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Le facteur en trèfle 1 (pS2/TFF1), un peptide aux multiples facettes


Bulletin du Cancer. Volume 92, Numéro 9, 773-81, Septembre 2005, synthèse


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Carole Mathelin, Catherine Tomasetto, Marie-Christine Rio , Centre de lutte contre le cancer Paul Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, 67085 Strasbourg Cedex. Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, 1, place de l’Hôpital, 67091 Strasbourg Cedex, Institut de génétique et biologie moléculaire et cellulaire, 1, rue Laurent Fries, BP 10142, 67404 Illkirch Cedex.

Résumé : Les peptides en trèfle (trefoil factors ou TFF) sont au nombre de trois : TFF1 encore appelé pS2, TFF2 ou spasmolytic peptide (SP) et TFF3 ou intestinal trefoil factor (ITF). Ce sont des peptides exprimés et sécrétés par les cellules à mucus des épithélia agissant en conditions physiologiques comme des gardiens de l’intégrité des muqueuses, en particulier digestives. Lors des agressions bactériennes, virales ou médicamenteuses ainsi que dans certaines pathologies inflammatoires ou ulcéreuses, ils jouent un rôle clé dans la restitution et la régénération des muqueuses. À côté de ces fonctions qu’il partage avec les deux autres TFF, pS2/TFF1 présente des fonctions particulières \; il joue notamment un rôle de suppresseur de tumeurs gastriques. Enfin, sa surexpression dans différents cancers a été largement rapportée (sein, côlon, prostate, pancréas, thyroïde, poumon…). Dans le cas des cancers mammaires, elle constitue un facteur de bon pronostic. De plus, pS2/TFF1 est un marqueur prédictif de la réponse aux hormonothérapies anti-estrogéniques.

Mots-clés : TFF1, pS2, cancer, maladie digestive, gène suppresseur de tumeur, peptide en trèfle

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Carole Mathelin1,2, Catherine Tomasetto2, Marie-Christine Rio2

1Centre de lutte contre le cancer Paul Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, 67085 Strasbourg Cedex. Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, 1, place de l’Hôpital, 67091 Strasbourg Cedex
2Institut de génétique et biologie moléculaire et cellulaire, 1, rue Laurent Fries, BP 10142, 67404 Illkirch Cedex

Article reçu le 1 Février 2005, accepté le 19 Mai 2005

À la fin de l’année 2004 s’est tenu en France à Strasbourg le quatrième congrès international (comité d’organisation : S. Degot, V. Kédinger, C. Mathelin, M.-C. Rio, C. Tomasetto) totalement consacré aux peptides dits « en feuille de trèfle », en abrégé TFF, de l’anglais trefoil factors. La découverte de ces peptides date des années 1980. Chez les mammifères, la famille des TFF comprend trois membres : TFF1 encore appelé pS2 [1], TFF2 ou spasmolytic peptide (SP) [2] et TFF3 ou intestinal trefoil factor (ITF) [3]. Les TFF sont des peptides observés dans le cytoplasme. Ils sont exprimés puis sécrétés par les cellules à mucus des épithélia. Ils sont spécifiques d’un type cellulaire donné. Ainsi, dans l’estomac, pS2/TFF1 est sécrété par les cellules à mucus de surface, alors que SP/TFF2 est sécrété par les cellules à mucus du collet. On retrouve des TFF dans l’appareil digestif (estomac, intestin, vésicule biliaire [4] et glandes salivaires [5]), dans le tractus respiratoire [6], le larynx, le nez [7], l’utérus [8] et l’œil (conjonctive, glandes lacrymales [9, 10]). Leur présence a également été décelée dans certaines régions du cerveau [11]. Des variations inter-espèces ont été observées dans leur localisation. Ainsi, chez l’homme, SP/TFF2 n’est pas retrouvé dans le pancréas, contrairement à ce qui est observé chez le porc, le rat et la souris [12, 13]. Par ailleurs, il n’y a pas de TFF dans le revêtement cutané, alors que des molécules orthologues sont présentes dans la peau de xénopes [14].Cette revue fait le point sur le premier membre de la famille des TFF (pS2/TFF1) et notamment son implication dans diverses pathologies humaines.

pS2/TFF1 : généralités

Les gènes codant pour les TFF sont situés chez l’homme de manière contiguë en position q22.3 du chromosome 21, pS2/TFF1 étant le plus télomérique et ITF/TFF3 le plus centromérique [15]. Composés de trois exons pour pS2/TFF1 et ITF/TFF3 et de quatre exons pour SP/TFF2, ils sont organisés sur une région d’environ 50 kb (( figure 1 )). Leur expression est en partie régulée via un mécanisme épigénétique de méthylation [15].

Les formes matures de pS2/TFF1, SP/TFF2 et ITF/TFF3 sont respectivement composées de 60, 106 et 59 acides aminés (tableau 1( Tableau 1 )). Les TFF sont caractérisés par la présence, en une (pS2/TFF1 et ITF/TFF3) ou deux (SP/TFF2) copies, du domaine TFF (aussi appelé domaine P) comprenant 3 boucles formées par 3 ponts disulfures par association des cystéines 1 et 5, 2 et 4, et 3 et 6 (( figure 2 )). Leur structure trilobée rappelle celle d’une feuille de trèfle, d’où leur nom. Leur particularité structurale leur permet notamment de résister à la chaleur, à la dégradation par les protéases et à l’acidité [16]. La présence d’une septième cystéine libre dans leur extrémité carboxyterminale permet à pS2/TFF1 et ITF/TFF3 de se dimériser par formation de ponts disulfures intermoléculaires [17]. À l’exemple de SP/TFF2, ces dimères sont alors composés de deux domaines TFF. Toutefois, leur structure très différente (compacte pour ITF/TFF3, plus flexible pour pS2/TFF1) confère à ces dimères des propriétés biologiques différentes [18-20]. Dans l’estomac normal, pS2/TFF1 existe non seulement sous forme de monomère et de dimère mais également complexé à une molécule de 18 kDa par l’intermédiaire d’un pont disulfure [18-20]. Des glycosylations de ces molécules ont également été rapportées [18].

pS2/TFF1 est une protéine majoritairement synthétisée par l’estomac, puis sécrétée dans la lumière gastrique et absorbée au niveau du cæcum. Elle circule dans le sang avant d’être éliminée par voie rénale sans métabolisation majeure préalable. La sécrétion de pS2/TFF1 varie en réponse à la stimulation gastrique et à l’osmolarité du tractus digestif [21]. Une diminution de l’osmolarité (100-200 mOsm/L) provoquée par un apport en eau ou une déplétion en chlorure de sodium induit la surexpression de pS2/TFF1. En condition d’hypertonicité (400 mOsm/L), l’expression de pS2/TFF1 diminue. Dans le suc gastrique, pS2/TFF1 est présent à des concentrations très élevées (ratio sérum/suc digestif de 1/1 300 à 1/1 500) [15, 22]. En l’absence de pathologie, les femmes ont un taux sérique de pS2/TFF1 légèrement supérieur aux valeurs rencontrées chez l’homme. En revanche, il n’y a pas de variations liées à l’âge ni au cycle menstruel. La prise d’aliments réduit la concentration sérique de pS2/TFF1 d’environ 15 % [22]. La concentration urinaire de pS2/TFF1 est nettement plus élevée que la concentration sérique (ratio de 1/25 à 1/30). La grossesse augmente la concentration urinaire de pS2/TFF1 [23]. Le niveau d’expression de pS2/TFF1 dans le sein normal est extrêmement bas. Toutefois, lors de la lactation, de faibles quantités de pS2/TFF1 sont retrouvées dans le lait.

Des souris transgéniques produisant de grandes quantités de pS2/TFF1 dans leurs glandes mammaires en lactation ont été obtenues. Cela n’a entraîné aucune modification de la structure ou du fonctionnement de cet organe. Il n’a pas été observé d’hyperplasie ou de dysplasie de la glande mammaire. De plus, les petits de ces souris, nourris avec du lait contenant pS2/TFF1, n’ont montré aucune différence de taille ou de comportement et leur tractus gastro-intestinal était parfaitement normal. Ces résultats indiquaient, d’une part, que pS2/TFF1 n’est pas un oncogène et, d’autre part, que son ingestion n’entraîne pas d’effets délétères majeurs [24].
Tableau 1 Nomenclature et structure/organisation des TFF

Nomenclature

Structure/organisation

Nouvelle

Ancienne

Nombre d’acides aminés

Masse moléculaire (Da)

Dimères

TFF1

pS2

60

6674

+

TFF2

SP

106

11989

-

TFF3

ITF

59

6580

+

Rôles physiologiques de pS2/TFF1

Ontogenèse des épithélia digestifs

L’invalidation du gène pS2/TFF1 par recombinaison homologue chez la souris n’a aucune conséquence détectable sur l’embryon, ni sur l’apparence, le comportement et la fertilité des souris [25]. L’analyse histologique de différents organes (cerveau, cœur, poumon, foie, pancréas, rate, muscle, glande mammaire, côlon, testicule, ovaire, utérus et rein) ne retrouve pas d’anomalie. En revanche, l’absence de pS2/TFF1 a des effets sur l’estomac et l’intestin grêle des souris mutantes. Les altérations histologiques observées au niveau de l’antre et du pylore sont systématiques. Il s’agit d’un phénotype à pénétrance constante, observé chez toutes les souris homozygotes pS2/TFF1-/- des deux sexes, quel que soit le fond génétique des souris. Dès 3 semaines, la muqueuse gastrique est épaissie et, à 5 mois, on observe un adénome circulaire affectant toute la muqueuse antropylorique. À l’examen microscopique, la muqueuse présente une hyperplasie sévère accompagnée d’un allongement des cryptes gastriques. Les cellules épithéliales (en surface et le long des cryptes) sont fortement dysplasiques, perdent leur polarité et synthétisent moins de mucus. Enfin, dans 30 % des cas, il apparaît des foyers carcinomateux au centre des adénomes, conduisant à des déformations glandulaires importantes et à la migration de cellules épithéliales vers les couches profondes de la muqueuse (( figure 3 )). pS2/TFF1 agit donc en tant que gène suppresseur de tumeur dans le tissu gastrique puisqu’il satisfait aux critères donnés par Weinberg [26], à savoir que son absence est suivie de l’apparition d’une tumeur.

Si l’estomac est l’organe le plus atteint par l’invalidation de pS2/TFF1, l’intestin grêle est également affecté. Bien qu’aucune altération histologique ne soit observée chez les souris de 3 semaines, à 5 mois la muqueuse intestinale interne s’épaissit fortement, des cellules inflammatoires (lymphocytes, plasmocytes et macrophages) apparaissent et on observe davantage de lymphocytes intra-épithéliaux. Au niveau de l’épithélium de surface, en revanche, les villosités restent indemnes et les cellules épithéliales (absorbantes et à mucus) conservent leur état de différenciation et leur fonction.

Une autre conséquence de l’invalidation de pS2/TFF1 concerne SP/TFF2, synthétisé normalement au niveau de l’estomac, du duodénum et du pancréas (particularité d’expression chez les souris). Ainsi, alors que toutes les souris pS2/TFF1-/- synthétisent toujours SP/TFF2 au niveau pancréatique, seule une sur trois est encore capable de synthétiser le peptide au niveau gastrique. En revanche, la synthèse de ITF/TFF3 n’est pas altérée. L’ensemble de ces résultats démontre que le gène pS2/TFF1 joue un rôle essentiel dans le programme de différenciation de la muqueuse gastrique (au niveau de l’antre et du pylore). Une étude récente [27] a d’ailleurs montré que, chez la souris, le manque de pS2/TFF1 bloque la différenciation des progéniteurs cellulaires en cellules pariétales de l’estomac.

De plus, il a été démontré que la cyclo-oxygénase 2 (Cox2) est exprimée dans les adénomes des souris déficientes en pS2/TFF1, cette expression étant principalement localisée au niveau des cellules stromales. Cox2 est une enzyme nécessaire à la conversion de l’acide arachidonique en différents lipides (prostaglandines, prostacycline et thromboxane). Elle est exprimée dans de nombreux cancers humains tels que les cancers gastriques, coliques et mammaires. L’utilisation d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) qui inhibent Cox2 réduit les cancers colorectaux. De plus, les inhibiteurs de Cox2, au même titre que leur délétion génétique, réduisent la tumorigenèse dans des modèles animaux de cancer. Enfin, l’expression de Cox2 est associée à un mauvais pronostic dans les cancers digestifs et mammaires. Chez les souris déficientes en pS2/TFF1, un traitement par un inhibiteur de Cox2, le celecoxib, pendant 3 mois réduit la formation des adénomes et induit une ulcération de l’adénome et son infiltration par des cellules inflammatoires mononucléées. Cette ulcération ne se produit qu’au niveau de l’adénome, épargnant le reste de la muqueuse digestive. Ces données suggèrent que l’inhibition de Cox2 chez les souris déficientes en pS2/TFF1 perturbe l’intégrité de l’adénome par la promotion de l’ulcération et de l’inflammation et soulignent le rôle de Cox2 dans la carcinogenèse [28, 29].

Protection des muqueuses

Dans le tube digestif, les TFF sont spécifiques d’un tissu donné : pS2/TFF1 de l’estomac, SP/TFF2 de l’estomac et du duodénum et ITF/TFF3 de l’intestin (tableau 2( Tableau 2 )). Dans l’estomac, pS2/TFF1 est sécrété par les cellules mucipares, co-empaqueté dans les granules de sécrétion contenant les mucines [30]. L’interaction de pS2/TFF1 avec les mucines facilite la polymérisation et la stabilisation du mucus et s’oppose ainsi à la diffusion rétrograde des ions H+, ce qui permet de protéger la muqueuse gastrique des agressions exogènes (aliments, intrusion d’agents pathogènes ou d’allergènes) et endogènes. pS2/TFF1 est également présent dans les glandes salivaires. Dans le tractus respiratoire, il est présent au niveau de l’épithélium glandulaire sous-muqueux de la cavité nasale ainsi que dans l’arbre trachéobronchique [7]. Au niveau oculaire, il est présent dans les glandes lacrymales et la conjonctive [9, 10], contribuant ainsi aux propriétés rhéologiques du film lacrymal. Enfin, de faibles quantités ont été décelées dans le sein [31] et l’utérus [32]. Les TFF interagissent avec les mucines et participent à la formation du mucus qui recouvre la partie apicale des cellules des muqueuses et les protège des agressions [30]. Ils sont également impliqués dans la structure du mucus. En effet, in vitro, l’addition de TFF recombinant modifie l’élasticité du mucus expérimental en entraînant sa polymérisation [33].

Des souris transgéniques surexprimant hpS2/TFF1 (pS2/TFF1 humain) sélectivement dans les entérocytes absorbants du jéjunum ont été créées [34]. Pour cela, a été réalisée une construction contenant l’ADNc codant pour hpS2/TFF1 placé sous le contrôle de la région promotrice du gène codant pour une protéine intestinale de rat, la I-FABP (intestinal-fatty acid binding protein), spécifiquement synthétisée, in vivo, dans les villosités jéjunales. Chez les souris témoins et transgéniques, la prolifération cellulaire et la morphologie intestinale (poids et longueur de l’intestin, hauteur des villosités) sont identiques. En revanche, lorsque les souris transgéniques sont soumises à l’action d’un AINS, l’indométacine, elles sont plus résistantes aux ulcérations induites par cet anti-inflammatoire. L’effet protecteur de la muqueuse, observé chez les souris transgéniques, est bien lié à la surproduction de hpS2/TFF1 puisque seul le jéjunum est capable de résister aux dommages provoqués par l’indométacine, l’iléon n’étant lui-même pas du tout protégé.

De plus, les TFF jouent un rôle dans la protection des épithélia contre des micro-organismes pathogènes. En effet, les interactions de pS2/TFF1 ou de ITF/TFF3 avec Staphylococcus aureus ou Pseudomonas aeruginosa [6] et de pS2/TFF1 avec Helicobacter pylori ont été démontrées [35]. On peut donc considérer ces peptides comme les gardiens de l’intégrité de la muqueuse gastro-intestinale [15, 30, 34].
Tableau 2 Localisation des TFF au niveau du système digestif

Localisation

pS2/TFF1

SP/TFF2

ITF/TFF3

Glandes salivaires

+

-

++

Estomac

  • ++
  • cellules à mucus de surface


  • ++
  • cellules à mucus du collet


-

Duodénum

-

  • ++
  • glandes de Brunner


  • ++
  • cellules caliciformes


Jéjunum

-

-

  • ++
  • cellules caliciformes


Iléon

-

-

  • ++
  • cellules caliciformes


Côlon

-

-

  • ++
  • cellules caliciformes


pS2/TFF1 en pathologie humaine

Pathologies bénignes du tube digestif

Lors des agressions du tube digestif (bactériennes, virales, médicamenteuses…) ainsi que dans certaines maladies digestives bénignes (ulcères gastroduodénaux, œsophagite, gastrite, lithiase biliaire, colite, maladie de Crohn…), on observe une modification de l’expression normale de pS2/TFF1 [36]. Des observations identiques ont été faites chez l’enfant [37] chez qui l’on a pu mettre en évidence l’expression de MUC5AC et de pS2/TFF1 dans les cellules intestinales caliciformes lors des entérites ou colites de diverses étiologies. Dans les maladies ulcéreuses du tube digestif, les valeurs circulantes (sériques et urinaires) de pS2/TFF1 sont augmentées. Lors de la rémission clinique, ces valeurs se normalisent. Des essais thérapeutiques associant pS2/TFF1 et l’epidermal growth factor (EGF) ont d’ailleurs été réalisés avec succès dans un modèle de colite expérimentale du rat [38].

Cancers de la glande mammaire

La surexpression de pS2/TFF1 dans les cancers du sein a été à l’origine de sa découverte [1]. Depuis, sa surexpression dans les cancers du sein a été largement rapportée [15, 39] et on estime actuellement à environ 50 % le nombre de tumeurs mammaires qui expriment pS2/TFF1 (tableau 3( Tableau 3 )). Cette surexpression est retrouvée à la fois dans les tumeurs mammaires primitives et les métastases. Il existe une bonne corrélation entre l’expression de pS2/TFF1 par la tumeur et celle du récepteur aux estrogènes (RE). Cela est dû à la présence d’un élément de réponse aux estrogènes dans le promoteur du gène pS2/TFF1. De plus, parmi les tumeurs RE-positives, celles qui expriment également pS2/TFF1 sont celles qui répondent le mieux aux hormonothérapies anti-estrogéniques [40]. Il a également été démontré que en plus de son caractère prédictif de réponse à l’hormonothérapie, la surexpression de pS2/TFF1 par les tumeurs mammaires constitue un facteur de bon pronostic [41, 42] (tableau 3). L’expression de pS2/TFF1 peut s’observer pour différents types de cancers mammaires (cancer canalaire in situ, cancer canalaire infiltrant, cancer lobulaire infiltrant, métastase) [43] (( figure 4 )). Différentes méthodes permettent d’apprécier l’expression de pS2/TFF1 au niveau des tumeurs mammaires : analyses par western-blot ou RT-PCR quantitative (reverse transcription-polymerase chain reaction), dosages cytosoliques de la protéine par le kit Elsa-pS2 (CIS-BioInternational, Gif-sur-Yvette, France). En pratique clinique, la méthode la plus utilisée est l’immunohistochimie avec quantification du marquage cytoplasmique de pS2/TFF1 sur des lames histologiques paraffinées, en utilisant un anticorps monoclonal (p28O2 IGBMC-Euromedex ou BC4 anti-pS2, CIS-Bio International, Gif-sur-Yvette, France).

Une étude récente a corrélé le dosage urinaire de pS2/TFF1 [23] à la pathologie mammaire. Il apparaît ainsi que la présence d’une tumeur mammaire bénigne ne s’accompagne pas d’une augmentation des taux urinaires de pS2/TFF1. En revanche, la présence d’un cancer mammaire est corrélée à des taux urinaires dépassant le seuil pathologique. De plus, ces taux ont été corrélés à la réponse à une hormonothérapie anti-estrogénique en cas de tumeur mammaire hormonodépendante. Cependant, le manque de spécificité de cette protéine, surexprimée dans diverses conditions pathologiques (maladie de Crohn, ulcères gastroduodénaux) rend délicate l’interprétation des dosages urinaires.
Tableau 3 Impact pronostique et prédictif de la surexpression de pS2 dans différents cancers

Organe

Facteur prédictif de réponse à une thérapeutique

  • Impact
  • pronostique


Sein

oui

Bon

Estomac

non

Mauvais

Côlon

non

?

Prostate

non

?

Thyroïde (cancer médullaire)

non

?

Poumon

non

?

Cancers gastriques

Dans l’estomac, pS2/TFF1 a une fonction de suppresseur de tumeurs. Cette fonction a été établie à partir d’un faisceau de données provenant, d’une part, d’expériences chez la souris (cf. § Ontogenèse des épithelia digestifs) et, d’autre part, d’observations faites chez l’homme. Ainsi, dans des conditions physiologiques, la muqueuse gastrique normale synthétise de grandes quantités de pS2/TFF1. Lorsqu’il existe une tumeur gastrique, cette sécrétion est diminuée, voire absente, chez la moitié des patients [15, 44]. Cette diminution de synthèse est due à des délétions ou à des altérations du gène pS2/TFF1 [45], ou encore à des modifications de sa méthylation [46]. Paradoxalement, il a été rapporté que, lorsque pS2/TFF1 est surexprimé dans des cancers gastriques [47], cette surexpression est corrélée à un mauvais pronostic [48] (tableau 3). Enfin, il faut signaler le taux relativement faible de cancers de l’estomac observés dans une population présentant une trisomie 21 (syndrome de Down). Or, le gène pS2/TFF1 est justement localisé sur ce chromosome [49].

Autres cancers digestifs

pS2/TFF1 est surexprimé dans les cancers du pancréas, mais cette surexpression ne semble pas avoir d’impact en termes de survie [50].

Dans les cholangiocarcinomes [51], on observe le plus souvent une diminution de l’expression de pS2/TFF1 en comparaison avec les taux observés dans les pathologies biliaires inflammatoires.

Dans le côlon humain, pS2/TFF1 est surexprimé dès le stade précoce des précurseurs adénomateux [52]. Dans une étude portant sur des cancers colorectaux, des adénomes et des polypes, l’expression de pS2/TFF1 a été observée dans 89 % des cancers coliques humains, 68 % des polypes hyperplasiques et 81 % des adénomes [52]. Dans une autre étude [53] réalisée sur des patients porteurs d’un cancer colorectal opérable, les dosages cytosoliques de pS2/TFF1 ont été plus élevés dans les tumeurs coliques que dans les échantillons non tumoraux. Il n’a toutefois pas pu être établi de corrélation entre l’expression de pS2/TFF1 et le pronostic des patients (tableau 3).

Autres cancers

pS2/TFF1 a été détecté dans les cancers de la prostate et les néoplasies prostatiques intra-épithéliales [54, 55]. Dans une étude portant sur des patients atteints de cancers et d’hyperplasies bénignes de la prostate, l’analyse de pS2/TFF1 par RT-PCR a montré que l’expression de pS2/TFF1 était positive dans 17 % de lésions bénignes. À l’inverse, 92 % des cancers étaient positifs pour pS2/TFF1 (sensibilité 92 %, spécificité 82 %) permettant l’utilisation de pS2/TFF1 comme aide au diagnostic dans la pathologie prostatique [56]. La valeur pronostique et thérapeutique de cette surexpression n’a pas été établie (tableau 3).

Les cancers médullaires de la thyroïde [57] sont des tumeurs rares impliquant les cellules C de la glande thyroïde sécrétant de la calcitonine. Il a été observé une forte expression de pS2/TFF1 dans ce type de tumeurs. Là encore, la valeur pronostique et thérapeutique de cette surexpression n’a pas été établie (tableau 3).

En ce qui concerne les cancers du poumon, on observe une surexpression de pS2/TFF1 plus importante en cas de cancer glandulaire que de cancer épidermoïde. Cette élévation est associée à une diminution des taux d’EGFR, sans corrélation significative avec la survie des patients [58] (tableau 3).

Ainsi, pour la majorité de ces cancers, la surexpression de pS2/TFF1 par les tumeurs malignes ne constitue ni un facteur pronostique ni un facteur prédictif de réponse à une thérapeutique. L’intérêt du dosage ne semble actuellement résider que dans l’aide au diagnostic. Cependant, très peu d’études ont à ce jour été réalisées.

Mécanismes d’action

Rôle antiprolifératif

L’analyse de plusieurs lignées de cellules d’origine gastro-intestinale (HCT116, IEC18, AGS), exprimant pS2/TFF1 après transfection de l’ADNc ou traitées par la protéine pS2/TFF1 recombinante pure, a permis de mieux comprendre les mécanismes moléculaires et cellulaires impliqués dans les fonctions de pS2/TFF1 [59]. Dans tous les cas étudiés, la présence de pS2/TFF1 est associée de façon significative à une augmentation du nombre de cellules en phase G1 du cycle cellulaire. L’étude de marqueurs des différentes phases du cycle cellulaire, tels que la cycline D1, le PCNA (proliferating cell nuclear antigen) et la cycline B1, confirme une modification de la répartition des cellules dans le cycle au détriment des phases prolifératives S et G2/M. La régulation du cycle cellulaire est sous le contrôle de kinases spécifiques, les CDK (cyclin dependent kinases), elles-mêmes contrôlées par des inhibiteurs spécifiques, les CDKI (cyclin dependent kinase inhibitors). Les quantités de CDKI sont augmentées en présence de pS2/TFF1, conduisant à une modulation des activités des protéines pRb (suppresseur de tumeur rétinoblastome) et E2F, deux molécules clés du passage de la phase quiescente G1 à la phase proliférative S [60, 61]. Ainsi, l’activité du facteur de transcription E2F, responsable de l’expression de molécules indispensables à la phase S, est diminuée en présence de pS2/TFF1.

Rôle anti-apoptotique

Non seulement pS2/TFF1 est antiprolifératif, mais il est également anti-apoptotique, que les stimuli utilisés pour induire l’apoptose soient d’origine chimique (butyrate, céramides) ou physique (anoikis) ou encore dus à l’expression forcée de la molécule pro-apoptotique bad. La présence de pS2/TFF1 entraîne toujours une diminution de la mort cellulaire associée à une réduction partielle ou totale de l’activité des caspases 3, 6, 8 et 9 qui sont des effecteurs clés de la mort cellulaire programmée [59]. La caspase 9 est une caspase majeure située à l’origine de la cascade des caspases [62]. Son activation se fait par clivage au niveau d’une structure particulière, l’apoptosome. Cette maturation n’est pas altérée par la présence de pS2/TFF1, suggérant que des inhibiteurs agissant directement sur la forme active de la caspase 9 [63] pourraient être responsables de l’inactivation des caspases en présence de pS2/TFF1.

Ces deux fonctions, antiproliférative et anti-apoptotique de pS2/TFF1, bien que paradoxales, sont compatibles avec une fonction de suppresseur de tumeurs. C’est ainsi qu’agit aussi pRb [60, 61]. En effet, la coexistence de ces deux fonctions assure une différenciation tissulaire optimale, bloquant les cellules en G1, mais les protégeant d’une apoptose souvent associée à un arrêt du cycle cellulaire. Cette fonction de facteur de différenciation de pS2/TFF1 est en accord avec les données collectées à ce jour sur pS2/TFF1 tant in vitro qu’in vivo [15, 59]. Des travaux plus récents [64] effectués sur des souris déficientes pour la voie de signalisation impliquant SHP2-ras-ERK via gp130 viennent de démontrer l’importance de cette voie pour la régulation de la transcription de pS2/TFF1 et la différenciation des cellules de la muqueuse gastrique.

Rôle dans la migration cellulaire

Quand la muqueuse digestive est agressée, les cellules épithéliales lésées se détachent de la membrane basale et desquament, créant une ulcération. Les cellules épithéliales et stromales de voisinage migrent alors des régions saines vers les régions lésées, permettant la restitution de la muqueuse par activation de la prolifération cellulaire et de la migration [65, 66]. Au niveau du site de l’inflammation apparaissent, à la base des glandes de la périphérie lésionnelle, des cellules particulières, les UACL (ulcer associated cell lineage), qui expriment des protéines comme l’EGF, les TFF et les mucines et qui vont reformer des structures glandulaires organisées. Ainsi, pS2/TFF1 joue un rôle clé dans la régénération et la réparation de la muqueuse digestive. Les TFF ont la capacité d’induire la motilité cellulaire lors du processus de restitution de l’épithélium. Les voies de signalisation impliquées ne sont pas totalement élucidées. Certaines équipes [67] ont cependant mis en avant l’implication des voies PKC, MAPK et des tyrosines kinases de la famille src.

Rôle dans l’invasion cellulaire

Les TFF induisent l’invasion du collagène de type 1 par les cellules épithéliales humaines engagées dans la progression tumorale. Le collagène de type 1, le composant de la matrice extracellulaire le plus abondant de l’organisme, est présent dans le stroma des tumeurs solides humaines. L’addition exogène des TFF sur des lignées précancéreuses n’est pas suffisante pour induire le phénomène invasif. Il a été démontré que le potentiel invasif des TFF requiert deux événements oncogénétiques permissifs, l’activation de src et celle de la petite protéine G RhoA impliquée dans les mécanismes de contraction du cytosquelette et de motilité cellulaire. En revanche, l’expression ectopique de pS2/TFF1 dans deux lignées cellulaires (une lignée colorectale humaine PC/AA/C1 issue d’un adénome dans le cadre d’une polypose rectocolique familiale et une lignée rénale MDCK) induite par un vecteur d’expression codant pS2/TFF1 s’affranchit de cette dépendance. Les voies de signalisation impliquées dans l’invasion cellulaire induite par les TFF, en situation exogène ou ectopique, empruntent l’EGFR, la phospholipase C, la PI3’kinase et les Cox, via le récepteur du thromboxane A2 [68]. Récemment, le rôle de l’oncogène STAT3 a été démontré dans la signalisation de ITF/TFF3 [69].

Rôle dans l’angiogenèse

pS2/TFF1 possède des propriétés pro-angiogéniques in vivo sur la formation de néovaisseaux dans la membrane chorio-allantoïde d’embryon de poulets et in vitro sur la formation de pseudo-tubes vasculaires par les cellules endothéliales de cordon ombilical humain ensemencées sur une matrice de Matrigel contenant le collagène de type IV et la laminine [70]. Il reste à établir quelles sont la ou les voies de signalisation capables de transmettre, au sein de la cellule, l’information provenant de ce peptide extracellulaire.

Conclusion

Toutes les recherches entreprises montrent que pS2/TFF1 est un gène pléïotropique codant pour un peptide aux nombreuses fonctions. Les voies de signalisation impliquées restent à découvrir en grande partie. Les mucines avec lesquelles pS2/TFF1 interagit directement pourraient y participer en tant que récepteurs.

L’intérêt clinique de pS2/TFF1 est multiple. pS2/TFF1 est impliqué dans de nombreuses pathologies digestives bénignes (ulcère gastroduodénal, rectocolite, maladie de Crohn…) dans lesquelles il favorise la réparation tissulaire. L’utilisation thérapeutique de peptides recombinants par voie orale est en cours d’évaluation chez la souris et le rat. Dans le cas des cancers mammaires, en plus de son caractère prédictif de réponse à l’hormonothérapie, la surexpression de pS2/TFF1 par les tumeurs mammaires constitue un facteur de bon pronostic. Par ailleurs, les taux sériques et urinaires de pS2/TFF1 sont modifiés dans ces diverses pathologies. Le suivi des dosages de pS2/TFF1 circulants pourrait constituer une aide à l’appréciation de l’efficacité thérapeutique, voire du risque de récidive dans certains cas. La surexpression de pS2/TFF1 dans différents autres cancers a été largement rapportée (cancers du sein, côlon, prostate, pancréas, thyroïde, poumon, etc.). Des études plus nombreuses sont nécessaires pour conclure quant à son intérêt diagnostique et pronostique dans ces tumeurs.

Remerciements

Tout d’abord nous tenons à faire part de notre gratitude au professeur P. Chambon qui a initié ce travail et nous a continuellement apporté son soutien. Nous remercions tous les chercheurs et techniciens de toutes nationalités qui ont œuvré à l’étude de ce peptide. Enfin, nous remercions les organismes qui ont soutenu financièrement notre recherche : l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, le Centre national de la recherche scientifique, les Hôpitaux universitaires de Strasbourg, l’Association pour la recherche sur le cancer et la Ligue nationale française contre le cancer et les comités du Haut-Rhin et du Bas-Rhin (équipe labellisée).

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