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La réparation de l’ADN, cible potentielle d’un développement thérapeutique en cancérologie


Bulletin du Cancer. Volume 93, 124-44, Numéro hors-série, Avril 2006, Formation SFC


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Philippe Pourquier , Groupe de pharmacologie moléculaire, Inserm E347, Institut Bergonié, 229 cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux, Cedex.

Résumé : Les mécanismes de réparation de l’ADN jouent un rôle crucial dans la préservation de l’intégrité du génome. Ils permettent également de lutter contre les dommages de l’ADN induits par une grande majorité des médicaments utilisés en chimiothérapie et peuvent donc contribuer au phénomène de résistance clinique aux anticancéreux. Après avoir décrit brièvement l’origine des principales lésions de l’ADN, nous décrirons les principaux mécanismes de réparation de l’ADN et montrerons, à l’aide de quelques exemples précis, comment il est possible d’inhiber de façon rationnelle les voies de réparation de l’ADN afin d’augmenter l’efficacité des anticancéreux déjà existants.

Mots-clés : dommages de l’ADN, réparation de l’ADN, agents alkylants

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Philippe Pourquier

Groupe de pharmacologie moléculaire, Inserm E347, Institut Bergonié, 229 cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux, Cedex

Notre génome est constitué d’environ 3 milliards de paires de bases dont l’agencement définit les caractères génétiques de chaque individu. Cet ADN est continuellement soumis à des altérations d’origine endogène ou exogène pouvant entraîner l’apparition de mutations et le déclenchement de processus cancéreux, soit par activation de proto-oncogènes, soit par inactivation de gènes suppresseurs de tumeurs. Pour prévenir cette instabilité génétique, les cellules ont développé des mécanismes particulièrement efficaces, capables de réparer spécifiquement chaque type de lésion de l’ADN et d’assurer l’intégrité du matériel génétique transmis aux cellules filles lors de la division cellulaire. Ces mécanismes interviennent également dans la réparation des lésions de l’ADN induites par un grand nombre d’agents anticancéreux et peuvent contribuer au phénotype de résistance clinique à ces médicaments. Les mécanismes de réparation de l’ADN jouent un rôle crucial dans l’efficacité des chimiothérapies anticancéreuses et sont apparus très tôt comme une cible potentielle pour le développement de nouveaux composés cytotoxiques.Comme nous allons le voir, il existe une certaine disparité entre la très grande variété de lésions de l’ADN qui peuvent être générées dans une cellule et le nombre relativement restreint des mécanismes de réparation qui sont très conservés au cours de l’évolution. Nous essaierons de montrer, à travers un nombre limité d’exemples, comment il est possible d’utiliser ces systèmes de réparation comme cible de nouveaux agents cytotoxiques. Depuis plusieurs années, cette stratégie a permis le développement de molécules qui, utilisées en association avec d’autres agents endommageant l’ADN, devraient améliorer de façon significative les traitements déjà existants.

Principales lésions de l’ADN

Les lésions de l’ADN sont généralement classées en trois catégories [1] : les lésions d’origine endogène qui incluent des produits ou sous-produits du métabolisme cellulaire au sens large, avec en premier lieu les sites abasiques (( figure 1A )) dont le nombre est estimé à plus de 10 000 par jour pour une cellule humaine [2]. Leur formation résulte soit de la rupture spontanée de la liaison glycosidique entre la base et le désoxyribose, soit de la réparation de bases endommagées par des enzymes spécialisées, les ADN glycosylases [3]. Les sites abasiques sont très labiles et conduisent le plus souvent à des cassures simple brin de l’ADN dont la persistance peut entraîner la formation de lésions irréversibles conduisant à la mort cellulaire [4, 5]. Entrent également dans cette catégorie les lésions oxydatives liées à la formation de radicaux libres issus de la respiration mitochondriale (ions superoxydes, radicaux hydroxyles, peroxyde d’hydrogène) [1]. Ces derniers peuvent directement réagir avec la molécule d’ADN et former plus de 100 lésions oxydatives différentes [1, 6] dont la 8-oxoguanine est la plus fréquente (( figure 1A )) ou réagir avec des acides gras poly-insaturés et générer de façon indirecte des adduits exocycliques comme la 1,N6-éthénoadénine (( figure 1B )) [1, 7]. Les désaminations spontanées de bases de l’ADN génèrent également des lésions endogènes qui entraînent une suppression de l’information codante (( figure 1A )). L’exemple le plus cité est celui de la formation d’uracile par désamination de la cytosine avec une fréquence de 100 à 500 événements par jour pour une cellule humaine [1, 8]. Enfin, on retrouve les altérations liées à des dysfonctionnements de certaines polymérases impliquées dans la réplication de l’ADN qui se traduisent par l’apparition d’un mésappariement ou mismatch [1, 9], ainsi que certaines bases méthylées comme la 7-méthylguanine ou la 3-méthyladénine (( figure 1A )) qui résultent d’une méthylation accidentelle de l’ADN par des cofacteurs enzymatiques tels que la S-adénosylcystéine [1, 4].

Les lésions d’origine exogène sont principalement liées à des facteurs environnementaux comme les rayonnements ultraviolets de la lumière solaire qui induisent le pontage de thymines adjacentes et conduisent à des adduits de type dimères de cyclopyrimidines ou photo-produits 6,4 (( figure 1B )) [1, 10]. Certaines substances génotoxiques présentes dans la fumée de cigarette ou dans divers rejets industriels sont également capables de former des adduits plus ou moins volumineux de l’ADN. C’est le cas notamment des adduits de benzopyrène dont les propriétés mutagènes ont été décrites [1, 4, 11].

Enfin, certains médicaments anticancéreux génèrent des lésions de l’ADN dont la nature dépend du mécanisme d’action de la drogue. Nous citerons ici l’O6-méthylguanine (( figure 1A )) issue de l’action d’un grand nombre d’agents alkylants mono ou bifonctionnels. Il s’agit principalement des nitroso-urées (carmustine, fotémustine, lomustine, streptozotocine), des tétrazines (témozolomide, dacarbazine, mitozolomide), des aziridines (thiotépa, mitomycine C), des bischloroéthylamines (melphalan, chlorambucil) et des dérivés platinés (cisplatine, carboplatine et oxaliplatine). Même si elle ne représente que 10 % des produits d’alkylation formés, l’O6MG est la cause majeure de la mort des cellules tumorales [12]. Les chimiothérapies à base de sels de platine génèrent également des lésions particulières regroupées sous le terme de pontages de l’ADN (( figure 1B )), avec une prépondérance des pontages intrabrins dans le cas du cisplatine [13, 14]. Leur présence induit une cytotoxicité liée à l’inhibition de la transcription et de la réplication de l’ADN. Enfin, on peut citer le cas particulier des adduits covalents ADN-topo-isomérases I ou II dont la stabilisation par leurs inhibiteurs respectifs induit la formation de cassures simple ou double brin de l’ADN responsables de l’effet cytotoxique de ces médicaments (( figure 1B )) [15, 16]. Ces inhibiteurs entrent dans la plupart des protocoles standard de chimiothérapie.

Différents mécanismes de réparation de l’ADN

Le terme de « réparation de l’ADN » regroupe deux grandes catégories de mécanismes : 1) les mécanismes qui assurent une réparation fidèle de l’ADN par correction des dommages et pour lesquels il existe une modification chimique de la base endommagée suivie ou non d’une nouvelle synthèse de brin ; 2) la synthèse translésionnelle ou bypass, qui permet à la cellule de tolérer un certain niveau d’endommagement et de passer outre les lésions lors de la réplication grâce à des ADN polymérases spécifiques [17]. Dans ce cas, la base endommagée persiste dans l’ADN, ce qui en fait un mécanisme beaucoup moins fidèle pouvant entraîner une accumulation de mutations ponctuelles. Nous ne détaillerons pas cette voie de réparation dont les mécanismes ont récemment été revus en détail [17, 18].

Il existe cinq grands mécanismes de correction des dommages [4, 5, 19, 20]. Chacun d’eux est « spécialisé » dans la prise en charge d’un ou de plusieurs types de lésion de l’ADN (tableau 1( Tableau 1 )), mais une même lésion peut être réparée par différents mécanismes, ce qui permet à la cellule de compenser une éventuelle défaillance de l’un de ces systèmes. C’est le cas par exemple des lésions induites par le cisplatine qui sont essentiellement reconnues par le système de réparation par excision nucléotidique (NER) mais peuvent également être réparées par recombinaison si leur présence aboutit à la formation de cassures double brin de l’ADN [21]. De façon générale, les différents systèmes de réparation de l’ADN sont activés dès la reconnaissance d’une lésion par des molécules appelées « senseurs » qui activent des transducteurs du signal chargés de « véhiculer » l’information aux molécules effectrices dont le rôle est de recruter les différents facteurs nécessaires à l’arrêt du cycle cellulaire et à la correction du dommage. La survie cellulaire est donc étroitement liée au niveau des dommages, mais également au bon enchaînement des différentes étapes de cette cascade de signalisation qui fait appel (à l’exception de la réversion directe) à plusieurs dizaines de molécules.

Réparation par réversion directe

Ce système, assez simple au niveau de son mécanisme, est spécialisé dans la réparation des adduits d’O6-méthylguanines [1, 4, 22]. Il fait intervenir une alkylguanine alkyltransférase (AGT) qui catalyse le transfert du groupement méthyle de l’oxygène en position 6 de la guanine sur l’une de ses cystéines (Cys145 chez l’homme) (( figure 2 )). Cette réaction est irréversible et inactive l’AGT qui est rapidement ubiquitinylée et dégradée par protéolyse [23]. Comme nous le verrons plus loin, la découverte de l’AGT et de son rôle actif dans la détoxication des lésions induites par un grand nombre d’agents alkylants utilisés en chimiothérapie a fait de cette enzyme une cible de choix pour la recherche de nouvelles molécules pouvant potentialiser l’action de ces médicaments.
Tableau 1 Les différents systèmes de réparation de l’ADN par correction des dommages en fonction du type de lésion

Lésions

Mécanisme de réparation associéa

O6-méthylguanine

Réparation par réversion directe

Mésappariements de bases

Réparation des mésappariements (MMR)

Sites abasiques

Réparation par excision de bases (BER)

Bases oxydées

Désaminations de bases

Bases alkylées

Cassures simple brin

Lésions UV (dimères de cyclopyrimidines et photo-produits 6,4)

Réparation par excision nucléotidique (NER)

Adduits carcinogènes volumineux

Adduits de platine

Cassures double brin de l’ADN

Réparation par recombinaison homologue (HRR)

Réparation par recombinaison non homologue ou end-joining (NHEJ)

aLes lésions qui peuvent être prises en charge par plusieurs mécanismes de réparation ne sont pas mentionnées.

Réparation des mésappariements (MMR)

Cette voie de réparation est activée par la présence de bases mal appariées provenant le plus souvent d’erreurs d’incorporation par les ADN polymérases réplicatives à raison d’une base erronée toutes les 105 bases incorporées [24] (( figure 3 )). Une partie est corrigée par l’activité de relecture 3’-5’ des polymérases et le reste est pris en charge par le système MMR, ce qui réduit le taux d’erreurs à environ 10-10[25]. Chez l’homme, le MMR est induit par la reconnaissance de l’anomalie structurale liée au mésappariement par l’hétérodimère MSH2-MSH6 (ou MutSα), ou MSH2-MSH3 dans le cas de petites insertions ou délétions [24, 26]. Ce dimère subit un changement de conformation ATP-dépendant [27] permettant le recrutement d’un autre hétérodimère constitué des molécules MLH1 et PMS2 après hydrolyse d’une deuxième molécule d’ATP [28]. Ce nouveau complexe est capable de glisser sur l’ADN à distance du mésappariement (( figure 3 )). Il doit être capable de discerner le brin contenant la base incorrecte de l’autre brin. Contrairement aux procaryotes chez qui cette distinction se fait sur l’absence de méthylation du brin néosynthétisé, il ne peut se faire chez les eucaryotes que sur la présence d’interruptions de brins à distance de la lésion, soit au niveau des fragments d’Okazaki du brin retardé, soit au niveau de l’extrémité 3’OH libre du brin direct. C’est à partir de ces interruptions qu’une activité exonucléasique 5’-3’ ou 3’-5’, dont l’origine serait attribuée à l’exonucléase I [29, 30], permet la dégradation du brin contenant le mésappariement. La présence de la molécule RPA, dont le rôle est de protéger l’ADN simple brin du brin matrice contre l’action des exonucléases, ainsi que du PCNA et des différentes protéines nécessaires à la réplication et de la ligase, permet d’effectuer une nouvelle synthèse et assure la restauration de la continuité du brin d’ADN.

Réparation par excision de bases (BER)

Ce système intervient principalement dans la réparation des lésions oxydatives liées au métabolisme cellulaire, mais prend aussi en charge les cassures simple brin induites par les rayonnements ionisants [1, 31] (( figure 4 )). Dans le cas d’une altération de base (X, ( figure 4 )), ce mécanisme est induit par l’action d’ADN glycosylases, dont la spécificité varie en fonction de la nature du dommage (tableau 1) [4]. Celles-ci excisent la base endommagée en hydrolysant le lien N-glycosidique entre la base et le sucre et forment un site abasique (( figure 1A )). Ce dernier est reconnu par une endonucléase apurinique (APE1) qui hydrolyse le lien 5’ phosphodiester pour générer une interruption du brin d’ADN [4, 19]. Dans le cas d’une cassure simple brin (avec une base manquante ou gap), le BER est directement induit par la reconnaissance de l’interruption de brin par les facteurs XRCC1 (protéine d’échafaudage assurant probablement l’échange des différents facteurs du BER) et PARP1 pour poly(ADP)ribosyl polymérase 1 dont le rôle est décrit plus loin. Le recrutement de la polynucléotide kinase (PNK) permet ensuite de phosphoryler l’extrémité 5’ et de déphosphoryler l’extrémité 3’ au niveau de l’interruption, ce qui est indispensable à la nouvelle synthèse de brin [19, 32].

Deux voies de synthèse ont été décrites dans le cas du BER pour la correction du dommage. L’une, majoritaire, est appelée short patch BER et consiste simplement à remplacer le nucléotide manquant par l’ADN polymérase β [33] en association avec le facteur XRCC1, l’ADN ligase 3 prenant en charge la restauration de la continuité du brin d’ADN. Il existe également une voie annexe, appelée long patch BER, qui implique la synthèse de plusieurs nucléotides (deux à six nucléotides après la lésion) par la polymérase β en association avec la molécule PCNA. Cette voie induit la formation d’un chevauchement de brin ou flap qui est éliminé spécifiquement par l’endonucléase FEN1 (flap endonuclease) [34]. L’ADN polymérase β est également capable d’assurer cette étape d’élongation qui est stimulée par PARP de manière FEN1-dépendante [35]. Enfin, l’ADN ligase 1 restaure la continuité du brin d’ADN.

Réparation par excision de nucléotides (NER)

Bien que son existence soit probablement liée à la réparation des lésions de l’ADN induites par les rayonnements ultraviolets de la lumière solaire, ce système est capable de reconnaître une grande variété d’adduits volumineux induits par des carcinogènes d’origine environnementale ou médicamenteuse (adduits de cisplatine notamment) [5, 10, 19]. Le NER fait intervenir un très grand nombre de protéines incluant les protéines XP (groupes A à G) (tableau 1) [10], dont la déficience chez l’homme provoque une maladie récessive rare appelée xeroderma pigmentosum, qui se caractérise par une hypersensibilité aux rayons ultraviolets de la lumière solaire et une prédisposition à développer un cancer de la peau [36]. Le NER comprend deux voies : le GG-NER (pour global genome-NER), qui répare les lésions de l’ADN indépendamment de leur localisation dans le génome, et le TC-NER (pour transcription-coupled-NER) qui est induit par la présence de lésions au niveau des régions transcrites de l’ADN [5, 10, 19] (( figure 5 )). Seules les étapes de reconnaissance de la lésion varient entre ces deux voies. Dans le GG-NER, c’est le complexe XPC-hHR23B qui reconnaît la distorsion de l’ADN associée à la lésion [37, 38], alors que, dans le TC-NER, le mécanisme est induit par l’arrêt de la progression de l’ARN polymérase II au niveau de la lésion sur le brin transcrit et fait intervenir deux facteurs spécifiques, CSA et CSB (pour Cockayne syndrome A et B) [39]. Dans les deux cas, le maintien de l’ouverture de la double hélice d’ADN est assuré par les deux hélicases XPD (polarité 3’-5’) et XPB (polarité 5’-3’) faisant partie de la dizaine de facteurs du complexe TFIIH [4, 5, 10, 19]. Cela rend la lésion accessible aux autres facteurs du NER et permet le recrutement du complexe XPA-RPA et de l’endonucléase XPG. XPA reconnaît et vérifie la présence de la lésion, RPA (constitué d’un trimère) se lie à l’ADN simple brin non endommagé et XPG incise le brin endommagé en 3’ de la lésion. Dans un deuxième temps, l’endonucléase XPF, en association avec le facteur ERCC1, réalise la coupure de l’ADN endommagé en 5’ de la lésion et libère un fragment de 24 à 32 bases [4, 5, 10, 19]. L’ADN polymérase et l’ADN ligase sont alors recrutées pour effectuer une nouvelle synthèse de brin et restaurer la continuité de l’ADN.

Réparation par recombinaison de l’ADN

Ce système de réparation est mis en jeu lorsqu’il y a formation de cassures double brin d’ADN. Il est induit par la reconnaissance de la lésion par les molécules senseurs ATM (ataxia telangectasia mutated) et ATR (AT-related protein), deux protéines de la famille des phosphatidylinositol-3 kinase-related protein kinase (PIKK) [40-42]. Comme son nom l’indique, l’inactivation d’ATM conduit à l’ataxie télangectasie, maladie caractérisée notamment par une prédisposition au cancer et par une hypersensibilité aux radiations ionisantes et aux agents induisant des cassures double brin de l’ADN [40]. ATM et ATR activent à leur tour un grand nombre de molécules effectrices [41]. Parmi elles, citons l’histone γH2AX dont la forme phosphorylée, qui est recrutée très précocement au niveau des extrémités de la cassure au même titre qu’ATM et ATR, représente une molécule pivot dans la coordination des premières étapes de la recombinaison [43]. Il existe deux grandes voies de recombinaison de l’ADN (( figure 6 )) : la recombinaison homologue, qui est un mécanisme assez lent du fait qu’il utilise le chromosome homologue non endommagé pour assurer une réparation fidèle de la lésion, et la recombinaison non homologue ou réparation par jonction d’extrémités (end-joining), qui est beaucoup plus rapide mais dont le manque de fidélité peut conduire à l’insertion ou à la délétion de quelques nucléotides au moment de la jonction.

Réparation par recombinaison homologue (HRR)

Cette voie de recombinaison est celle qui est la plus utilisée chez les procaryotes et chez la levure. Elle consiste à se servir de la séquence homologue sur le chromosome non endommagé comme « modèle » pour la nouvelle synthèse de brin [4, 5, 44-46] (( figure 6 )). Cette voie implique le recrutement du complexe MRN constitué des trois molécules Mre11, Nbs1 et Rad50 au niveau des extrémités de la cassure [47]. Sa phosphorylation par ATM stimule son activité 5’-3’exonucléasique et permet la formation de deux extrémités simple brin 3’ protrusives qui sont immédiatement protégées de l’action d’autres nucléases par recouvrement de RPA. L’étape de recombinaison proprement dite nécessite alors le déplacement de RPA par Rad51 en collaboration avec ses paralogues (Rad51B, C, D, XRCC2 et XRCC3), Rad52 et Rad54 qui forment des nucléofilaments autour de ces mêmes extrémités [19, 45, 46]. Ces étapes sont dépendantes des protéines Brca1 et Brca2 [48]. C’est l’activité de recombinase de Rad51 qui permet ensuite les étapes de reconnaissance de la séquence homologue sur la chromatide sœur et d’invasion de brin. La nouvelle synthèse de brin est induite à l’extrémité 3’ de chaque brin et s’étend au-delà de l’endroit de la lésion. Elle donne naissance à une structure intermédiaire appelée jonction de Holliday dont la particularité nécessite l’action d’enzymes spécifiques, les résolvases, pour permettre la restauration des deux fragments d’ADN originaux.

Réparation par recombinaison non homologue ou end-joining (NHEJ)

Cette voie de réparation est majoritaire chez les mammifères. Son mécanisme semble assez simple puisqu’il consiste, après reconnaissance de la lésion, à joindre les extrémités double brin de l’ADN générées par la cassure (( figure 6 )) [19, 45, 49, 50]. Il repose sur la liaison d’un complexe protéique au niveau de ces extrémités qui permet de maintenir la cohésion entre les deux brins qui doivent être joints. Ce complexe est constitué de l’ADN-protéine kinase ou DNA-PK comprenant une sous-unité catalytique (DNA-PKcs) appartenant à la même famille de sérine/thréonine kinase qu’ATM et ATR [40] et les molécules Ku80 et Ku70, auquel vient se fixer le facteur Artemis [51]. Ce dernier est phosphorylé par la DNA-PKcs, ce qui active son activité 3’et 5’ exonucléasique nécessaire à la « préparation » des extrémités d’ADN avant ligation par le complexe XRCC4-ligase IV qui est chargé de restaurer la continuité de la double hélice [52].

Ciblage des mécanismes de réparation de l’ADN

Comme nous venons de le voir, les cellules eucaryotes disposent de mécanismes de réparation de l’ADN, parfois très sophistiqués, qui permettent de corriger une grande diversité de dommages. La défaillance ou le dysfonctionnement de l’un de ces systèmes peut donc entraîner l’accumulation de mutations à l’origine d’un grand nombre de cancers [1, 10, 17, 19, 44, 45]. Leur rôle essentiel est donc de préserver l’intégrité du génome des cellules saines, mais ils sont également impliqués dans la résistance des cellules cancéreuses aux dommages induits par un certain nombre d’agents anticancéreux ciblant l’ADN. À ce titre, ils représentent une cible de choix dont l’inactivation permet de potentialiser l’action des médicaments anticancéreux utilisés en clinique en réduisant la résistance à ces agents [53, 54]. Nous allons développer ici quelques exemples pertinents dans lesquels cette stratégie a permis d’obtenir des résultats encourageants en termes d’amélioration des traitements existants.

Inhibition de la réparation par inversion directe

Comme nous l’avons vu, la réparation par inversion directe repose sur la capacité des cellules à éliminer les groupements alkyls des bases endommagées, notamment le groupement méthyl en position 6 de la guanine. Il est donc logique de penser que la toxicité des agents alkylants est liée au niveau d’expression et/ou d’activité de l’AGT. Cela a d’ailleurs été montré dans un certain nombre d’études utilisant des modèles de cellules en culture [55]. Au niveau tumoral, il a été montré que l’AGT est exprimée à des niveaux très variables en fonction de l’origine tissulaire [55, 56] (tableau 2( Tableau 2 )), ce qui a conduit à leur classification en tumeur Mer– ou Mer+ en fonction du niveau d’enzyme. Des études prospectives et rétrospectives ont démontré que cette disparité pouvait être à l’origine d’une différence de réponse clinique au traitement par les agents alkylants. C’est le cas des tumeurs cérébrales où il existe une meilleure survie des patients traités par le BCNU pour lesquels le niveau tumoral d’AGT est faible [57-59]. Inversement, la présence de cellules contenant un niveau élevé d’AGT dans une tumeur gliale ou astrocytaire est corrélée à une réponse au BCNU de mauvais pronostic [57]. L’inhibition de l’AGT représente donc une stratégie de choix pour potentialiser l’action des agents alkylants utilisés en chimiothérapie.

S’il est vrai que la mise au point d’approches visant à diminuer l’expression de l’AGT grâce à l’utilisation de ribozymes ou d’ARN antisens est prometteuse pour l’avenir [60-62], seul le développement de l’O6-benzyl-guanine (O6BG) et de ses dérivés peut être considéré comme une avancée concrète en termes d’application clinique [22]. L’O6BG est un dérivé non cytotoxique dont la structure chimique imite celle de l’O6-méthylguanine (( figure 2 )). Il sert donc de leurre à l’AGT ; l’activité de l’AGT est détournée de la réparation du dommage dont la persistance induit davantage de mort cellulaire [63] (( figure 2 )). L’O6BG sert donc à potentialiser l’action des agents alkylants, ce qui a été clairement montré pour le BCNU [64-69] et le témozolomide [66, 70, 71] dans des tumeurs humaines xénogreffées exprimant l’AGT. Les essais de phase I d’association de l’O6BG au BCNU ont permis d’évaluer la dose de 120 mg/m2 d’O6BG pour les essais de phases II et III qui sont actuellement en cours [72, 73].

Les résultats encourageants obtenus avec l’O6BG ont naturellement conduit au développement clinique d’autres dérivés plus actifs et moins myélotoxiques (( figure 2 )). Parmi eux, l’O6-(4-bromothényl) guanine (4BTG) a montré une activité de potentialisation du témozolomide comparable à celle de l’O6BG mais une toxicité significativement moindre [74]. Récemment, une série de dérivés hydrosolubles du 4BTG ont été synthétisés [75, 76]. Le dérivé hydrosoluble O6-benzyl-2’-désoxyguanosine (B2dG) a également fait l’objet d’un développement préclinique et a montré de bons résultats sur des tumeurs xénogreffées en association au BCNU [77, 78]. Son activité est liée à sa transformation en O6BG et en 8-oxoBG [79], le métabolite actif de l’O6BG (( figure 2 )). À ce titre, une série de dérivés substitués en positions 8 et 9 de l’O6BG ont été testés sans amélioration significative [80]. Plus récemment, des dérivés glucuronidés des différents inhibiteurs de l’AGT ont été synthétisés dans le but d’améliorer le ciblage des tissus tumoraux dont la plupart surexpriment le transporteur au glucose [75]. Le tableau de la ( figure 7B ) issu de cette étude montre la comparaison de leur efficacité d’inhibition de l’AGT in vitro ainsi que dans un modèle cellulaire et indique la forte potentialité de ce type d’inhibiteurs en thérapie.

Récemment, un lien assez inattendu a été fait entre l’activité AGT et la sensibilité cellulaire aux poisons de topo-isomérases I. En effet, il existe dans des modèles de tumeurs xénogreffées une synergie entre l’irinotecan et le témozolomide [81, 82] ou le BCNU [83]. De même, l’O6BG est capable de potentialiser la cytotoxicité de l’association irinotecan-témozolomide [66]. Cet effet de potentialisation repose sur l’hypothèse que la présence de l’O6-méthylguanine est capable d’altérer l’équilibre de la réaction de coupure de l’ADN par la topo-isomérase I et d’augmenter le nombre de complexes ADN-enzyme contribuant à la cytotoxicité de l’agent alkylant associé. Cette hypothèse est renforcée par le fait que des cellules CHO dépourvues d’AGT forment moins de complexes ADN-topo-isomérases I que les mêmes cellules transfectées par l’AGT sauvage lorsqu’elles sont traitées par l’agent alkylant MNNG [84]. L’ensemble de ces données montre que la stratégie d’inhibition de l’AGT peut s’élargir à la potentialisation d’autres agents antitumoraux que les alkylants classiques et justifier la mise en place de nouveaux essais thérapeutiques dans les années à venir.
Tableau 2 Niveaux moyens d’expression de l’AGT dans les tissus tumoraux. D’après Chen JM et al. [56]

Tissu Tumoral

Moyenne en fmol/mg prot. (écart-type)

Fourchette

Sein

1071 (374)

444-1470

Estomac

515 (107)

400-689

Poumon (petites cellules)

509 (251)

265-867

Poumon (non à petites cellules)

461 (227)

0-89

Rein

329 (246)

49-713

Œsophage

273 (376)

0-747

Cerveau

244 (175)

0-520

Côlon

242 (308)

0-761

Mélanome

201 (161)

87-315

Inhibition de la réparation par excision de nucléotide (NER)

Le NER est le système le plus souvent invoqué dans la réparation des ponts intrabrins de l’ADN induits par les principaux dérivés de platine dont la structure chimique est présentée sur la ( figure 8 )A. Cela explique probablement le succès de ce type de thérapie dans les tumeurs germinales où la capacité à éliminer les adduits de platine et le niveau d’expression des protéines XPA et ERCC1/XPF sont faibles [21, 85, 86]. À l’inverse, l’augmentation de l’activité NER représente l’une des causes majeures de la résistance cellulaire aux dérivés de platine. Des études ont notamment montré une corrélation entre le niveau élevé d’expression des gènes XPA, ERCC1, XPB, et CSB dans des tumeurs provenant de patientes atteintes de cancer de l’ovaire et la résistance clinique aux dérivés de platine [87, 88]. Des résultats similaires semblent indiquer qu’une plus grande capacité à réparer les adduits de platine est à l’origine de la résistance cellulaire dans les cancers du poumon non à petites cellules [89].

En dehors d’essais d’intensité de dose avec risques de toxicité sévère ou du développement de nouveaux dérivés du platine, de nouvelles stratégies ont été envisagées afin d’inhiber le système NER pour potentialiser l’effet cytotoxique des dérivés du platine et contourner la résistance. L’une d’entre elles consiste à associer au dérivé de platine un analogue nucléosidique. La synergie d’une telle association est très dépendante des modèles cellulaires utilisés et du schéma d’administration des drogues [90]. Sans que l’on en connaisse vraiment le mécanisme, elle s’accompagne la plupart du temps d’une diminution de la réparation de l’ADN, probablement par inhibition de l’étape de polymérisation nécessaire à la nouvelle synthèse de brin [91]. Des résultats similaires ont été obtenus dans des lignées de cancer de l’ovaire en association avec la gemcitabine dont l’effet synergique était corrélé à la diminution de la réparation des adduits de platine [92]. Il reste néanmoins à établir si cette potentialisation est réellement due à une inhibition du NER, à d’autres mécanismes de réparation faisant intervenir une étape de synthèse de brin similaire comme dans la recombinaison homologue [93] ou encore à la régulation d’autres voies en amont de la réparation des dommages [90].

La dégradation des protéines au niveau intracellulaire est assurée par une machinerie complexe appelée 26S protéasome et nécessite l’étiquetage préalable de la protéine par ubiquitination et dépliement avant digestion, les chaînes d’ubiquitine étant détachées pour être recyclées. Il a été montré que les histones entrant dans la composition des nucléosomes, qui assurent la compaction et la décompaction de la chromatine, subissent un dépliement lors de la réparation de l’ADN [94]. Ainsi, il est possible, par blocage de ce dépliement, d’inhiber indirectement le système NER. L’utilisation de la lactacystine permet par exemple de dé-ubiquitiner les histones et d’induire une compaction de la chromatine à l’origine d’une diminution de la réparation des adduits de platine [95]. Ces inhibiteurs entraînent également la diminution de l’expression de ERCC1 et sensibilisent les cellules au cisplatine. Il est donc possible par cette voie indirecte de potentialiser l’action des anticancéreux ciblant le NER.

Une stratégie plus récente est née de la découverte du mécanisme d’une nouvelle classe d’agents alkylants d’origine marine dont le chef de file, l’ecteinascidine 743 (ET743), extrait du tuniqué Ecteinascidia turbinata, possède une activité antitumorale à des concentrations inférieures au nanomolaire [96-98]. Contrairement au mode d’action des alkylants « classiques », ce dérivé réagit avec les guanines de l’ADN en position N2 [99] (( figure 8B )) et forme des adduits qui élargissent le petit sillon de la double hélice d’ADN et courbent l’ADN vers le grand sillon [100]. Cette particularité structurale se traduit par le fait que ces lésions sont apparemment reconnues par le système de réparation NER couplé à la transcription ou TC-NER (voir ci-dessus), mais que cette reconnaissance se traduit au contraire par une augmentation de l’effet cytotoxique [101]. En d’autres termes, plus le système NER est efficace, plus l’activité cytotoxique de l’ET743 est importante. À l’inverse, des lignées cellulaires invalidées pour l’un des gènes du NER (lignées XPA à XPF) sont plus résistantes à l’ET743 que les lignées témoins correspondantes [101-103]. Une hypothèse serait que les adduits d’ET743 seraient effectivement reconnus par les protéines du TC-NER mais que, dans les cellules possédant un système NER actif, leur réparation ne serait pas efficace ou incomplète, ce qui induirait plus de dommages et conduirait à une plus forte cytotoxicité que dans les lignées déficientes en NER dans lesquelles ces lésions seraient « tolérées » faute de réparation (( figure 8C )). L’ET743 est actuellement en essai de phase II ; il a montré des résultats encourageants dans le traitement des sarcomes, des cancers de l’ovaire et du cancer du sein [104-107]. La découverte de son mécanisme d’action original a également permis d’envisager son utilisation dans des cellules résistantes aux dérivés de platine qui sont justement caractérisées par une activité NER augmentée. Les résultats ont montré que des lignées de cancer de l’ovaire fortement résistantes au cisplatine étaient sensibles à l’ET743 [101]. Néanmoins, ces données n’ont pas été confirmées au niveau clinique puisque seulement deux réponses partielles à l’ET743 ont été observées sur 28 cas de cancer de l’ovaire résistant d’emblée ou ayant rechuté après un traitement contenant des dérivés de platine [108]. Cela peut traduire la complexité du mécanisme d’action de l’ET743 ou le fait que la résistance aux dérivés de platine soit due à d’autres facteurs tels que l’augmentation des systèmes de détoxification cellulaire [13, 21] ou l’augmentation de l’activité d’autres systèmes de réparation de l’ADN comme la recombinaison homologue dont on sait qu’elle est impliquée dans la réparation des pontages interbrins induits par le cisplatine [13, 109, 110]. En tout état de cause, ces résultats placent l’ET743 en bonne place pour le développement d’une nouvelle classe d’anticancéreux ciblant le NER et pouvant offrir une alternative thérapeutique pour le traitement des tumeurs pour lesquelles il n’existe toujours pas de thérapie efficace.

Inhibition de la réparation par recombinaison

Le positionnement des kinases ATM et DNA-PK dans la cascade des voies de réparation par recombinaison a fait de ces protéines des cibles de choix pour le développement d’inhibiteurs (( figure 9 )) [42, 54]. Des inhibiteurs non sélectifs de l’activité kinase des PIKK ont tout d’abord été étudiés. Il s’agit principalement de la wortmannine qui induit une hypersensibilité aux radiations ionisantes ainsi qu’à l’étoposide dans différents types de modèle cellulaire via l’inactivation prépondérante des fonctions de réparation de DNA-PK dans le système NHEJ qui est la voie de recombinaison majoritaire chez l’homme [111-113]. Cette inhibition se réalise par alkylation irréversible de la lysine 802 de la DNA-PKcs [114]. Malheureusement, des problèmes de solubilité et de toxicité in vivo n’ont pas permis d’envisager son utilisation en clinique. Citons également le cas de la caféine (( figure 9 )) qui, contrairement à la wortmannine, inhibe préférentiellement ATM et ATR et peut également, comme d’autres xanthines, sensibiliser les cellules aux radiations ionisantes [115]. Le LY294002 est un autre inhibiteur non sélectif de structure très différente (( figure 9 )) dont l’activité inhibitrice des PIKK a pu être mise en évidence dans des modèles de souris xénogreffées [116]. Même si son utilisation en clinique n’a pas été envisagée en raison de sa toxicité, il a permis la découverte de composés plus actifs tels que le NU7062 dont la sélectivité pour la DNA-PK est 70 fois plus élevée que celle des premiers inhibiteurs testés et dont la sélectivité pour la DNA-PK est 5 fois plus élevée que pour ATM ou ATR [117]. Depuis, de nouvelles familles d’inhibiteurs de DNA-PK ont été découvertes. Il s’agit des vanillines, dont la sélectivité vis-à-vis de la DNA-PK permet d’inhiber spécifiquement le NHEJ [118], et du SU11752 qui inhibe de façon compétitive la DNA-PKcs en liant l’ATP et permet de réduire l’efficacité de réparation des cassures double brin de l’ADN (( figure 9 )) [119].

En dehors de la recherche active de nouveaux inhibiteurs chimiques des PIKK, plusieurs approches moléculaires ont été testées. Il s’agit notamment d’approches utilisant des ARN anti-sens ou des petits ARN interférents destinés à diminuer l’expression de l’un des membres du complexe Ku70-Ku80-DNA-PKcs impliqué dans le NHEJ. L’inhibition de l’expression de Ku70 [120, 121], de Ku80 [122, 123] ou de la DNA-PKcs [124-126], selon son niveau d’efficacité, a permis d’obtenir dans la plupart des études une radiosensibilisation cellulaire encourageante pour le développement ultérieur de ce type de stratégie.

Une autre approche d’inhibition du NHEJ consiste à exprimer des peptides inhibiteurs (ou dominant-négatifs) capables d’interférer avec la fixation de la DNA-PK aux extrémités d’ADN en induisant la dissociation du complexe Ku70-Ku80-DNA-PKcs. Deux peptides correspondant respectivement à une portion de 32 kDa (amino-acides 449 à 732) et de 38 kDa (amino-acides 720 à 732, dérivé HNI38) de la partie C-terminale de Ku80 ont effectivement permis d’inhiber la réparation des cassures double brin induites par les radiations ionisantes et de sensibiliser les cellules au cisplatine dans le cas de HNI38 [127, 128]. Dans le même ordre d’idée, il est possible d’inhiber l’activité de jonction de brin (end-joining) en utilisant des anticorps simple chaîne dirigés contre une région spécifique de la sous-unité catalytique de la DNA-PK (DNA-PKcs) [129].

Enfin, étant donné la multitude de cibles que peuvent phosphoryler ATM, ATR et DNA-PK et la complexité des voies de réparation qui sont activées par cette phosphorylation, beaucoup d’efforts ont été réalisés pour identifier de nouvelles cibles en aval de la cascade de signalisation des dommages, dont l’inhibition spécifique permettrait d’inhiber la croissance tumorale et/ou de potentialiser l’action d’anticancéreux existants. Ces cibles dont le nombre s’accroît n’interviennent pas stricto sensu dans la réparation de l’ADN mais peuvent moduler la réponse aux dommages par leur effet sur le cycle cellulaire ou sur la mort cellulaire. Un aperçu de la complexité des différentes voies impliquées dans ce développement de thérapeutiques ciblées est disponible dans une revue récente [130].

Inhibition de la poly(ADP-ribose) polymérase (PARP)

Les poly(ADP-ribose) polymérases (PARP) constituent une famille d’enzymes impliquées dans la régulation d’un grand nombre de processus incluant la transcription, la progression du cycle cellulaire, la mort cellulaire, le métabolisme de la chromatine, mais aussi la réparation de l’ADN [131-133]. Elles catalysent la fixation sur les résidus d’acide glutamique d’un certain nombre de protéines cibles (nucléaires pour la plupart), de polymères d’ADP-ribose provenant de la coupure du NAD+ (( figure 10A )) [132]. Parmi les 7 membres de la famille des PARP, seules les activités catalytiques de PARP1 et PARP2 sont stimulées par la présence de dommages de l’ADN. Le rôle de PARP1 est clairement établi dans la réparation par excision de base (BER) et dans la recombinaison non homologue (NHEJ) [134]. Il est capable de se lier aux extrémités des cassures de l’ADN générées par les radiations ionisantes ou par l’incision des sites abasiques par les endonucléases du BER (( figure 4 )). PARP2 interagit avec PARP1 et s’associe à des partenaires communs impliqués dans les mêmes voies de réparation des cassures de l’ADN [135]. La ( figure 10B ) montre les interactions physiques répertoriées à ce jour de PARP1 avec des protéines ayant un rôle direct ou régulateur de différentes voies de réparation de l’ADN ou de réponse aux dommages [132].

La découverte du rôle des PARP dans la réparation de l’ADN par le système BER [136] a rapidement conduit au développement d’un certain nombre d’inhibiteurs dans le but de potentialiser l’action des agents alkylants (( figure 11 )) [131-133]. Dans le cas du témozolomide, les alkylations de l’adénine en position 3 (N3MA) ou de la guanine en position 7 (N7MG) sont rapidement réparées par le BER avec l’intervention de PARP1 et 2 et ne contribuent pas à sa cytotoxicité (( figure 12A )). Si des inhibiteurs des PARP sont associés au témozolomide, il y a inhibition du BER et induction de la mort cellulaire indépendamment de la production d’O6MG [133] (( figure 12A )). Le 3-aminobenzamide est la première molécule à avoir été répertoriée comme inhibiteur de PARP1. Ce composé, qui est un analogue du nicotinamide, est capable d’augmenter la toxicité et le nombre de cassures de l’ADN induites par les agents alkylants dans la lignée de leucémie L1210 murine [137]. Cependant, les concentrations nécessaires pour obtenir cet effet ne permettaient pas d’envisager son utilisation en clinique. Depuis, d’autres générations d’inhibiteurs plus spécifiques ont été développées. Il s’agit de dérivés appartenant aux familles des isoquinolines [138, 139], des benzoxazoles [140], des benzimidazoles [141] et des quinazolinones [142] (( figure 11 )). Ces dérivés montrent tous une nette amélioration de l’activité inhibitrice de PARP1 avec une sensibilisation des cellules au témozolomide 50 fois supérieure par rapport au 3-aminobenzamide en ce qui concerne les deux dérivés les plus étudiés, PD128763 et NU1085 [143]. Plus récemment, l’utilisation du dérivé NU1025 en injection intracérébrale chez la souris a permis d’obtenir une meilleure activité antitumorale du témozolomide vis-à-vis de lymphomes localisés au niveau du système nerveux central [144]. Cependant, cette potentialisation n’est pas observée lorsque le NU1025 est administré par voie intrapéritonéale, ce qui n’a pas permis de développer plus avant ces dérivés. Dernièrement, le dérivé AG140361 (( figure 11 )) obtenu par « optimisation de lead » à partir des données de cristallisation de PARP1 avec le NU1085, a montré une très bonne spécificité et une efficacité d’inhibition de PARP1 1 000 fois supérieure à celle des benzamides [145]. L’AG14361 est capable de potentialiser l’action antiproliférative du témozolomide, des radiations γ ainsi que du topotécan, un inhibiteur de topo-isomérase I [146]. Des essais précliniques ont également montré l’efficacité d’un nouveau dérivé, le CEP6800 (( figure 12A )), dont l’association avec le cisplatine, le témozolomide ou l’irinotecan est capable d’augmenter l’efficacité antiproliférative vis-à-vis de différents types de xénogreffe [147].

Les inhibiteurs de topo-isomérases I agissent en stabilisant les complexes covalents ADN-topo-isomérase I et induisent la formation de cassures double brin cytotoxiques par collision d’une fourche de réplication ou de transcription avec les complexes stabilisés [148, 149] (( figure 12B )). Plusieurs études in vitro avaient montré que la déficience en PARP était associée à une altération de l’activité de la topo-isomérase I [150] et à une augmentation de la sensibilité cellulaire à la camptothécine et ses dérivés [151, 152]. Une hypothèse est que l’interaction cellulaire de PARP1 avec la topo-isomérase I stabilisée par l’inhibiteur [153] favoriserait la dissociation du complexe et la religation de l’ADN par la topo-isomérase I [153-155] (( figure 12B )). L’inactivation de PARP1 permettrait alors de favoriser la stabilisation du complexe par l’inhibiteur de topo-isomérase I et conduirait à une augmentation du nombre de cassures double brin cytotoxiques (( figure 12B )) [131, 156]. Dans la mesure où PARP1 interagit avec des protéines impliquées dans la réparation des cassures double brin de l’ADN comme Mre11, Ku80, Ku70 ou DNA-PKcs (( figure 10B )), il est possible que la potentialisation des inhibiteurs de topo-isomérases I puisse s’expliquer par une diminution de la réparation des cassures double brin induites par les camptothécines, dont on sait qu’elle implique les voies de recombinaison de l’ADN [157, 158].

Parmi l’ensemble des inhibiteurs de PARP1 en développement préclinique qui ont été décrits en détail dans une revue récente [132, 133], un seul est en essai clinique pour une indication anticancéreuse. Il s’agit de l’AG140699, dont la structure n’a pas été divulguée, qui est testé en combinaison avec le témozolomide pour le traitement du mélanome.

Conclusion

Dans cette revue, nous avons montré l’importance du rôle que jouent les mécanismes de réparation de l’ADN dans la réponse cellulaire aux différents agents utilisés en chimiothérapie anticancéreuse. À travers quelques exemples rationnels, nous avons pu voir qu’il était possible d’améliorer l’action de certains médicaments en associant aux chimiothérapies conventionnelles un composé capable d’inhiber une voie de réparation ciblant soit une protéine intervenant directement dans la correction du dommage, soit une protéine capable de réguler indirectement cette voie. Certains dérivés sont déjà très avancés dans leur développement clinique et les résultats encourageants obtenus ont conforté les industries pharmaceutiques dans leurs programmes de recherche de nouvelles classes d’inhibiteur de la réparation de l’ADN.

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