins il peut choisir. Le corollaire est que, moins le patient possède d’information, plus le choix repose sur le médecin.

Bien sûr, cela ne veut pas dire que tous les patients souhaitent le maximum d’information, ni qu’il y ait un parallèle obligatoire entre le désir d’information et celui de participation aux décisions [1]. Les enquêtes faites à ce sujet montrent de façon reproductible que les médecins sous-estiment le besoin d’information des patients et leur désir de participation aux décisions [2].

L’information ne peut jamais être parfaite. Les informations qui intéressent le plus les patients concernent le futur, ce ne sont donc que des estimations à un moment donné des conséquences identifiées des interventions possibles. Il n’est pas question bien évidemment de transférer la totalité des connaissances médicales au patient, mais en quelque sorte de lui donner les éléments nécessaires pour juger des conséquences des traitements dans un cas déterminé.

On pourra dire à juste titre que l’information n’est jamais complètement neutre et que la façon de présenter les choses influence les décisions, cela est connu depuis longtemps [3]. Il est certain que, si le médecin part d’une idée préconçue, il est vraisemblable que son discours orientera son interlocuteur. Mais il y a la possibilité pour le médecin de faire l’effort de ne pas exprimer ses propres préférences (du moins tant qu’on ne lui demande pas). Il y a donc la place pour une présentation équilibrée en fonction des connaissances du moment.

On pourrait ajouter que l’information doit non seulement être donnée, mais encore expliquée par le médecin et enfin comprise par le patient, ce qui n’est pas la chose la plus facile à mesurer. Il nous reste un travail important sur la façon la plus claire de délivrer des informations souvent complexes.

Bien entendu, le moment auquel est délivrée l’information est crucial. Le processus d’information peut en effet suivre le choix thérapeutique fait par le médecin et venir en tant qu’explication inciter le patient à suivre ce qui lui est préconisé ou bien, au contraire, initier la relation médicale et permettre d’envisager tous les possibles.

L’information en cancérologie est souvent associée à la délivrance de mauvaises nouvelles, mais elle peut aussi concerner des risques faibles et lointains dont la perception n’est pas nécessairement aussi négative. Autrement dit, il peut s’agir d’une information sur le diagnostic, le pronostic, la thérapeutique, mais il peut tout aussi bien s’agir d’une information sur un risque ou relevant de la prévention ou du dépistage.

Le médecin cancérologue n’est pas le seul vecteur de l’information, loin s’en faut. En plus des multiples intervenants soignants, il faut compter avec la famille, l’entourage, les médias, etc. Les moyens modernes de communication permettent aussi aux patients de s’approprier et d’échanger des informations très précises, il suffit pour s’en convaincre totalement de consulter certains forums [4]. Existent aussi des listes de discussion fermées qui constituent des espaces d’échanges importants destinés avant tout à des situations médicales particulières [5].

La décision

Que l’on parle de politique, de santé publique ou de médecine, l’expertise et la décision ne sont pas du même domaine et ne font pas nécessairement intervenir le même acteur [6]. L’expert rassemble les connaissances et en éprouve la solidité, la décision repose sur l’expertise à laquelle s’ajoutent des considérations subjectives, personnelles. Les cancérologues ont appris depuis une quinzaine d’années que les préférences des personnes en bonne santé (par exemple les médecins) n’étaient pas les mêmes que celles des malades en situation, ils ont appris aussi à quel point les préférences des malades étaient variables [7].

Pourtant, dans la pratique médicale (ce n’est pas spécifique à la cancérologie), il faut bien à un moment que quelqu’un décide (décider vient du latin decidere, c’est-à-dire régler, trancher). La loi du 4 mars 2002 nous a rappelé que c’est le patient qui est finalement le décideur. Le médecin peut-il être uniquement l’expert qui apporte une information, un savoir, qui permet au malade de décider en toute connaissance de cause des choix qui concernent sa santé ? L’évolution du texte de loi sur les droits des personnes malades et des usagers du système de santé est à ce point de vue éclairante. La rédaction initiale « Toute personne prend, compte tenu des informations et préconisations des professionnels de santé, les décisions concernant sa santé » est devenue au final : « Toute personne prend, avec le professionnel de santé et compte tenu des informations et des préconisations qu’il lui fournit, les décisions concernant sa santé » [8]. Le modèle finalement retenu par le législateur, après une première version fondée sur un modèle informatif, est celui de la concertation ou de la décision « partagée ».

Le consentement

Le consentement à l’acte médical est clairement inscrit dans la législation française et il est accepté comme allant de soi dans la pratique médicale courante [9, 10].

Étymologiquement, consentir, c’est être en accord, mais ce sens n’est pas le sens médical commun, ni d’ailleurs le sens des dictionnaires actuels. Qu’est-ce que le consentement ? D’après le dictionnaire de l’Académie française, en droit, c’est l’adhésion d’une partie à la proposition de l’autre. C’est « l’accord donné à une décision qui relève de l’initiative d’autrui ». C’est bien le sens du mot dans la loi dite de Huriet-Sérusclat : lors d’une recherche biomédicale, le médecin prend l’initiative de proposer une étude et requiert le consentement de l’individu.

Lorsque le médecin demande un consentement, l’initiative vient de lui, il propose quelque chose. C’est une démarche qui s’inscrit dans son sens vers le patient. Il présente et propose la solution qui lui paraît, à lui médecin, la meilleure dans le cas particulier. Il a dû au préalable identifier une intervention parmi d’autres et cette solution est nécessairement unique. À un moment ou à un autre (soit avant de rencontrer le patient, soit au cours de l’entretien), il a trouvé une solution ou une attitude qu’il pense meilleure que les autres.

Le patient accepte ou refuse le traitement proposé. Il est placé dans une situation de choix binaire qui consiste à dire oui ou non. Il y a une part de liberté dans cette décision, mais on peut se demander quelle est la véritable liberté du malade qui se « remet » entre les mains du praticien qu’il a identifié comme un expert. Quelle est la part de liberté qui revient au patient si le traitement proposé est le fait d’un comité pluridisciplinaire formalisé comme c’est de plus en plus le cas en cancérologie ? Comment le patient, à qui une seule solution est proposée, peut-il se rendre compte du degré de solidité de ce qui lui est dit et de la part de subjectivité que comporte le choix présenté ?

Bien entendu, personne ne conteste que le consentement doit être informé. Mais, en fait, dans cette situation, l’information peut ne pas précéder mais suivre le choix du traitement et avoir pour objectif de faire adhérer le patient à la solution qui lui est préconisée. En effet, lorsqu’une solution est proposée, donc présentée comme meilleure que les autres, il est légitime pour le médecin qui a retenu cette solution de tenter d’y faire adhérer le patient. Cette attitude ne permet pas de discuter facilement d’autres options qui seraient par définition inférieures.

Pour le patient, le consentement gomme une bonne part de l’incertitude inhérente à la pratique médicale puisque le praticien lui présente une solution toute faite pour répondre à la situation dans laquelle il se trouve. Pour le médecin, la solution qu’il préconise peut reposer sur ses connaissances personnelles, mais aussi sur des recommandations de bonne pratique ou sur des avis de collègues experts.

Si la proposition est retenue par le patient, il a consenti à ce qui lui a été proposé. Le traitement peut être appliqué. Si la proposition n’est pas retenue, le patient refuse ce qui lui est proposé, ce qui est évidemment son droit le plus élémentaire mais ce qui engendre une difficulté immédiate pour lui comme pour le médecin, pour lui qui n’accepte pas le traitement proposé, pour le médecin qui se voit refuser le traitement qu’il considère comme le plus adapté, pour les deux puisqu’on ne peut pas ne pas penser que, dans ce genre de situation, la confiance en sorte complètement indemne.

Le choix informé

Il est impossible d’exprimer un choix rationnel si l’on ne dispose d’aucune information. Si le patient dispose de toute l’information disponible, il n’a plus besoin de consentir à ce qui lui est proposé, il peut parfaitement choisir entre les différentes possibilités qui lui sont offertes. Comment choisit-on lorsque l’on dispose de l’information ? Les approches de la rationalité ont été initialement développées en économie, mais avec l’ambition d’élargir la théorie vers d’autres champs d’application comme la médecine.

Dans la théorie orthodoxe (rationalité exogène ou substantielle), le décideur rationnel poursuit son intérêt personnel. L’agent rationnel est « égoïste, informé et calculateur ». Cette rationalité est exogène puisque « la rationalité du comportement s’impose comme une règle impérative sur laquelle l’individu n’a aucune prise ». Dans la théorie du choix rationnel, pour pouvoir effectuer un choix optimal, l’agent doit connaître l’ensemble des choix possibles, associer un gain à chaque résultat et prévoir l’ensemble des résultats possibles [11]. Cette rationalité exogène se rapproche de « l’analyse décisionnelle » en médecine où le calcul repose sur des données médicales probabilistes construites dans des arbres de décision. Cela revient à définir la meilleure attitude indépendamment du patient qui sera secondairement sollicité pour savoir s’il est d’accord ou non.

Devant les difficultés des tentatives de construction des décisions (aussi bien économiques que médicales) sur ces bases, d’autres solutions ont été élaborées. Une des approches les plus connues et la plus ancienne (1937) est celle d’Herbert Simon qui fait l’hypothèse « d’une rationalité limitée » [11, 12]. La complexité des situations cliniques, la difficulté de rendre en probabilités l’ensemble des événements possibles, l’importance de la prise en compte des préférences, la labilité de ces préférences qui ne sont pas nécessairement prédéfinies pour un individu particulier ont amené le concept de « rationalité procédurale » qui comporte deux étapes.

La première est une étape d’exploration des possibilités, la seconde est une étape dans laquelle la décision est construite progressivement au cours d’un processus délibératif où interviennent le savoir médical, l’expérience du médecin, les préférences du patient, les normes professionnelles et sans doute une bonne part d’habitudes, jusqu’au moment où se dévoile une solution satisfaisante. Clairement, la première phase qui consiste à répertorier les options possibles relève du médecin, seul ou dans le cadre d’une RCP. La seconde phase de sélection de l’action jugée la plus satisfaisante peut relever exclusivement du médecin ou d’une RCP qui « trie » en fonction de ses perceptions, mais peut être partagée avec le patient pour parvenir dans la délibération à « un terrain d’entente ».

Cette rationalité procédurale peut dans une certaine mesure être rapprochée du modèle délibératif d’Emanuel [13]. Quatre modèles de relation entre médecin et patient sont décrits dans cet article souvent cité, le modèle paternaliste (les valeurs sont partagées), le modèle informatif (le médecin délivre l’information sans participer), le modèle interprétatif (le médecin élucide les préférences du patient) et le modèle délibératif (qui a la préférence des auteurs) dans lequel les valeurs sont discutées ouvertement mais avec, chez Emanuel, une volonté affichée de « persuader » des valeurs morales. On parvient à ce qui est appelé « la décision partagée » qui a été modélisée par Charles en quatre étapes [14]. Au minimum deux personnes, le médecin et le patient, sont impliquées dans le processus ; les deux partagent les informations et participent progressivement au processus de décision en exprimant leurs préférences et, enfin, une décision de traitement est prise par les deux protagonistes.

La réunion de concertation pluridisciplinaire

Difficile dans ce débat de ne pas aborder la place de la réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP) qui est désormais une obligation en cancérologie. La question n’est évidemment pas de discuter de l’intérêt de la concertation entre médecins de différentes spécialités dont l’importance n’est absolument niée par personne, mais de son utilisation dans le cadre de la RCP. On peut penser qu’il existe en cancérologie des situations pour lesquelles tous les médecins tombent immédiatement d’accord sur une attitude bien définie, clairement supérieure dans leurs opinions aux autres solutions. Il n’y a sans doute pas ici de difficulté majeure. Mais, dans les cas fréquents où les médecins présents à une RCP n’ont pas tout à fait le même point de vue, est-ce que l’objectif de la RCP est de parvenir par la délibération (en règle générale sans la présence du patient) à une solution privilégiée qui sera proposée comme telle au patient ? Cette position peut être défendue [15] dans le but d’éviter au patient des consultations successives puis des choix difficiles. Dans ce sens, la RCP peut effectivement (et sans doute efficacement) être vue comme une sorte de débat démocratique où la majorité prévaut au détriment des avis minoritaires, ce qui conduit inévitablement à une position paternaliste puisque le patient ne participe pas à la discussion. Cela sans compter les problèmes de responsabilité (pour l’instant purement théoriques) que soulèverait la validation par une RCP d’une solution thérapeutique qui ne ferait pas l’unanimité des participants [16]. L’alternative est bien sûr de dissocier concertation et décision, et de considérer la réunion pluridisciplinaire uniquement comme un lieu de concertation, permettant d’envisager toutes les possibilités thérapeutiques raisonnables dont les avantages et inconvénients seront ultérieurement présentés au patient par l’un des médecins présents à la réunion. La délibération se situera alors entre le médecin « référent » qui présentera les opinions de ses confrères et le patient. Il semble peu douteux que la majorité des médecins placés devant cette alternative feront le choix de la seconde solution, qui leur paraîtra plus « responsable » dans les situations où existent plusieurs choix raisonnables. Il est probable (cela reste cependant à vérifier) que la difficulté sera plutôt de cerner la proportion de ces situations en pratique courante et aussi ce qui constituera du point de vue du médecin un « choix raisonnable ». Autrement dit, en dessous de quel pourcentage un choix minoritaire fait par les patients sera-t-il vu comme déraisonnable ou irrationnel ?

Des exemples en pratique

Oncogénétique

Pour les personnes asymptomatiques qui consultent en génétique, les textes sont explicites « Au cours de cette consultation, la personne est informée des caractéristiques de la maladie recherchée, des moyens de la détecter, des possibilités de prévention et de traitement » (article R1131-5 du CSP).

Les femmes qui ont hérité d’une mutation délétère sur BRCA1 ou BRCA2 sont exposées à des risques de cancer du sein qui peuvent atteindre, en risque cumulatif, les 80 % à 80 ans [17]. Les femmes dans cette situation sont confrontées à un choix cornélien entre le dépistage organisé annuel (mammographie, échographie, IRM) dans le but de déceler si possible précocement un petit cancer mammaire ou bien une chirurgie préventive avec reconstruction immédiate qui gomme pratiquement le risque au prix d’une mutilation difficilement acceptable.

Qui peut assumer un tel choix, nécessairement mûri, si ce n’est la personne concernée qui en comprend facilement les enjeux. À quel titre le consultant, d’ailleurs souvent multiple (généticien, cancérologue, gynécologue, psychologue ou plasticien), irait-il s’immiscer dans une telle démarche et exprimer ses propres préférences ? Le transfert d’information est total, le choix appartient à la femme, on peut dire qu’il y a quasiment consensus sur ce point. Est-ce que le choix appartient à la personne parce qu’elle est en « bonne santé » et qu’il s’agit d’un risque futur ou bien parce que l’information la plus complète possible lui a été délivrée ? Il est d’ailleurs intéressant de constater la variabilité des choix de chirurgie préventive entre les pays : est-ce une question de culture ou une question de différence de comportement des praticiens ? [18].

Dépistage des cancers du sein

Le modèle classique consiste à proposer le dépistage systématiquement aux femmes entre 50 et 74 ans par une mammographie tous les deux ans. L’accent est mis sur les aspects positifs du dépistage pour assurer la meilleure couverture possible. Mais le dépistage, comme toutes les interventions médicales, comporte des avantages (réduction du risque de décès par cancer du sein) et des inconvénients (faux négatifs, faux positifs, risques théoriques liés aux irradiations, diagnostics en excès) qui pourraient être chiffrés pour permettre aux individus des choix informés. Combien de personnes savent que, pour 1 000 femmes âgées de 40, 50, 60 et 70 ans qui choisissent de se faire dépister, il y a environ 0,5, 2, 3 et 2 cas de décès par cancer du sein évités en 10 ans [19].

Il s’agit ici d’un enjeu de santé publique. L’alternative est d’encourager au dépistage le maximum de femmes en présentant (comme c’est le cas actuellement) uniquement les avantages de l’intervention ou les avantages et inconvénients au risque d’être mal compris, mal interprété, et de décourager une partie des femmes (mais combien ?) à renoncer à un dépistage considéré comme statistiquement efficace.

Traitement adjuvant des cancers du sein

Les femmes traitées pour un cancer localisé sont confrontées à un risque de rechute qui varie selon les caractéristiques de la tumeur mais qui peut être estimé précisément vu le nombre d’études prospectives réalisées. En découlent les gains attendus des différents traitements systémiques (chimiothérapie, traitements à visée « hormonale » et, désormais, thérapies ciblées). Il est maintenant aisé de consulter sur internet les risques et les gains attendus dans un cas particulier [20]. Ces estimations peuvent bien sûr servir au médecin pour mesurer au mieux le rapport bénéfice/risque des traitements, mais aussi directement aux patientes, pour les aider dans leur choix.

Globalement, les femmes dans la situation de recevoir une chimiothérapie adjuvante sont prêtes à accepter les contraintes de la chimiothérapie pour des bénéfices qui semblent maigres aux personnes en bonne santé, mais il existe une variabilité importante des préférences des patientes dans cette situation [21]. Cela a été étudié dans trois pays différents (Australie, États-Unis et Italie). Les résultats sont remarquablement constants : pratiquement la moitié des femmes sont prêtes à la chimiothérapie pour un gain de survie de 1 %, mais environ le quart ne « prend » pas la chimiothérapie pour moins de 5 % de survie. Bien entendu, plus le gain est important, plus la proportion de femmes qui adhèrent au traitement augmente. Au quotidien, les gains de survie sont bien souvent de l’ordre de quelques pour cent à 10 ans. Comment le médecin pourrait-il décider, même aidé de ses confrères, sans tenir compte de cette variabilité des préférences individuelles ? Comment définir sans arbitraire un seuil de risque (il vaudrait d’ailleurs mieux définir un seuil de gain) à partir duquel le traitement sera proposé et en dessous duquel il ne le sera pas ? Comment établir des recommandations de « bonne pratique clinique » dans de telles conditions ?

La chimiothérapie adjuvante est-elle une proposition du médecin faite à partir d’un seuil de gain défini a priori et arbitrairement par le corps médical ou bien est-ce un choix personnel pour un individu dans une situation particulière face à des risques hypothétiques et futurs par rapport à des contraintes immédiates liées au traitement ?

Une étude récente faite à Leyde nous dit que, parmi 446 patientes traitées pour cancer du sein localisé, 66 % de celles qui ont reçu une chimiothérapie adjuvante n’ont pas perçu de choix, davantage encore (86 %) et ce n’est pas surprenant, parmi celles qui n’ont pas reçu la chimiothérapie [22]. Cette étude ne dit pas cependant si la non-perception d’un choix est liée à l’absence de présentation de ce choix par le médecin ou à la perception d’un non-choix personnel compte tenu des bénéfices attendus.

Traitement des cancers métastatiques

Les patients en situation de cancer métastatique souhaitent aussi, quand on leur demande, des informations sur leur pronostic [23, 24]. Tous les cancérologues savent bien que la difficulté est que la plupart des patients voudraient qu’on les informe, mais qu’ils ne veulent pas savoir ou pas trop. Les mots clés sont « pronostic » et « espoir », bien souvent, plus l’espoir s’amenuise, plus la demande d’information de la part du patient diminue (pendant que celle de sa famille augmente). L’information est souvent distillée progressivement : comment faire des choix lucides lorsque le pronostic et l’efficacité des thérapeutiques sont limités et que l’on ne dispose pas de toute l’information ?

On sait bien que les patients atteints de cancers évolués sont souvent très « demandeurs » de traitements spécifiques : est-ce parce que les personnes en situation sont prêtes à accepter des contraintes lourdes pour des « petits » bénéfices comme cela est souvent dit ou parce qu’ils n’ont pas bien compris leur pronostic et les limites des traitements [25] ?

Bien souvent, l’évolution des cancers métastatiques se fait en deux périodes : une période calme, peu symptomatique (marquée éventuellement uniquement par les conséquences négatives des traitements), pendant laquelle le médecin est peu enclin à annoncer un échec programmé, et une seconde période de déclin évident, plus ou moins rapide, pendant laquelle le soulagement des symptômes accapare l’essentiel de l’énergie des soignants. Aucune de ces périodes n’est, du moins dans notre culture, favorable à la transmission et à la réception d’une information honnête.

Conclusion

Certains (patients ou médecins) diront que, souvent, il n’y a pas de choix et que, dans de nombreuses situations, la solution est unique et s’impose d’elle-même. Sans nier cette possibilité, elle correspondrait à des situations bien définies dans lesquelles absolument tous les patients correctement informés feraient un choix identique [26]. Il ne nous semble pas que les situations qui ont été testées jusqu’à présent en cancérologie aient jamais montré une telle unanimité des patients.

Les exemples pris concernent les cancers du sein, situation sans doute privilégiée par sa fréquence et le volume de la littérature qui permet d’avoir une information fiable sur les conséquences des interventions. Chacun pourra juger dans quelle mesure cette réflexion peut s’adapter à son quotidien.

Sans que nous disposions d’une véritable étude empirique sur ce sujet, il nous semble que la séquence « décision médicale », proposition thérapeutique, explication de la proposition puis consentement du patient est largement utilisée en cancérologie, sans doute en partie favorisée par la mise en place généralisée des RCP, qu’il n’est pas si facile de ne pas concevoir comme des lieux de production de propositions thérapeutiques. Il n’est donc pas étonnant que, dans un sondage réalisé en France récemment en population générale, à la question « en général, les malades du cancer subissent les traitements prescrits par les médecins sans pouvoir donner leur avis », 30,4 % des personnes interrogées répondent « tout à fait », 31,3 % « plutôt » tandis que 12,6 % ne sont pas du tout d’accord [27]. Cette situation est sans doute facilitée par le fait que nous avons été élevés dans le principe de bienfaisance (le médecin est investi d’une mission qui est de faire le bien) et aussi par l’idéologie « scientifique » dominante pour laquelle il existe objectivement une solution meilleure que les autres pour chaque cas, c’est-à-dire une solution « théorique » qui serait ensuite adaptée au cas particulier. Sans récuser définitivement cette attitude qui présente pour chacun des protagonistes des avantages indéniables, il est facile de se rendre compte que l’autonomie du sujet passe au second plan de cette construction.

L’alternative est de considérer en priorité la liberté de l’individu concerné, en l’associant au principe que l’attitude la plus favorable pour un cas donné ne peut être isolée de ce cas particulier. Cette solution conduit à une information préalable qui permet secondairement un choix d’autant plus libre que l’information est complète. Cette alternative est concordante avec la pratique de l’EBM (evidence based medicine) dont les pionniers nous ont appris à intégrer sans les dissocier les préférences des patients aux connaissances factuelles. Ils nous ont rappelé que « l’evidence ne fait pas la décision » [28] et que la pratique de l’EBM ne restreint pas le choix, mais l’augmente [29].

Loin de nous l’idée que ces deux positions extrêmes sont les seules à représenter la réalité, loin de nous également l’idée que tous les patients dans toutes les situations sont prêts et désireux de l’information la plus complète pour faire un choix autonome et difficile. La tâche du cancérologue est en effet compliquée par le fait que le désir de participation des patients est variable, instable et somme toute peu prévisible [30]. Pour le médecin, il n’y a pas de difficulté éthique particulière à utiliser des guides de bonne pratique ou des référentiels, à condition de présenter les attitudes retenues comme des choix majoritaires et non pas comme des impératifs catégoriques qu’il faut exécuter. Il nous semble par contre que, dans bon nombre de situations, une information détaillée associée à une certaine « neutralité » du médecin permet de préserver l’autonomie du patient et de lui laisser la possibilité d’un choix personnel.

Remerciements

L’auteur remercie Jean-Philippe Cobbaut, Centre d’éthique médicale de la faculté libre de médecine de Lille.

Références

1 Epstein RM, Alper BS, Quill TE. Communicating evidence for participatory decision making. JAMA 2004 ; 291 : 2359-66.

2 Vennin P, Hecquet B, Marcuzzi I, Demaille MC. Cancer du sein : l’information en question(s). Enquête auprès des patientes et des médecins d’un Centre de lutte contre le cancer. Bull Cancer 1995 ; 82 : 698-704.

3 Tversky A, Kahneman D. The framing of decisions and the psychology of choice. Science 1981 ; 211 : 453-8.

4 http ://www.essentielles.net.

5 http ://www.medicalistes.org.

6 Roqueplo P. Entre savoir et décision, l’expertise scientifique. Paris : INRA, 1997.

7 Slevin ML, Stubbs L, Plant HJ, Wilson P, Gregory WM, Armes PJ, et al. Attitudes to chemotherapy : comparing views of patients with cancer with those of doctors, nurses, and general public. BMJ 1990 ; 300 : 1458-60.

8 Thouvenin D. Droit à l’information du malade. In : Dictionnaire de la pensée médicale. Paris : PUF, 2004.

9 Hoerni B, Saury R. Le consentement. Information, autonomie et décision en médecine. Paris : Masson, 1998.

10 Hoerni B. Participation des patients à la décision en cancérologie. Bull Cancer 2002 ; 89 : 904-7.

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