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La voie PI3K/Akt/mTOR : une nouvelle cible thérapeutique dans le traitement des leucémies aiguës myéloïdes


Bulletin du Cancer. Volume 93, Numéro 5, 445-7, Mai 2006, Du côté des cancéropôles et de l’INCA


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Cédric Dos Santos, Christian Récher, Cécile Demur, Bernard Payrastre , Inserm U563, CPTP, IFR30, Département d’oncogenèse et signalisation dans les cellules hématopoïétiques, 31024 Toulouse, Service d’hématologie clinique, Service d’hématologie biologique, CHU Purpan, 31024 Toulouse.

Résumé : En dépit des progrès enregistrés au cours de ces dernières années, le traitement des leucémies aiguës myéloïdes (LAM) reste insatisfaisant puisque la probabilité de survie sans maladie à 5 ans est inférieure à 50 % chez l’adulte jeune et à 20 % chez les sujets de plus de 60 ans, soulignant la nécessité de nouvelles approches thérapeutiques plus spécifiques. Nous avons récemment montré que la voie PI3-kinase-Akt-mTOR (mammalian target of rapamycin) est constitutivement activée dans les cellules leucémiques d’environ 60 % des patients atteints de LAM. In vitro, un traitement par la rapamycine (inhibiteur spécifique de la kinase mTOR) empêche la phosphorylation des cibles classiques de mTOR et inhibe la prolifération des progéniteurs leucémiques sans affecter la pousse des progéniteurs myéloïdes normaux. Ce travail est à la base d’un protocole clinique évaluant l’intérêt de la rapamycine dans les LAM du sujet âgé dont les résultats seront discutés dans cette revue.

Mots-clés : leucémie aiguë myéloïde, PI3 kinase

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ARTICLE

Auteur(s) : Cédric Dos Santos1, Christian Récher1,2, Cécile Demur3, Bernard Payrastre1

1Inserm U563, CPTP, IFR30, Département d’oncogenèse et signalisation dans les cellules hématopoïétiques, 31024 Toulouse
2Service d’hématologie clinique
3Service d’hématologie biologique, CHU Purpan, 31024 Toulouse

Article reçu le 1 Avril 2006, accepté le 15 Avril 2006

Les leucémies aiguës myéloïdes (LAM) représentent un groupe hétérogène d’hémopathies malignes caractérisées par une prolifération monoclonale de progéniteurs hématopoïétiques et par une insuffisance médullaire. Malgré de récentes avancées, leur traitement reste insatisfaisant puisque la probabilité de survie sans maladie à 5 ans est inférieure à 50 % chez l’adulte jeune et à 20 % chez les sujets de plus de 60 ans, soulignant donc la nécessité de nouvelles approches thérapeutiques plus spécifiques. L’hématopoïèse leucémique conserve certaines caractéristiques comparables à celles de l’hématopoïèse normale. En effet, le clone leucémique est organisé de façon hiérarchique en trois compartiments distincts : 1) un compartiment minoritaire de cellules souches leucémiques de phénotype immature (CD34+ CD38- CD123+), les plus résistantes aux agents de chimiothérapie, pour la plupart quiescentes mais capables d’auto-renouvellement ; 2) un compartiment plus mature de progéniteurs leucémiques (CFU-L pour colony forming unit-leukemia) ayant perdu des capacités d’auto-renouvellement mais ayant des propriétés clonogènes et de différenciation limitée ; 3) un compartiment majoritaire de cellules leucémiques bloquées à un stade donné de maturation granulo-monocytaire [1]. D’un point de vue moléculaire, il est considéré que le phénotype leucémique est conféré à une cellule souche normale ou à un progéniteur hématopoïétique engagé dans un processus de maturation par l’acquisition d’au moins deux événements mutationnels [1]. Des mutations dites de classe I qui affectent des récepteurs à activité tyrosine kinase (récepteur FLT-3 dans 25-30 % des cas ou c-Kit dans 3-5 % des cas) et/ou des protéines clés de la signalisation (N-Ras et K-Ras, dans 20 % des cas) conduisent à des signaux prolifératifs et de survie cellulaire [2]. Elles sont classiquement associées à des mutations de classe II impliquant des facteurs de transcription qui interfèrent sur les processus de différenciation. Ainsi, les cellules leucémiques présentent certaines voies de signalisation intracellulaire constitutivement actives conduisant à une survie et à une prolifération accrue (( figure 1 )). Les mécanismes de transduction du signal impliquant les mitogen-activated protein kinases (MAPK), les signal transducer and activator of transcription (STAT3 et 5), le nuclear factor κB (NFκB) ou, comme on va le voir plus en détail, les phospho-inositides 3-kinases (PI3K) et Akt (PKB) sont souvent mis en jeux dans les LAM [2].

Voie de signalisation PI3K/Akt/mTOR

Les PI3K, enzymes hétérodimèriques à activité lipide kinase, composés d’une sous-unité régulatrice (p85) et d’une sous-unité catalytique (p110), sont d’importants régulateurs de la croissance, de la prolifération, de l’adhésion et de la survie cellulaire [3]. Ces enzymes sont regroupées en trois classes (I, II et III) selon leur structure, leur spécificité de substrat et leur mécanisme de régulation [3]. Classiquement, les récepteurs de facteurs de croissance activés recrutent les PI3K de classe IA (PI3Kα, β et δ) via les domaines SH2 de leur sous-unité régulatrice et les activent. Ces « lipides kinases » catalysent alors la conversion du phosphatidylinositol 4,5 bisphosphate en phosphatidylinositol 3,4,5 trisphosphate (PIP3), un second messager lipidique à l’origine du déclenchement de plusieurs relais de signalisation intracellulaire. Le PIP3 permet entre autres le recrutement membranaire des protéines kinases à domaine PH (pleckstrin homology), 3-phosphoinositide-dependent-kinase-1 (PDK1) et Akt. Akt est partiellement activé par phosphorylation sur le résidu thréonine 308 dans le domaine catalytique par PDK1 mais son activation complète requiert une deuxième phosphorylation (sérine 473) dans le motif hydrophobe, par une PDK2 dont l’identité reste controversée à ce jour. Une fois activé, le proto-oncogène Akt va réguler, par phosphorylation, de nombreuses cibles. La sérine/thréonine kinase mTOR (mammalian target of rapamycin) est notamment activée en aval d’Akt dans plusieurs modèles. En réponse à des signaux prolifératifs tels que les cytokines ou les facteurs de croissance, mTOR joue un rôle clé dans la régulation traductionnelle de protéines impliquées dans le contrôle du cycle cellulaire (p27, cycline D1, c-myc, VEGF ou HIF1α) [4, 5]. Pour ce faire, mTOR active deux protéines majeures de l’induction de la traduction protéique (( figure 1 )). Premièrement, la protéine ribosomale p70S6K qui est impliquée dans la biogenèse des ribosomes. Deuxièmement, mTOR phosphoryle 4EBP1 et induit la dissociation de cet inhibiteur du facteur d’initiation de la traduction eIF4E qui va alors pouvoir induire et augmenter la traduction CAP-dépendante [4, 5].

Des travaux récents montrent que le module PI3K/Akt/mTOR est anormalement activé dans 60 % des blastes leucémiques de patients atteints de LAM [6, 7] et que la PI3Kδ est l’isoforme majoritairement exprimée dans ces cellules [8]. L’activation de mTOR fait appel à des mécanismes complexes. Akt contribue à activer mTOR de manière directe en le phosphorylant sur le résidu sérine 2448. De plus, il a été montré récemment qu’Akt phosphoryle la protéine tuberine (TSC2) du complexe suppresseur de tumeur TSC1/TSC2 (tuberous sclerosis complex), ce qui induit la déstabilisation et l’inactivation du complexe. TSC2 ne peut alors plus exercer son activité de GAP (GTPase activating protein) envers la petite protéine G Rheb (Ras homolog enriched in brain) qui, sous forme liée au GTP, active mTOR par un mécanisme encore mal caractérisé [4, 5]. Des inhibiteurs de PI3K inhibent l’activation de mTOR dans les LAM mais la relative spécificité de ces inhibiteurs ne permet pas d’écarter l’implication d’autres mécanismes de régulation. Les mécanismes moléculaires conduisant à l’activation de la voie PI3K/Akt et de la kinase mTOR dans les LAM restent incomplètement définis. Dans ce contexte, il sera important d’évaluer l’impact potentiel de l’activation de mTOR indépendante de la PI3K qui pourrait faire intervenir le statut énergétique (activation des kinases dépendantes de l’AMP lors d’une diminution du ratio ATP/AMP) ou nutritionnel (niveau d’acides aminés) souvent dérégulés dans les cancers [4].

Ciblage pharmacologique de mTOR dans les LAM

Des inhibiteurs sélectifs des isoformes de PI3K et d’Akt sont actuellement en développement et, pour certains d’entre eux, en évaluation préclinique [9]. Par contre, un inhibiteur de mTOR, la rapamycine, produit de la bactérie Streptomyces hygroscopicus, est utilisée en thérapeutique comme immunosuppresseur, en particulier dans la prévention du rejet de greffe de rein. Cette molécule suscite beaucoup d’intérêt actuellement pour ses propriétés antiprolifératives. La rapamycine se complexe à son récepteur intracellulaire (FKBP12) et cet hétérodimère se fixe sur mTOR, inhibant ainsi de façon spécifique son activité kinase. Des données récentes montrent que mTOR existe sous forme de deux complexes multiprotéiques distincts, tant au niveau structurel que fonctionnel. Le complexe GβL-mTOR-Raptor (regulatory associated protein of TOR), appelé TORC1, contrôle la traduction protéique et est sensible à la rapamycine. Par contre, le complexe GβL-mTOR-rictor (rapamycin insensitive component of TOR), appelé TORC2, pourrait être impliqué dans le contrôle de l’organisation du cytosquelette et est insensible à la rapamycine [10].

Les blastes leucémiques présentant une activation soutenue du relais PI3K/Akt/mTOR montrent une sensibilité très augmentée aux inhibiteurs de ces kinases, en particulier à la rapamycine. Ainsi, un traitement par la rapamycine : 1) empêche la phosphorylation des deux cibles classiques de mTOR (p70S6 kinase et 4E-BP1), 2) inhibe la prolifération des progéniteurs leucémiques in vitro, et 3) n’affecte que modérément les progéniteurs myéloïdes normaux. In vitro, l’effet de la rapamycine est principalement cytostatique. Ces résultats précliniques encourageants ont été à l’origine d’un essai pilote qui a démontré l’intérêt de la rapamycine dans le traitement des LAM du sujet âgé en impasse thérapeutique [6]. Obtenus avec la rapamycine seule, ils ouvrent des perspectives intéressantes, notamment l’utilisation de cette molécule (ou de ses dérivés tels que le CCI779 ou le RAD001) en association avec certains agents cytotoxiques utilisés en chimiothérapie. Un travail récent montre un puissant effet potentialisateur de la rapamycine sur la réponse des cellules de LAM à l’étoposide [11].

Conclusions et perspectives

Les stratégies thérapeutiques ciblant spécifiquement des protéines clés de la signalisation intracellulaire sont en développement rapide et les inhibiteurs disponibles pour ce type de thérapies sont en augmentation. Leur utilisation suppose de pouvoir identifier rapidement les acteurs dérégulés chez chaque patient. Une meilleure compréhension des mécanismes moléculaires contribuant à activer de manière aberrante mTOR dans les LAM pourrait donc permettre la mise à jour de nouvelles cibles thérapeutiques dans le traitement de cette pathologie. Il est vraisemblable que des stratégies thérapeutiques associant plusieurs inhibiteurs de protéines clés de la signalisation dérégulées dans les LAM, notamment de la voie PI3K/Akt/mTOR [5], devront être envisagées. Mieux comprendre les mécanismes de résistance à la rapamycine qui se font jour reste également un enjeu important ainsi que la mise en évidence de marqueurs diagnostiques permettant de sélectionner les patients susceptibles de bénéficier de ce traitement.

Références

1 Gilliland DG, Jordan CT, Felix CA. The molecular basis of leukemia. Hematology (Am Soc Hematol Educ Program) 2004 : 80-97.

2 Recher C, Dos Santos C, Demur C, Payrastre B. mTOR, a new therapeutic target in acute myeloid leukemia. Cell Cycle 2005 ; 4 : 1540-9.

3 Van haesebroeck B, Khaled A, Bilancio A, Geering B, Foukas CL. Signalling by PI3K isoforms : insights from genes-targeted mice. Trends Bioch Sci 2005 ; 30 : 194-204.

4 Bjornsti MA, Houghton PJF, et al. The TOR pathway : a target for cancer therapy. Nat Rev Cancer 2004 ; 4 : 335-6.

5 Thomas GV. mTOR and cancer : reason for dancing at the crossroads? Curr Op Gen Dev 2006 ; 16 : 78-84.

6 Recher C, Beyne-Rauzy O, Demur C, Chicanne G, Dos Santos C, Mas VM, et al. Anitleukemic activity of rapamycin in acute myeloid leukemia. Blood 2005 ; 105 : 2534-7.

7 Xu Q, Simpson SE, Scialla TJ, Bagg A. Carroll Ml. Survival of acute myelid leukemia cells requires PI3 kinase activation. Blood 2003 ; 102 : 972-80.

8 Sujobert P, Bardet V, Cornillet-Lefebvre P, Hayflick JS, Prie N, Verdier F, et al. Essential role of the p110 [delta] isoform in phosphoinositide 3-kinase activation and cell proliferation in acute myeloid leukemia. Blood 2005 ; 106 : 1063-9.

9 Granville CA, Memmott RM, Gills JJ, Dennis PA. Handicaping the race to develop inhibitors of the phosphoinositide 3-kinase/Akt/mammalian target of rapamycin pathway. Clin Cancer Res 2006 ; 12 : 679-89.

10 Sarbassov DDD, et al. Rictor, a novel binding partner of mTOR, defines a rapamycin-insensitive and raptor-independent pathway that regulates the cytoskeleton. Curr Biol 2004 ; 14 : 1296-302.

11 Xu Q, Thompson JE, Carroll M. mTOR regulates cell survival after etoposide treatment in primary AML cells. Blood 2005 ; 106 : 4261-8.


 

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