ARTICLE
Auteur(s) : Elisabeth Achard1, Rémy J Salmon2
1Clinique du Trocadéro, 52 rue de la Tour, 75116
Paris
2Institut Curie, 26 rue d’Ulm, 75005 Paris
Article reçu le 16 Mai 2006, accepté le 30 Octobre 2006
Parmi les techniques de chirurgie « oncoplastique », la
plastie mammaire bilatérale de réduction, pour les cancers des
quadrants inférieurs, représente une indication idéale.La
tumorectomie classique [1-5], dans cette localisation, surtout chez
les patientes aux seins volumineux et/ou ptosés, aboutit de façon
constante à un très mauvais résultat esthétique, avec un défaut
volumétrique inférieur qui entraîne un capotage en bas et en avant
de l’aréole et du mamelon. Cette déformation est difficile à
corriger secondairement, de façon unilatérale, après le traitement,
surtout sur un sein irradié. Après irradiation, le sein est en
effet peu modelable et sujet à des difficultés et/ou à des retards
de cicatrisation. De plus, une correction unilatérale entraîne une
asymétrie très inesthétique [1, 2].Utilisée depuis de nombreuses
années dans le traitement primaire de la maladie [6-8], la plastie
mammaire a été étendue à des patientes ayant reçu des traitements
néoadjuvants par chimio et/ou hormonothérapie [9, 13, 15]. Elle
permet de réaliser des exérèses tumorales larges avec des berges
d’exérèse très à distance de la tumeur, meilleur garant du
pronostic local futur [10] et d’obtenir des seins symétriques à la
fin de l’intervention [14, 16].Le curage axillaire classique ou la
technique d’identification du ganglion sentinelle n’est pas modifié
par la plastie mammaire, car le geste cancérologique précède
toujours le geste plastique.
Patientes et méthodes
Les patientes étaient toutes opérées dans le même temps opératoire,
par la même équipe comprenant un chirurgien cancérologue et un
chirurgien plasticien. Elles avaient toutes une taille de bonnet de
C ou supérieure et une ptose mammaire, avec une distance moyenne
clavicule-mamelon de 26 cm.
Sur le plan cancérologique, il s’agissait de patientes porteuses
d’une lésion unifocale, classée T1-2, N0-1a, M-, c’est-à-dire
opérables d’emblée. Un diagnostic d’adénocarcinome infiltrant était
fait par une biopsie préopératoire. Aucun traitement médical
n’était donné en préopératoire dans cette série.
La tumorectomie initiale était faite par une incision utilisant
le tracé de plastie dessiné avant l’intervention. Elle respectait
les règles de chirurgie carcinologique sans tenir compte des
impératifs de la plastie ultérieure. La pièce était orientée et
encrée selon les référentiels en vigueur. Le lit de la tumorectomie
était repéré par un clip appliqué sur le fascia du grand pectoral
en regard de la lésion.
La chirurgie ganglionnaire axillaire était faite, soit par la
partie externe et horizontale de l’incision de plastie, soit par
une incision séparée, en fonction de la morphologie de la patiente
et de la simplicité de l’abord axillaire. L’identification du
ganglion sentinelle (GS) était faite au bleu seul et réservée aux
lésions de moins de 15 mm. Un examen extemporané était réalisé
systématiquement et un curage était fait en cas de GS positif. Il
n’y a eu aucune reprise secondaire du curage pour GS positif dans
cette série. Le curage classique était réservé aux lésions
supérieures à 15 mm et en cas d’échec d’identification du GS.
Tous les curages axillaires étaient drainés par un drainage
aspiratif. Il n’y avait pas de drainage en cas d’identification du
ganglion sentinelle.
L’intervention complète durait de 120 à 180 minutes et
l’hospitalisation de 4 à 7 jours, principalement en fonction
du volume de lymphe drainé par le drain axillaire. La plastie
mammaire était faite après avoir tracé les incisions sur une
patiente réveillée. La chirurgie cancérologique était faite sur une
patiente en décubitus dorsal, bras à 90°. Une fois le geste
cancérologique réalisé, la patiente était à demi-assise, le bras
reposé le long du corps sans changement de champ opératoire. Une
désépidermisation péri-aréolaire ramenait l’aréole au point repéré
en préopératoire. Une résection glandulaire était éventuellement
effectuée en complément de la tumorectomie, pour les impératifs
esthétiques. La résection cutanée était effectuée sur un clamp
aboutissant à une cicatrice en T inversé chez toutes les patientes.
Une réduction du sein controlatéral de principe, dans le même temps
opératoire, était réalisée chez toutes les patientes, par la même
technique.
Toutes les patientes étaient irradiées en postopératoire à la
dose de 45-50 grays sur le sein et 30 % d’entre elles
recevaient une surimpression sur les quadrants inférieurs selon la
décision du radiothérapeute.
Les indications de traitement médical adjuvant étaient posées en
accord avec les référentiels en usage à l’Institut Curie au moment
du traitement.
La technique de plastie mammaire n’entraînait jamais de retard à
la mise en route d’un traitement adjuvant quelle qu’en soit sa
nature, c’est-à-dire 21 jours pour la mise en route d’une
chimiothérapie et 45 jours pour l’irradiation. À la fin du
traitement, toutes les patientes étaient suivies, en alternance,
par les deux chirurgiens et les médecins ayant pris en charge le
traitement adjuvant pendant une durée prévue de 10 ans.
Résultats
De 1992 à 2003, 60 patientes (âge moyen 53 ans, extrêmes
34-75) ont été opérées par cette technique. Vingt patientes
(30 %) avaient un abord axillaire séparé de la cicatrice de
plastie. Il y avait 20 procédures de GS avec identification d’un ou
de plusieurs ganglions et par conséquent 40 curages classiques.
La taille de la pièce opératoire : pT était de 17,5 mm
(ext. 8-32 mm) avec une résection glandulaire moyenne de
220 g (80-900 g).
Toutes les marges d’exérèse étaient en territoire sain avec une
distance supérieure à 5 mm entre la tumeur et les berges
encrées par le pathologiste. Aucune localisation tumorale n’était
mise en évidence sur la pièce d’exérèse controlatérale.
Il y avait 10 patientes (17 %) N+ avec une atteinte
ganglionnaire d’un ganglion, n = 6, deux ganglions n = 2, trois et
plus n = 2. Les patientes N+ recevaient une chimiothérapie
et/ou une hormonothérapie en fonction des protocoles et des données
biologiques de la tumeur.
Hormis une patiente qui développait une récidive locale dans le
cadre d’une dissémination polymétastatique, 3 ans après
l’intervention et qui en décédait, aucune récidive locale n’était
observée chez les 59 autres avec un suivi moyen de 6 ans
(2-11 ans). Six (10 %) patientes développaient des
métastases viscérales, pour lesquelles elles étaient traitées par
une chimiothérapie et/ou une hormonothérapie.
Le résultat esthétique était évalué par les deux chirurgiens
comme bon ou très bon chez 45 patientes (75 %). Un
mauvais résultat était noté chez une patiente qui était par
ailleurs porteuse d’une sarcoïdose, pathologie qui pouvait
peut-être expliquer la mauvaise tolérance à l’association
chirurgie-radiothérapie. Dans les 20 % des cas restants, le
résultat était considéré comme médiocre pour des raisons parfois
associées :
- – asymétrie entre le sein irradié réduit par rapport au
sein non irradié ;
- – cicatrices de mauvaise qualité, chéloïdes, surtout du
côté non irradié ;
- – seins durs, figés, avec télangiectasies à l’union des
quadrants inférieurs, surtout en cas de surimpression sur les
quadrants inférieurs.
Discussion
La plastie mammaire des quadrants inférieurs n’est pas une
technique nouvelle [10]. Elle a été décrite pour les cancers du
sein en 1990 par notre équipe [7, 8]. Elle est devenue une
technique de routine pour certains mais, compte tenu de la
fréquence des cancers situés dans les quadrants inférieurs, elle
reste de réalisation peu fréquente. Un certain nombre de raisons
peuvent expliquer la limitation de son développement.
Tout d’abord, elle ne peut pas être réalisée chez toutes les
patientes. Elle impose en effet des seins de taille suffisante avec
une ptose et une distance clavicule-mamelon supérieure à 18 cm
permettant d’espérer un résultat esthétique correct. Les patientes
ayant des seins de petite taille, dans cette localisation, ne
peuvent en bénéficier. Pour éviter un mauvais résultat esthétique,
elles peuvent faire l’objet d’une tumorectomie seule en cas de
petit cancer. Une amputation avec reconstruction immédiate ou
secondaire en cas de cancer plus volumineux sera discutée en
fonction de la possibilité d’irradiation postopératoire qui risque
de compromettre la qualité du résultat en fonction de la technique
utilisée [15].
Une deuxième raison tient au fait que les patientes, déjà
traumatisées par l’annonce du cancer, ont parfois du mal à accepter
l’idée que l’on va « toucher » le sein controlatéral, non
malade, pour des raisons purement esthétiques. Le conjoint ne joue
pas forcément un rôle favorisant dans cette proposition. Le temps
nécessaire à une bonne compréhension de la méthode peut être
incompatible avec les délais raisonnables de la prise en charge du
cancer.
À l’inverse, on est parfois surpris de l’adhésion très rapide de
certaines patientes aux seins « généreux », qui souffrent
de leur hypertrophie depuis des années et chez qui la proposition
de réduction était souhaitée, mais non réalisée pour des raisons
souvent « culturelles ». L’amélioration de la silhouette
est alors vécue comme une compensation de la survenue du
cancer.
La réalisation d’une plastie mammaire de réduction avec un bon
résultat esthétique nécessite une bonne formation de chirurgien
plasticien [10]. Certes, le développement de la chirurgie
oncoplastique permet de réaliser ces interventions de façon plus
régulière [11]. Cependant, les chirurgiens oncoplastiques ne sont
pas légion, leur formation est longue pour acquérir la double
expertise plastique et cancérologique et, comme pour tout ce qui
relève de la technique chirurgicale, on ne fait bien que ce que
l’on fait souvent. Il faut donc un recrutement de patientes
suffisant pour maintenir cette double expertise. Le risque de
résultat esthétique médiocre ou, à l’inverse, d’un geste
cancérologique insuffisant ne doit pas pénaliser les patientes sous
prétexte de geste « oncoplastique » [14]. Ce travail
permet de démontrer qu’en choisissant une technique à double
équipe, cancérologique et plastique, au prix d’un petit effort
logistique, cette association n’a pas entraîné de prolongation
significative des temps opératoires avec des résultats esthétiques
satisfaisants. L’avantage supplémentaire de cette double équipe est
d’ordre médicolégal. La chirurgie oncoplastique n’est pas
actuellement reconnue par l’ordre des médecins et il est quasiment
impossible de pouvoir obtenir cette double compétence.
Sur le plan cancérologique pur, la taille des exérèses a
toujours été satisfaisante avec des marges supérieures à 5 mm.
Le volume tumoral est toujours très supérieur à celui d’une
tumorectomie seule, ce qui explique un faible taux de récidive
locale en accord avec les données de la littérature pour ce type de
TNM. Une seule récidive locale, avec un recul de 3 ans, dans
le cadre d’une dissémination polymétastatique, a été observée dans
notre série [16]. La qualité du résultat esthétique est
d’interprétation plus difficile [12]. En effet, les traitements
postopératoires vont modifier la morphologie du sein traité, par
rapport au sein controlatéral. Le sein irradié va d’abord gonfler
du fait de l’œdème et il faut rassurer la patiente en lui disant
que le résultat définitif ne peut être jugé que plusieurs mois
après la fin de l’irradiation. L’obésité, les seins déshabités, le
tabagisme et un diabète peuvent de plus compromettre encore la
qualité du résultat. Des télangiectasies, liées à la surimpression,
peuvent encore survenir 2 à 3 ans après la fin de
l’irradiation. Elles sont définitives, compromettant encore la
qualité du résultat [13].
Nous avons « de principe » choisi de réaliser la
réduction controlatérale dans le même temps opératoire. Cette
attitude est discutée dans la littérature, certains, comme nous,
réalisent la symétrisation controlatérale dans le même temps
opératoire car ils estiment que l’asymétrie lors d’une plastie
mammaire unilatérale est très inconfortable ; de plus,
certaines patientes ne souhaitent pas retourner en salle
d’opération pour un geste purement esthétique au décours de leur
traitement. C’est alors un échec complet du geste de plastie
mammaire. D’autres estiment qu’il est difficile de prévoir le
résultat définitif après traitement et préfèrent réserver cette
réduction controlatérale à un temps ultérieur. Cette technique peut
être également proposée après traitement néoadjuvant.
L’articulation entre la fin de la chimiothérapie et le geste
chirurgical doit être soigneusement évaluée. C’est chez ces
patientes au risque infectieux augmenté par les drogues aplasiantes
qu’on peut réserver ces réductions unilatérales. Dans notre série,
la réalisation de cette technique n’a pas augmenté la durée
opératoire de façon majeure, en particulier du fait de l’absence de
changement de position, et la plastie mammaire n’a jamais retardé
la mise en route des traitements complémentaires nécessaires. La
durée d’hospitalisation enfin était liée à la surveillance du drain
axillaire, les patientes opérées de plastie mammaire de réduction
bilatérale, pour des raisons purement esthétiques, sortant en règle
le lendemain de l’intervention. Idéalement, la décision médicale
partagée devrait permettre de choisir la meilleure solution pour la
patiente et le développement des consultations d’annonce devrait
nous permettre de progresser en ce sens.
Conclusion
La plastie mammaire de réduction bilatérale représente une
indication idéale de chirurgie oncoplastique dans les cancers des
quadrants inférieurs. Elle donne une proportion importante de bons
résultats esthétiques et, en raison de la taille de la tumorectomie
qu’elle impose, permet un contrôle local de très bonne qualité.
Elle nécessite des opérateurs entraînés en matière de chirurgie
oncoplastique. La réalisation de cette technique à double équipe
nous paraît une alternative à proposer aux patientes afin de
bénéficier de cette prise en charge.
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