ARTICLE
Auteur(s) : Julien Grenier1,
Jean-Charles Soria2
1Service d’oncologie médicale, CHU Henri-Mondor, 51,
avenue du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny, 94010 Créteil
2Département d’oncologie médicale, Institut
Gustave-Roussy, 39, rue Camille-Desmoulins, 94805 Villejuif
Article reçu le 29 Novembre 2006, accepté le 7 Decembre 2006
Le cancer bronchique non à petites cellules (CNPC) représente la
première cause de mortalité par cancer dans le monde
(1,3 million de nouveau cas par an et 1,2 million de
décès). En situation métastatique, les taux de survie à 1 an sont
autour de 30 % et la médiane de survie est de 8-10 mois
quelle que soit la chimiothérapie utilisée [1]. Depuis quelques
années, les thérapies moléculaires ciblées, en particulier
l’inhibition de la voie de signalisation du récepteur à l’epidermal
growth factor (REGF), apparaissent comme un élément majeur dans la
prise en charge de ces patients avec les inhibiteurs de tyrosine
kinases (TKI) oraux (notamment, gefitinib, Iressa® et
erlotinib, Tarceva®) [2]. Après des taux de réponses
intéressants en phase II, des phases III ont démontré un bénéfice
en survie globale en deuxième ou troisième ligne. En 2006, un pas
de plus a été franchi avec la confirmation d’un bénéfice potentiel
en première ligne métastatique dans certains sous-groupes de
CBNPC. Par ailleurs, à côté des facteurs désormais
« classiques » de réponse aux TKI (sexe féminin, origine
asiatique, non-fumeur, adénocarcinome), il existe des facteurs
biologiques prédictifs de réponse permettant d’optimiser la réponse
chez des patients correctement sélectionnés.
Anti-EGFR et adénocarcinome à composante
bronchiolo-alvéolaire
Les carcinomes bronchioloalvéolaires (CBA) ont une incidence
croissante [3]. Environ 20 % des adénocarcinomes ont une telle
composante. Cette forme est plus fréquente chez les sujets jeunes,
les femmes et présente en général une faible chimiosensibilité [4].
Par ailleurs, 30 % des cas surviennent chez des patients non
fumeurs. Ces cancers surexpriment le REGF dans 80 % des cas
[5].
Ces dernières années, plusieurs études ont montré l’intérêt des
inhibiteurs du REGF dans cette forme histologique ; certaines
sont détaillées ci-après et résumées dans le tableau 1( Tableau 1 ).
Miller et al. [6] ont évalué la place du gefitinib à
250 mg/j dans le sous-type de CBA et chez des patients non
fumeurs. À partir de 139 patients ayant un CBNPC de stade avancé,
21 (15 %) ont présenté une réponse partielle. Les taux de
réponse étaient significativement plus élevés dans les
adénocarcinomes versus les autres types histologiques (19 versus
0 %, p = 0,004), dans les adénocarcinomes avec composante
bronchioloalvéolaire versus autres adénocarcinomes (38 versus
14 %, p < 0,001) et chez les non-fumeurs (36 versus
8 % p < 0,01). En analyse multivariée, la composante
bronchioloalvéolaire et le fait d’être non-fumeur étaient des
facteurs indépendants de réponse aux anti-REGF.
En 2003, Patel et al. [7] ont évalué l’intérêt de l’erlotinib en
monothérapie (phase II) chez 101 patients atteints de cancers
bronchiques (52 adénocarcinomes avec composante
bronchioloalvéolaire, 17 CBA purs, 2 CBA avec invasion focale et
30 non-CBA). Cinquante et un patients étaient évaluables, la
plupart étaient des femmes, 25 % n’avaient jamais fumé,
90 % avaient un PS de 0 ou 1 et 76 % n’avaient jamais
reçu de chimiothérapie. Avec une durée médiane de suivi des
répondeurs de 7 mois, 12 patients ont eu une RP (24 %) et
9 réponses étaient toujours en cours au moment de la
présentation ; les patients n’ayant jamais fumé avaient une
probabilité de réponse plus élevée (50 versus 15 %
p = 0,02).
Une étude de phase II présentée lors de l’American Society of
Clinical oncology (ASCO) 2004 puis réactualisée [8] confirme les
résultats de l’erlotinib dans cette indication : entre
juillet 2002 et janvier 2005, 94 patients avec CBA stade
IIIB/IV ont été traités par de l’erlotinib à 150 mg/j. Une
majorité des patients étaient de sexe féminin, 27 % étaient
non-fumeurs et 25 % avaient eu une ligne de chimiothérapie. Le
taux de réponses partielles global était de 24 % (20/80
patients évaluables) ; ce taux passait à 30 % chez les
patients chimio-naïfs (5/17) et à 40 % chez les non-fumeurs
(8/20). Le taux de réponse était plus élevé dans les
adénocarcinomes avec composante bronchioloalvéolaire (versus CBA
purs), en cas de toxicité cutanée (grade 1/2/3) et en cas de
chimiothérapie antérieure. Des mutations du REGF ont été retrouvées
chez 9 patients (24 %) et tous avaient une réponse
partielle ; au contraire, 12 % des patients avaient une
mutation de K-ras et aucun de ces patients n’a répondu. La médiane
de survie était de 17 mois et 71 % des patients étaient
en vie à 1 an.
L’étude du SWOG S0126 présentée au WCLC 2003 a été récemment
publiée [9]. Cent trente-six patients avec des adénocarcinomes à
composante bronchioloalvéolaire (101 en première ligne et 35
prétraités) ayant un stade IIIB/IV ont reçu du gefitinib à
500 mg/j. Les taux de réponses complètes et partielles étaient
plus élevés dans le groupe de patients naïfs (RP = 17 versus
9 % ; RC = 5 versus 0). Chez les patients chimio-naïfs,
la survie globale était significativement augmentée pour les femmes
(p = 0,04) et en cas de rash (p = 0,01). De même, la survie globale
était meilleure chez les non-fumeurs ( (figure 1) ). Dans
cette étude, il a été montré que la survie était augmentée de
manière significative (p = 0,04) lorsque la recherche du REGF était
positive selon la méthode d’hybridation par fluorescence in situ
(FISH) versus FISH négatif. Une équipe française [10] a réalisé une
phase II (IFCT-0401) évaluant le gefitinib à 250 mg/j en
première ligne chez des patients atteints de CBA non opérables.
Quatre-vingt-dix patients ont été inclus entre avril 2004 et
juillet 2005 (2 exclusions) : 55 % étaient des
femmes, 82 % avaient un PS 0/1, 40 % étaient non-fumeurs
et 87 % des tumeurs étaient des adénocarcinomes avec
composante bronchioloalvéolaire. Le taux de contrôle tumoral était
de 29,4 % (13 % de RP et 16,5 % de SD). La survie
sans progression était de 2,9 mois et la survie globale de
13,4 mois. Le sexe féminin, le type histologique non mucineux,
la présence d’un rash et l’absence de tabagisme étaient
significativement associés au taux de réponse.
Tableau 1 Principales études des TKI dans les
adénocarcinomes à composante bronchioloalvéolaire
|
Études
|
Réponses objectives
|
Commentaires
|
- Patel [7]
- N = 101 (71 CBA)
- Erlotinib 150
|
24 %
|
Probabilité de réponse plus élevée chez les non-fumeurs
(p = 0,02)
|
- Sandler [8]
- N = 94 (80 évaluables)
- Erlotinib 150
|
24 %, 30 % (chimio-naïfs) 40 % (non-fumeurs)
|
Taux de réponse augmentés si ADK + composante BA, rash, CT
antérieure
|
- West [9]
- N = 136
- Gefitinib 500
|
Chimio-naïfs : RP = 17 % RC = 5 %
|
SG meilleure chez les femmes, non-fumeurs, rash, et si EGFR
FISH+
|
- Cadranel [10]
- N = 90
- Gefitinib 250
|
RP = 13 % SD = 16,5 %
|
Taux de réponse augmentés si rash, sexe féminin, non-fumeurs, rash
et type non mucineux
|
Inhibiteurs de tyrosine kinases en première ligne
thérapeutique
Avant d’arriver en première ligne thérapeutique, les TKI ont montré
leur efficacité en monothérapie lors de plusieurs phases II dans
les CBNPC avancés [11-13]. Une étude de phase III randomisée (étude
BR21) a permis l’enregistrement de l’erlotinib [14] : 731
patients, PS de 0-3, ayant un cancer bronchique de stade IIIB/IV,
ont été randomisés entre erlotinib à 150 mg/j jusqu’à
progression et placebo. Il y avait 50 % d’adénocarcinomes dans
les deux groupes et 93 % des patients avaient reçu une
chimiothérapie à base de sels de platine. Le taux de contrôle de la
maladie (44 versus 27,5 %, p = 0,004) et la survie globale
étaient significativement en faveur du bras erlotinib (HR = 0,73,
p = 0,001). Les résultats sont illustrés sur la ( figure 2 ). Le
bénéfice en matière de survie était retrouvé dans tous les
sous-groupes (sexe, âge, PS, délais d’aggravation des symptômes,
tabagisme, types histologiques, type de chimiothérapie antérieure).
Les résultats de plusieurs études de phase II avec les
inhibiteurs du REGF ont été récemment rapportés : Giaccone et
al. [15] ont évalué l’intérêt d’un traitement par erlotinib à
150 mg/j jusqu’à progression ou toxicité chez des patients
ayant un CBNPC de stade IIIB/IV et non prétraités (étude MO17426).
Cette étude a inclus 53 patients dans 3 pays entre juillet et
août 2004. Le meilleur taux de réponse (tableau 2)( Tableau 2 ) était de 22,7 % et le
taux de non-progression était de 52,8 % à 6 semaines
(objectif primaire). La médiane de survie était de 391 jours
et le temps médian jusqu’à progression de 84 jours. La durée
médiane de réponse était de 333 jours et les réponses
partielles étaient observées dans tous les sous-groupes (hommes,
femmes, CBA, adénocarcinomes, carcinomes épidermoïdes, fumeurs et
non-fumeurs). Les toxicités étaient habituelles avec 70 % de
rash cutané (tous grades) et 60 % de diarrhée (tous grades).
La survie était significativement meilleure en cas de toxicité
cutanée (surtout grade 2/3, p = 0,043), chez les non-fumeurs ainsi
qu’en cas de mutations du REGF (p = 0,014). Une autre étude [16]
s’est intéressée à la place de l’erlotinib en première ligne chez
des patients âgés d’au moins 70 ans (tableau 2).
Quatre-vingt patients ayant un CBNPC de stade IIIB/IV ont été
inclus entre mars 2003 et août 2005 et ont reçu de
l’erlotinib à 150 mg/j jusqu’à progression ou toxicité et 68
patients étaient évaluables. La durée médiane de réponse était de
65 semaines et le taux de contrôle tumoral était de 51 %.
La survie médiane était de 10,5 mois avec une survie à 1 et
2 ans respectivement de 44,7 % et 18 %.
Soixante-quatorze pour cent des patients avaient une toxicité
cutanée (tous grades) et 60 % avaient présenté des diarrhées
(tous grades). Le taux de réponse et la survie médiane étaient
significativement augmentés (p = 0,049 et p = 0,013) en cas de
mutations du REGF.
L’étude de Akerley et al. [17] a évalué quelle pourrait être la
place de l’erlotinib avant de démarrer une chimiothérapie. Vingt
patients, d’âge moyen 65 ans, ont été inclus. Quinze pour cent
des patients avaient une réponse partielle et 20 % une maladie
stable. La survie sans progression sous erlotinib était de
3 mois. Les effets secondaires étaient habituels.
Paz-Ares et al. [18] ont évalué dans une étude de phase II non
randomisée la place de l’erlotinib à 150 mg/j chez des CBNPC
avec mutations du REGF. Sur 428 patients ayant un CBNPC stade
IIIB/IV, PS de 0-2 et naïfs de chimiothérapie, soixante-sept
patients (18,7 %) avaient des mutations du REGF (dont 24 dans
l’exon 19 et 19 au niveau L858R). Quarante patients avec mutations
étaient évaluables. Il y avait 14 hommes, 26 femmes et 12 fumeurs.
Le taux de réponse objective a été de 82 % (5 RC, 26 RP, 5
SD). Ce taux atteignait 95 % en cas de mutation de l’exon 19
et était significativement plus important chez les non-fumeurs
(p = 0,043). Le temps médian jusqu’à progression (TTP) était de
13,3 mois ; le TTP était plus important en cas de
mutation de l’exon 19 (versus exon 21) et chez les non-fumeurs mais
les différences n’étaient pas significatives. La survie globale à
1 an était de 82 %.
Le gefitinib a été le premier anti-REGF à montrer des résultats
intéressants en situation avancée en monothérapie après
chimiothérapie [19].
Il a maintenant également été évalué en première ligne. Les
principales études sont résumées dans le tableau 3( Tableau 3 ). L’étude de Reck et al. [20]
concernait 59 patients (phase II) qui ont reçu du gefitinib à
250 mg/j jusqu’à progression. Le taux de réponse (RC + RP)
était de 5 % et 40 % des patients avaient une maladie
stable. La survie médiane était de 29 semaines. Tous les
répondeurs étaient des femmes, non fumeuses avec adénocarcinomes ou
CBA. Niho et al. [21] ont évalué l’impact du gefitinib à
250 mg/j chez 42 patients atteints de cancers bronchiques
avancés. Les patients qui échappaient au traitement recevaient une
chimiothérapie à base de platine. Le taux de réponse était de
30 %, la médiane de survie était de 13,9 mois et la
survie à 1an était de 55 %. La présence de mutations de l’exon
19 a été retrouvée chez 4 patients répondeurs au gefitinib. À
noter, un taux important de décès par pneumopathies interstitielles
(4 patients). La place du gefitinib à 250 mg/j a également été
évaluée par une équipe coréenne [22] chez 37 patients non-fumeurs
ayant un CBNPC avancé. Le taux de réponse partielle était de
69 %, la survie sans progression de 33 semaines, la
médiane de survie n’était pas atteinte et la survie à 1 an était de
73 %.
Au total, l’ensemble de ces études montre que les TKI en
première ligne représentent une alternative intéressante avec des
taux de réponses similaires à ceux de la chimiothérapie classique,
pour une moindre toxicité.
L’étape suivante était donc d’évaluer la place des TKI en
première ligne versus chimiothérapie standard. Des résultats ont
été présentés récemment à l’Asco 2006 : Lilenbaum et al. [23]
ont présenté une phase II randomisée évaluant l’intérêt de
l’erlotinib 150 mg/j versus un schéma de type paclitaxel
200 mg/m2-carboplatine AUC 6 (J1 = J21), chez des
patients PS 2 et présentant un CBNPC de stade avancé ; un
cross-over pour l’erlotinib était optionnel pour les patients
progressant sous chimiothérapie. Après l’inclusion de 50 patients
dans chaque groupe, la survie globale était en faveur du groupe
chimiothérapie (9,33 versus 6,57 mois) de même pour la survie
sans progression (4,01 versus 2,33 mois) ; la survie du
groupe cross-over rejoignait celle du groupe chimiothérapie. La
qualité de vie était comparable dans les deux groupes. Ces
résultats montrent donc que les doublets à base de cisplatine sont
meilleurs dans cette situation mais chez des patients non
sélectionnés. C’est pourquoi un essai randomisé va démarrer, chez
des patients PS de 0-2 et ayant des mutations du REGF, évaluant
l’erlotinib à 150 mg versus une chimiothérapie de type
cisplatine-gemcitabine.
Place des anticorps monoclonaux
À côté des TKI par voie orale, les anticorps monoclonaux ciblant la
portion extra-membranaire du REGF ont également fait l’objet
d’études dans le CBNPC de stade avancé. Les résultats les plus
intéressants sont ceux obtenus avec le cetuximab
(Erbitux®). Une étude de phase II, en seconde ligne
thérapeutique dans les CBNPC stades IIIB/IV, avait montré des taux
de réponse intéressants (28 % de réponses partielles) en
association au docétaxel [24].
En première ligne, les résultats de plusieurs phases II
d’association chimiothérapie et cetuximab ainsi que d’une phase
I/II randomisée sont disponibles.
L’étude de Kelly et al. [25] a évalué, chez des patients ayant
un CBNPC de stade IV et naïfs de chimiothérapie, l’association
cetuximab (400 mg/m2 1 semaine avant la
chimiothérapie, puis 250 mg/m2/semaine) à un
traitement par paclitaxel (225 mg/m2 J1) et
carboplatine (AUC 6 J1). Les patients ne tolérant pas la
chimiothérapie pouvaient poursuivre le traitement par cetuximab
seul. Trente patients ont été inclus. Le taux de réponse était de
29 %. Les toxicités les plus fréquentes étaient les rashs et
la fatigue. L’étude de Robert et al. [26] s’est intéressée à
l’association cetuximab (400 mg/m2, dose de charge
puis 250 mg/m2/semaine) et chimiothérapie par
gemcitabine (1 000 mg/m2 J1, J8) et carboplatine
(AUC = 5 à J1) chez des patients naïfs de chimiothérapie et ayant
un CBNPC stade IV. Trente-cinq patients ont été inclus et évalués
après 2 cycles. Le taux de réponse partielle était de 28,6 %
et 21 patients avaient une maladie stable. Le temps moyen
jusqu’à progression était de 165 jours et la médiane de survie
était de 310 jours. En termes de toxicité, 88,6 % des
patients avaient un rash, 34 % une sécheresse cutanée et
20 % des réactions de type fièvre et frissons.
Une seule étude randomisée (essai Lucas) a comparé le schéma
classique cisplatine-vinorelbine (80 mg/m2à J1,
25 mg/m2 J1-J8) au même schéma plus cetuximab
(400 mg/m2, dose de charge puis
250 mg/m2/semaine) chez 112 patients ayant un CBNPC
avancé (92 % stade IV, 42 % d’adénocarcinomes) [27].
Quarante-trois patients étaient évaluables dans chaque groupe. Le
taux de réponse confirmée était de 35 % dans le bras avec
cetuximab (versus 28 %). La médiane de survie (8,3 versus
7 mois) et la survie à 2 ans (14 versus 0 %) étaient
en faveur du groupe cetuximab. Sur le plan de la tolérance, dans le
bras avec cetuximab, 16,7 % des patients avaient une fatigue
(versus 2,3 %), 11,9 % avaient une infection (versus
4,7 %), 9,5 % avaient de la fièvre ou des frissons
(versus 7 %) et 4,8 % avaient un rash (versus
0 %).
Récemment, à l’Asco 2006, une étude sur 225 patients (SWOG 0342)
a confirmé les résultats intéressants du cetuximab en concomitant
(mais aussi en séquentiel) avec une chimiothérapie, avec un taux de
réponse de 37 % et une médiane de survie de 10,5 mois
[28].
L’ensemble de ces résultats plaide en faveur d’un bénéfice du
cetuximab dans la prise en charge des cancers bronchiques. Le
profil de tolérance est similaire à celui des inhibiteurs par voie
orale avec cependant une fatigue plus fréquente et des réactions
allergiques qui nécessitent l’emploi d’une prémédication
(antihistaminiques et corticoïdes).
Une étude de phase II est par ailleurs en cours, évaluant
un autre anticorps monoclonal (ABX-EGF) en association à un schéma
de type carboplatine-paclitaxel.
Tableau 2 Études de phase II évaluant
l’erlotinib en première ligne en monothérapie dans les CBNPC de
stade avancés
|
Paramètres
|
- Giaccone[15]
- MO17426
- N = 53
|
|
|
RC
|
1 (2 %)
|
0
|
|
RP
|
11 (21 %)
|
8 (12 %)
|
|
SD
|
16 (30 %)
|
33 (48 %)
|
|
PD
|
12 (23 %)
|
27 (40 %)
|
|
Survie médiane
|
391 jours
|
10,5 mois
|
Tableau 3 Études de phase II évaluant le
gefitinib en première ligne (monothérapie) dans les CBNPC de stades
avancés
|
Études
|
Résultats
|
- Reck [20]
- Gefitinib 250 mg
- N = 59
|
- RO 5 %
- SD 40 %
- SSP 7 semaines
- SG 29 semaines
|
- Niho [21]
- Gefitinib 250 mg
- N = 42
|
|
- Lee [22]
- Gefitinib 250 mg
- N = 37
|
- RP 69 %
- SSP 33 semaines
- Survie à 1 an 73 %
- MS non atteinte
|
Inhibiteurs de tyrosine kinases et biomarqueurs de la
sensibilité à l’EGFR
Nous avons vu qu’il existe des critères cliniques et
anatomopathologiques de réponse aux TKI.
Nous savons également, depuis 2004 [29, 30] qu’il existe, pour
les CBNPC (exceptionnellement pour les autres tumeurs solides), des
mutations somatiques du REGF dont la présence modifie la réponse au
traitement. Ces mutations ont été mises en évidence par séquençage
des exons 18 à 21 de la portion tyrosine-kinase du gène du REGF.
Elles consistent en des délétions dans le cadre de lecture avec ou
sans insertions de l’exon 19, des mutations ponctuelles non-sens de
l’exon 21, des insertions/duplications en cadre de lecture de
l’exon 20 et, rarement, des mutations non-sens dans les exons 18,
20 et 21. Les plus fréquentes sont les mutations de type L858R
(substitution d’un acide aminé en position 858 au niveau de la
boucle d’activation) de l’exon 21 et du type E746_A750 (courtes
délétions entre les acides aminés 746 et 753) de l’exon 19.
Dans l’étude de Paez et al. [30], la présence de mutation était
significativement associée à la réponse au gefitinib (5 patients
répondeurs sur 5 mutés). Par ailleurs, les mutations étaient plus
fréquentes chez les femmes (15 versus 2 % p = 0,013), dans les
adénocarcinomes par rapport aux autres types histologiques (18
versus 7 %, p = 0,009) et chez les patients de type asiatique
versus type américain (26 versus 8 %, p = 0,001). De même,
dans l’étude de Lynch et al. [29], 8 patients répondeurs au
gefitinib sur 9 avaient des mutations.
La fréquence des mutations varie selon les études : dans
une compilation de quatre études (États-Unis et Asie) [31], il a
été mis en évidence 149 mutations sur 759 prélèvements
(19,6 %).
Une autre mutation (T790M) a été secondairement mise en
évidence, au niveau de l’exon 20 et semble associée à une
résistance au traitement par TKI [32].
Depuis 2004, de nombreuses études ont confirmé l’impact de ces
mutations et la corrélation avec la réponse au traitement et la
survie [33-42]. Certaines de ces études sont résumées dans le
tableau 4( Tableau 4 ) et
détaillées ci-après.
Ces mutations ne sont pas induites par le traitement par TKI et
ne sont pas retrouvées chez tous les patients répondeurs, toutefois
une étude récente suggère leur présence dans le tissu sain
péritumoral [43]. Par ailleurs, l’amplification du gène
(augmentation du nombre de copies) REGF ou la polysomie
(augmentation du nombre de chromosomes) peuvent être évalués par
FISH.
L’amplification du gène REGF a été évaluée dans des séries
rétrospectives de petite taille et semble corrélée à la réponse. En
effet, Cappuzzo et al. [38], sur une série de 102 patients avaient
retrouvé une corrélation entre le nombre de copies du gène (FISH)
et le taux de réponse (p < 0,001), le temps jusqu’à progression
(p < 0,001) et la survie globale (p = 0,03).
L’étude de Tsao et al. [37] est la seule qui a évalué l’impact
des mutations et des amplifications dans le cadre d’un grand essai
de phase III. Les auteurs ont évalué, sur 325 tumeurs
provenant de l’étude BR21, l’expression de la protéine REGF, le
nombre de copies du gène et la présence de mutations.
Cinquante-sept pour cent des tumeurs étaient REGF+, 45 %
avaient une polysomie importante et/ou une amplification et 45
mutations ont été mises en évidence (dont 29 dans l’exon 19 et 18
dans l’exon 21). En analyse univariée, la survie était plus longue
dans le bras erlotinib quand le REGF était exprimé (p = 0,02) et
quand il y avait une polysomie importante (p = 0,008). En analyse
multivariée, la survie globale après traitement par erlotinib
n’était pas influencée par le statut REGF, la présence de mutations
ou l’amplification.
De même, dans l’étude de Giaccone et al. citée ci-dessus [15], 4
patients répondeurs au gefitinib sur 5 et 1 patient avec une
maladie stable avaient des mutations du REGF versus aucune mutation
chez 11 patients non-répondeurs (p = 0,009). Dix patients non
répondeurs avaient des mutations de K-ras.
Deux études récemment publiées ont montré que la présence de ces
mutations avait un impact sur la survie globale pour des patients
traités par du gefitinib. Ainsi, Takano et al. [39] ont retrouvé
59 % de mutation chez 66 patients. Le taux de réponse (82
versus 11 % p < 0,0001), le temps jusqu’à progression (12,6
versus 1,7 mois, p < 0,0001) et la survie globale (20,4
versus 6,9 mois, p = 0,0001) étaient significativement
augmentés en cas de mutations. De même, l’étude du REGF par FISH
montre un taux de réponse plus important s’il y a plus de 3 copies
par cellule.
Plus récemment, l’étude Oncobell [44] s’est attachée à évaluer
la réponse au gefitinib en fonction des mutations, du type
d’analyse du REGF et également de l’analyse de HER2. Les auteurs
ont traité par du gefitinib 250 mg/j 42 patients ayant un
CBNPC (majorité de stades IV), PS de 0-2, surtout non fumeurs et
avec un adénocarcinome dans la majorité des cas. Cinquante pour
cent des patients avaient déjà reçu une chimiothérapie. Les
patients ont tous eu une biopsie pour analyse du REGF par
immunohistochimie (IHC), de l’amplification ou de la polysomie du
REGF (FISH) des mutations des exons 18-21, de HER2 (FISH) et P-AKT
(IHC).
L’existence d’une polysomie importante (≥ 4 copies du gène
dans plus de 40 % des cellules tumorales) ou l’amplification
du gène définissait une positivité du FISH pour le REGF.
Les résultats sont détaillés dans les tableaux 5 et 6(
Tableau 5 )( Tableau 6 ). En termes de réponse, 1 patient
était en RC (2,4 %), 19 patients avaient une RP (45,2 %)
et 5 patients avaient une maladie stable (11,9 %). Le temps
médian jusqu’à progression était de 6,4 mois, la médiane de
survie n’était pas atteinte (survie à 1 an de 69 %). Les
taux de réponses étaient significativement augmentés en cas de REGF
FISH positif, chez les non-fumeurs REGF FISH-positifs, en cas de
mutations des exons 19/21 et en cas de HER2 FISH positif. En
revanche, des mutations du gène HER2 et la présence de mutations de
l’exon 20 du REGF étaient associées à une résistance au traitement.
La tolérance était habituelle avec notamment 71,5 % de
toxicité cutanée (2,4 % de grade III) ; à noter cependant
2,4 % de toxicité pulmonaire de grade 4. La conclusion des
auteurs est que la positivité du REGF en FISH prédit la réponse au
gefitinib, que les mutations des exons 19/21 sont associées avec
une augmentation de la réponse et que le statut HER2 en FISH semble
être intéressant pour sélectionner les patients répondeurs.
Une étude évaluant les facteurs de réponse aux TKI en cas
d’adénocarcinome à composante bronchioloalvéolaire a également été
présentée [45]. La présence de mutations et le nombre de copies du
gène supérieur à 4 (CISH) étaient associés significativement au
taux de réponse et à la survie sans progression. Les mutations de
K-ras ont été par contre associées à une résistance au traitement
(0 % de réponse versus 32 % pour le phénotype sauvage,
p < 0,01).
Tableau 4 Réponses objectives et survie globale
chez des patients traités par anti-REGF, en fonction de la présence
de mutations du REGF. D’après D Morot-Sibilot [48] et
P. Bonomi [49]
|
Études
|
RO (mutant versus sauvage) %
|
SG (mutant versus sauvage) mois
|
|
Tsai [33]
|
70,8 versus 30,8 (p = 0,017)
|
14,7 versus 4,7 (p = 0,046)
|
|
Aoe [34]
|
88 versus 14,3 (p = 0,0007)
|
25,1 versus 14 (p = 0,132)
|
|
Taron [35]
|
94,1 versus 11,8 (p < 0,001)
|
Non atteinte versus 9,9
|
|
Sugio [36]
|
35
|
73,6 versus 64,1 % (p = 0,0652)
|
|
Tsao [37]
|
16 versus 7 (p = 0,37)
|
NC (p = 0,97)
|
|
Cappuzzo [38]
|
53 versus 5 (p < 0,001)
|
20,8 versus 8,4 (p = 0,09)
|
|
Takano [39]
|
82 versus 11 (p = 0,005)
|
20 versus 6,9 (p = 0,0001)
|
|
Han [40]
|
65 versus 14 (p < 0,001)
|
30,9 versus 6,6 (p < 0,001)
|
|
Mitsudomi [41]
|
84 versus 10 (p < 0,0001)
|
P = 0,0496
|
|
Cortes Funes [42]
|
60 versus 9 (p = 0,001)
|
13,2 versus 4,9 (p = 0,02)
|
Tableau 5 Étude Oncobell [42], caractéristiques
des biomarqueurs
|
Biomarqueurs
|
Nombre évalué
|
Positif (N/%)
|
Négatif (N/%)
|
|
EGFR FISH
|
36
|
25 (69,4)
|
11 (30,6)
|
|
EGFR IHC
|
35
|
23 (65,8)
|
12 (34,2)
|
|
P-AKT
|
35
|
18 (51,4)
|
17 (48,6)
|
|
EGFR FISH/P-AKT
|
33
|
12 (36,4)
|
21 (63,6)
|
|
EGFR Mut
|
37
|
26 (70,3)
|
11 (29,7)
|
|
EGFR exons 19/21
|
37
|
23 (62,2)
|
14 (37,8)
|
|
EGFR exon 20
|
37
|
4 (10,8)
|
33 (89,2)
|
|
HER 2 FISH
|
36
|
20 (55,6)
|
16 (44,4)
|
|
HER2 Mut
|
37
|
2 (5,4)
|
35 (94,6)
|
|
K-ras Mut
|
37
|
1 (2,7)
|
36 (97,3)
|
Tableau 6 Étude Oncobell [42], taux de réponse en
fonction des biomarqueurs
|
Paramètres
|
Total
|
Taux de réponse (N)
|
Taux de réponse (%)
|
p
|
|
EGFR FISH+
|
25
|
17
|
68
|
< 0,001
|
|
EGFR FISH-
|
11
|
1
|
9,1
|
|
P-AKT+
|
18
|
9
|
50
|
0,8
|
|
P-AKT -
|
17
|
8
|
47,1
|
|
EGFR FISH+/P-AKT+
|
12
|
7
|
58.3
|
0,4
|
|
EGFR FISH et/ou P-AKT-
|
21
|
9
|
42,9
|
|
NF
|
36
|
17
|
47,2
|
1,0
|
|
F
|
6
|
3
|
50
|
|
NF EGFR FISH+
|
14
|
10
|
71,4
|
< 0,05
|
|
NF EGFR FISH-
|
8
|
1
|
12,5
|
|
EGFR Mut+
|
26
|
15
|
57,7
|
0,09
|
|
EGFR Mut-
|
11
|
3
|
27,3
|
|
Exon 19/21+
|
23
|
15
|
65,2
|
0,01
|
|
Exon 19/21 –
|
14
|
3
|
21,4
|
|
Exon 20+
|
4
|
0
|
0
|
|
HER2+
|
2
|
0
|
0
|
0,007
|
|
HER2 FISH+
|
20
|
14
|
70
|
|
HER2 FISH-
|
16
|
4
|
25
|
|
Kras+
|
1
|
0
|
0
|
|
Perspectives
Il existe donc désormais des données solides sur l’apport des
anti-REGF dans le traitement des CBNPC avancés. L’amplification du
gène et la présence de certaines mutations semblent bien être des
marqueurs prédictifs de sensibilité au traitement. Mais il semble
aussi établit que, à côté des mécanismes de résistance connus aux
anti-tyrosine kinases (voie PI3K/AKT, récepteur tronqué, IGF-IR),
il existe des facteurs prédictifs de résistance aux anti-REGF comme
la présence de certaines mutations (T790M).
Ainsi, de nombreuses études sont actuellement en cours avec en
particulier, l’évaluation systématique de la présence des
mutations. L’essai WJTOG3405 randomise en première ligne chez des
patients en rechute et ayant des mutations du REGF (exons 19 et
21), le gefitinib à 250 mg/j versus une chimiothérapie par
cisplatine-docétaxel. L’essai Target se propose d’évaluer la
réponse au gefitinib chez des patientes asiatiques, non fumeuses,
ayant un adénocarcinome avec mutations de l’EGFR ; 20
patientes ont été incluses. Un autre essai (Coalition) va tester la
place de l’erlotinib en première ligne, soit seul, soit de manière
séquentielle avec une chimiothérapie de type
carboplatine-paclitaxel, avec une stratification en fonction du PS,
du stade, de la présence d’un tabagisme et surtout du nombre de
tests positifs pour le REGF (140 patients prévus).
Des résultats également prometteurs sont à attendre d’autres
produits ciblant aussi l’angiogenèse : le ZD6474, inhibiteur
des tyrosines kinases d’EGF, de VEGF et de RET, a montré, chez 168
patients, un taux de survie sans progression supérieur à celui
obtenu avec le gefitinib [46] ; par ailleurs, dans une étude
présentée récemment [47], l’association erlotinib-bevacizumab s’est
montrée supérieure en termes de survie à 6 mois au schéma
bevacizumab-chimiothérapie et chimiothérapie seule.
Conclusion
La prise en charge des cancers bronchiques non à petites cellules
en situation métastatique s’enrichit de l’apport des thérapies
moléculaires ciblées et surtout des inhibiteurs des tyrosines
kinases du REGF [48]. La place des anticorps monoclonaux reste à
définir mais les résultats semblent prometteurs [49].
Les résultats sont particulièrement intéressants dans des
populations de patients sélectionnés. L’inhibition de la voie de
signalisation du REGF pourrait devenir le traitement de référence
en première ligne thérapeutique, dans certains sous-types cliniques
(femme, adénocarcinome, non-fumeur) ou moléculaires (REGF mutés ou
amplifiés).
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