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Acides gras alimentaires et cancers : mécanismes d’action cellulaire et moléculaire


Bulletin du Cancer. Volume 92, Numéro 7, 697-707, Juillet - Août 2005, Dossier thématique


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Sylvie Bardon, Chantal Benelli, Dominique Bernard-Gallon, Hervé Blottière, Jean Demarquoy, Pierre-Henri Duée, Claude Forest , Laboratoire de nutrition et sécurité alimentaire INRA CRJ, Domaine de Vilvert, 78352 Jouy-en-Josas Cedex., UMR 530 Inserm, Université René Descartes, UFR Biomédicale, 45, rue des Saints-Pères, 75006 Paris, Laboratoire d’oncologie moléculaire, Centre Jean Perrin, 58, rue Montalembert, BP 39 63011 Clermont-Ferrand Cedex 1, UPRES Lipides et nutrition, Faculté Gabriel, Université de Bourgogne, 6, boulevard Gabriel, 21000 Dijon.

Résumé : Les données expérimentales obtenues sur différents modèles animaux suggèrent que les acides gras polyinsaturés de la série n-6 favorisent le développement tumoral, tandis que ceux de la série n-3 exercent un effet protecteur. La transformation d’une cellule normale en une cellule tumorale s’accompagne de propriétés nouvelles pour la cellule, telles qu’une prolifération incontrôlée associée à une diminution de l’apoptose, l’insensibilité aux signaux antiprolifératifs, une capacité à susciter l’angiogenèse et l’acquisition d’un pouvoir invasif. L’objectif de cette synthèse est de rappeler le devenir métabolique et les effets directs ou indirects des acides gras dans la régulation des fonctions cellulaires, afin d’en dégager quelques pistes concernant les mécanismes d’action des acides gras sur les processus moléculaires impliqués dans l’oncogenèse. Parmi les mécanismes d’action décrits, un point est fait sur les dommages moléculaires, en particulier à l’ADN, induits par les produits de la peroxydation des acides gras qui sont formés à partir des doubles liaisons que renferment les acides gras insaturés. L’action des acides gras peut également provenir des modifications de composition des phospholipides des membranes cellulaires, provoquant des changements de conformation et d’activité des protéines membranaires (enzymes qui régulent le métabolisme des xénobiotiques, récepteurs aux hormones et facteurs de croissance). Les différentes étapes de la signalisation cellulaire impliquée dans le contrôle de la croissance cellulaire et de l’apoptose constituent des cibles d’effet des acides gras, via l’interaction des acides gras sur l’expression et l’activité de gènes codant des facteurs de transcription nucléaires, via la transformation des acides gras essentiels en éicosanoïdes, via la modulation des protéine kinases qui interviennent dans les cascades de signalisation. Enfin, cette synthèse résume quelques données abordant le rôle du polymorphisme génétique dans la réponse aux différents effecteurs nutritionnels. Elle montre que, si l’approche in vitro ne permet pas à elle seule d’apporter des éléments objectifs pour construire ou valider une stratégie nutritionnelle de prévention, elle apporte néanmoins des renseignements sur les mécanismes d’action mis en jeu. À cet égard, l’intérêt de mieux appréhender l’action des acides gras dans l’angiogenèse, d’une part, et la nécessité d’utiliser les technologies à haut débit, d’autre part, ont été notés dans l’optique de définir de nouvelles cibles potentielles d’action.

Mots-clés : acide gras, cancer, mécanisme d’action, expression de gènes, polymorphisme génétique, signalisation cellulaire

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) : Sylvie Bardon1, Chantal Benelli2, Dominique Bernard-Gallon3, Hervé Blottière1, Jean Demarquoy4, Pierre-Henri Duée1, Claude Forest2

1Laboratoire de nutrition et sécurité alimentaire INRA CRJ, Domaine de Vilvert, 78352 Jouy-en-Josas Cedex.
2UMR 530 Inserm, Université René Descartes, UFR Biomédicale, 45, rue des Saints-Pères, 75006 Paris
3Laboratoire d’oncologie moléculaire, Centre Jean Perrin, 58, rue Montalembert, BP 39 63011 Clermont-Ferrand Cedex 1
4UPRES Lipides et nutrition, Faculté Gabriel, Université de Bourgogne, 6, boulevard Gabriel, 21000 Dijon

Plusieurs études montrent que les acides gras polyinsaturés (AGPI) de la famille n-6 favorisent le développement tumoral, tandis que ceux de la famille n-3 ont un effet protecteur. Ces données sur l’action des acides gras, qui proviennent des études expérimentales réalisées sur différents modèles animaux, apparaissent concordantes, alors qu’aucun de ces modèles n’est universel ou ne reflète la réalité des situations pathologiques humaines. Le processus de cancérogenèse se déroule en plusieurs étapes. La transformation d’une cellule normale en une cellule tumorale s’accompagne d’une acquisition de propriétés nouvelles, telles que l’inhibition de leurs communications, leur prolifération incontrôlée associée à leur insensibilité aux signaux antiprolifératifs, la forte diminution de leur entrée en apoptose, leur capacité à susciter l’angiogenèse et à acquérir un pouvoir invasif. Il s’ensuit que les mécanismes cellulaires et moléculaires qui régissent l’ensemble de ces propriétés sont profondément altérés.L’amélioration des connaissances des processus moléculaires impliqués dans l’oncogenèse et de l’action des acides sur ces mécanismes devrait aboutir à l’identification de nouvelles cibles pour asseoir scientifiquement une stratégie de diminution du risque pathologique par l’alimentation, voire dans certains cas de traitement.Dans la mesure où l’une des caractéristiques principales des cellules tumorales est leur capacité à s’engager dans une forte activité de prolifération, une des cibles privilégiées des études expérimentales sur cellules concerne la modulation du cycle cellulaire, la réplication de l’ADN ou, à l’inverse, le processus de différenciation et de mort cellulaire, afin de connaître l’action potentielle des acides et les mécanismes d’action impliqués.Une analyse détaillée de la littérature ne permet pas d’établir une relation unique entre la nature de l’acide gras et son effet sur le cycle cellulaire : le tissu concerné, les caractéristiques des lignées cellulaires utilisées (gènes exprimés ou réprimés, état de différenciation initial…) sont des facteurs essentiels à prendre en compte. Ainsi, les AGPI n-3 n’inhibent la prolifération de différentes lignées cellulaires tumorales mammaires ou coliques que dans certaines conditions d’incubation. À l’inverse, les AGPI n-6 semblent stimuler la progression de certaines lignées tumorales mammaires dans le cycle cellulaire, mais également leur capacité invasive. Enfin, les acides linoléiques conjugués (CLA) exercent un effet inhibiteur sur la prolifération des cellules tumorales mammaires ou coliques, et cet effet est dépendant de la dose.À l’évidence, l’approche in vitro ne permet pas à elle seule d’apporter des éléments objectifs pour construire ou valider une stratégie nutritionnelle de prévention, mais elle renseigne sur les mécanismes d’action mis en jeu.Cette synthèse résume les principales données acquises dans ce domaine et s’achève par l’inventaire de quelques pistes abordant le rôle du polymorphisme génétique dans la réponse aux différents effecteurs nutritionnels.

Devenir des acides gras : conséquences pour la cellule

Les acides gras non estérifiés (AGNE) du sang ont une double origine. En période de jeûne, ils proviennent essentiellement du tissu adipeux, par un mécanisme de lipolyse des triglycérides de stockage. À l’état postprandial, ils sont issus de la lipolyse des triglycérides, des lipoprotéines et des chylomicrons du sang par la lipoprotéine lipase. Ils sont véhiculés dans le sang par l’albumine, la fraction minoritaire non liée à l’albumine étant celle des « acides gras libres » (AGL), souvent confondue avec les AGNE. Les AGL pénètrent dans les cellules à l’aide d’une protéine transmembranaire dénommée « translocateur des AG » (FAT) et peuvent s’échanger avec les acides gras des phospholipides de la membrane plasmique pour en modifier, ou encore interférer avec un signal issu de la membrane. Par ailleurs, les tissus lipogéniques tels que le foie et, tout au moins chez les rongeurs, le tissu adipeux ainsi que les tissus tumoraux ont la capacité de synthétiser de novo les AGNE à partir du glucose. Dans la cellule, les AGNE sont pris en charge par une protéine cytoplasmique de liaison des lipides (FABP). Ils peuvent subir une série de modifications et leur activation en acyl-CoA constitue un préalable à certaines de ces modifications : estérification, oxydation mitochondriale ; ils peuvent également entrer dans des réactions d’élongation, de désaturation, d’oxydation par les peroxysomes ou les microsomes ou bien être peroxydés, comme dans le cas des AGPI. Certains des AGPI, principalement les acides linoléique et linolénique, respectivement di et tri-insaturés, sont précurseurs des éicosanoïdes. La ( figure 1 ), qui résume ces différentes étapes, illustre les mécanismes d’action des AGNE ou de leurs métabolites dans la modulation de l’expression d’un gène cible, en l’activant ou en l’inhibant. Ces mécanismes sont nombreux : dommages moléculaires, en particulier à l’ADN, induits par les produits de leur peroxydation, modification de l’état redox dans la cellule, modifications de la composition des membranes cellulaires provoquant des changements de conformation et d’activité des protéines membranaires (enzymes qui régulent le métabolisme des xénobiotiques, récepteurs aux hormones et facteurs de croissance), activation de facteurs de transcription nucléaires et modulation des voies de signalisation.

On se focalisera dans un premier temps sur deux aspects essentiels : la peroxydation des acides gras et le devenir spécifique des CLA.

Peroxydation des acides gras

Un grand nombre des effets des acides gras sont liés aux relations étroites existant entre leur métabolisme et celui des radicaux libres et des produits de peroxydation (( figure 2 )).

Les dérivés peroxydés des acides gras (AG) sont formés à partir des doubles liaisons. Les AG n-3 sont plus sensibles à l’oxydation que les AG n-6 du fait qu’ils possèdent une à deux doubles liaisons supplémentaires.

Au cours des phases initiales du processus d’oxydation, ce sont principalement des diènes conjugués qui se forment et on observe une absorption d’oxygène. Ces produits initiaux s’accumulent puis se décomposent. Leur décomposition conduit notamment à l’apparition de groupements carbonyles et de produits de peroxydation lipidique volatils (aldéhydes, cétones, alcools…) ou réactifs (dérivés époxydes). Ces phénomènes sont influencés par l’environnement de la réaction (teneur en métaux, concentration en acide gras…) et conduisent à la formation d’un nombre important de composés intermédiaires et finals. La formation de produits peroxydés est donc fortement associée à la consommation et à l’utilisation des acides gras. Des dommages à l’ADN peuvent être induits par ces produits peroxydés essentiellement en relation avec la formation initiale de radicaux libres [1]. Ceux-ci sont une forme particulière des atomes ou des molécules qui possèdent un électron célibataire. Le champ magnétique créé par sa rotation n’est pas compensé par la rotation d’un électron dans l’autre sens. Cette dissymétrie est à l’origine de la propriété qu’ont les radicaux libres de réagir avec différentes molécules dont l’exemple le plus répandu est celui de la peroxydation des lipides.

Parmi tous les composés synthétisés, les plus réactifs sont les peroxyls, les hydroxyls, à côté desquels on trouvera aussi les anions radicalaires de type superoxyde et le monoxyde d’azote. Ces derniers sont, à l’origine, peu réactifs mais peuvent servir de précurseurs à des dérivés beaucoup plus actifs [2].

L’origine des radicaux libres est essentiellement associée au fonctionnement de la chaîne respiratoire dont les substrats proviennent pour beaucoup du catabolisme des lipides. Cette production, naturelle, de radicaux libres est normalement maîtrisée et prise en charge par les systèmes de défense anti-oxydante (vitamines C et E, caroténoïdes) et des systèmes enzymatiques. En revanche, lorsque la production augmente, par exemple au cours d’un désordre inflammatoire ou nutritionnel, un déséquilibre peut apparaître. Cette surproduction de radicaux libres est alors appelée stress oxydant [3]. Elle est responsable de lésions de molécules biologiques. Ses effets se répercutent sur l’ADN, les protéines, les glucides et les lipides. Les lésions peuvent être primaires ou secondaires. Les lésions primaires correspondent à l’attaque directe d’une molécule par une espèce réactive. Lors des lésions secondaires, le produit réactif initial sert de substrat pour la production d’un second composé réactif. Ce mécanisme à deux étages concerne plus particulièrement les protéines et les dérivés lipidiques, conduisant notamment à la formation d’adduits avec l’ADN (ou, autrement dit, composés d’addition). Ces derniers entraînent des dommages à l’ADN qui peuvent être rendus responsables de l’apparition de mutations.

Même si les relations entre mutations de l’ADN et cancer ne sont pas toujours précisément comprises, beaucoup d’études ayant eu comme objet d’altérer la structure de l’ADN ont montré le développement concomitant de cellules cancéreuses.

Chez l’homme, environ 10 millions de cellules se divisent par seconde, ce qui laisse supposer que des mutations apparaissent spontanément et que l’immense majorité d’entre elles est corrigée. Ces mutations se produisent lorsque des erreurs dans la réplication de l’ADN apparaissent ou lorsque les ADN polymérases copient des matrices d’ADN endommagé [4]. C’est à ce niveau que les radicaux libres agissent. Les dommages engendrés à l’ADN peuvent provenir d’une attaque électrophile, d’une oxydation ou d’une hydrolyse. Ces réactions sont déclenchées soit par l’exposition des cellules aux agents chimiques (pollution, alimentation), soit par des mécanismes endogènes essentiellement associés aux réactions d’oxydation, et plus particulièrement à l’oxydation des acides gras et au fonctionnement de la chaîne respiratoire. Deux grands types d’altérations touchent la structure de l’ADN : la formation de sites dits « apuriques/apyrimidiques » (AP), à la suite des phénomènes de désamination, et la formation d’adduits à partir des dérivés de peroxydation.

La formation d’adduits prend en compte la richesse des membranes cellulaires en AGPI très sensibles au stress oxydant. La peroxydation lipidique démarre lorsqu’un atome d’hydrogène d’un AGPI est éliminé, formant ainsi un radical lipidique.

Les peroxydes lipidiques sont ensuite dégradés en produits de scission, certains étant suffisamment réactifs pour former des produits tertiaires, classés en trois groupes : les produits de clivage tels que le malondialdéhyde (MDA), les produits de réarrangement donnant naissance à des peroxydes monocycliques et les produits d’oxydation de plus haut poids moléculaire tels que le 4-hydroxynonénal, le 4-hydroxy-hexénal et le MDA. Ces derniers réagissent avec des anti-oxydants comme le glutathion, augmentant le stress radicalaire, tout en permettant aussi leur détoxication.

De tous ces composés, le MDA est celui qui semble être le plus abondamment produit et le plus étudié. Le devenir principal du MDA est la dégradation mais, s’il n’est pas catabolisé, son accumulation se révèle délétère. Sa toxicité est due à sa capacité à altérer et/ou à se fixer sur une quantité importante de molécules biologiques : protéines, apolipoprotéines, spermidine, etc.. Le MDA réagit essentiellement avec les résidus lysine des protéines et interagit également fortement avec l’ADN, notamment avec la désoxyguanosine et la désoxyadénosine pour former des composés d’addition [5]. Le composé d’addition de la désoxyguanosine, le M1G (N1-méthyl-guanosine), est formé avec une fréquence cinq fois supérieure à celui des autres nucléotides. Il a été détecté dans le foie, les leucocytes, les cellules du côlon, du pancréas, du tissu mammaire à des taux variant de 10 à 1 200 copies par milliard de nucléotides. Quels que soient le tissu et les cellules considérés, l’apport ou l’exposition au MDA entraîne une augmentation du nombre de molécules de M1G [5]. L’équilibre entre production et dégradation du MDA est en général bien contrôlé. Toutefois, cet équilibre est rompu en situation de cancer dans laquelle on assiste à une augmentation de la concentration de MDA.

Le réarrangement de fragments d’ADN induit par la formation des adduits peut causer des translocations de chromosomes et la perte de l’hétérozygosité, un mécanisme qui semble crucial dans la cancérogenèse. Les adduits (comme les sites AP) ont aussi comme effet secondaire d’augmenter l’activité des topo-isomérases et notamment la topo-isomérase de type II. L’activation de telles enzymes peut conduire à des lésions de l’ADN et à des coupures dans celui-ci.

À côté de ces effets sur l’ADN nucléaire, il faut également mentionner ceux produits sur l’ADN mitochondrial [6]. En effet, celui-ci n’est pas protégé par les histones et la mitochondrie ne possède pas tous les systèmes de réparation présents dans le noyau. Il est donc très sensible à l’action des radicaux libres et des dérivés oxydés des lipides dérivant du stress oxydatif.

Les dommages à l’ADN induits notamment par les radicaux libres entraînent des changements de l’expression de différents gènes, une dérégulation du cycle cellulaire et de l’apoptose, pouvant augmenter le développement de cellules cancéreuses [6]. En définitive, l’implication différentielle des acides gras saturés et des AGPI dans l’incidence des cancers peut en partie s’expliquer par des capacités différentes de peroxydation ; toutefois, il n’existe pas, à ce jour, d’argument expérimental montrant que les AGPI n-3 influencent le processus cancérigène en modifiant la production de radicaux libres chez l’homme.

Cas spécifique des acides linoléiques conjugués (CLA)

Les isomères des CLA, dont notamment les deux principaux (c9t11-CLA et t10c12-CLA), s’accumulent dans les tissus chez l’homme et l’animal où ils sont allongés, désaturés (conjugués 18:3, 20:3 et 20:4) ou oxydés via la β-oxydation (16:1 et 16:2), principalement dans les peroxysomes [7].

Comme la plupart des AGPI, les isomères et métabolites des CLA sont facilement incorporés dans les fractions phospholipidiques et lipidiques neutres de plusieurs tissus.

L’un des mécanismes d’action des CLA serait la modulation du taux d’arachidonate dans les phospholipides, entraînant une réduction de la production d’éicosanoïdes (prostaglandines E2, F2a, leucotriènes B4 et C4). Les CLA ou leurs produits d’élongation et de désaturation pourraient également agir comme substrat ou antagoniste pour les cyclo-oxygénases, réduisant ainsi la quantité d’enzyme disponible pour l’arachidonate [7].

Mécanismes de régulation des gènes par les acides gras

Il est admis que les gènes dont l’expression est modulée par les acides gras codent des protéines impliquées dans le transport ou le métabolisme de ces acides gras (tableau 1( Tableau 1 )). En revanche, peu de travaux ont exploré de façon détaillée les mécanismes de contrôle transcriptionnel des gènes par ces molécules. Dans le cadre de l’analyse de ces mécanismes, il est crucial de déterminer : 1) si l’acide gras lui-même ou un dérivé de son métabolisme est la molécule active, 2) si la régulation affecte la vitesse de transcription ou la demi-vie de l’ARNm et 3) si le gène étudié est une cible primaire ou secondaire.

L’acide gras, ou le signal qu’il engendre, peut agir à différents niveaux (( figure 3 )). Il peut affecter la vitesse de transcription du gène cible ou la demi-vie du messager issu de ce gène. Par ailleurs, son action peut être directe ou indirecte, c’est-à-dire que le gène dont l’expression est affectée peut être une cible primaire ou secondaire. Les outils d’analyse des effets directs ou indirects, transcriptionnels ou post-transcriptionnels existent (( figure 3 )). Toutefois, la littérature est riche d’exemples de variations d’ARNm en réponse à un type d’acide gras, sans que le mécanisme ait été déterminé, ce qui peut conduire à une certaine confusion dans l’interprétation des résultats obtenus.

Régulation négative par les acides gras

Une série d’expériences récentes indique que les acides gras répriment l’expression de gènes cibles via l’altération de la capacité transactivatrice de facteurs de transcription exerçant un tonus positif sur les gènes en question [8-12].

L’exemple type de régulation négative est celle de la synthase des acides gras (FAS), enzyme clé de la lipogenèse. Il s’agit vraisemblablement d’une boucle d’autorégulation négative. Il semble que les acides gras eux-mêmes, et non un produit issu de leur métabolisme, soient les molécules actives et que seuls les AGPI n-3 et n-6 aient une action. La vitesse de transcription est affectée. Il a été démontré que les acides gras diminuent la quantité de sterol regulatory element binding protein (SREBP1 et 2), un facteur de transcription, réduisant ainsi la transactivation des gènes cibles de ce facteur tels que ceux des enzymes de la lipogenèse [13]. L’isoforme SREBP1c lie un type d’élément appelé élément régulateur des stérols (SRE) présent dans le promoteur des gènes cibles, dont le gène FAS. Ainsi, dans ce cas, les acides gras agissent indirectement sur l’expression du gène FAS. Le mécanisme précis n’est pas encore complètement élucidé, mais il semblerait que les acides gras exercent une action post-transcriptionnelle conduisant à une diminution de la demi-vie des messagers codant SREBP1c et de la quantité de cette protéine. Les AGPI n-3 et n-6 semblent avoir une action équivalente sur ce paramètre. Toutefois, le mécanisme ultime n’est pas élucidé.

L’activation de la lipogenèse et l’induction de la FAS sont des phénomènes couramment observés lors de la cancérogenèse mammaire et du cancer de la prostate. L’hypothèse la plus probable est que les cellules en prolifération active ont besoin d’une synthèse accrue d’acides gras pour les incorporer dans leurs phospholipides membranaires. La FAS est donc une cible de l’état cancéreux. Une étude récente indique que, dans les cellules de la lignée tumorale mammaire humaine MCF7, les transcrits de SREBP1c et de FAS sont régulés de façon coordonnée [14]. Par ailleurs, l’existence d’une corrélation positive entre la présence d’une quantité élevée de FAS, de SREBP1c et le caractère agressif de divers carcinomes prostatiques a été récemment décrite [15]. Bien qu’il n’y ait pas de preuve directe, il est donc possible que, dans les cellules cancéreuses comme dans le foie, SREBP1c soit un régulateur positif de la transcription du gène FAS et une cible des AGPI.

D’autres exemples de régulation négative imputée à une inhibition par les acides gras du potentiel de transactivation de gènes cibles par des facteurs de transcription ont été décrits [9-12] :

  • le facteur nucléaire 4 des hépatocytes (HNF4) qui lie les acides gras activés en acyl-CoA ;
  • le récepteur des hormones thyroïdiennes (T3) ;
  • le facteur de transcription dénommé « protéine de liaison à l’élément de réponse au glucose » (ChREBP) via lequel les acides gras à longue et à courte chaîne répriment l’effet du glucose sur le gène codant la pyruvate kinase hépatique ;
  • le facteur de transcription AP1 qui répond aux esters de phorbol et dont les effets sont inhibés spécifiquement par les AGPI n-3 dans les cellules J6B d’épiderme de souris. En revanche, l’acide arachidonique (AGPI n-6) n’a pas d’effet. Ainsi, dans ce cas apparaît clairement une différence d’action des AGPI des deux familles ;
  • le complexe Myc-Max. Dans une lignée humaine de cancer de l’estomac, les cellules SNU16, les AGPI sont capables d’interagir avec ce complexe, inhibant sa liaison à ses séquences cibles de reconnaissance, les boîtes E [16]. c-Myc étant le produit du proto-oncogène c-MYC, l’hypothèse est que les AGPI s’opposent à l’activité oncogénique de cette protéine.

Enfin, la plupart des études démontrant un effet inhibiteur des acides gras sur les gènes concernent les AGPI, sensibles à la peroxydation. Il a donc été suggéré que les produits de peroxydation peuvent avoir des effets cytotoxiques rendant compte d’un effet négatif. Dans ce cas, la vitamine E devrait s’opposer à l’action des AGPI.
Tableau 1 Liste non exhaustive des gènes régulés par les acides gras et rôle des protéines correspondantes. Sont rapportés ici uniquement les gènes pour lesquels les études ne se sont pas arrêtées à la simple démonstration d’une variation de la concentration d’ARNm en réponse aux acides gras. Les rapports décrivant la régulation par les acides gras des gènes décrits dans ce tableau peuvent être trouvés dans les articles [8-12]

Gènes contrôlés négativement

Glut 4 : transport de glucose

Pyruvate kinase (L-PK ; foie) : glycolyse

Glucose-6-phosphatase (G6Pase) : néoglucogenèse

Glucose-6-phosphate déshydrogénase (G6PD) : néoglucogenèse

ATP citrate-lyase (ACL) : lipogenèse

Acide gras synthase (FAS) : lipogenèse

Spot 14 (S14) : lipogenèse

Stéaroyl-CoA-désaturase 1 (SCD 1) : désaturation Δ9

Leptine

Gènes contrôlés positivement

Transporteur d’acides gras (FAT-CD36)

Protéine cytosolique de liaison des acides gras (FABP ; foie, tissu adipeux, intestin)

Lipoprotéine lipase (LPL) : hydrolyse des triacylglycérols des lipoprotéines

Acyl-CoA-synthétase (ACS) : activation

Acyl-CoA-oxydase (AOX) : β-oxydation peroxysomale

Carnitine palmitoyltransférase 1 (CPT 1) : activation pour β-oxydation mitochondriale

Cytochrome P450 (CYP4A2) : ω-oxydation microsomale

Phosphoénolpyruvate carboxykinase (PEPCK) : néoglycérogenèse

Protéines découplantes 2 et 3 (UCP2, UCP3) : production d’énergie

Régulation positive par les acides gras

La découverte des récepteurs nucléaires activés par les proliférateurs de peroxysomes (PPAR) — qui constituent des facteurs de transcription dont l’activité est modulée par l’interaction avec un ligand spécifique — a permis d’identifier l’existence de trois isoformes (PPARα, PPARβ/δ et PPARγ) ayant des sélectivités d’expression tissulaire. PPARα est ainsi fortement exprimé dans le foie alors que PPARγ a une expression prépondérante dans le tissu adipeux. Les PPAR forment des hétérodimères avec le récepteur de l’acide rétinoïque 9-cis (RXR) pour se lier à des éléments de réponse dans le promoteur des gènes cibles, les PPRE. De façon notable, les trois isoformes sont aussi capables de lier les AGPI et plus particulièrement l’acide docosahexaénoïque (DHA). L’activité de ce récepteur est donc aussi potentiellement altérée par les acides gras. Les PPRE ont une structure de type direct repeat 1 (DR1). La plupart des gènes codant des protéines impliquées dans le métabolisme des lipides possèdent un ou plusieurs DR1 dans leur promoteur. Tous les PPAR sont capables de lier in vitro des acides gras à longue chaîne, les AGPI ayant la meilleure affinité. En plus des acides gras, d’autres ligands naturels des PPAR ont été décrits, telles certaines prostaglandines [8-12]. Toutefois, il existe une spécificité cellulaire et génique d’action positive des acides gras sur les gènes et les PPAR peuvent être impliqués ou non selon les cas [10, 11].

Par ailleurs, les PPAR semblent impliqués dans le cancer. Plusieurs études effectuées sur des cellules cultivées à partir de différents types de cancer (notamment les liposarcomes, les tumeurs du sein, du côlon et de la prostate) ont suggéré que l’activation de PPARγ permet de stopper la prolifération, d’induire la différenciation et/ou de faire entrer les cellules en apoptose [17, 18]. En revanche, l’activation de PPARβ/δ semble plus spécifiquement entraîner une hyperprolifération et favoriser l’apparition du cancer, notamment dans le cas du côlon [19]. On peut donc conclure que ces deux isoformes de PPAR semblent exercer des effets opposés sur la prolifération. Cependant, certaines études nuancent ce résultat. Concernant le gène PPARγ fortement exprimé dans le tissu adipeux, mais aussi dans le côlon, les données semblent contradictoires quant à son implication dans les cancers coliques. En effet, certaines études ont montré que l’activation de PPARγ pouvait promouvoir le développement de polypes et de tumeurs dans un modèle murin de polypose adénomateuse familiale humaine et de cancer sporadique chez l’homme [20, 21], résultat qui s’oppose au rôle « antitumoral » évoqué plus haut [17]. Dans tous les cas, l’action des acides gras en liaison avec ces mécanismes n’a pas été démontrée.

Enfin, des variations de quantité de quelques facteurs de transcription ou de leurs ARNm ont été rapportées en réponse aux acides gras. Dans les cellules de la lignée β-pancréatique INS1, le palmitate et l’oléate mais non les AGPI sont capables d’augmenter la quantité d’ARNm des gènes de réponse précoce c-fos et nur-77. Dans le cas de c-fos au moins, la protéine est également induite. Dans certaines lignées de cancer du sein, les AGPI n-3 sont capables d’augmenter la quantité d’ARNm des gènes suppresseurs de tumeur BRCA1 et BRCA2, alors que les AGPI n-6 sont sans effet [22]. En revanche, la quantité des protéines BRCA1 et BRCA2 n’est pas modifiée.

Mécanismes d’action des acides gras via la signalisation cellulaire

Comme composants des phospholipides des membranes cellulaires, les AGPI n-6 et n-3 peuvent moduler la fluidité membranaire, la réponse aux facteurs de croissance et aux hormones et la signalisation cellulaire impliquée, en particulier, dans le contrôle du cycle cellulaire et de l’apoptose. Le métabolisme des AGPI met en jeu une série d’étapes parmi lesquelles la Δ6-désaturase représente l’étape limitante pour laquelle les AGPI n-3 ont une plus grande affinité. Ainsi, les apports relatifs en AGPI n-6 et n-3, ou le rapport n-6/n-3, constituent un élément d’information essentiel pour comprendre les mécanismes d’action des AGPI dans la signalisation cellulaire.

Signalisation par les éicosanoïdes

Les AGPI, après leur libération des phospholipides membranaires par action des phospholipases, peuvent servir de substrats aux cyclo-oxygénases (Cox) et aux lipoxygénases (Lox), ces voies métaboliques semblant impliquées dans la cancérogenèse.

Les cyclo-oxygénases, ou prostaglandine H synthases, sont des enzymes clés de la biosynthèse des prostanoïdes : prostaglandines et thromboxanes. De nombreuses observations suggèrent que les Cox et leurs métabolites pourraient être impliqués dans la cancérogenèse colorectale, en particulier l’isoforme 2 de la cyclo-oxygénase (Cox2) et les prostaglandines (PG) de la série 2 dont le précurseur est l’acide arachidonique. Alors que l’isoforme 1 (Cox1) est exprimée de façon constitutive dans différents tissus, Cox2 est inductible sous l’action de différentes cytokines, facteurs de croissance ou produits cancérogènes et est exprimée dans des tissus inflammatoires ou tumoraux. Ces enzymes possèdent deux propriétés enzymatiques complémentaires : une activité de bis-oxygénation (ou cyclo-oxygénation) catalysant la transformation de l’acide arachidonique en PGE2, réaction nécessitant deux molécules d’O2, puis une activité de peroxydation conduisant à la formation de PGH2. Cette dernière est convertie en différents prostanoïdes sous l’action de synthases spécifiques comme la PGE synthase (PGES). PGE2 est considérée comme un promoteur de tumeur dans le côlon.

Une forte expression de Cox2 a été décrite dans de nombreuses lignées de cellules tumorales coliques, ainsi qu’au niveau des adénocarcinomes chimiquement induits chez l’animal et des adénomes et adénocarcinomes survenant spontanément dans les modèles murins de polypose adénomateuse familiale. D’ailleurs, dans ces modèles animaux, l’administration d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), inhibiteurs de Cox, induit une réduction du nombre et du volume des tumeurs induites par un cancérogène ou du nombre de tumeurs spontanées. Cet effet est effectivement couplé à une réduction de l’expression de Cox2 et de la synthèse des prostaglandines. Le même résultat est obtenu par l’invalidation du gène de la Cox2 [23].

Chez l’homme, une surexpression de Cox2 est observée dans environ 80 à 90 % des cancers colorectaux et dans 40 à 50 % des polypes adénomateux [24], à un stade relativement précoce de la cancérogenèse. L’utilisation au long cours d’anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) ou d’aspirine est associée à une diminution de l’incidence et de la mortalité par cancer colorectal. Le sulindac et le célécoxib, inhibiteur spécifique de Cox2, permettent d’obtenir une amélioration significative de la polypose rectale chez des malades atteints de polypose adénomateuse familiale. Le rôle joué par Cox1, en particulier dans les phases précoces de la cancérogenèse, a également été soulevé. Ainsi, les souris mutantes pour APC, déficientes en Cox1, présentent un nombre réduit de polypes et la taille de ces derniers est également réduite.

Parmi les prostaglandines synthétisées, la PGE2 a été la plus étudiée. Elle interfère à différents niveaux dans les processus de cancérogenèse. La transfection de cellules épithéliales intestinales de rat avec le gène Cox2 leur confère un phénotype tumoral associé à une augmentation de capacité d’adhérence des cellules et à une diminution de la sensibilité à des agents pro-apoptotiques [25]. Ces cellules expriment fortement la protéine anti-apoptotique Bcl2 ; en revanche, l’expression de la molécule d’adhérence E-cadhérine et du récepteur II du TGFβ est réduite. Ces cellules présentent un fort allongement de la durée de la phase G1 du cycle cellulaire, associé à une diminution de l’expression de la cycline D1. De plus, les cellules surexprimant Cox2 adhèrent fortement à la matrice extracellulaire. Cela semble influer sur leurs propriétés de survie.

Les lipoxygénases sont des dioxygénases ayant une activité de peroxydation lipidique et produisent des leucotriènes et des dérivés hydroxylés des acides gras. Chez les mammifères, quatre lipoxygénases ont été identifiées et nommées 5, 8, 12 et 15-Lox en fonction de la position d’insertion de l’oxygène sur l’acide arachidonique. Chez l’homme, la 8-Lox n’est pas exprimée. Les 15-Lox métabolisent l’acide linoléique en acide 13-S-hydroxyoctadécadiénoïque (13-(S)-HODE) et l’acide arachidonique en acide 15-S-hydroxyéicosatétraénoïque (15-(S)-HETE). Différents travaux récents suggèrent que, comme la Cox2 et les prostaglandines, la 15-Lox1 et ses métabolites pourraient interférer avec la cancérogenèse colorectale. Les données disponibles sont cependant contradictoires.

Parce que l’acide arachidonique est l’acide gras majoritaire dans les phospholipides des membranes, la voie de production des prostaglandines de la série 2 et des leucotriènes de la série 4 est prédominante. Ainsi, la production de PGE2 à partir d’acide arachidonique stimule la prolifération cellulaire et freine le processus apoptotique, concourant à développer le processus tumoral. En revanche, les AGPI n-3 peuvent retarder le processus tumoral par plusieurs voies : modification de la composition des phospholipides membranaires, inhibition des phospholipases membranaires, compétition avec les AGPI n-6 pour les désaturases et les élongases, effet inhibiteur sur Cox2, au contraire des AGPI n-6 [26].

Signalisation impliquant des kinases

Les cellules sont, en permanence, soumises à une combinaison de signaux (hormones, facteurs de croissance, cytokines) qui modulent leur devenir (division, différenciation, apoptose). Dans la situation de nombreux cancers, des anomalies du cycle cellulaire ont souvent été identifiées, associées à une résistance à l’apoptose, conduisant à rompre l’équilibre entre les différents processus. Les signaux mitogènes mettent en jeu un système précis de régulation, en particulier celle impliquée au niveau des points de contrôle du cycle cellulaire, qui peut moduler l’action des complexes protéiques constitués des cyclines et de leurs partenaires, les protéine kinases dépendantes des cyclines. Parmi les messagers impliqués dans les cascades de signalisation, les protéine kinases et les phosphatases exercent des rôles essentiels. Dans quelle mesure les acides gras interfèrent-ils avec ces réactions et peuvent-ils donc modifier le devenir cellulaire ? Les effets de l’oléate et du palmitate ont été testés sur des lignées de cellules de tumeurs mammaires humaines. Ils exercent des effets inverses sur la prolifération cellulaire et l’apoptose : l’oléate, s’opposant à l’apoptose, protège de l’action proapoptotique du palmitate. Cet effet impliquerait une famille de kinases dépendantes des phosphatidyl-inositols, les phosphatidylinositol-3-kinases (PI3-K) : l’oléate augmente l’activité PI3-K alors que le palmitate la diminue. Par ailleurs, il a été montré que les acides gras peuvent inhiber l’action de certaines protéines (GTP/Ras) impliquées dans la cascade EGFR/MAP kinase. Compte tenu du rôle majeur exercé par le facteur EGF dans la croissance cellulaire normale et pathologique et la régulation par les AGPI de la croissance tumorale, il est concevable que les partenaires de la transduction du « message EGF » via son récepteur (EGFR) peuvent aussi être modulés par l’environnement lipidique. Certains métabolites des AGPI sont impliqués dans l’activation de plusieurs formes de protéine kinase C (PKC) qui sont des effecteurs de la voie MAP kinase : in vivo, PKCα et PKCδ semblent activer la protéine Raf1, la PKCβ et la protéine MEK, et en conséquence la voie MAP kinase. L’acide arachidonique, qui active l’adhérence de cellules de carcinome mammaire humain au collagène de type 4, fait également intervenir la voie MAP kinase via l’activation de la voie MAP kinase/p38 [27]. D’autres PKC que celles impliquées dans la régulation de la voie MAP kinase sont régulées par les acides gras dans des modèles expérimentaux. Ainsi, dans des cellules d’épithélium mammaire, le CLA peut induire la translocation de plusieurs formes de PKC et activer certaines d’entre elles [28]. Les données obtenues dans des modèles de cancérogenèse chez l’homme et l’animal sont peu nombreuses. Il a été montré une augmentation de l’expression et de l’activité de la PKCβ2 dans un modèle de cancérogenèse du côlon, à la fois chez l’homme et l’animal, qui est contrôlée négativement par les AGPI n-3, in vivo et in vitro [29]. Cet effet a été confirmé chez des souris qui expriment fortement cette isoforme de PKC, pour lesquelles il est observé une augmentation de la cancérogenèse du côlon et une répression du récepteur du TGF : sous traitement par des AGPI n-3, ces souris présentent une diminution de l’expression de PKCβ2, une restauration de l’expression du récepteur du TGFβ et une atténuation de la cancérogenèse colique. Ces résultats sont confirmés dans des cellules épithéliales intestinales de rat et chez des souris exprimant fortement PKCβ2 : l’induction par la PKCβ2 de la Cox2 a ainsi été démontrée [30]. Sous l’effet des AGPI n-3, l’expression de Cox2 est inhibée et la voie de signalisation du TGFβ restaurée.

Effet des acides gras sur l’angiogenèse

Les cellules tumorales ont besoin d’un apport nutritionnel important et la néovascularisation joue un rôle clé dans la pathologie tumorale et métastasique. Les AGPI n-3 exercent des effets négatifs vis-à-vis de la progression tumorale qui sont associés à une diminution de l’angiogenèse tumorale [31, 32]. Ces données obtenues dans le cancer du sein ont été confirmées dans un modèle de cancer prostatique qui exprime fortement la 12-Lox. Parmi les facteurs angiogéniques qui facilitent la prolifération des cellules endothéliales se trouvent les éicosanoïdes. L’implication de Cox2 et des prostaglandines dans les processus d’angiogenèse a été démontrée [31]. L’expression exacerbée de Cox2 a été rapportée dans divers cancers et son rôle dans la réponse angiogénique à l’invasion tumorale a pu être mis en évidence [33]. Cet effet a été étudié in vivo dans un modèle de souris implantées de cellules hautement métastatiques dérivées d’adénocarcinome mammaire. En effet, le traitement de ces souris par un inhibiteur de Cox2 induit une inhibition marquée du nombre de vaisseaux néoformés [33]. Le facteur de croissance de l’endothélium vasculaire (VEGF) et le facteur de base de croissance des fibroblastes (bFGF) contribuent fortement à l’angiogenèse. L’augmentation de l’expression de Cox2 pourrait être la résultante d’une hypoxie intratumorale entraînant l’expression du VEGF qui présente, comme celui de Cox2, un élément de réponse à l’hypoxie. Par ailleurs, l’expression de Cox2 et les PG induisent la production de VEGF. Les souris Cox2-/- expriment faiblement le VEGF et ont une angiogenèse tumorale réduite. Le rôle de Cox1 dans l’angiogenèse tumorale a également été évoqué : les AINS, qu’ils soient sélectifs de Cox2 ou non, inhibent l’angiogenèse tumorale.

Enfin, l’oxyde nitrique (NO), comme promoteur de l’angiogenèse, semble également impliqué : l’expression de la synthase d’oxyde nitrique inductible et la production d’oxyde nitrique sont, en effet, diminuées par les AGPI n-3 [31].

Interaction entre alimentation et susceptibilité génétique dans les cancers

La genèse des formes non héréditaires de cancer implique probablement aussi bien des facteurs génétiques que des facteurs épigénétiques, notamment environnementaux et nutritionnels. Ces différents facteurs interagissent avec le « fond génétique » des individus et particulièrement avec certains gènes de susceptibilité, agissant de manière additionnelle et constituant l’assise de prédispositions génétiques mineures. Les études de liaison dans des familles de cancer permettent d’identifier, s’ils existent, des gènes de très forte prédisposition. L’identification des gènes de susceptibilité, qui contribuent de manière plus discrète à la cancérogenèse, demande une approche différente, fondée sur la comparaison des fréquences de variants alléliques de certains gènes candidats, entre une série de patients et une série de témoins. En fonction du terrain génétique des individus, certains aliments peuvent exercer des effets différents (bénéfiques, délétères ou aucun effet). La nutrigénétique, par l’étude des polymorphismes dans le métabolisme des nutriments, pose les bases pour une prévention personnalisée. Elle prend en compte l’hétérogénéité génétique de l’étiologie (gènes de prédisposition et gènes de susceptibilité), le terrain génétique avec les gènes modificateurs et les gènes impliqués dans le métabolisme, le mode d’action des aliments et, dans le cas du cancer, les gènes indispensables au maintien de l’intégrité du génome [34].

Ainsi, deux catégories différentes de gènes peuvent être impliquées dans le cancer du sein : les gènes de forte pénétrance et les gènes de faible pénétrance. Les mutations dans des gènes de forte pénétrance, comme les gènes BRCA1 et BRCA2 qui sont des gènes majeurs de prédisposition, sont rares et sont responsables de 5 % des cancers du sein. Les gènes polymorphes de faible pénétrance qui agissent en fonction du mode de vie et des facteurs de risque liés à l’environnement interviennent dans une plus grande proportion, environ 22 % dans les cancers du sein [35]. Ces gènes de susceptibilité à des facteurs environnementaux peuvent jouer un rôle de gènes modificateurs aggravants ou protecteurs dans les différentes formes héréditaires, les nutriments en modulant l’expression.

Des polymorphismes de ces gènes peuvent induire un métabolisme différent et rendre certains composés toxiques ou cancérogènes [36]. C’est le cas pour des xénobiotiques procancérogènes, métabolisés par les enzymes de phase I (cytochrome P450 ou CYP) et celles de phase II. Ces procancérogènes ou d’autres composés alimentaires peuvent, selon le polymorphisme de ces gènes, induire ou inhiber leur expression [37].

Enzymes de phase I

Les enzymes de phase I, issues de nombreux gènes, exercent un rôle important dans la genèse des stéroïdes ainsi que dans l’activation de molécules chimiques telles que les hydrocarbures aromatiques polycycliques, les benzopyrènes, les arylamines et les amines hétérocycliques. Elles sont généralement impliquées dans les phases d’activation au niveau du foie où elles assurent une ligne de défense mais peuvent aussi, dans certains cas, activer des cancérogènes. Leurs fonctions incluent des oxydations, des réductions et des hydrolyses.

Parmi les enzymes de phase I, on peut citer notamment : CYP1A1,2, codant pour l’enzyme aryl hydrocarbone hydroxylase ou AHH, CYP2D6 (isozyme du complexe microsomial), codant pour l’enzyme hydroxylase débrisoquine, CYP2E1, exprimée dans le foie et dans de nombreux tissus extrahépatiques, CYP17, impliquée dans le métabolisme et le transport des œstrogènes, qui sont eux-mêmes impliqués dans le risque de cancer du sein, et les CYP2C8, qui sont de façon prédominante chez l’homme, dans le foie et le rein, les principales enzymes responsables du métabolisme de l’acide arachidonique en une forme plus active, les acides époxyéicosatriénoïques (EET). L’allèle CYP2C8*3 présente une diminution significative dans le métabolisme de l’acide arachidonique en 11,12 et 14,15-EET, qui sont des médiateurs importants dans de nombreuses réactions physiologiques et pathologiques. Leur absence dans le foie, le rein et le cœur pourrait être responsable de changements pathologiques ou de maladies. Le turnover du CYP2C8*3 dans le métabolisme de l’acide arachidonique correspondrait seulement au tiers de celui du CYP2C8*1 [38]. D’autres enzymes CYP, incluant CYP2C9, CYP2J, CYP2E1, CYP1A2, CYP2F2 et CYP4A11, métabolisent aussi l’acide arachidonique en engendrant des variants des EET et HETE selon le tissu.

Enzymes de phase II

Les enzymes intervenant dans cette phase sont les glutathion S-transférases, les acétyltransférases, et les UDP-glucuronosyl transférases. Elles permettent la conjugaison de fonctions initialement présentes ou régénérées par la phase I avec les molécules ou groupements suivants : acide glucuronique, glutathion, acétyl, méthyl, acide urique. Cette conjugaison module la polarité et le poids moléculaire des composés.

Les molécules issues de transformation biologique peuvent être inactives (ou moins actives) ou peuvent s’avérer, dans certains cas, plus réactionnelles que le composé originel. Elles interagissent avec les macromolécules essentielles (ADN, ARN, protéines), produisant des altérations cellulaires responsables de manifestations de toxicité sévère (effet cancérogène consécutif aux mutations de l’ADN, induction de réactions allergiques à la suite d’une fixation sur certaines protéines, transformation des protéines en substances toxiques : immunotoxicité, nécrose…). L’activation métabolique joue un rôle crucial dans l’activation des procancérogènes en cancérogènes.

Les glutathion S-transférases peuvent avoir comme substrat les époxydes produits lors de la peroxydation des lipides. Ainsi, la quantité d’adduits à l’ADN (et par conséquent la fréquence des mutations induites) serait dépendante de ces enzymes de détoxication polymorphiques.

Les acétyltransférases réalisent la N et la O-acétylation des xénobiotiques, des amines aromatiques et des amines hétérocycliques. Chez l’homme, deux acétyltransférases existent, via le gène de la N-acétyltransférase 1 (NAT1) exprimé dans tous les tissus et le gène de la N-acétyltransférase 2 (NAT2) exprimé dans le foie et les intestins. Le polymorphisme de NAT2 est caractérisé par des allèles qui effectuent des acétylations plus ou moins rapides.

Les UDP-glucuronosyl transférases (UGT) sont localisées dans le foie et les tissus extrahépatiques. Les substrats de ces enzymes sont les xénobiotiques et les hormones stéroïdiennes. De nombreuses formes de ces enzymes existent dans le foie. Le gène UGT1 est impliqué dans la conjugaison des xénobiotiques, alors que le gène UGT2 intervient dans la conjugaison des stéroïdes et de la bile.

Protéines de phase III

Elles interviennent dans la phase d’excrétion et sont des transporteurs foie-bile. Elles font partie de la superfamille des protéines vectrices ABC. Leurs polymorphismes interviennent au niveau du transport des lipides, en particulier du cholestérol et des autres stérols.

Cyclo-oxygénases Cox1 et Cox2

Le lien étroit existant entre l’expression de Cox2 et le développement des cancers, en particulier colorectaux, a conduit à rechercher des relations entre le polymorphisme du gène Cox2 et la prévalence des cancers. Le gène Cox2 est localisé au niveau du chromosome 1q25.2-q25.3. Il fait 8,3 kb et comprend 10 exons. Dans une étude récente, il a été séquencé chez 72 individus montrant une vingtaine de SNP dont deux au niveau de la séquence codante, une au niveau du promoteur et une au niveau de la région 5’ non traduite [39]. Par ailleurs, une étude menée sur les membres d’une famille suisse atteinte de polypose adénomateuse familiale a identifié cinq sites de polymorphisme, dont deux au niveau de la région promotrice et trois au niveau de la séquence codante [40]. Dans cette étude, les auteurs ne trouvaient pas d’association entre les altérations germinales du gène Cox2 et le développement de lésions en dehors du côlon.

Catéchol-O-méthyl transférases

Les métabolites des œstrogènes incluant les catéchols 16-hydroxyœstrone ainsi que les 2 et 4-hydroxyœstrogènes ont un rôle dans la cancérogenèse par induction, de façon directe ou indirecte, de dommages à l’ADN. Les catéchols d’œstrogènes sont inactivés par le méthylène. Cette méthylation est réalisée par la catéchol-O-méthyl transférase (COMT). Deux allèles du gène codant pour cette enzyme sont connus : un allèle à faible activité (COMT LL) et un allèle à forte activité (COMT HH) [41].

Une étude suggère que le surpoids associé à un allèle de faible activité augmenterait le risque de cancer du sein alors que ce n’est pas le cas quand le surpoids est associé à un allèle à forte activité. Une autre étude suggère que la contribution de COMT dépend de l’état ménopausal. Pour les femmes préménopausées, un allèle à faible activité serait associé à une diminution de risque de cancer alors que, chez les femmes post-ménopausées, ce serait l’inverse [41].

PPAR

Plusieurs polymorphismes ont été décrits dans la séquence codante du gène de PPARγ. Le plus étudié est une substitution proline/alanine en position 12 de l’exon B. Cette mutation est spécifique de la forme PPARγ2. Il s’agit d’un polymorphisme fréquent (10 à 15 % de la population) qui, globalement, bien que les résultats soient contradictoires suivant les études, ne semble pas associé au cancer du sein, au poids ou à la prise de poids [42].

Néanmoins, une autre étude a démontré que ce polymorphisme PPARγ Pro12Ala pouvait induire des variations de concentration des triglycérides sériques lors d’une supplémentation en AG n-3 chez des sujets d’âge moyen avec une augmentation de poids normale ou modérée lors d’une prise de graisses totales en dessous de 37 % des apports énergétiques ou une prise d’acides gras saturés en dessous de 10 % des apports énergétiques [43]. Une étude finlandaise a aussi démontré que le polymorphisme PPARγ Pro12Ala ne serait pas non plus associé au risque de cancer de la prostate dans une cohorte de fumeurs [44]. Par ailleurs, dans une étude portant sur les adénocarcinomes prostatiques, une perte d’hétérozygotie du marqueur D3S1263 du gène PPARγ a été observée chez 21 % des patients.

La région 3p25 où se trouve localisé le gène PPARγ est impliquée dans différents réarrangements chromosomiques observés dans certains cancers. Par ailleurs, quatre mutations somatiques localisées au niveau des exons 3 et 5 (Q286P, K319X, c472delA, R288H) et associées à une perte de fonction ont été décrites chez 55 sujets porteurs d’un cancer colique [45]. Au niveau germinal, les recherches de polymorphismes sont en cours. Récemment, une étude espagnole suggère que le polymorphisme PPARγ Pro12Ala en association avec le polymorphisme d’interleukine IL8-251A (important dans l’inflammation colorectale) réduirait le risque des cancers colorectaux, alors qu’une association avec le polymorphisme d’interleukine IL6-174C augmenterait le risque des cancers colorectaux sporadiques [46]. Enfin, une étude s’est intéressée aux variants de PPARγ dans une série de différents cancers (rein, ovaire, vessie, utérus, endomètre et prostate) dans des populations d’origines ethniques différentes. Dans cette étude, le polymorphisme P12A était sous-représenté chez les patients présentant un cancer du rein par rapport à la population de référence et, inversement, le polymorphisme H449H était sur-représenté dans les cas de cancer de l’endomètre [47].

Conclusion et perspectives

L’analyse réalisée met en évidence de nombreux mécanismes d’action qui peuvent expliquer les effets des acides gras dans la modulation de la cancérogenèse. Il semble néanmoins nécessaire d’intensifier les recherches sur les mécanismes d’action des acides gras, en développant des protocoles mimant plus fidèlement les conditions physiologiques, mais également en se rapprochant des études sur cohortes (en utilisant des banques de tissus). La conjonction des deux approches devrait permettre d’identifier de nouveaux marqueurs cibles des acides gras. À cet égard, a été noté l’intérêt de mieux appréhender l’action des acides gras dans l’angiogenèse qui est une fonction cruciale conditionnant le développement tumoral.

Dans l’optique de définir de nouvelles cibles des acides gras, la technologie des puces à ADNc ou à oligonucléotides devrait permettre de déterminer l’ensemble des ARNm dont la quantité varie en réponse au traitement d’un organisme ou de cellules en culture par un acides gras. Cette méthode a déjà été utilisée dans le cas de rat ou de souris soumis à un régime riche en lipides [48-50] ou dans le cas de cellules en culture exposées à des acides gras [51-53]. Elle permet de mettre en évidence la variation de l’expression d’un certain nombre de gènes et peut dégager de nouvelles pistes potentiellement intéressantes à explorer, mais ne peut en aucun cas aboutir à elle seule à l’élucidation d’un mécanisme de régulation.

Dans le cas où une régulation transcriptionnelle a été clairement identifiée, l’étude des polymorphismes au niveau d’un seul nucléotide (SNP) des gènes cibles devient utile pour identifier les individus à risque, ou susceptibles de bénéficier des effets des acides gras.

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