ARTICLE
Auteur(s) : Marie-Ange
Mouret-Reynier, Catherine Abrial, Marianne Leheurteur, Xavier
Durando, Isabelle Van Praagh, Pierre Gimbergues, Jean-Louis Achard,
Jean-Pierre Ferrière, Hervé Cure, Philippe Chollet
Département d’oncologie médicale et Unité de recherche clinique,
Centre Jean-Perrin, Clermont-Ferrand
Article reçu le 29 Septembre 2006, accepté le 12 Octobre
2006
La chimiothérapie néoadjuvante dite « première » ou
encore d’induction correspond à l’utilisation d’un traitement
cytotoxique systémique avant le traitement locorégional (chirurgie
et/ou radiothérapie). Mise en place dans les années 1970, elle
s’est progressivement imposée dans le traitement du cancer du sein
localement avancé [1-3] et/ou inflammatoire [4-6] afin d’améliorer
le contrôle local et la survie en comparaison à un traitement local
exclusif. Elle devait également permettre une chirurgie partielle
en cas de réduction tumorale importante, évitant ainsi une
mastectomie. Face aux résultats encourageants obtenus, les
cliniciens ont utilisé, dès la deuxième partie des années 1980, la
chimiothérapie néoadjuvante dans le cancer du sein à tout stade, y
compris pour les tumeurs opérables d’emblée [3, 7-9], dans
l’objectif de : 1) avant tout, permettre une chirurgie
conservatrice plus fréquente ; 2) conceptuellement, obtenir
une meilleure éradication de la maladie micrométastatique par un
traitement précoce avant le développement de clones résistants et
alors que le facteur anti-angiogénique (angiostatine) potentiel
sécrété par la tumeur primitive est toujours présent ; 3)
également, tester la chimiosensibilité tumorale in vivo.Le cancer
du sein est une maladie hétérogène, qui varie aussi bien par ses
caractéristiques cliniques que par son profil biologique.
L’hétérogénéité des tumeurs se traduit par d’importantes
différences de réponse thérapeutique. Il est donc primordial de
pouvoir identifier des facteurs permettant d’évaluer la réponse à
un traitement donné et, par conséquent, de permettre au clinicien
d’orienter sa décision thérapeutique. Dans le cadre d’une
chimiothérapie néoadjuvante, ces facteurs peuvent être étudiés sur
la biopsie préthérapeutique. Les facteurs prédictifs peuvent
prédire une réponse ou une résistance à un traitement donné. Les
seuls facteurs prédictifs validés à l’heure actuelle sont le statut
des récepteurs hormonaux, et plus particulièrement la présence de
récepteurs œstrogéniques et la surexpression d’Her2. D’autres sont
actuellement en cours d’étude tels que le gène suppresseur de la
tumeur p53 et le marqueur de prolifération cellulaire Ki67 ;
mais les résultats restent contradictoires.
Indications, contre-indications
La chimiothérapie néoadjuvante pour cancer du sein opérable
s’adresse à des tumeurs non métastatiques, non inflammatoires, de
taille supérieure à 3 cm, ou plus petite mais de position
centrale, de stade IIA, IIB et IIIA pour lesquelles une chirurgie
conservatrice d’emblée n’est pas envisageable.
À ce jour, aucun critère biologique tumoral n’est pertinent pour
indiquer ou contre-indiquer la chimiothérapie première, même s’il
est admis par les thérapeutes que le cancer lobulaire invasif du
sein, les grades histopronostiques bas (grade I SBR) et les tumeurs
peu prolifératives (Ki67 bas) répondent moins bien à la
chimiothérapie. À l’inverse, le profil biologique de réponse
potentielle correspond aux tumeurs de grades II, III SBR avec
récepteurs hormonaux négatifs, Ki67 élevé et Bcl2 négatif.
L’obligation d’une mammectomie malgré l’application du
traitement médical systématique bien conduit devrait théoriquement
exclure les malades porteuses de tumeurs plurifocales et/ou de
microcalcifications diffuses. Cette contre-indication est toutefois
relative puisque le fait d’intervenir le plus précocement possible
sur la maladie micrométastatique peut justifier l’application d’une
chimiothérapie première, même dans ces situations.
Quant à l’âge des patientes, il doit sûrement être pris en
compte dans la décision de chimiothérapie d’induction. Au-delà de
75 ans, celle-ci est rarement de mise. Toutefois, dans notre
expérience, environ 10 % des patientes avec une tumeur
localisée du sein prises en charge au centre Jean-Perrin (CJP) ont
plus de 75 ans et environ 5 % d’entre elles reçoivent une
chimiothérapie première après concertation pluridisciplinaire dans
laquelle il faudrait probablement faire intervenir un gériatre
[résultats non publiés].
Résultats observés dans la littérature
Pour les tumeurs opérables d’emblée, les résultats de la
chimiothérapie néoadjuvante se sont confirmés avec des taux de
réponse objective et de conservation mammaire de plus en plus
élevés. Dans les différentes études non contrôlées de phase II [3,
7, 10), il est classiquement observé des taux de réponse
objective clinique (cRO) de 60 à 90 %, dont 15 à 30 % de
réponse complète clinique (cRC), autorisant une conservation
mammaire de 60 à 80 %, avec un taux de réponse complète
histologique (pRC) de 10 à 15 %, tandis que le taux de
chimiorésistance primaire est inférieur à 3-5 %.
Les essais randomisés démontrent un avantage net du traitement
néoadjuvant (≈ 10%) sur le taux de chirurgie conservatrice.
Celui-ci semble se maintenir à long terme [11-14]. La
chimiothérapie néoadjuvante semble donc répondre à son premier
objectif, c’est-à-dire permettre un contrôle locorégional de la
tumeur tout en conservant le sein. Il semble également acquis que
la chimiothérapie première n’est pas délétère sur la survie. En
revanche, aucune amélioration de la survie des patientes n’a été
observée [12-14]. L’essai B18 du National Surgical Adjuvant Breast
and Bowel Project (NSABP), numériquement le plus important de tous
les essais contrôlés de chimiothérapie première, a traité
1523 patientes par 4 cycles de AC (adriamycine et
cyclophosphamide) soit en adjuvant, soit en néoadjuvant [11]. Il a
confirmé les résultats attendus de la chimiothérapie première du
cancer du sein opérable : avec 10 % de plus de chirurgie
conservatrice (75 versus 65.5 %), moins de
N+ post-chimiothérapie (7 versus 25 %), mais pas de
différence significative en termes de survie sans rechute (SSR) et
de survie globale (SG).
Choix de la chimiothérapie et des thérapeutiques
(tableaux 1 et 2)
( Tableau 1 )( Tableau 2 )Les protocoles retenus de la
chimiothérapie néoadjuvante ont bien sûr évolué au fur et à mesure
de l’avènement des drogues majeures du cancer du sein que sont les
anthracyclines, la vinorelbine et les taxanes. Plus récemment, sont
apparues des thérapeutiques ciblées, telles que le trastuzumab
(Herceptin®), qui offrent des résultats prometteurs.
Protocoles à base d’anthracyclines
– AC. Il s’agit de la combinaison classique de
60 mg/m2 d’adriamycine et de
600 mg/m2 de cyclophosphamide utilisée aux
Etats-Unis. Dans l’étude B18 du NSABP, 4 cycles de cette
combinaison ont été appliqués à 1 558 patientes soit en
néoadjuvant, soit en adjuvant. En chimiothérapie première, ils
amènent à une réponse tumorale objective de 80 %, dont
36 % de cRC, autorisant une conservation mammaire dans
67 % des cas (versus 60 % ; p = 0,002) avec
l’obtention d’un taux de 12 % de pRC [11]. Ce même protocole,
aux mêmes doses, mais pour 6 cycles a été employé dans l’étude
Topic 2 qui a comparé 6 AC à 6 cycles de vinorelbine à la posologie
de 25 mg/m2 en J1 et J8 et épirubicine à
60 mg/m2 en J1. Les taux de réponse obtenus sont
voisins des taux de réponse retrouvés dans l’étude B18 du NSABP qui
ne comportait que 4 cycles [15].
– FAC. Le protocole FAC avec une dose de
50 mg/m2 d’adriamycine a été utilisé dans l’étude
de phase III randomisée réalisée par l’Institut Curie de Paris avec
414 patientes préménopausées porteuses de tumeurs de 3 à 7 cm
de diamètre (moyenne 4,6 cm). Le groupe de patientes traité
par 4 cycles de FAC néoadjuvant a obtenu un taux de cRO de
65 % autorisant un traitement conservateur dans 82 % des
cas (versus 77 % ; p = 0,09) mais sans avantage sur la
survie [14].
– FEC100. Nous rappelons les résultats de notre équipe qui
obtient chez 40 patientes avec 6 cycles de FEC100 en néoadjuvant
69 % de cRO, 33 % de cRC, 70 % de
tumorectomies-curages et 15 % de pRC [16]. Une autre étude a
été publiée [17]. Elle porte sur 119 patientes. Les auteurs
rapportent 80 % de cRO, 19 % de cRC et 13 % de pRC
suivant la classification de Sataloff [18]. Le Groupe des
investigateurs de la région est des centres (Girec) a utilisé le
même protocole randomisé contre 6 cycles d’une combinaison
épirubicine-docetaxel. Le FEC100 a obtenu 84 % de cRO,
69 % de conservation mammaire avec 24 % de pRC (18) chez
45 patientes [19].
– AVCF ± MTX. C’est notre protocole de chimiothérapie
néoadjuvante le plus ancien (tableau 1) appliqué au CJP sur 167
patientes avec des résultats intéressants sur la réponse tumorale
(63 % de cRO, 27 % de cRC et 68 % de conservation)
mais le taux de pRC selon la classification de Chevallier est un
des plus bas retrouvés dans la littérature, soit 7 % [4, 7,
10, 20-22].
Tableau 1 Protocoles de chimiothérapie
néoadjuvante réalisés au centre Jean-Perrin de 1982 à 2002
- Protocole
- (nb de patientes)
|
Cytostatiques
|
|
Cycle
|
|
|
- Adriamycine
- Vincristine
- Cyclophosphamide
- Fluoro-uracile
- Méthotrexate
|
|
- J1
- J1
- J2 à J5
- J2 à J5
- J2 à J4
|
28
|
|
- Vinorelbine
- Epirubicine
- Méthotrexate
|
|
- J1 et J8
- J1 et J8
- J1 et J8
|
28
|
|
- THP-adriamycine
- Vinorelbine
- Cyclophosphamide
- Fluoro-uracile
|
|
- J1 à J3
- J1 et J4
- J1 à J4
- J1 à J4
|
21
|
|
- Vinorelbine
- Epirubicine
- Paclitaxel
|
|
|
21
|
|
Docetaxel
|
100
|
J1
|
21
|
|
- Fluoro-uracile
- Epirubicine
- Cyclophosphamide
|
|
J1
|
21
|
Tableau 2 Protocoles de phase II-III de chimiothérapie
néoadjuvante combinant une chimiothérapie néoadjuvante et du
trastuzumab
|
Protocoles
|
|
|
|
|
|
Taux de conservation (%)
|
|
AC
|
211
|
Smith [23] (Topic 2)
|
57
|
13
|
15
|
65
|
|
FEC 100
|
|
- Mouret-Reynier [16]
- Petit [17]
|
|
|
|
|
|
AVCF ± MTX
|
167
|
Curé [22]
|
63
|
27
|
7
|
68
|
|
N-E60
|
240
|
Smith [23] (Topic 2)
|
62
|
16
|
15
|
62
|
|
N-E70-M
|
112
|
Van Praagh [15]
|
90
|
28
|
14
|
87
|
|
TNCF
|
69
|
Chollet [10]
|
86
|
52
|
34
|
71
|
|
TXL175
|
22
|
Watanani [25]
|
80
|
20
|
9
|
41
|
|
A60-TXL200
|
117
|
Fumoleau [27] (Etna)
|
87
|
32
|
17
|
64
|
|
NET
|
50
|
Abrial [28]
|
42
|
26
|
12
|
68
|
|
TXT100
|
86
|
Amat [29]
|
83
|
43
|
21
|
71
|
|
TXT40
|
56
|
Estevez [30]
|
68
|
29
|
16
|
29
|
|
E75-TXT75
|
45
|
Luporsi [19] (Girec)
|
84
|
ND
|
24*
|
85
|
|
4 AC puis 4 TXT
|
805
|
Bear [33] (NSABP B27)
|
90.7
|
63.6
|
26.1
|
50.8
|
|
4 CVAP puis 4TXT
|
47
|
- Heys [32]
- (Aberdeen trial)
|
94
|
62
|
34**
|
67
|
|
913
|
- Von Minckwitz [34, 35]
- (Geparduo)
|
|
|
|
|
|
TXT-Cis-H
|
16
|
Hurley [37]
|
100
|
56,2
|
25
|
NC
|
|
TXL-H
|
40
|
Burstein [38]
|
75
|
30
|
18
|
58
|
|
TXT-H
|
33
|
Coudert [39]
|
96
|
73
|
47
|
77
|
- TXL-FEC75
- versus TXL-FEC75-H
|
42
|
Buzdar [40]
|
|
|
|
NC
|
Protocoles à base de vinorelbine
– NE. L’étude Topic 2 a randomisé 6 cycles de vinorelbine à
25 mg/m2 en J1 et J8 associé à
60 mg/m2 d’épirubicine (227 patientes) contre 6 AC
(184 patientes). Les deux bras de traitement ont permis d’obtenir
les résultats suivants : 62 versus 57 % de cRO, 16 versus
13 % de cRC, 15 % de pRC dans les deux bras et 62 versus
65 % de conservation mammaire [23]. Les différences observées
ne sont pas significatives.
– NEP. Une étude multicentrique italienne a utilisé 3 à 4 cycles
d’une association comportant 25 mg/m2 de
vinorelbine, 100 mg/m2 d’épirubicine et
50 mg/m2 de cisplatine. Elle concernait 92
patientes (T2-3/N0-2). Même si cette chimiothérapie d’induction est
brève, les résultats sont intéressants avec 75 % de cRO,
9 % de cRC, 18 % de pRC et 67 % de conservation
mammaire [24].
– NEM. Cent douze patientes ont reçu 6 cycles d’une combinaison
NEM fractionnée sur 2 jours (J1 et J8) à la posologie de
25 mg/m2 de vinorelbine, 35 mg/m2
d’épirubicine et 20 mg/m2 de méthotrexate. Quatorze
pour cent de réponse complète histologique ont été obtenus selon la
classification de B. Chevallier [15].
– TNCF. Nous avons développé à Clermont-Ferrand l’association
TNCF. Les résultats se sont avérés très encourageants avec une cRO
de 86 % dont 52 % de cRC et 34 % de pRC selon
Chevallier. Mais il a été appliqué aux tumeurs les plus agressives,
ce qui explique vraisemblablement l’excellente chimiosensibilité,
le nombre de cellules en cycle étant élevé. Les résultats n’ont
cependant pas montré plus de rechute locale et à distance qu’avec
les autres protocoles alors que les patientes présentaient une
forme grave de cancer du sein. Une étude randomisée serait
indispensable pour mieux évaluer son intérêt thérapeutique, car la
toxicité hématologique est nettement plus importante, ce traitement
d’ailleurs être toujours associé à l’administration de FCH de la
lignée granulocytaire [10].
Protocoles à base de paclitaxel
– Taxol monothérapie. Une étude publiée en 2004 [25] rapporte des
résultats concernant l’efficacité d’une chimiothérapie hebdomadaire
de type paclitaxel en néoadjuvant. Vingt-deux patientes présentant
une tumeur de plus de 3 cm ont été traitées. Elles ont reçu du
paclitaxel 175 mg/m2. Après 3 semaines de
repos, elles ont reçu du paclitaxel 80 mg/m2
pendant 2 fois 3 semaines, séparées d’une semaine de repos.
Les auteurs enregistrent un taux de réponse objective de 80 %
avec 20 % de réponses complètes. Le taux de réponse
histologique complète était de 9 %. Une conservation mammaire
a pu être réalisée dans 41 % des cas.
– AT. Deux protocoles successifs ont été réalisés combinant
60 mg/m2 d’adriamycine et 200 mg/m2
de paclitaxel : le premier pour 4 cycles préopératoires contre
4 cycles d’AC, le second dit Etna (étude néo-adjuvante) pour
valider la supériorité de 6 cycles d’AT par rapport à 4 cycles du
même protocole. Dans le premier protocole, 160 patientes ont reçu 4
AT avec un taux de pCR qui a évolué de 10 % dans la
publication de V. Diéras [26] à 16 % lorsque la relecture
a été centralisée [résultats non publiés]. Le protocole Etna, quant
à lui, a inclus 117 patientes dans le bras 6 cycles d’AT et a
permis d’obtenir 87 % de cRO dont 32 % de cRC, 64 %
de conservation mammaire dont 17 % de pRC [27].
– NET. Combiner les trois drogues majeures du traitement du
cancer du sein semblait très intéressant pour optimiser la réponse
tumorale. Les patients ont reçu 6 cycles de vinorelbine (J1 et J8),
d’épirubicine (J1 et J8) et de paclitaxel (J9). Cependant, alors
qu’un taux important de réponse clinique (cRO = 42 % dont
26 % de cRC) et de réponse échographique (58 %) a été
observé, la pRC n’a été que de 12 % selon Chevallier. Selon la
classification de Sataloff, le taux est de 18 % [28].
Protocoles à base de docetaxel
– Docetaxel monothérapie. Le docetaxel est souvent donné en
monothérapie dans le cancer du sein métastatique. Il était donc
logique de le tester à la posologie optimale de
100 mg/m2 pour une durée de 6 cycles en
situation néoadjuvante. Les résultats sont tout à fait
intéressants : 83 % de cRo, 43 % de cRC, 21 %
de pRC et 71 % de conservateur chez 86 patientes [29]. Une
autre étude [30] rapporte des résultats tout aussi intéressants
avec une posologie à 40 mg/m2. Le traitement a été
administré en deux fois 6 semaines espacées de 2 semaines
de repos. Les auteurs enregistrent un taux de réponse objective de
68 % dont 29 % de réponses complètes. Le taux de pRC
atteignait 16 %.
– Docetaxel 75 et épirubicine 75. Le bras E-TXT de l’étude
réalisée par le Girec a permis de conserver le sein chez 85 %
des 45 patientes traitées avec un taux de pRC selon Sataloff de
24 % [19].
– Docetaxel séquentiel. Plusieurs études ont validé la place de
4 perfusions de paclitaxel faisant suite à 4 cycles de
chimiothérapie à base d’anthracyclines. L’étude TAX301 d’Aberdeen a
obtenu grâce à 4 TXT à 100 mg/m2 un taux de réponse
mammaire préopératoire de 94 %, dont 62 % de cRC chez 47
patientes ayant répondu à 4 cycles de CVAP (cyclophosphamide,
vincristine, adriamycine, prednisone). La poursuite de la même
chimiothérapie CVAP pour 4 cycles supplémentaires n’a obtenu que
66 % de cRO, dont 34 % de cRC. Le taux de réponse
complète histologique selon Miller et Payne [31] est de 34 %
dans le bras séquentiel (4 CVAP suivis de 4 TXT) contre 18 %
pour le bras 8 cycles de CVAP (50 patientes). Par ailleurs, les 48
patientes non répondeuses à 4 CVAP qui ont reçu 4 TXT 100 ont
répondu pour 55 % d’entre elles mais le taux de pCR n’a été
que de 2 % [32]. Quant à l’étude B27 du NSABP, elle est très
informative : 8 cycles de chimiothérapie néoadjuvante chez 805
patientes (4 AC suivis de 4 TXT) augmentent notablement
le taux de cRC et doublent le taux de pRC par rapport à moitié
moins de cycles d’AC (4 cycles) appliqués chez 804 patientes (63,6
versus 40,2 % de cRC, 26,1 versus 12,9 % de pCR), ce qui
indique qu’il est sûrement important de prolonger la chimiothérapie
néoadjuvante jusqu’à 8 cycles et d’appliquer en séquentiel 4 cycles
de paclitaxel après 4 cycles à base d’anthracyclines [33]. Enfin,
l’étude Geparduo [34, 35] a comparé également l’association de
docetaxel et de doxorubicine (ADoc) toutes les 2 semaines
pendant 4 cycles à un schéma séquentiel AC-Doc
(adriamycine-cyclophosphamide suivi de docetaxel) chez 913
patientes. Les résultats montrent que l’addition de 4 cycles de
docetaxel après 4 cycles d’AC améliore significativement le taux de
réponses histologiques complètes en comparaison avec 4 cycles de la
combinaison AD réalisée toutes les 2 semaines (14 versus
7 %). Le taux de réponse objective est également meilleur dans
le premier groupe que dans le deuxième : 85 versus
75,2 %, ainsi que le taux de chirurgie conservatrice :
63,4 versus 58,1 %.
Place du trastuzumab
Le trastuzumab est le premier anticorps monoclonal dirigé contre
Her2 qui a été autorisé par la FDA (Food and Drugs Administration)
aux Etats-Unis et par l’EMEA (European Medecine Agency) en Europe
pour le traitement du cancer du sein métastatique surexprimant
Her2. Il s’agit d’un anticorps monoclonal humanisé dirigé contre le
domaine extracellulaire du récepteur. Son mécanisme d’action est
complexe. Il a été montré que cet anticorps monoclonal agit en
diminuant l’expression d’Her2 à la surface des cellules. De plus,
il a un effet synergique lorsqu’il est administré en combinaison
avec des traitements cytotoxiques [36].
Plusieurs travaux combinant une chimiothérapie à du trastuzumab
chez des patientes Her2+ ont été publiés. Un des plus anciens
[37] a évalué l’emploi combiné de trastuzumab, de paclitaxel et de
cisplatine chez 16 patientes. Les auteurs rapportent des résultats
très intéressants avec un taux de réponse clinique complètes de
100 % et un taux de pRC de 25 %.
Plus récemment, Burstein et al. [38] ont publié une étude
portant sur 40 patientes traitées par du trastuzumab et du
paclitaxel Les taux de réponses cliniques et pathologiques
complètes s’élèvent respectivement à 75 et à 18 %.
Dernièrement, Coudert et al. [39] ont réalisé une étude avec 33
patientes qui ont reçu, avant d’être opérées, 6 cycles de
docetaxel-trastuzumab hebdomadaires. Ils rapportent un taux de
réponses cliniques complètes de 73 % et un taux de pRC de
47 %. Bien que ces études aient été réalisées sur un faible
nombre de patients, les résultats obtenus sont très prometteurs et
méritent d’être approfondis.
Un autre essai [40] a été publié. À la différence des
précédents, il s’agit d’un essai randomisé avec deux bras de
traitements, l’un avec trastuzumab et l’autre sans. Il concerne 42
patientes traitées par paclitaxel et FEC75, avec ou sans
trastuzumab. Les taux de réponses s’avèrent significativement
améliorés dans le bras trastuzumab : 47,4 versus 86,9 %
pour les taux de réponses cliniques complètes et 26,9 versus
65,2 % pour la pRC. Ces résultats viennent confirmer ceux
obtenus lors des essais précédents réalisés sans bras de
contrôle.
Durée de la chimiothérapie
Dans l’expérience du Centre Jean-Perrin, la réponse tumorale a été
régulièrement évaluée par trois méthodes : clinique,
échographique et mammographique. Il a toujours été observé une
majoration des réponses à 6 cycles par rapport à l’évaluation plus
précoce [communication non publiée].
Seul le protocole Etna a valeur scientifique puisqu’il a
randomisé 6 cycles (117 patientes) contre 4 (115 patientes)
d’une combinaison adriamycine à 60 mg/m2 et
paclitaxel à 200 mg/m2. L’avantage revient bien sûr
au bras 6 cycles avec 87 % de cRO, 32 % de cRC, 64 %
de conservation mammaire contre 83, 20 et 61 % respectivement.
La réponse complète pathologique est alors de 17 % selon
Chevallier et de 26 % selon Sataloff dans le bras 6 AT contre
11 et 15 % respectivement dans le bras 4 AT [27].
Devant les résultats obtenus avec les essais d’Aberdeen,
NSABP-B27 et Geparduo, 8 cycles de chimiothérapie selon le schéma
séquentiel anthracyclines-taxanes semble donc s’imposer comme
standard dans cette indication. Cela est également confirmé par les
travaux de Rouzier et al. [41] qui utilisent un nomogramme
permettant de prédire, entre autres, la pRC en fonction de divers
facteurs, dont le nombre de cures de traitement.
Facteurs prédictifs de réponse à la chimiothérapie
néoadjuvante
Dans le cadre d’une chimiothérapie néoadjuvante, l’évaluation
histopathologique des biopsies préthérapeutiques permet de
démontrer l’existence de facteurs prédictifs. Les facteurs évalués
sont soit morphologiques (type histopathologique, grade SBR,
envahissement ganglionnaire…), soit immunohistochimiques
(récepteurs hormonaux, Her2, p53, Cox2, Ki67…). Ces paramètres
devraient nous permettre de sélectionner les patientes qui vont
bénéficier de la chimiothérapie néoadjuvante et, ainsi, de ne pas
proposer cette approche thérapeutique à celles potentiellement non
répondeuses.
L’évaluation de la valeur prédictive de nombreux paramètres
établis sur la tumeur mammaire primaire a fait l’objet de
nombreuses études. Les paramètres morphologiques sont souvent
significatifs. C’est le cas notamment de la taille tumorale. De
meilleurs taux de réponses histopathologiques et/ou cliniques sont
observés pour les tumeurs de petite taille [42, 43]. C’est le cas
également du grade histopronostique, du grade nucléaire et du type
histopathologique. C’est ainsi que les tumeurs de haut grade
histopronostique et à fort taux de mitoses sont associées à de
meilleurs taux de réponse [44, 45] ; il en est de même pour
les tumeurs présentant un grade nucléaire élevé [46]. Concernant le
type histopathologique, les carcinomes de type lobulaire présentent
des taux de réponse à la chimiothérapie néoadjuvante inférieurs aux
carcinomes de type canalaire [47, 48]. Ces paramètres présentent,
en outre, l’avantage d’être réalisés systématiquement puisqu’il
s’agit des paramètres histopathologiques classiques évalués sur la
biopsie initiale.
Les paramètres immunohistochimiques possèdent une valeur
prédictive plus variable. C’est ainsi que la présence de récepteurs
aux œstrogènes est liée à une moins bonne réponse à la
chimiothérapie et que, inversement, la négativité des récepteurs
aux œstrogènes apparaît liée à une meilleure réponse [45, 49]. Les
autres facteurs prédictifs comme les marqueurs de prolifération, la
surexpression d’Her2 et les marqueurs de l’apoptose semblent moins
déterminés.
Les marqueurs de prolifération peuvent être évalués par la
mesure du pourcentage de cellules en phase S ou de cellules
marquées par le Ki67. D’après certains auteurs, une tumeur
présentant un taux élevé de cellules en phase S n’est pas plus
sensible à une chimiothérapie néoadjuvante qu’une tumeur ayant un
taux plus faible [50, 51]. À l’inverse, d’autres équipes montrent
qu’il existerait une tendance entre un pourcentage élevé de
cellules en phase S et une meilleure réponse à la chimiothérapie
néoadjuvante [52, 53]. Concernant le Ki67, des taux élevés
pourraient prédire une meilleure réponse à la chimiothérapie
néoadjuvante [53, 54]. D’autres travaux rapportent des résultats
contradictoires [51].
Concernant la surexpression d’Her2, les résultats sont
contradictoires. Ainsi, MacGrogan et al. [55] ne retrouvent pas de
valeur prédictive, alors que Rozan et al. [56] concluent à une
tendance prédictive. De plus, dans une étude rétrospective de
Penault-Llorca et al. [57], les tumeurs Her2+ présentent 4
fois plus de chance de répondre à la chimiothérapie néoadjuvante
que les autres.
Enfin, concernant les marqueurs de l’apoptose, la plupart des
études ne retrouvent pas de corrélation entre la p53 et la réponse
à la chimiothérapie [51, 56, 58]. Seules quelques études rapportent
une résistance des tumeurs p53 aux chimiothérapies à base
d’anthracyclines [59]. L’étude de Makris et al. [51] montre une
tendance entre la surexpression de Bcl2 et la réponse au
traitement. À l’inverse, d’autres ne retrouvent pas cette tendance
[59].
Ainsi, les paramètres à déterminer sur la biopsie diagnostique
initiale avant le traitement sont le type histopathologique, le
grade histopronostique avec le compte des mitoses sur 10 champs au
fort grandissement, le statut des récepteurs hormonaux,
éventuellement le taux de cellules exprimant Ki67 (selon les
équipes) et le statut Her2 si des protocoles néoadjuvants avec du
trastuzumab sont envisagés.
Les récentes avancées de la recherche ont permis d’identifier de
nouveaux marqueurs prédictifs. Dans le cadre d’essais
thérapeutiques, pour mieux identifier ces facteurs, un nombre
particulièrement important de cas s’avère nécessaire pour des
raisons de puissance statistique. Plusieurs méthodes répondant à
ces besoins peuvent être utilisées. La technique récemment
développée des tissue microarrays (TMA) autorise la fabrication
d’un profil d’expression moléculaire sur des échantillons
cliniques. Elle offre de nombreux avantages : un très grand
nombre de cas analysés simultanément pour de très nombreux
marqueurs, techniqués dans des conditions identiques, sur des
quantités faibles de matériel d’archive, donnant une excellente
corrélation avec les méthodes standard, tout en permettant une
économie de temps et d’anticorps [60]. Le TMA s’avère donc être un
partenaire « à haut débit » indispensable pour les futurs
travaux de recherche.
Une autre technique dite de puces à ADN ou encore DNA microarray
permet de mesurer simultanément l’expression de très nombreux
gènes. Depuis la première description d’une puce à ADN en 1995,
celles-ci sont devenues des outils majeurs, en particulier pour
l’étude des tumeurs. Plusieurs études réalisées en situation
néoadjuvante ont été publiées récemment, notamment par les équipes
du MD Anderson et du Baylor College of Medecine [61-63]. Elles
montrent qu’il existe des variations dans l’expression génétique
d’une tumeur suivant qu’elle est sensible ou résistante à un
traitement donné [61]. Ayers et al. [62] et Gianni et al. [63] ont
identifié des gènes prédictifs de réponse complète
pathologique.
Dans le cancer du sein, l’équipe de l’Institut Paoli-Calmettes
[64] a été l’une des premières à tester la corrélation entre les
techniques de DNA microarray et de tissue microarray. Ce travail a
été réalisé sur une série de 55 tumeurs mammaires pour 15
molécules. Un tiers des molécules testées présentaient une
corrélation entre les deux méthodes, ce qui met en évidence la
nécessité d’une approche complémentaire de ces deux méthodes. Dans
un avenir proche, ces techniques devraient permettre de prévoir
avec davantage de fiabilité que les paramètres aujourd’hui
utilisés, quelles sont les patientes qui ont des chances ou non de
bénéficier d’un traitement donné.
Conclusion
Après plus de vingt années de pratique, la chimiothérapie
néoadjuvante du cancer du sein opérable est certainement arrivée
aujourd’hui à maturité. Son principal objectif, qui reste la
conservation mammaire, est atteint dans 60 à 90 % des cas dans
les différentes séries, avec un gain de 10 % dans les essais
randomisés. Ce résultat est obtenu en toute sécurité pour les
malades, c’est-à-dire sans augmentation du risque de rechute locale
et/ou à distance par rapport à l’application d’une stratégie
thérapeutique classique. Il commence même à se dégager une
amélioration de la survie sans rechute et peut-être même de la
survie globale en cas d’augmentation du taux de réponse complète
clinique et de réponse complète histologique. C’est pourquoi il
convient d’utiliser le meilleur protocole de chimiothérapie
permettant d’optimiser la réponse tumorale immédiate. Il semble
aujourd’hui que cette chimiothérapie d’induction doit être
appliquée pour au moins 6 cycles, probablement 8, et comporter les
familles de médicaments majeurs du traitement du cancer du sein que
sont les anthracyclines et les taxanes selon une application
séquentielle. Par ailleurs, avec l’arrivée de nouveaux traitements
et notamment des thérapeutiques ciblées (trastuzumab entre autres),
se profilent de nouvelles associations possibles avec les
médicaments majeurs de chimiothérapie déjà employés. La question du
traitement adjuvant après chirurgie en cas de résidu tumoral
important reste posée pour améliorer encore la survie. Et, parce
que la chimiothérapie néoadjuvante est un modèle d’étude in vivo
incomparable de la chimiosensibilité d’une tumeur et permet l’étude
de facteurs prédictifs de réponse aux traitements, il apparaît
indispensable de prévoir des études biologiques tumorales annexes,
lesquelles pourraient, à terme, réorienter la thérapeutique, voire
permettre demain des traitements à la carte.
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