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Théorie, principes et applications des techniques de fluorescence en biologie cellulaire et cancérologie


Bulletin du Cancer. Volume 94, Numéro 1, 115-25, Janvier 2007, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2007.0179

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Cedric Matthews, Cyril Favard , CNRS, Université de Nice, PRISM, Institute of Signaling Developmental Biology and Cancer, UMR6543 Centre de Biochimie, Faculté des Sciences, 06108 Nice Cedex 2, CNRS, Biophysique cellulaire, Institut de pharmacologie et biologie structurale, UMR 5089, 205, route de Narbonne, 31077 Toulouse Cedex 4.

Résumé : L’utilisation des F-techniques est devenue incontournable dans les laboratoires de recherche fondamentale en biologie. Ces techniques issues de développements instrumentaux de la biophysique ont pris leur essor avec l’arrivée des protéines fluorescentes dérivées de la GFP (green fluorescent protein) et la mise sur le marché d’instruments commerciaux. Elles permettent désormais d’aller étudier sur des cellules, des extraits cellulaires ou des tissus, la dynamique de molécules d’intérêts (FRAP, FCS…) ainsi que leurs interactions (FRET, FLIM…). Malheureusement, ces outils sont souvent utilisés sans connaissance approfondie de leurs principes, ainsi que de leurs théories. Ces aspects sont ici développés et illustrés à travers des exemples de la littérature.

Mots-clés : F-technique, biologie cellulaire

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Cedric Matthews1, Cyril Favard2

1CNRS, Université de Nice, PRISM, Institute of Signaling Developmental Biology and Cancer, UMR6543 Centre de Biochimie, Faculté des Sciences, 06108 Nice Cedex 2
2CNRS, Biophysique cellulaire, Institut de pharmacologie et biologie structurale, UMR 5089, 205, route de Narbonne, 31077 Toulouse Cedex 4

Article reçu le 4 Octobre 2006, accepté le 16 Novembre 2006

Ces dernières années les techniques d’imagerie du vivant par contraste de fluorescence ont considérablement évolué. Ces évolutions sont liées à l’apparition de sondes fluorescentes optimisées ainsi qu’à de fortes améliorations technologiques de la microscopie à épi-fluorescence et au développement des microscopes confocaux permettant une amélioration notable des résolutions spatiale et temporelle. Ces techniques d’imagerie se trouvent en bout de chaîne de la production scientifique et le résultat en termes d’image ou de mesure est dépendant du travail réalisé en amont par les techniques de biologie cellulaire et de génétique classiques. Les F-techniques font partie de ces techniques d’imagerie innovantes de plus en plus utilisées car rendues accessibles par des systèmes d’imagerie commerciaux. Leur essor récent est issu de techniques de biophysique développées dans divers laboratoires, il y a plus de dix ans, dans le but d’étudier les mouvements de lipides et protéines membranaires [1, 2], le suivi et les interactions de drogues exogènes, de substances cancérigènes ou d’anticancéreux [3-5]. Leur point fort est qu’elles donnent d’une part un suivi de la dynamique macromoléculaire (FRAP, iFRAP, FLIP, FPA, FCS) et, d’autre part, un suivi spatiotemporel des interactions entre macromolécules (FLIM, FRET, FCCS).

Rappels

Évolution des sondes fluorescentes

Dans les années 1990, ont été développés des marqueurs macromoléculaires codés génétiquement et exprimés constitutivement dans la cellule ou l’organisme d’intérêt, supplantant ainsi l’utilisation de sondes organiques telle la fluorescéine couplée à des anticorps. C’est l’utilisation de la GFP (green fluorescent protein), protéine extraite de la méduse Aequoria victoria et découverte par Shimomura [6], qui a révolutionné l’imagerie cellulaire de fluorescence. La GFP et ses nombreux dérivés [7] obtenus par mutation sont devenus à présent indispensables pour le chercheur qui veut rendre visible une protéine. Il lui suffit de fusionner le gène qui code sa protéine d’intérêt avec le gène qui code la protéine fluorescente. Le gène hybride générera alors une protéine chimère intrinsèque dans laquelle la partie hôte devrait jouer son rôle et la partie exogène fonctionnelle et fluorescente indiquera l’existence et la présence de la chimère.

Une voie extrinsèque est aussi possible, en fusionnant un fluorophore à un peptide synthétique d’intérêt et en le faisant pénétrer à l’intérieur d’une cellule vivante pour visualiser son lieu d’interaction [8].

L’évolution de la qualité et des spécificités des fluororophores arrive actuellement à un tel raffinement qu’il est possible d’obtenir des fluorophores sur mesure [9].

Photophysique des fluorophores

La fluorescence est un phénomène de luminescence dont le mécanisme d’excitation est d’origine lumineuse. Une fois qu’un fluorophore est porté dans un état excité par l’absorption d’un photon, il revient spontanément à l’état fondamental selon des voies très diverses. L’ensemble de ces processus est présenté dans le diagramme de Perrin-Jablonski ( (figure 1) ). L’absorption d’un photon d’énergie appropriée fait passer le fluorophore de l’état fondamental (S0) à un état électronique excité (S1 ou S2). La molécule portée à l’état énergétique (S2) peut retourner à l’état énergétique inférieur (S1) par conversion interne qui est une transition non radiative (il n’y a pas d’émission de photons). Une perte d’énergie peut aussi avoir lieu par relaxation vibrationnelle dans le même état électronique. L’émission de photons accompagnant la relaxation (S1)-(S0) est appelée fluorescence. Une autre voie de désexcitation est possible à partir de l’état S1 en passant par un état intermédiaire T1, c’est le passage inter-système qui est suivi du phénomène de phosphorescence. La fluorescence et la phosphorescence diffèrent par l’énergie des photons émis et par la durée de vie de leurs états excités. Les temps caractéristiques de ces transitions énergétiques ont leur importance dans la mise en œuvre des F-techniques et sont présentés dans le tableau 1( Tableau 1 ).

L’ensemble de ces transitions énergétiques est matérialisé par les techniques de spectroscopie et, pour les grandeurs énergétiques qui intéressent les F-techniques, ce sont les spectres d’absorption et de fluorescence qui sont utilisés comme signature d’un fluorophore donné.

Il est à noter que le spectre de fluorescence est situé à des longueurs d’onde plus grandes (ce qui correspond à des énergies plus faibles) que le spectre d’absorption à cause de la perte d’énergie par relaxation vibrationnelle dans l’état excité ou par interaction avec l’environnement.

D’autres grandeurs sont importantes pour comprendre les F-techniques, elles sont caractéristiques d’un fluorophore donné : le coefficient d’extinction molaire (ε), le rendement quantique de fluorescence (φ) et la durée de vie de fluorescence (τ).

Le coefficient d’extinction molaire (exprimé en Lmol-1cm-1) représente la capacité qu’a une molécule d’absorber des photons à une certaine longueur d’onde. Le rendement quantique de fluorescence (sans unité) est la capacité d’un fluorophore d’émettre des photons par fluorescence suite à l’absorption de photons. Il s’exprime par le rapport du nombre de photons émis sur le nombre de photons absorbés. Il est très important de savoir que l’intensité de fluorescence, mesurée à l’état stationnaire, n’est pas directement proportionnelle à la concentration du fluorophore mais au produit du coefficient d’extinction molaire, du rendement quantique de fluorescence et de la concentration du fluorophore (équation 1).

La durée de vie de fluorescence est l’une des caractéristiques les plus importantes d’une molécule fluorescente parce qu’elle lui est propre et qu’elle est très sensible à l’environnement moléculaire du fluorophore. Elle correspond au temps moyen de désexcitation à partir de l’état S1 qui varie en moyenne de 1 à 100 ns pour les fluorophores organiques et biologiques.
Tableau 1 Temps caractéristiques des transitions énergétiques d’une molécule luminescente

Type de transitions

Temps caractéristiques (s)

Absorption

10-15

Relaxation vibrationnelle

10-12 - 10-10

Durée de vie de l’état excité S1

10-10 - 10-7

Passage inter-système

10-10 - 10-8

Conversion interne

10-11 - 10-9

Durée de vie de l’état excité T1

10-6 - 1 s

Méthodes de suivi de la dynamique macromoléculaire

Le but est de perturber le système étudié en faisant :

- soit disparaître de la fluorescence (photoblanchiment),

- soit apparaître de la fluorescence (photo-activation).

Fluorescence recovery after photobleaching (FRAP)

Il y a trente ans, les premières expériences utilisant le recouvrement de fluorescence après photodestruction par Axelrod [10] ont été réalisées pour visualiser la mobilité latérale et la dynamique de protéines fluorescentes dans des cellules vivantes. Cette technique s’est très largement développée avec l’apparition des protéines de fusion du type GFP et avec l’évolution des microscopes dans le positionnement stabilisé et précis du faisceau d’excitation servant pour la photodestruction des marqueurs fluorescents. Cette technique est à présent utilisée pour mesurer la diffusion de molécules dans l’enceinte cellulaire en présence ou non des phénomènes d’écoulement ou d’échange.

Rappels

La diffusion est le processus physique par lequel la matière est transportée de régions à forte concentration vers les régions de faible concentration. C’est le résultat macroscopique de l’agitation brownienne à l’échelle microscopique. Le modèle de diffusion d’une particule dans un volume est écrit par la formule de Stockes-Einstein (équation 2) : qui corrèle le comportement hydrodynamique d’une sphère avec la température absolue T, la viscosité de la solution η, la constante de Boltzmann k et le rayon hydrodynamique de la particule Rh. La vitesse de diffusion va dépendre du milieu dans lequel la protéine étudiée se trouve et va refléter l’organisation de celui-ci. Par exemple, des molécules ancrées dans la couche lipidique de la face externe de la membrane cellulaire vont diffuser à des vitesses allant de 0,005 μm2.s-1à 0,1 μm2.s-1 alors que celles ancrées sur la face interne vont diffuser entre 0,1 μm2.s-1 et 1 μm2.s-1, une molécule dans le cytosol aura une vitesse de diffusion supérieure à 10 μm2.s-1. Ce sont des ordres de grandeur à prendre en compte lors de l’exécution d’une expérience de FRAP et que l’on retrouve dans tout type d’étude [11].

Principe du FRAP

Le principe du FRAP est de créer un « trou » de forme connue par perte de fluorescence irréversible dans un espace de la cellule afin d’analyser comment il est comblé par le réservoir de molécules fluorescentes que l’on veut étudier. On peut utiliser différents types d’illuminations : illumination circulaire où le faisceau de photodestruction est symétrique, illumination de type gaussienne, franges d’interférences, TIRF (total internal reflection fluorescence) [12].

Pour chaque type d’illumination, il y aura une équation différente pour analyser la courbe de retour de recouvrement de fluorescence. La ( figure 2 ) montre une courbe de recouvrement typique et idéale. Dans un système encombré (comme une cellule), on ne retrouve généralement pas l’intensité de fluorescence initiale ; cela s’explique par le fait qu’une partie des molécules fluorescentes ne peut pas diffuser pour remplir la zone blanchie durant le temps de l’expérience, on parle alors de fraction immobile.

La valeur de la fraction immobile est donnée par :où M est la fraction mobile et IM est la fraction immobile. Après normalisation de la courbe à Fi, la fraction mobile se définit par :

Le retour de fluorescence en fonction du temps qui est une mesure de la mobilité moléculaire peut s’écrire en première approximation :avec, τ demi-temps de résidence, t0 temps de fin de photodestruction.

τ est relié à la constante de diffusion des molécules fluorescentes par la relation : avec ω le rayon du faisceau focalisé.

Lorsqu’une précision accrue est recherchée dans la mesure des mouvements moléculaires, il est nécessaire d’affiner les modèles en déterminant les paramètres instrumentaux (géométrie du profil de photodestruction) et en supposant la nature des mouvements moléculaires (diffusion 1, 2 ou 3D, transport, échange).

Afin de montrer la complexité croissante liée à une analyse plus juste, nous présentons ici deux modèles :

  • 1) Diffusion 2D avec géométrie d’excitation gaussienneAxelrod et al. [13] sont les premiers à proposer une solution analytique, modifiée par la suite [14] afin de prendre en compte la fraction mobile. Dans ce cas, l’expression analytique donnant la courbe de recouvrement peut s’écrire :
  • Le coefficient de diffusion D peut se déterminer à partir de τ selon la relation :, avec β un facteur de correction fonction de l’importance de la photodestruction (K dans l’équation 7) et ω la taille du faisceau laser à 1/e2.
  • 2) Diffusion 3D avec géométrie d’excitation gaussienne

Le simple fait de rajouter une dimension à la diffusion (ce qui est le plus souvent le cas dans les échantillons biologiques) complique terriblement l’expression analytique du retour, Blonk et al. l’ont déterminé comme suit [15] : avec

Les expressions analytiques décrites montrent ci-dessus la complexité dans la détermination correcte des grandeurs caractéristiques de diffusion, transport et échange. Pour cette raison, la plupart des études réalisées dans des cellules sont des études comparatives.

Inverse fluorescence recovery after photobleaching (iFRAP)

Le iFRAP est réalisé comme une expérience de FRAP normale à l’exception de deux faits : les molécules se trouvant en dehors de la région d’intérêt sont photodétruites et la perte de fluorescence de la région non photodétruite est suivie au cours du temps. Le iFRAP permet de suivre la vitesse de déplacement en dehors d’une région. Par exemple, le iFRAP a été utilisé pour suivre la cinétique de dissociation de l’ARN polymérase I marquée par la GFP, du site de transcription de l’ARNr [16].

Fluorescence loss in photobleaching (FLIP)

Cette technique peut être utilisée pour suivre la continuité d’un compartiment cellulaire. Pour ce faire, une cellule fluorescente est photodétruite de façon répétée à l’intérieur d’une petite région et la fluorescence est suivie en même temps sur la cellule entière. Toutes les régions de la cellule qui sont connectées à l’aire photodétruite vont perdre progressivement leur fluorescence à cause du mouvement latéral des molécules d’intérêt dont le fluorophore greffé sera inactivé. La vitesse de diminution de fluorescence d’une région d’intérêt contient l’information de la vitesse de dissociation de la protéine d’un compartiment particulier [17]. Par contre, la fluorescence des régions non reliées ne sera pas affectée.

La technique de FLIP peut aussi être utilisée pour s’assurer si une protéine a un mouvement uniforme le long d’un compartiment cellulaire ou si elle entre en interaction, ce qui rend son mouvement discontinu.

Fluorescence photo-activation (FPA)

Cette technique est apparue grâce aux progrès récents réalisés sur la modification des fluorophores, notamment ceux dérivés de la GFP.

On trouve actuellement trois protéines photo-activables : la GFP photo-activable (PA-GFP) [18], la Kaede [19] et la kindling fluorescent protein 1 (KFP1) [20].

La photo-activation est l’activation photo-induite des molécules qui va changer les caractéristiques des spectres d’absorption et des spectres d’émission ( (figure 3) ).

Dans l’exemple présenté, la photo-activation fait apparaître un pic d’absorbance qui a un λmax de 500 nm ( (figure 3A) ) et le maximum du pic d’émission de fluorescence est décalé de 20 nm de 500 nm à λmax = 520 nm ( (figure 3B) ). Il conviendra donc après la photo-activation d’exciter le fluorophore à une longueur d’onde proche de λmax = 500 nm et de mesurer l’émission de fluorescence à longueur d’onde de λmax = 520 nm pour différencier les populations de fluorophores photo-activés de ceux non photo-activés.

Sa capacité à allumer la fluorescence fait d’une protéine photo-activable un excellent outil pour suivre le devenir d’une protéine dans une cellule vivante. Comme la fluorescence de ces protéines apparaît seulement après la photo-activation, il est possible de différencier les molécules photo-activées de celles nouvellement synthétisées. La photo-activation est quasi instantanée et les propriétés spectrales sont stables. Cette technique peut être utilisée en complément du FRAP pour déterminer des coefficients de diffusion, l’avantage étant ici d’avoir un meilleur rapport signal/bruit.

Une autre application est le suivi de lignées cellulaires en regardant la propagation de la fluorescence dans les cellules filles après photo-activation d’une cellule mère ou d’une sous-population de cellules mères [20]. Le problème apparaissant ici est la dilution des molécules fluorescentes photo-activée au cours des divisions cellulaires qui s’exprime par la perte progressive du signal de fluorescence ( (figure 4) ). Il reste toutefois possible de photo-activer les fluorophores dans les cellules filles s’ils sont exprimés de façon constitutive et de poursuivre ainsi le devenir de ces types cellulaires au fil des générations.

La technique de FRAP et les techniques associées ont été utilisées pour l’étude de facteurs de croissance. La diffusion de ces facteurs de croissance a été mesurée en fonction du compartiment cellulaire dans lequel ils se trouvent. L’ajout de facteurs exogènes par l’expérimentateur induit une variation du temps de diffusion mettant ainsi en évidence l’interaction de ce facteur de croissance avec d’autres protéines partenaires [21]. L’étude par FRAP de la diffusion de macromolécules dans des tumeurs humaines a été utilisée comme témoin de pénétration d’anticancéreux [22]. L’allure de la courbe de recouvrement du FRAP a aussi été utilisée en diagnostic pour différencier les cellules tumorales des cellules non tumorales dans le cancer du sein [23].

Un résumé des variations de signaux de fluorescence que l’on pourra observer dans les techniques de photodestruction et photo-activation est présenté sur la ( figure 5 ).

Fluorescence correlation spectroscopy (FCS)

Le FCS est une technique très fine qui permet l’étude des mouvements moléculaires mais aussi de l’interaction entre molécules ; plus généralement on mesure des phénomènes dynamiques dans des systèmes à l’équilibre. Le principe du FCS est de mesurer des fluctuations de fluorescence dans un volume d’observation de l’ordre du femto-litre au cours du temps à l’aide d’un microscope ( (figure 6) ).

Pour des raisons statistiques, cette technique ne doit s’appliquer que pour de faibles concentrations moléculaires. Au passage d’une molécule dans le champ d’observation, le détecteur reçoit une certaine quantité de photons (( figure 7 )A et B) qui se répète à chaque passage des molécules au cours du temps. La fluctuation de fluorescence est reliée à la variation de la concentration dans le volume d’observation si aucun autre phénomène photophysique ne vient perturber le fluorophore (photodestruction, variation du rendement quantique…). La diffusion des molécules vers ou en dehors du volume de détection implique des changements d’intensité au cours du temps. Ce sont ces changements d’intensité au cours du temps qu’il faut mettre en évidence, ce qui est réalisé par la fonction d’autocorrélation G(τ) :

Pour le calcul de la fonction de corrélation, c’est l’écart d’intensité entre le signal à l’instant t et le signal moyen <F> que l’on note δF(t) qui est multiplié par l’écart d’intensité entre le signal à l’instant t + τ et le signal moyen <F> que l’on note δF(t + τ). Ce rapport est normalisé par le carré du signal moyen ( (figure 7B) ). Cette fonction d’autocorrélation est tracée en fonction du temps t sur une échelle logarithmique ( (figure 7C) ).

Comme dans le cas du FRAP, l’expression analytique de la courbe d’autocorrélation va dépendre du type d’illumination utilisée et des mouvements moléculaires supposés. Par exemple, pour un volume de détection confocal et une diffusion en 3D, le modèle suivant a été déterminé [24] :

À partir de cette équation, deux informations sont disponibles. D’une part, l’amplitude à τ = 0 est égale à l’inverse du nombre de molécules présentes dans le volume d’observation (1/N). Cela fournit une information sur la concentration de l’échantillon. D’autre part, le point d’inflexion de la fonction de corrélation correspond approximativement au temps moyen durant lequel une molécule reste dans le volume d’observation ( (figure 7) ) et permet de déterminer son coefficient de diffusion. Le FCS n’est pas une technique d’imagerie en soi, mais une technique de mesure sous un microscope. Elle est utilisée depuis longtemps en screening à haut débit dans l’industrie pharmaceutique et, récemment, dans l’identification d’activateurs de l’interaction p53-ADN [25] ; elle se développe dans l’analyse des distributions de temps de diffusion lors de diverses interactions moléculaires de certains récepteurs hormonaux et nucléaires [26].

Méthodes de suivi des interactions moléculaires

Forster resonance energy transfert (FRET)

Le FRET est devenu une méthode de choix pour l’analyse des interactions moléculaires dans la cellule. Malheureusement, cette propriété moléculaire est bien souvent exploitée à tort et à travers rendant difficilement concluants les résultats qu’on lui attribue. Pour bien comprendre cela, il faut revenir à la base photophysique du principe.

Principe photophysique

Le FRET, initialement observé dans les années 1920 puis expliqué par Förster [27], reflète un transfert d’énergie non radiatif entre un fluorophore dit « donneur » (D) et un fluorophore dit « accepteur » (A), ce qui implique une forte dépendance spatiale (en 1/r6) de son efficacité (il est important de comprendre à ce stade que ce transfert se fait sans émission de photons entre D et A, car les phénomènes d’émission-réabsorption qui peuvent exister dans des solutions concentrées ont une dépendance spatiale en 1/r).

Pour que le FRET se produise entre deux molécules, il faut que trois conditions soient réunies ( (figure 8) ) :

  • le spectre d’émission du fluorophore appelé donneur doit recouvrir le spectre d’absorption du fluorophore appelé accepteur ( (figure 8A) ),
  • le moment dipolaire d’émission du donneur ne doit pas être perpendiculaire au moment dipolaire d’absorption de l’accepteur ( (figure 8B) ),
  • comme indiqué précédemment, les molécules doivent être proches dans l’espace.

On définit alors une efficacité de transfert qui est liée à la distance entre D et A ( (figure 8C) ), ainsi qu’au rayon de Förster du couple D-A selon la relation :

Cette efficacité de transfert correspond au nombre de photons restitués par la voie du transfert (donc par A) divisés par le nombre de photons absorbés par D et est valable dans l’approximation des solutions diluées, c’est-à-dire quand le couple D-A contient un D et un A. Le rayon de Förster, qui est une fonction des propriétés spectrales du couple D-A (J (λ), φD), de l’orientation (κ2) et de l’indice de réfraction du milieu (n), peut s’écrire sous la forme :avec K constante numérique.

Le transfert d’énergie se traduit par une augmentation du rendement quantique (et de la durée de vie) de A et une diminution du rendement quantique (et de la durée de vie) de D. Ce sont ces propriétés qui sont exploitées pour, dans le meilleur des cas, mesurer une efficacité de transfert et, dans la plupart des cas, visualiser l’absence ou la présence de FRET.

Bien que l’efficacité de transfert soit une fonction du couple D-A, on admet généralement que le phénomène de FRET se produit sur des distances comprises entre 1 et 10 nm.

Méthodes de visualisation

Le FRET peut donc se visualiser par une variation du rendement quantique (et donc de l’intensité de fluorescence) ou de la durée de vie de D comme de A. De très nombreuses méthodes ont été proposées pour le visualiser et le déterminer [28, 29]. Les méthodes concernant la mesure de la durée de vie (FLIM) seront détaillées plus loin. Il est important de noter dès à présent que la mesure d’une efficacité de transfert est rarement possible sous un microscope où l’essentiel des méthodes se fait en mesure d’intensité et part donc du principe que la concentration du donneur et celle de l’accepteur sont des constantes durant le temps de l’acquisition de l’image.

L’augmentation de l’émission de l’accepteur est la méthode la plus simple, la plus rapide et la moins coûteuse consiste à faire une mesure de l’augmentation de l’intensité d’émission de l’accepteur en excitant le donneur (image FRET) et de relier celle-ci à l’intensité de l’accepteur en excitant l’accepteur (image A) et en faisant une image témoin du donneur excité à sa longueur d’onde (image D) [30]. Son inconvénient majeur est que la plupart des spectres des couples D-A utilisables en biologie possèdent de très forts recouvrements à l’émission comme à l’excitation. Cela implique de faire de nombreuses corrections, dépendantes de l’échantillon et du matériel utilisé, rendant la méthode très peu fiable. Cette méthode peut être améliorée par l’utilisation de microscopes permettant l’enregistrement intégral des spectres de A et D [31]. Les spectres expérimentaux ainsi acquis pourront être décomposés en chaque contribution de A et D permettant de s’affranchir des problèmes de recouvrement à l’émission. Mais il faut noter que cela ne retire pas les problèmes de recouvrement des spectres d’excitations et que plusieurs contrôles sont encore nécessaires.

Le recouvrement de l’émission du donneur est une méthode indirecte qui consiste à photodétruire A et à mesurer la croissance de fluorescence de D qui en découle [32, 33]. Elle a pour avantage de s’affranchir des phénomènes de recouvrement spectraux. Cependant, elle nécessite une très bonne photodestruction de A (quasiment 100 %) avant de faire la mesure de D. Cela implique que l’échantillon soit fixé, que A se photodétruise facilement et de façon irréversible (ce qui est rarement le cas pour les XFP) et que D ne soit pas détruit pendant la photodestruction de A. Bien que cette méthode soit plus fiable que la précédente, elle est tout de même à utiliser avec beaucoup de précautions.

La variation de l’anisotropie est une méthode encore très peu répandue, qui permet de visualiser le FRET en mesurant la variation de polarisation de D (ou de A). Elle possède l’avantage de pouvoir mesurer ce que l’on appelle l’homo-FRET, c’est-à-dire le FRET de D vers D, qui permet d’avoir des informations sur l’oligomérisation des protéines dans la cellule [34].

Couples D-A

Il existe une infinité de couples D-A dans l’absolu. Les plus utilisés sont répertoriés dans le tableau 2( Tableau 2 ). L’avènement des XFPs [7] a conduit à l’utilisation de plus en plus courante de celles-ci. Le couple CFP-YFP est le plus couramment utilisé mais pas forcément le plus pratique pour des raisons de recouvrement spectraux à l’émission comme à l’excitation et de déclins de fluorescence multi-exponentiels pour les deux.
Tableau 2 Paires de fluorophores les plus couramment utilisées

Donneur

Accepteur

Donneur

Accepteur

BFP

GFP

Alexa 350

Alexa 488

BFP

YFP

Alexa 350

Alexa 594

CFP

YFP

Fluorescein

Cy5

YFP

YFPa

Fluorescein

Rhodamine

GFP

Rhod-2

Fluorescein

Texas red

FITC

Rhod-2

Rhodamine

NBD

Cy3

Cy5, Cy5.5

DCIA

NBD

Alexa 488

Alexa 555

IAEDANS

DABCYL

FITC

Alexa 546

Tryptophan

Dansyl

FITC

Cy3

aUtilisable en homo-FRET.

Applications en cancérologie

Les applications du FRET en cancérologie sont de plus en plus nombreuses. Elles se situent aussi bien au niveau du diagnostic in vitro [35], in situ [36], qu’en recherche fondamentale et plus particulièrement en biologie cellulaire. Une batterie de sondes l’utilisant a ainsi été développée spécifiquement pour cartographier dans la cellule les activités de tyrosine kinases, sérine-thréonine kinases, petites GTPases (Ras, Rho, Rac, cdc42) [37].

De nombreuses études sur la phosphorylation du récepteur à l’EGF (connue comme étant élevée dans les cellules tumorales) ont aussi été menées par le groupe de Bastiaens [38, 39] en utilisant des chimères CFP/YFP.

Fluorescence lifetime imaging (FLIM)

Mesurer des durées de vie sous un microscope est un développement assez récent, qui date du début des années 1990 [40-42].

L’avantage majeur de la mesure de durée de vie sous microscope est qu’il s’agit d’un paramètre indépendant de la concentration du fluorophore, tout en étant très sensible à l’environnement moléculaire de ce dernier. Son inconvénient majeur jusqu’à récemment était sa mise en œuvre, car mesurer des durées de vie nécessite une instrumentation pointue et coûteuse accompagnée d’un certain savoir-faire. Avec l’arrivée sur le marché d’instruments clés en main au début des années 2000 chez la plupart des constructeurs de microscope, la méthode s’est popularisée et devient de plus en plus utilisée.

Il existe deux façons majeures de mesurer des durées de vie, dans un tube à essai comme sous un microscope ( (figure 9) ) : le comptage de photon unique ( (figure 9A) ) et la modulation d’amplitude et le décalage de phase ( (figure 9B) ). Les principes, avantages et inconvénients sont détaillés ci après.

Time correlated single photon counting (TCSPC)

C’est la méthode la plus précise dans la détermination des durées de vie de fluorescence. Concrètement, elle consiste à mesurer le temps entre l’impulsion laser qui émet le photon qui sera absorbé (start) et la détection du photon de fluorescence émis (stop). Elle nécessite une source pulsée à l’excitation. Les photons sont ainsi comptés un à un afin de pouvoir établir un histogramme temporel des photons de fluorescence ( (figure 9A) ). τf est défini comme le temps nécessaire à atteindre la valeur 1/e2 de l’intensité de départ. Le gros avantage de cette méthode est que le nombre d’événements comptés permet d’avoir une très bonne statistique et donc de déterminer très correctement les durées de vie. Son inconvénient majeur est le temps nécessaire à cette acquisition, parfois peu compatible avec des expériences sur des systèmes vivants.

Frequency domain phase modulation (FDPM)

C’est la méthode la plus rapide mais moins précise lorsqu’il s’agit de mesurer des déclins multi-exponentiels. Elle peut être réalisée avec une illumination continue ou pulsée. Un modulateur électro-optique (cellule de Pockels) est utilisé à une fréquence qui dépend de la durée de vie à mesurer. Une fraction de la source d’excitation modulée est envoyée sur un photomultiplicateur de référence, le reste traverse l’échantillon et est détecté sur un autre photomultiplicateur. La comparaison des deux signaux permet ainsi de mesurer le déphasage (φ) et le rapport de modulation (M). τM et τφ sont ainsi déterminés à partir des valeurs de φ et M ( (figure 9B) ).

Applications en cancérologie

Historiquement et pour des problèmes de temps d’acquisition, les premiers systèmes de FLIM ont été développés en utilisant la technique FDPM. Gadella et Jovin ont ainsi étudié l’oligomérisation du récepteur à l’EGF sur des cellules stimulées puis fixées [43]. L’activation de la PKCα a aussi été suivie de façon dynamique directement sur des cellules en culture [44]. Plus récemment, des études à visée diagnostique ont été réalisées par la technique du TCSPC sur des biopsies de cancer du sein. Tadrous et al. ont utilisé la variation de la durée de vie moyenne de l’autofluorescence cellulaire comme outil de différenciation entre cellules saines et cellules malignes [45]. Cette méthode se voit aussi déclinée en tomographie [46].

Fluorescence cross correlation spectroscopy (FCCS)

Comme décrit plus haut, la spectroscopie de corrélation de fluorescence (FCS) est une méthode qui permet de mesurer des coefficients de diffusion. Ces derniers sont liés au rayon hydrodynamique de la molécule, donc à son volume et à sa masse. Théoriquement, la FCS devrait permettre de mesurer des variations de masse, donc des interactions entre les molécules d’intérêt. Malheureusement, en première approximation, le coefficient de diffusion D varie avec M-1/3 ; il faut donc augmenter la masse d’un facteur 8 pour diminuer D d’un facteur 2. Cela explique que le FCS peut être utilisé pour l’étude d’interaction moléculaire seulement dans le cas où la molécule portant le fluorophore est de bien plus petite taille que sa cible.

Pour pallier ce problème, la technique de spectroscopie de corrélation croisée de fluorescence a été développée [47, 48]. Le FCCS nécessite le marquage des deux molécules d’intérêt (A et B) par deux chromophores distincts. La courbe d’autocorrélation de chacune des molécules GA(τ) et GB(τ) est alors enregistrée dans deux canaux différents et les informations de ces deux canaux sont corrélées entre elles afin d’obtenir une courbe de corrélation croisée, Gx(τ). L’amplitude de cette courbe de corrélation croisée à τ = 0 (G0,x) contient les informations sur l’interaction entre les deux partenaires A et B. Dans le cas idéal, si la fixation se fait avec une stœchiométrie 1:1 ; si les deux fluorophores sont spectralement différenciables et si leur brillance ne change pas lors de l’interaction, le taux de liaison est alors donné par la relation suivante : de même

L’obtention de cette information nécessite cependant de nombreuses précautions. Comme en FCS, la photodestruction doit absolument être évitée durant l’expérience car elle réduit très nettement l’amplitude de la courbe de corrélation croisée (Go,x). Il est aussi nécessaire de s’assurer que les deux volumes visualisés dans chaque couleur sont parfaitement spatialement colocalisés et donc de posséder des appareils optiques parfaitement achromatiques. L’utilisation d’une excitation en double photon permet de s’affranchir de ce problème, mais elle n’est pas encore disponible dans les systèmes commerciaux. Le recouvrement des spectres d’émission des deux chromophores doit aussi être évité afin de ne pas donner naissance à des faux positifs dans le canal d’autocorrélation.

Cette méthode est encore en pleine évolution mais semble très prometteuse pour l’étude des interactions moléculaires dans la cellule. Les premiers exemples concernent le suivi du trafic endocytaire [49], la signalisation cellulaire [50], le clivage enzymatique [51, 52], la fixation de complexes de transcription sur l’ADN [53].

Conclusion

Les F-techniques sont en plein essor dans les domaines de la recherche fondamentale variés faisant appel à la microscopie et, à moyen terme, à la microscopie confocale endoscopique (fibered confocal fluorescence microscopy ou FCFM). Ces techniques deviennent facilement accessibles aux biologistes avec l’apparition d’instruments commerciaux simples d’utilisation et combinant plusieurs des techniques décrites précédemment. Le développement des protéines chimères couplées à la GFP et à ses dérivés permet désormais de les étendre à de nombreux types d’étude et d’envisager à terme de pouvoir quantifier correctement la dynamique et les interactions de protéines (nucléaires, membranaires ou cytoplasmiques). Il est fort à parier que, dans les années qui viennent, elles permettront de déchiffrer plusieurs des étapes clés de la prolifération cellulaire.

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