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Faut-il encore opérer les cancers de l’œsophage en 2007 ?


Bulletin du Cancer. Volume 94, Numéro 1, 63-9, Janvier 2007, Synthèse

DOI : 10.1684/bdc.2007.0178

Résumé   Summary  

Auteur(s) : Christophe Mariette, Guillaume Piessen, Jean-Pierre Triboulet , Service de chirurgie digestive et générale, Hôpital C. Huriez, place de Verdun, CHRU, 59037 Lille Cedex.

Résumé : Dans le traitement à visée curative du cancer de l’œsophage, plusieurs options thérapeutiques sont envisageables, la chirurgie étant traditionnellement considérée comme la technique la plus adaptée afin d’obtenir un contrôle locorégional de la maladie et une survie à long terme. Compte tenu de la sévérité du pronostic, une approche multidisciplinaire de cette maladie est nécessaire faisant intervenir la chirurgie, la radiothérapie et la chimiothérapie, seules ou en association. Cependant, du fait du peu d’essais randomisés de qualité, la question de la place respective de ces traitements, et donc de la stratégie thérapeutique optimale, est toujours débattue. En 2007, la littérature nous permet de proposer les stratégies thérapeutiques suivantes : la chirurgie est le traitement de référence, utilisée seule pour les stades I et IIa, en association à discuter avec une chimiothérapie (CT) ou une radiochimiothérapie (RCT) néoadjuvante pour les stades IIb. Pour les cancers localement avancés (stade III), les adénocarcinomes relèvent d’un traitement par CT ou RCT néoadjuvante suivi de chirurgie alors que, pour les carcinomes épidermoïdes, la RCT exclusive est le traitement de référence avec les réserves suivantes : patients répondeurs, chirurgie de rattrapage à visée curative en cas de non-réponse après 2 cures ou de persistance tumorale en fin de traitement (4 cures), survie probablement améliorée par la chirurgie adjuvante dans les centres expérimentés chez des patients sélectionnés.

Mots-clés : œsophage, cancer, traitement, chirurgie, chimiothérapie, radiothérapie

ARTICLE

Auteur(s) : Christophe Mariette, Guillaume Piessen, Jean-Pierre Triboulet

Service de chirurgie digestive et générale, Hôpital C. Huriez, place de Verdun, CHRU, 59037 Lille Cedex

Article reçu le 16 Octobre 2006, accepté le 23 Octobre 2006

Le cancer de l’œsophage représente le neuvième cancer le plus fréquent à travers le monde et le cinquième dans les pays industrialisés. Son incidence augmente dans des proportions alarmantes en Occident, essentiellement du fait d’une augmentation du nombre des adénocarcinomes du bas œsophage. Malgré de nombreux progrès dans son dépistage, son diagnostic, son bilan d’extension et son traitement, son pronostic reste sombre. Au moment du diagnostic, 2 malades sur 3 sont jugés inopérables en raison de contre-indications liées au terrain ou à l’extension tumorale. L’exérèse chirurgicale n’est finalement possible que chez 15 à 20 % des patients. La survie à 5 ans de l’ensemble des patients (opérés et non opérés) est inférieure à 10 % [1, 2].Dans le traitement à visée curative du cancer de l’œsophage, plusieurs options thérapeutiques sont envisageables, la chirurgie étant traditionnellement considérée comme la technique la plus adaptée afin d’obtenir un contrôle locorégional de la maladie et une survie à long terme.Compte tenu de la sévérité du pronostic, une approche multidisciplinaire de cette maladie est nécessaire faisant intervenir la chirurgie, la radiothérapie (RT) et la chimiothérapie (CT), seules ou en association. Cependant, du fait du peu d’essais randomisés de qualité, la question de la place respective de ces traitements et donc de la stratégie thérapeutique optimale est toujours débattue [3].

Chirurgie

Les résultats de la chirurgie du cancer de l’œsophage varient beaucoup selon l’ancienneté des séries (avant ou après 2000) et la provenance (centres experts ou non). Les essais randomisés multicentriques font état de taux de réséquabilité de 54 à 69 % avec des taux de mortalité de 4 à 10 % et de morbidité de 26 à 41 % en postopératoire respectivement, avec des survies à 5 ans de 15 à 24 % après chirurgie seule [4-6]. Ces résultats font poser la question de l’intérêt de la chirurgie dans le cancer de l’œsophage, ce d’autant que des essais de radiochimiothérapie (RCT) exclusive font état de taux de survie à 5 ans comparables à ceux rapportées dans certaines séries chirurgicales anciennes. À l’inverse, dans la plupart des séries récentes issues de centres experts, la réséquabilité s’établit autour de 78 %, la mortalité postopératoire est inférieure à 5 % et la survie globale à 5 ans s’échelonne de 34 à 50 % [7-9]. Pour les cancers de l’œsophage traités par chirurgie seule, la survie à 5 ans est de 84 % pour les stades I (T1N0), de 49 % pour les stades IIA (T2-T3N0), de 27 % pour les stades IIB (T1-T2N1) et de 17 % pour les stades III (T3-T4N1) [10, 11]. Les résultats en termes de morbi-mortalité postopératoire et de survie sont significativement meilleurs dans les centres experts [12].

L’exérèse chirurgicale se fait le plus couramment par voie transthoracique droite ou par voie transhiatale. La voie transthoracique en bloc comporte une laparotomie et une thoracotomie droite, avec anastomose au sommet du thorax (Lewis-Santy, curage deux champs) ou cervicale (curage trois champs). Alors que la voie transhiatale oblige à une dissection médiastinale à l’aveugle et à une anastomose cervicale plus à risque de fistule, la voie transthoracique permet une exérèse en bloc de la tumeur et des ganglions sous le contrôle de la vue mais augmente le risque de complications cardiorespiratoires. Dans une étude randomisée de phase III récente [8], la mortalité postopératoire était similaire entre les deux approches, les complications pulmonaires et chyleuses étaient moins fréquentes avec la voie transhiatale et la survie à 5 ans était meilleure après exérèse transthoracique mais de façon non significative.

Le curage ganglionnaire étant un des facteurs les plus importants dans la prédiction de la récidive, certains auteurs ont rapporté une diminution des récidives locorégionales après curage étendu trois champs (abdominal, thoracique et cervical) au prix d’une augmentation de la morbidité [9]. Le seul essai randomisé disponible ne retrouve pas de différence significative en termes de récidive ou de survie entre les deux types de curages, deux ou trois champs [13].

L’extension de la radicalité de l’exérèse chirurgicale n’ayant pas fait ses preuves en termes de survie, plusieurs auteurs ont cherché à obtenir des résultats carcinologiques équivalents, tout en essayant de diminuer la mortalité et la morbidité postopératoires par une approche moins invasive et adaptée à chaque patient. Ainsi, des techniques de résection endoscopique, de dissection microchirurgicale à l’aide d’un médiastinoscope ou d’exérèse par laparoscopie et/ou thoracoscopie [14] ont été développées avec des résultats encourageants. Aucune donnée factuelle n’est cependant disponible à ce jour pour affirmer les avantages théoriques des techniques mini-invasives sur la chirurgie ouverte.

Traitements combinés à la chirurgie, néoadjuvants ou adjuvants

La RT ou la CT ont été utilisées dans le but d’améliorer le contrôle local ou général de la maladie en réduisant la taille tumorale et l’envahissement local, augmentant ainsi la réséquabilité, en traitant les micrométastases des ganglions et des vaisseaux lymphatiques, en diminuant la dissémination des cellules cancéreuses durant l’intervention et en administrant un traitement complémentaire n’influençant pas la mortalité, ni la morbidité postopératoires.

Radiothérapie

RT néoadjuvante versus chirurgie seule

Cinq essais de phase III comparant la RT néoadjuvante suivie de chirurgie à la chirurgie seule dans le cancer de l’œsophage ne retrouvent pas d’augmentation significative de la réséquabilité ou de la survie par la RT néoadjuvante. Les taux de survie actuarielle à 5 ans s’échelonnent de 9 à 35 % dans le groupe RT + chirurgie et de 9 à 30 % dans le groupe chirurgie seule. Seule l’étude de Nygaard et al. [15] retrouve un avantage en termes de survie à 3 ans chez les patients recevant une RT néoadjuvante.

Une méta-analyse avec retour aux données sources incluant 1 147 patients issus de 5 essais randomisés ne retrouve pas de bénéfice significatif à la RT (odds ratio = 0,89 ; intervalle de confiance à 95 % = 0,78-1,01 ; p = 0,062) [16].

RT adjuvante versus chirurgie seule

Sur les 5 essais de phase III publiés, aucun n’a retrouvé d’avantage à la RT adjuvante en termes de survie globale. Ténière et al. [17] montrent une diminution significative des récidives locorégionales dans le sous-groupe des patients pN0 après chirurgie curative. L’étude de Xiao et al. [18], numériquement la plus importante, retrouve un bénéfice significatif en termes de survie pour les patients pN1 et les stades III. Cependant, la RT adjuvante augmente de façon significative les complications au niveau de la gastroplastie.

RT versus CT en situation néoadjuvante

Une étude de phase III a comparé l’efficacité de la RT (55 Gy) avec celle de la CT néoadjuvante (cisplatine, vindésine, bléomycine) [19]. La RT et la CT donnent des résultats similaires en termes d’opérabilité (77 versus 75 %), de taux de résection (65 versus 58 %) et de morbi-mortalité opératoire (13,5 versus 11,1 %). Cependant, l’impact sur la survie (12,4 versus 10,4 mois) est modeste et superposable aux résultats de la chirurgie seule dans d’autres travaux.

RT versus CT en situation adjuvante

Une étude de phase III a comparé la RT (50 Gy) seule à la CT seule (cisplatine, vindésine) en situation adjuvante [20]. La randomisation a été réalisée en postopératoire chez les patients sans complication. Il n’existe pas de différence significative en termes de survie à 5 ans entre les deux groupes (44 versus 42 %, respectivement) chez ces patients sélectionnés et en termes de récidive, ni de bras de chirurgie seule comme groupe témoin.

Chimiothérapie

CT néoadjuvante versus chirurgie seule

Huit essais randomisés comparant une CT néoadjuvante (à base de cisplatine) à la chirurgie seule ont été rapportés dans le cancer de l’œsophage (tableau 1)( Tableau 1 )[4, 5, 15, 21-25]. Ces travaux rapportent des taux de rémission clinique complète ou partielle de 19 à 58 % et histologique de 2,5 et 13 %. Dans six études, il existe un bénéfice en termes de survie pour les patients répondeurs à la CT. Un bénéfice significatif en termes de survie a été retrouvé dans deux travaux [4, 24]. L’étude OE02 du MRC [4] incluait 802 patients et retrouve un bénéfice significatif en termes de survie dans le bras CT par rapport au bras chirurgie seule, avec des médianes de survie de 16,8 et 13,3 mois respectivement et des taux de survie à 2 ans de 43 et 34 % respectivement (p = 0,002). À noter que, dans cette étude anglaise, l’évaluation préopératoire par scanner de l’extension tumorale n’était pas exigée et qu’aucun critère de qualité de la chirurgie n’était imposé. Dans l’étude américaine où ces critères étaient requis [5], il n’existe pas de différence de survie entre les deux bras.
Tableau 1 Essais de phase III de chimiothérapie néoadjuvante dans le cancer de l’œsophage

Étude

Protocole

Patients (nb)

Réponse (RC) (%)

Réséquabilité (%)

Morbidité postop. (%)

Mortalité postop. (%)

Survie médiane (mois)

C

CT + C

C

CT + C

C

CT + C

C

CT + C

C

CT + C

Roth, 1988 [21]

CDDP VD BL

20

19

47 (6)

np

np

47

29

0

12

9

9

Nygaard, 1992 [15]

CDDP BL

41

50

np

69

58

34

34

13

15

9a

3a

Schlag, 1992 [22]

CDDP 5FU

24

22

50

79

70

26

41

10

19

10

10

Maipang, 1994 [23]

CDDP BL VB

22

24

53 (13)

np

np

np

np

np

np

17

17

Kok, 1996 [24]

CDDP VP

74

74

36 (8,7)

85

85

np

np

np

np

11

19

Law, 1997 [25]

CDDP 5FU

73

74

58 (6,7)

95

89

np

np

8,7

8,3

13

16,8

Kelsen, 1998 [5]

CDDP 5FU

227

213

19 (2,5)

89

76

26

31

6

6

16

15

MRC, 2002 [4]

CDDP 5FU

402

400

np

86

95

42

41

10

10

13

17

aSurvie à 3 ans (%).

CT adjuvante versus chirurgie seule

Trois études de phase III ont comparé une CT adjuvante à la chirurgie seule [26-28], sans bénéfice sur la survie. La plus récente [28] retrouve un bénéfice en termes de survie sans récidive à 5 ans en faveur du bras chirurgie + CT par rapport au bras chirurgie seule (55 versus 45 %, p = 0,037), sans différence significative en termes de survie globale (61 versus 52 %, p = 0,13). Dans le groupe pN1, la survie globale à 5 ans était respectivement de 52 versus 38 % (p = 0,041).

Une méta-analyse des essais randomisés et des travaux utilisant une CT à base de cisplatine dans le cancer de l’œsophage ne montre pas de bénéfice à l’administration d’une CT complémentaire en situation néoadjuvante ou adjuvante [29].

RCT néoadjuvante

Le faible taux de réponse histologique à la CT néoadjuvante seule a amené plusieurs auteurs à proposer une association avec une RT néoadjuvante. L’objectif de l’association d’une CT à une RT est double : d’une part agir sur d’éventuelles métastases en dehors du champ d’irradiation et, d’autre part, augmenter l’efficacité locale de la RT par un effet radiosensibilisant (RCT concomitante) ou en réduisant la taille de la tumeur œsophagienne (RCT séquentielle) [30].

Neuf essais de phase III ont comparé la RCT néoadjuvante à la chirurgie seule chez des patients porteurs d’un cancer de l’œsophage réséquable (tableau 2)( Tableau 2 )[6, 15, 31-37]. Seuls deux essais ont inclus suffisamment de patients pour pouvoir espérer une puissance statistique correcte [6, 35], mais aucun n’a montré de bénéfice en termes de survie à la RCT néoadjuvante. Un essai randomisé monocentrique, rapporté par Walsh et al. [33], montre un avantage à la RCT chez 113 patients porteurs d’un adénocarcinome de l’œsophage ayant bénéficié soit d’une chirurgie seule, soit après traitement néoadjuvant. Après un suivi de 1,5 an, les auteurs rapportent une survie actuarielle à 3 ans en faveur du bras RCT néoadjuvante. Cependant, les résultats sont d’interprétation délicate du fait du petit effectif, de la durée de suivi courte, de la survie anormalement faible dans le bras chirurgie seule (6 % à 3 ans) et de l’absence de tomodensitométrie préopératoire. À noter que les résultats de l’essai CALGB9781 présentés au congrès de l’American Society of Clinical Oncology 2006 font état d’un bénéfice significatif de survie pour la RCT néoadjuvante [37]. Mais la publication doit être attendue puisque seuls 56 patients sur les 500 prévus ont été finalement inclus, sans information sur le staging tumoral. Nous attendons les résultats de l’essai français FFCD 9901 qui compare la chirurgie seule à la RCT suivie de chirurgie pour les cancers localisés de l’œsophage (stades I-II) [38].

De façon constante dans ces essais, le downstaging tumoral permet d’augmenter le taux de résection complète chirurgicale, les patients répondeurs ont une meilleure survie, 25 % des patients ayant bénéficié d’une RCT néoadjuvante ne présentent plus de résidus tumoraux sur la pièce opératoire et il existe une augmentation de la morbidité et de la mortalité postopératoires après RCT néoadjuvante.

Globalement, il existe des arguments forts pour penser que la RCT néoadjuvante augmente le taux de résection et la survie comparée à la chirurgie seule, mais sans preuve formelle à ce jour du fait de défauts méthodologiques dans plusieurs de ces travaux.
Tableau 2 Essais de phase III de radiochimiothérapie néoadjuvante dans le cancer de l’œsophage

Études

Protocole

Patients (nb)

Rép. histo. (%)

Réséquabilité (%)

Morbidité postop. (%)

Mortalité postop. (%)

Survie médiane (mois)

C

RCT + C

C

RCT + C

C

RCT + C

C

RCT + C

C

RCT + C

Nygaard, 1992 [15]

35 Gy, CDDP, BL

41

50

np

37

55

34

47

13

24

9a

3a

Apinop, 1994 [31]

40 Gy, CDDP, 5-FU

34

35

20

100

74

7

23

15

14

7

10

Le Prise, 1994 [32]

20 Gy, CDDP, 5FU

45

51

10

84

85

44

42

7

9

10

10

Walsh, 1996 [33]

40 Gy, CDDP, 5FU

55

58

22

np

np

58

48

4

9

11

32

Bosset, 1997 [6]

37 Gy, CDDP

139

143

20

69

81

26

33

4

12

19

19

Urba, 2001 [34]

45 Gy, CDDP, 5FU, VB

50

50

28

90

96

np

np

4

2

17

16

Burmeister, 2005 [35]

35 Gy, CDDP, 5FU

128

128

15

59

80

55

48

5

4

22

19

Lee, 2004 [36]

45 Gy, CDDP, 5FU

50

51

43

88

100

38

34

2

2

27

28

Tepper, 2006b[37]

50 Gy, CDDP, 5-U

26

30

40

np

np

65

47

8

0

22

54

aSurvie à 3 ans (%).

bRésumé seul disponible.

Traitements exclusifs (sans chirurgie)

Du fait des taux élevés de complications postopératoires, certains auteurs ont cherché à savoir si l’œsophagectomie est nécessaire après RCT néoadjuvante. Dans les essais de phase II, après RCT le contrôle local varie de 40 à 75 %, la survie médiane de 9 à 24 mois et la survie à 5 ans de 18 à 40 %.

RCT versus RT à visée exclusive

L’essai de Herskovic et al. [39] a comparé chez 121 patients une RT seule (64 Gy en 6,5 semaines) à une association de RT (50 Gy en 5 semaines) et 4 cycles de CT par 5-fluoro-uracile (5FU) (1 000 mg/m2 J1-J4) et cisplatine (75 mg/m2 J1, les semaines 1, 5, 8 et 11). La survie médiane est de 8,9 mois dans le groupe RT seule et de 12,5 mois dans le groupe traitement combiné, avec une survie à 2 ans de 10 versus 38 % (p = 0,005). À noter que la toxicité de grade 3 ou 4 était augmentée en cas de RCT (66 versus 28 %) et qu’une persistance ou une récidive locale a été notée chez 40 % des patients, suggérant qu’une chirurgie complémentaire aurait pu améliorer la survie. Le protocole de RCT utilisé dans cette étude est actuellement considéré comme le traitement de référence pour les malades inopérables.

Un essai similaire portant sur de plus petits effectifs [40] (RT exclusive de 50 Gy versus RT + 1 cycle de 5FU-bléomycine-mitomycine C) retrouve une tendance similaire mais sans différence significative en termes de taux de réponse locale complète (58 versus 75 % respectivement, p = 0,77) et de survie à 5 ans (6 versus 16 % respectivement, p = 0,16).

En conclusion, la RCT donne des résultats supérieurs à ceux de la RT exclusive, avec une tolérance acceptable, et devient donc le traitement de référence des patients non opérables en l’absence de métastases à distance, à condition que la CT soit administrée de façon concomitante et la RT à dose suffisante.

Comparaison des différents schémas de RCT

Jacob et al. [41] ont comparé le schéma proposé par Herskovic et al. [39] à une irradiation en split course (2 séries de 20 Gy en 5 fractions) : le contrôle local, la survie à 3 ans et la survie sans récidive sont significativement diminués dans le groupe de patients ayant bénéficié de l’irradiation concentrée.

L’étude de Minsky et al. [42] a comparé deux modalités de RCT, l’une avec une irradiation à dose standard (50,4 Gy en 5 semaines), l’autre avec une irradiation à haute dose (64,8 Gy en 6,5 semaines). Il n’existe pas de bénéfice en termes de contrôle local ou de survie, avec une mortalité plus élevée chez les patients ayant reçu une dose intensifiée.

Chirurgie seule versus RT seule

Les résultats préliminaires d’un essai randomisé chinois comparant la chirurgie seule à la RT accélérée hyperfractionnée pour carcinome épidermoïde de l’œsophage font état de taux de survie à 5 ans comparables de 35 et 37 % respectivement (p = 0,58), sans que l’on dispose d’informations précises sur le staging et la qualité de la chirurgie [43].

RCT concomitante exclusive versus RCT suivie de chirurgie

Deux essais multicentriques de phase III ont comparé la RCT exclusive à la RCT suivie de chirurgie pour les cancers de l’œsophage localement avancés (T3 T4 N0-N1). L’étude de Stahl et al. [44] a inclus 177 patients porteurs exclusivement d’un carcinome épidermoïde. La mortalité hospitalière est de 10 % dans le bras chirurgie versus 4 % dans le bras RCT exclusive. La survie médiane est de 16 versus 15 mois et la survie à 3 ans de 28 et 20 % (p = 0,22), respectivement. Les patients répondeurs ont une espérance de vie à 3 ans supérieure à 50 %. Cependant, la survie sans récidive est meilleure dans le bras chirurgical et, chez les non-répondeurs, la survie à 3 ans est très faible, mais augmente significativement à 32 % avec une chirurgie de rattrapage curative.

Bedenne et al. [45] ont randomisé 259 patients répondeurs à une RCT d’induction, entre chirurgie versus poursuite de la RCT. Il n’existe pas de différence en termes de médiane de survie (17,7 versus 19,3 mois) ou de survie à 2 ans (34 versus 40 %, p = 0,56) entre les deux bras. La mortalité thérapeutique est de 9,3 contre 0,8 % (p = 0,002), la durée cumulée d’hospitalisation de 68 contre 52 jours (p = 0,02). La survie sans progression locale est meilleure dans le groupe chirurgie à 2 ans (64,3 versus 40,7 %, p = 0,003) ; de même le recours à des procédures palliatives de la dysphagie est significativement moins important dans le bras chirurgie (24 versus 46 %, p < 0,0001). La qualité de vie globale est similaire entre les deux bras [46]. Ces résultats remettent en cause la chirurgie dans le traitement du carcinome épidermoïde localement avancé. Néanmoins, ils ne signifient pas que la chirurgie n’a plus de place mais amènent à se poser la question de savoir quels sont les patients qui vont en bénéficier. En effet, la réponse au traitement néoadjuvant sélectionne un groupe de patients de bon pronostic, que la chirurgie soit réalisée ou non. Pour ces mêmes patients, une étude contrôlée récente issue d’un centre expert fait état de taux de survie à 2 ans de l’ordre de 52 % (versus 40 % pour la RCT seule dans l’étude multicentrique de Bedenne et al.), laissant à penser que la chirurgie après RCT néoadjuvante pour cancer de l’œsophage localement avancés permet probablement d’améliorer la survie dans des centres expérimentés chez des patients sélectionnés. Par ailleurs, cet essai amène à la réalisation de plusieurs critiques : 1) l’évaluation de la réponse à la RCT se faisait sur la dysphagie et la transit baryté sans tomodensitométrie, 2) la chirurgie n’était pas standardisée, 3) 65 % des patients n’ont pas reçu un schéma de radiothérapie efficace (split course), 4) le taux de récidive local était plus élevé dans le bras exclusif amenant à la déduction d’une place de la chirurgie dans l’amélioration du contrôle local de la maladie, 5) la mortalité élevée dans la bras combiné remet en lumière la question de l’influence du traitement néoadjuvant sur la morbi-mortalité postopératoire, ce d’autant que le schéma de RT split course a été montré comme plus toxique que le schéma étalé standard [6, 41], 6) la dose de RT de 66 Gy utilisée a été montrée comme inutile et toxique par rapport à la dose de 50 Gy [42] et 7) les améliorations diagnostiques (tomodensitométrie, tomographie à émissions de positons, échoendoscopie) et thérapeutiques (chirurgicale, périopératoire et amélioration de la tolérance et de l’efficacité des traitements de RCT) n’ont pas été prises en compte dans cet essai déjà ancien.

Au total, la RCT exclusive peut être proposée à des patients porteurs d’un carcinome épidermoïde de l’œsophage localement avancé, sous réserve qu’ils soient répondeurs à la RCT d’induction, de vérifier l’absence de tumeur résiduelle en fin de traitement avec une probable amélioration de la survie après chirurgie pour certains patients.

Conclusion

En 2007, la littérature nous permet de proposer les stratégies thérapeutiques suivantes : la chirurgie est le traitement de référence, utilisée seule pour les stades I (T1N0) et IIa (T2-T3N0), en association à discuter avec une chimiothérapie (CT) ou une radiochimiothérapie (RCT) néoadjuvante pour les stades IIb (T1-T2N1). Pour les cancers localement avancés (stade III, T3-T4N1), les adénocarcinomes relèvent d’un traitement par CT ou RCT néoadjuvante suivi de chirurgie alors que, pour les carcinomes épidermoïdes, la RCT exclusive est le traitement de référence avec les réserves suivantes : patients répondeurs, chirurgie de rattrapage à visée curative en cas de non-réponse après 2 cures ou de persistance tumorale en fin de traitement (4 cures), survie probablement améliorée par la chirurgie adjuvante dans les centres expérimentés chez des patients sélectionnés.

Références

1 Adenis A, Catala P, Mirabel X, Triboulet JP. Cancers de l’œsophage. Bull Cancer 2001 ; 88 : 965-83.

2 Magne N, Francois E, Touati L, Marcy PY, Van Houtte P, Lagrange JL. Role de la radiochimiothérapie concomittante exclusive dans le traitement du cancer de l’oesophage non opérable : résultats d’une expérience de 10 ans au centre Antoine-Lacassagne. Bull Cancer 2005 ; 92 : 184-90.

3 Mariette C, Triboulet JP. Should resectable esophageal cancer be resected? Ann Surg Oncol 2006 ; 13 : 447-9.

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