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Modulation biologique de la radiothérapie : perspectives


Bulletin du Cancer. Volume 92, Numéro 1, 90-6, Janvier 2005, Synthèse


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Eric Deutsch, Florence Huguet , Laboratoire UPRES EA2710 radiosensibilité des tumeurs et tissus sains, Institut Gustave-Roussy, 39 rue Camille-Desmoulin, 94805 Villejuif, Unité 350 Inserm, Institut Curie-Recherche, Bât. 110-112, Centre Universitaire, 91405 Orsay Cedex.

Résumé : Alors que le terme « thérapie ciblée » est couramment utilisé pour désigner les nouvelles thérapies issues d’une meilleure connaissance de la biologie du cancer, la radiothérapie constitue depuis longtemps un traitement ciblé du cancer. En effet, l’étalement et le fractionnement de la dose d’irradiation visent à « cibler » les différences de radiosensibilité entre la tumeur et les tissus sains. De plus, l’optimisation des techniques de radiothérapie, notamment la radiothérapie conformationnelle en 3 dimensions et l’utilisation de la modulation d’intensité, permet un « ciblage » spécifique de la tumeur tout en limitant de plus en plus la dose reçue par les tissus normaux péritumoraux. La recherche thérapeutique a permis d’optimiser les concepts d’étalement-fractionnement avec le développement de schémas de radiothérapie modifiés [1] afin d’accroître le contrôle local de tumeurs, notamment ORL. Le développement physique de la RCMI (radiothérapie conformationnelle avec modulation d’intensité) est également une approche prometteuse \; dans le cas du cancer de la prostate par exemple, une escalade de dose sans majoration de la toxicité de l’irradiation au niveau des tissus sains est désormais réalisable. En parallèle, une meilleure compréhension de la biologie tumorale, notamment des mécanismes de réponse aux radiations ionisantes pour les cellules cancéreuses mais surtout de leurs différences avec les cellules non tumorales, a permis d’identifier de nouvelles cibles thérapeutiques pouvant majorer l’efficacité de la radiothérapie. Ces approches visent à majorer l’index thérapeutique de la radiothérapie, c’est-à-dire la réponse tumorale, tout en diminuant son impact sur les tissus sains.

Mots-clés : radiothérapie, thérapie ciblée, EGFR, COX2, HSP90, angiogenèse, voie de signalisation

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Eric Deutsch1,*, Florence Huguet2

1Laboratoire UPRES EA2710 radiosensibilité des tumeurs et tissus sains, Institut Gustave-Roussy, 39 rue Camille-Desmoulin, 94805 Villejuif
2Unité 350 Inserm, Institut Curie-Recherche, Bât. 110-112, Centre Universitaire, 91405 Orsay Cedex

Article reçu le 15 Octobre 2004, accepté le 4 Novembre 2004

De l’association radio-chimiothérapie aux agents ciblés modulateurs de la réponse à l’irradiation

L’irradiation d’une population de cellules produit une cascade d’événements physiques, chimiques, biochimiques puis biologiques maintenant mieux connus. Dans la phase physique (10-18 à 10-13 secondes), les radiations incidentes interagissent avec les atomes des tissus biologiques en perturbant leurs couronnes électroniques (ionisations), ce qui aboutit à la formation de micro-dépôts d’énergie. Pendant la phase chimique (10-13 à quelques secondes), les ions interagissent avec le milieu essentiellement composé d’eau et produisent des radicaux libres (radiolyse de l’eau). Ce sont eux qui sont responsables de la formation d’un grand nombre de lésions de l’ADN : dommages de bases, cassures simple et double brin. La phase biochimique commence quelques secondes après l’irradiation et s’étend sur quelques heures. La cellule active ses mécanismes de réparation pour restaurer l’ADN endommagé. Si la réparation est satisfaisante, elle survivra, sinon elle mourra (par mort mitotique ou par apoptose) et, en cas de réparation anormale, elle se transformera (mutagenèse). L’ADN est donc la cible principale des radiations ionisantes (RI), les cassures double brin de l’ADN étant les plus difficilement réparables et donc principalement responsables de la radiosensibilité.

Ces constatations ont initialement conduit à essayer de diminuer la réparation des lésions de l’ADN radio-induites pour accroître la radiosensibilité. C’est ainsi que s’est développée la radiochimiothérapie avec des agents cytotoxiques comme le cisplatine, majorant les lésions de l’ADN, ou comme le 5-fluoro-uracile, inhibant la réparation, ces médicaments jouant alors un rôle de radiosensibilisateur. Ce type d’approche a permis d’améliorer les résultats de la radiothérapie en termes à la fois de contrôle local et de survie [2] au prix cependant d’une certaine majoration de la toxicité. Plus récemment, la gemcitabine a été étudiée en association avec la radiothérapie dans de multiples essais de phases I et II [3]. Bien que son pouvoir radiosensibilisant soit très important, son utilisation thérapeutique reste limitée en raison d’une toxicité très importante témoignant d’une absence d’effet différentiel.

L’utilisation de médicaments ciblant spécifiquement les mécanismes de radiorésistance tumorale en association avec la radiothérapie constitue une voie de recherche prometteuse. L’étude des multiples voies de signalisation entrant en jeu dans la réponse aux RI a conduit au développement de nombreuses molécules permettant d’inhiber spécifiquement les mécanismes de radiorésistance de la cellule tumorale sans majorer, a priori, la réponse à l’irradiation des tissus sains. L’exemple du blocage du récepteur à l’EGF (epidermal growth factor) ou EGFR constitue un exemple récent du développement des thérapeutiques ciblées combinées à la radiothérapie. La ( figure 1 ) illustre les principaux mécanismes de radiosensibilisation tumorale, d’une part ceux employés en pratique clinique courante, d’autre part les « pistes » potentielles offertes par les nouveaux agents thérapeutiques ciblés.

Moduler les voies de signalisation

La transduction du signal correspond aux différentes étapes biochimiques qui consistent à transmettre des signaux extra et intracellulaires vers le génome, entraînant une modification de l’expression des gènes et de la croissance cellulaire. Ces voies de signalisation sont nombreuses et complexes et peuvent interagir entre elles. Elles sont régulées par des modifications de phosphorylation protéique ou lipidique dépendantes de kinases et de phosphatases. Leur rôle central dans la réponse à l’irradiation a été suggéré par la mise en évidence d’une radiorésistance des cellules possédant une dérégulation des voies de signalisation (dérégulation de protéines kinases et/ou phosphatases).

Voie Ras

Par exemple, la capacité de l’oncogène Ras à induire une résistance aux RI a été fortement suggérée par de nombreuses études. Les lignées tumorales possédant une mutation intrinsèque de Ras sont plus radiosensibles. Les inhibiteurs de farnésyltransférase qui bloquent la transformation de Ras induisent une radiosensibilisation [4]. L’ensemble de ces données suggère que l’expression d’un allèle Ras muté peut diminuer la radiosensibilité des cellules tumorales et augmenter la survie cellulaire après irradiation. Par conséquent, l’identification des voies de signalisation activées par Ras et induisant une réponse altérée des cellules tumorales à l’irradiation est d’un intérêt majeur, ces voies pouvant être les cibles potentielles de manipulations visant à accroître la radiosensibilité tumorale.

Voie PI3K/Akt

Les voies de signalisation Ras passent aussi par l’activation de l’unité catalytique p110 de PI3K (phosphoinositide-3 kinase) (figures 2 et 3). Les PI3K activent Akt, exerçant des fonctions anti-apoptotiques. L’activation d’Akt est régulée négativement par la phosphatase PTEN. Les mutations ou la perte d’expression de PTEN ont été impliquées dans un grand nombre de cancers [5]. Le rôle d’Akt comme facteur de survie cellulaire après traitement cytotoxique a largement été évoqué [6]. Les médiateurs d’amont des PI3K, responsables d’une altération de la radiosensibilité médiée par Ras ou par d’autres effecteurs, constituent par ailleurs un domaine de recherche intense. Il existe peut-être une voie de signalisation commune responsable de la radiosensibilité diminuée des tumeurs possédant des mutations oncogéniques diverses impliquant Ras, PI3K ou Akt. Cette voie de signalisation pourrait être activée par l’intermédiaire de mutations activatrices, d’une surexpression de Ras, de mutations d’un récepteur d’amont (EGFR) ou par la perte du suppresseur de tumeur PTEN.

Récepteur à l’EGF

La surexpression de l’EGFR est un événement fréquent dans les tumeurs humaines. Un grand nombre d’études a mis en évidence un lien entre l’expression d’EGFR et la résistance aux RI. L’inhibition de l’EGFR par un anticorps monoclonal anti-EGFR, le C225 ou cetuximab, majore la réponse à l’irradiation in vivo de lignées de cancers épidermoïdes. Récemment, une étude randomisée a mis en évidence un doublement de la durée médiane de survie des patients traités pour un cancer épidermoïde ORL localement avancé par radiothérapie + cetuximab concomitant en comparaison avec la radiothérapie seule [7]. Les voies de signalisation activées par les récepteurs de la famille Erb sont responsables d’une altération de la radiosensibilité [8]. La famille des EGFR comporte quatre récepteurs apparentés, EGFR ou HER1 (ErbB1), HER2 (ErbB2/neu), HER3 (ErbB3) et HER4 (ErbB4). EGFR possède différents ligands, EGF, TGFα (tumor growth factor) et les amphérégulines. Les hérégulines et neurégulines se lient à ErbB3 et ErbB4. ErbB2 (HER2/neu) ne possède pas de ligand identifié mais forme des hétérodimères avec les trois autres membres de cette famille afin d’accroître l’affinité de liaison du ligand et de décroître le taux de dissociation ligand-récepteur. Les hétérodimères HER2/neu amplifient également le signal à travers l’activation de leur domaine kinase intracellulaire et par auto-phosphorylation réciproque. EGFR est à l’origine d’une cascade signalisatrice grâce à l’auto-phosphorylation de son domaine intracellulaire [9]. Les effecteurs d’EGFR incluent Ras et PI3K, ce qui suggère que l’inhibition sélective des voies Ras ou PI3K pourrait être un moyen indirect d’augmenter la radiosensibilité des tumeurs surexprimant EGFR. Bien qu’extrêmement prometteur, le concept du blocage d’EGFR présente le risque de ne pas être efficace dans la situation où des voies de signalisation situées en aval de ce récepteur seraient directement activées. Par ailleurs, la mise en évidence de la relation entre mutations d’EGFR et activité du ZD1839 [10] souligne les limites de ce type d’approche.

Cyclooxygénase 2 (Cox2)

La cyclooxygénase 2 (Cox2) est une enzyme centrale dans la production des prostaglandines et dérivés éicosanoïdes. Elle est surexprimée au cours des processus inflammatoires et dans un grand nombre de cancers humains [11]. Sa surexpression a été mise en évidence dans les cancers colorectaux, du sein, de l’estomac, du poumon et de la sphère ORL. Alors que l’enzyme Cox1 est ubiquitaire, Cox2 est induite par de nombreuses cytokines et facteurs de croissance tels que l’IL1, le TNFα, EGF, TGFβ et les oncogènes Ras et Scr [12]. Parmi les nombreux effets de la surexpression de Cox2 dans les modèles expérimentaux, on peut citer l’inhibition de l’apoptose et l’induction de l’angiogenèse. L’utilisation d’inhibiteurs de Cox2 seuls induit la régression de tumeurs humaines in vivo. L’irradiation peut dans certains modèles induire l’expression de Cox2 [13]. Il semble que l’induction de Cox2 soit fonctionnelle puisqu’elle s’accompagne d’un taux élevé de prostaglandines [14]. L’inhibition de Cox2 majore la radiosensibilité de nombreux modèles cellulaires in vitro. In vivo, l’utilisation d’inhibiteurs de Cox2 en association avec l’irradiation s’accompagne d’un retard de croissance tumoral significatif dans de nombreux modèles de cancers prostatiques, ORL et cérébraux [15]. Jusqu’ici, il n’a pas été observé d’effet radiosensibilisant des inhibiteurs de Cox2 sur les tissus sains [16], ce qui suggère que ce type d’approche radiosensibilisante respecte l’index thérapeutique tumeur/tissus sains soulignant leur potentiel clinique en radiothérapie. De nombreux inhibiteurs sélectifs de Cox2 sont actuellement en cours d’évaluation en monothérapie dans des études de phases I et II pour le traitement de tumeurs solides. Quelques études d’inhibiteurs de Cox2 en association avec la radiothérapie sont actuellement en cours.

Agir sur le cycle cellulaire

Les voies de signalisation convergent vers le noyau où elles régulent, entre autres, le cycle cellulaire. La progression dans le cycle cellulaire dépend de l’expression des cyclines et de la phosphorylation/déphosphorylation de protéines régulant l’activité des cyclines. Les cyclines sont des protéines qui sont accumulées ou dégradées au cours des différentes phases du cycle cellulaire. Elles sont activées par des sérine/thréonine kinases appelées CDK (kinases dépendantes des cyclines). Il existe de nombreux ligands, récepteurs et effecteurs impliqués dans la transduction du signal mais la plupart convergent vers un petit nombre de protéines impliquées dans la transition G1/S [17] comme p53, pRb et p16 qui sont fréquemment mutées dans les cancers humains. Dans les cellules non tumorales, la réponse à l’irradiation comporte un arrêt en phase G1/S, la réparation de l’ADN et/ou l’induction de l’apoptose. Dans les cellules tumorales, l’arrêt en G1 est souvent absent après irradiation. Une approche moléculaire de thérapie génique p53 vise à restaurer l’expression d’une protéine p53 sauvage rétablissant ainsi l’arrêt en G1 et l’apoptose post-irradiation, ce qui conduit à une majoration de la radiosensibilité tumorale [18]. Une autre approche consiste à utiliser des analogues des inhibiteurs des CDK, tels la roscovitine, permettant de restaurer l’arrêt en G1 après irradiation. En préclinique, la roscovitine permet en effet de majorer la réponse tumorale à la radiothérapie dans des lignées cellulaires mutées pour p53 [19]. Cependant, si cette approche s’avère radiosensibilisante, il semble que la roscovitine agisse également par d’autres mécanismes que l’arrêt du cycle cellulaire pour majorer la radiosensibilité tumorale.

Cibler l’angiogenèse tumorale

L’importance de l’angiogenèse dans le développement et la survie des cellules tumorales a été mise en évidence par les travaux princeps de Folkman [20], qui a été le premier à montrer qu’une tumeur in vivo ne peut se développer au-delà d’un diamètre de 3 mm sans solliciter son lit vasculaire, ces 3 mm correspondant à la distance de diffusion passive des nutriments. Ces travaux ont montré l’inter-relation étroite entre le développement d’un réseau vasculaire péri et intratumoral et la croissance de la tumeur. Le fait que la cellule endothéliale soit beaucoup plus stable génétiquement que les cellules tumorales qui présentent par définition de nombreux remaniements génétiques laisse penser que les agents anti-angiogéniques seraient plus largement applicables que les approches antitumorales ciblées. En effet, les agents anti-angiogéniques n’ont pas besoin d’être adaptés aux spécificités biologiques propres à chaque tumeur.

Les thérapeutiques ciblant la vascularisation tumorale sont actuellement l’objet de nombreuses études précliniques, y compris en association avec l’irradiation. De nombreux travaux ont suggéré que la cible de l’irradiation n’était pas seulement les cellules tumorales mais aussi les cellules de l’environnement péritumoral. En particulier, les travaux de Garcia-Barros [21] soulignent l’importance de l’apoptose des cellules endothéliales dans la radiocurabilité de tumeurs chez l’animal. De nombreux modèles tumoraux permettent de mettre en évidence le fait que la combinaison des agents anti-angiogéniques à l’irradiation potentialise les effets des rayonnements ionisants. Cependant, l’usage concomitant de ces agents et de l’irradiation semble aller à l’encontre des données classiques concernant le rôle de l’hypoxie comme facteur majeur de radiorésistance, ces molécules entraînant une baisse de la vascularisation tumorale et a priori une baisse attendue de la concentration tissulaire en oxygène. Cependant, des travaux récents montrent que la pression partielle en O2 pourrait au contraire augmenter après l’utilisation concomitante d’anti-angiogéniques et d’irradiation [22]. Pour se développer, les tumeurs ont besoin de créer de nouveaux vaisseaux, cette transition angiogénique, ou angiogenic switch, est sous la dépendance de facteurs de régulation à la fois positive (VEGF et FGF, TGFα et β) et aussi sous celle de facteurs négatifs (angiostatine, endostatine, thrombospondine et interféron α). Un des facteurs de croissance majeurs pour la cellule endothéliale est le VEGF, facteur anti-apoptotique pour les cellules endothéliales sécrété par la majorité des tumeurs solides. Son expression est induite par différents facteurs de croissance, notamment, IGF1, IGF2, EGF et PDGF. L’hypoxie et les radiations ionisantes peuvent également l’induire (( figure 4 )) et, par là-même, dans certains types de modèles expérimentaux et dans une certaine gamme de dose, l’irradiation peut paradoxalement être pro-angiogénique. L’irradiation d’un grand nombre de lignées cellulaires peut ainsi entraîner une augmentation de l’expression de VEGF [22], cette augmentation faisant partie des processus de réponse cellulaire au stress qui comporte aussi l’induction d’un large éventail de facteurs de croissance et de cytokines. De nombreux agents anti-angiogéniques ont été utilisés dans des modèles précliniques en combinaison avec l’irradiation, en particulier l’angiostatine [23], les inhibiteurs du récepteur au VEGF, ainsi que des anticorps monoclonaux anti-VEGF. Les mécanismes de radiosensibilisation proposés sont nombreux : inhibition de la formation de néovaisseaux, radiosensibilisation directe des cellules endothéliales par induction d’apoptose, radiosensibilisation directe des cellules tumorales et diminution de la fraction hypoxique.

Radiosensibiliser en inhibant plusieurs cibles en même temps

Le concept de « thérapie ciblée » couplée à l’irradiation est en cours de développement. Cependant, l’efficacité de ce type d’approche est restreinte par la variabilité de la biologie tumorale, l’inhibition d’une cible pouvant avoir un effet radiosensibilisant uniquement dans certains cas. Par exemple, l’inhibition sélective de Raf1 entraîne un effet radiosensibilisant uniquement dans certains types cellulaires [24]. Le concept d’inhibition sélective dépend donc non seulement de l’expression de la cible mais aussi de son implication dans la survie cellulaire après irradiation, cette implication pouvant être extrêmement variable d’un type cellulaire à l’autre, voire d’une cellule de même tumeur à l’autre.

Une stratégie alternative au ciblage spécifique consiste à cibler plusieurs mécanismes impliqués dans la survie de la cellule cancéreuse après irradiation, comme l’arrêt prolongé en phase G2 du cycle cellulaire, l’inhibition de l’apoptose ou la majoration de la réparation de l’ADN, afin d’accroître la radiosensibilité tumorale.

Afin de prendre en compte la diversité des mécanismes responsables de la radiorésistance tumorale (( figure 5 )), une approche de « ciblage multiple » par l’intermédiaire des heat shock proteins (HSP) a été développée afin d’accroître la radiosensibilité tumorale. HSP90 est une protéine « chaperon », c’est-à-dire une protéine dont le rôle est de se fixer à d’autres protéines et de prolonger leur demi-vie. L’inhibition sélective d’HSP90 est réalisable grâce au 17-alkylamino-17-déméthoxygeldamycine (17AAG). Le 17AAG entraîne une diminution du niveau d’expression de nombreuses protéines impliquées dans la transduction du signal et dans la radiorésistance comme Raf1, Akt et ErbB2. Utilisé in vitro, il est responsable d’une majoration de la radiosensibilité tumorale. Il ne modifie pas la radiosensibilité des fibroblastes humains [25], suggérant que ce type d’approche exploiterait l’effet différentiel de l’irradiation. C’est un exemple d’approche de « ciblage multiple », un autre exemple étant celui des inhibiteurs Sugen, inhibiteurs spécifiques de tyrosine-kinase. In vivo, le Su6668, qui inhibe spécifiquement les trois récepteurs VEGFR, bFGFR et PDGFR, majore la réponse à l’irradiation en agissant à la fois sur l’angiogenèse et sur l’apoptose tumorales [26].

Utiliser la radiothérapie comme sensibilisateur

L’irradiation peut induire l’expression de certains gènes qui ne sont pas directement impliqués dans la réponse cellulaire à l’irradiation. La mise en évidence de ces phénomènes d’induction d’expression de certains gènes par l’irradiation peut être utilisée pour augmenter la réponse antitumorale à d’autres traitements comme l’immunothérapie, la thérapie génique ou les thérapies moléculaires ciblées. L’intérêt d’utiliser la radiothérapie comme agent modificateur biologique réside dans la possibilité d’effectuer une irradiation locale à l’opposé des autres types de thérapeutiques dont l’effet est systémique. En conséquence, le principe de ce nouveau type de traitement est d’utiliser la radiothérapie pour augmenter localement le niveau d’expression d’une cible puis d’administrer immédiatement un agent dirigé contre cette cible « radio-induite ».

L’irradiation entraîne une augmentation de l’expression d’un grand nombre de récepteurs de surface dans de nombreux modèles cellulaires [27]. Les molécules de surface induites par l’irradiation peuvent alors devenir la cible d’un second traitement, comme par exemple des anticorps radiomarqués [28]. Un exemple de ce type d’approche est fourni par l’utilisation d’irradiation et de lymphocytes T cytotoxiques (CTL) [29]. L’irradiation a en effet été utilisée pour augmenter de façon prolongée l’expression de surface de Fas. Cette surexpression prolongée de Fas augmente le nombre de cibles des CTL qui induisent une destruction des cellules tumorales par la voie Fas/Fas ligand. De façon intéressante, l’effet synergique observé entre irradiation, induction de Fas et CTL a été mis en évidence pour de faibles doses d’irradiation non cytotoxiques.

Un autre exemple récent d’utilisation de l’irradiation pour surexprimer la cible d’un second traitement administré après l’irradiation a été décrit par Hallahan et al. [30]. L’irradiation localisée à faibles doses a été utilisée pour majorer localement l’expression du récepteur α2b-β3-intégrine avant administration d’un vecteur spécifique des intégrines lié à des nanoparticules entraînant la destruction sélective des vaisseaux dans les régions préalablement irradiées [30]. Ces deux exemples démontrent, in vivo, que la radiothérapie peut être utilisée pour « diriger » une thérapie systémique.

Conclusion

Majorer spécifiquement la radiosensibilité des cellules tumorales est désormais du domaine du possible grâce au développement de traitements associant radiothérapie et thérapies ciblées. Les niveaux d’action sont multiples : voies de signalisation régulant la réparation des lésions radio-induites et la mort cellulaire, action au niveau du cycle cellulaire, inhibition de l’angiogenèse tumorale. L’exemple des thérapies anti-angiogéniques concomitantes à l’irradiation illustre la nécessité d’appréhender de façon dynamique l’interaction entre cellules tumorales et environnement vasculaire péritumoral après irradiation. La validation clinique des nombreuses données obtenues in vitro et in vivo est requise, démontrant avant tout l’innocuité de ce type d’approche et son efficacité chez l’homme. Cela ne pourra se faire que grâce à une interaction forte entre chercheurs et cliniciens. L’exemple récent de l’inhibition de l’EGFR par le cetuximab associé à la radiothérapie constitue une réussite de la recherche à tous les niveaux, du fondamental mettant en évidence le concept à la clinique validant les résultats observés. Le nombre de nouvelles molécules en cours de développement associées à la radiothérapie est croissant. Dans un avenir proche, ce type d’approche est amené à se développer procurant une seconde jeunesse à la radiobiologie et aux concepts de radiochimiothérapie.

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