Accueil > Revues > Médecine > Bulletin du cancer > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
Bulletin du Cancer
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable
  Version PDF

Anémie chez les patients atteints de cancer pulmonaire


Bulletin du Cancer. Volume 92, Numéro 5, 439-44, Mai 2005, dossier thématique


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Baptiste Méric, Jean-François Morère , Service d’oncologie médicale, hôpital Pitié-Salpêtrière, 43-87 bd de l’Hôpital, 75013 Paris, Service d’oncologie médicale, Hôpital Avicenne, 125 rue Stalingrad, 93000 Bobigny.

Résumé : L’anémie et la fatigue qui en découle sont particulièrement fréquentes chez les patients atteints de cancer pulmonaire. L’anémie est due à la maladie elle-même et aux traitements, notamment la chimiothérapie à base de platine. Responsable de symptômes multiples, elle entraîne des altérations majeures de la qualité de vie. Elle est un facteur de résistance aux traitements anticancéreux. La survie des patients atteints de cancer pulmonaire est diminuée en cas d’anémie. Des traitements efficaces de l’anémie existent : la transfusion sanguine et l’administration d’érythropoïétine (EPO) recombinante. Il est recommandé de traiter l’anémie de manière efficace dès son diagnostic. Pourtant, peu de patients bénéficient d’un traitement adapté. Les coûts des traitements et les incertitudes concernant la stratégie thérapeutique optimale et le bon usage des érythropoïétines recombinantes expliquent ce phénomène. Ces arguments ne devraient pas limiter les traitements en pratique courante. Dans les situations où la conduite thérapeutique est encore mal définie, des essais cliniques devraient être menés. L’administration d’EPO pouvant potentiellement influencer la survie des malades, ce paramètre devrait être un critère de jugement dans ces essais.

Mots-clés : anémie, cancer pulmonaire, transfusion, érythropoïétine

ARTICLE

Auteur(s) :, Jean-Baptiste Méric1, Jean-François Morère2

1Service d’oncologie médicale, hôpital Pitié-Salpêtrière, 43-87 bd de l’Hôpital, 75013 Paris
2Service d’oncologie médicale, Hôpital Avicenne, 125 rue Stalingrad, 93000 Bobigny

Article reçu le 31 Janvier 2005, accepté le 8 Avril 2005

L’anémie est définie par une diminution de la masse sanguine entraînant une diminution de l’hématocrite et du taux d’hémoglobine. Classiquement, son diagnostic est posé devant un taux d’hémoglobine inférieur à 12 g/dL chez la femme et inférieur à 13 g/dL chez l’homme. L’anémie et la fatigue qui en découle sont des complications classiques de la maladie cancéreuse. L’anémie est fréquente dès le diagnostic, elle est retrouvée chez environ 30 % des patients cancéreux avant tout traitement [1]. La fatigue constitue une plainte majeure des patients, mais souvent négligée par les médecins qui les prennent en charge [2, 3].Il est important d’identifier les causes de l’anémie, d’analyser son retentissement pour la traiter au mieux au niveau individuel. Pour déterminer avec précision son impact pronostique éventuel et comprendre son rôle dans l’évolution naturelle de la pathologie, il faut analyser des cohortes de patients comparables. Pour cela, nous soutenons la démarche d’étude de l’anémie dans des sous-groupes de patients déterminés par le type de cancer dont ils sont atteints.Nous proposons ici une revue de synthèse sur le thème de l’anémie chez les patients atteints de cancer pulmonaire. Ce cancer, dont l’incidence augmente encore, tue chaque année 25 000 personnes en France [4]. Malgré des progrès récents, son taux de survie globale à 5 ans tous stades confondus est estimé à 14 % aux États-Unis [5]. Aussi, toute avancée thérapeutique permettant un gain en survie ou plus simplement en qualité de vie est très appréciable dans cette pathologie. Le traitement adéquat de la fatigue et de l’anémie répond à cette attente. Sa mise au point nécessite une bonne compréhension des mécanismes physiopathologiques à l’origine de ces dysfonctionnements.Après avoir analysé les causes de la fréquence particulièrement élevée de l’anémie dans le cancer pulmonaire, nous discuterons son impact pronostique et présenterons les arguments plaidant pour son traitement actif.

Incidence chez les patients atteints de cancers pulmonaires

La fréquence de l’anémie dépend du stade, de l’évolution de la maladie cancéreuse, des traitements reçus et de la localisation initiale de la tumeur [6]. Ainsi, les patients atteints de cancer pulmonaire sont plus affectés que les autres par l’anémie. On estime que 50 à 70 % d’entre eux en souffriront durant leur maladie [7]. Ces chiffres sont à comparer aux 15-20 % de patients anémiques atteints d’un cancer colorectal [8]. L’anémie au cours du cancer pulmonaire est non seulement fréquente mais aussi sévère avec jusqu’à 55 % de patients présentant une anémie menaçante (Hb < 6,5 g/dL) dans certaines séries [9].

Corollaire de cette forte incidence d’anémie, le taux de transfusion est particulièrement élevé dans cette population. Ainsi, dans le cancer du poumon, 34 à 43 % des patients sont transfusés au cours de leur maladie contre 13 à 19 % des patients traités pour cancer du sein [10, 11]. De plus, 22 % des patients seront polytransfusés en cas de cancer du poumon, 7 % seulement en cas de cancer du sein.

Étiologie

Les chiffres présentés ci-dessus sont globaux et recouvrent des situations cliniques très différentes. L’anémie des patients cancéreux est multifactorielle et la part des différents facteurs étiologiques varie au cours du temps.

L’anémie est une conséquence de divers désordres pathologiques ; elle est souvent corrélée à une altération globale de l’état général. Ainsi, dans la population de patients atteints d’un cancer pulmonaire qui nous intéresse ici, elle a été corrélée à l’âge élevé (> 60 ans), à la perte de poids et à l’état général [12]. Les mécanismes de cette anémie liée à la maladie sont maintenant connus : déficit en érythropoïétine (EPO) endogène et diminution de la réponse des progéniteurs érythrocytaires médullaires à l’EPO, conséquences de la production massive de cytokines pro-inflammatoires (IL1α, IL6, INFγ, TGFß, TNFα) par les cellules tumorales et les cellules immunes intratumorales [1]. La fréquence des comorbidités et de l’altération de l’état général dans la population qui nous intéresse explique donc en partie l’incidence élevée de l’anémie [7].

Toutefois, la chimiothérapie reste le principal facteur de développement ou d’exacerbation d’une anémie [13]. En effet, les sels de platine, médicaments majeurs de la chimiothérapie des cancers pulmonaires à petites cellules (CPC) et non à petites cellules (CBNPC), altèrent la production de globules rouges par trois mécanismes principaux :

  • myélosuppression [13],
  • toxicité directe sur la lignée érythrocytaire par inhibition du système glutathion dont la fonction est d’inactiver le platine [14],
  • toxicité sur les cellules de l’endothélium péritubulaire productrices d’EPO entraînant une chute des taux d’EPO endogène [15, 16].

Quelle que soit la tumeur traitée, l’anémie est plus fréquente chez les patients traités par sels de platine et touche jusqu’à 40 % d’entre eux [10, 17]. Cela se traduit en termes de besoins transfusionnels : 69 % des patients traités par sels de platine requièrent une ou plusieurs transfusions au cours de leur chimiothérapie, contre 49 % des patients traités par chimiothérapie sans platine et 38 % des patients non traités par chimiothérapie [18]. La valeur la plus basse du nadir d’hémoglobinémie est corrélée à la dose cumulée de platine administré [12].

Les sels de platine restent, à l’heure actuelle, un élément clé de la chimiothérapie des cancers pulmonaires [19, 20]. Des protocoles utilisant des doublets sans platine (à base de taxane, de vinorelbine, de gemcitabine) pour le traitement du CBNPC métastatique sont développés actuellement. Leurs résultats sont prometteurs en termes d’efficacité et les anémies sévères semblent moins fréquentes sous ces traitements [21, 22]. Mais ils ne sont pas encore admis comme des standards et doivent être comparés aux combinaisons à base de platine qui restent la référence. Les différentes chimiothérapies utilisées couramment pour traiter les cancers pulmonaires sont présentées dans le tableau 1( Tableau 1 ) avec, pour chaque protocole, le taux d’anémie sévère rapporté dans la littérature.

L’administration de chimiothérapie à base de platine à des patients à l’état général médiocre semble donc expliquer l’incidence élevée de l’anémie en cancérologie pulmonaire.
Tableau 1 Incidence de l’anémie sévère au cours du traitement par chimiothérapie du cancer pulmonaire

Chimiothérapie

Type de cancer et stade de la maladie

Anémie (Hb < 6,5 g/dL) (%patients)

Carboplatine-paclitaxel [20]

CBNPC IIIB, IV

10 %

Cisplatine-paclitaxel [20]

CBNPC IIIB, IV

13 %

Cisplatine-docetaxel [20]

CBNPC IIIB, IV

15 %

Cisplatine-gemcitabine [20]

CBNPC IIIB, IV

28 %

Cisplatine-vinorelbine [51]

CBNPC IIIB, IV

17 %

Cisplatine-étoposide [52]

CPC disséminé

30 %

Cisplatine-irinotecan [52]

CPC disséminé

27 %

Retentissement et conséquences

L’anémie entraîne des symptômes multiples, habituellement répertoriés dans des questionnaires permettant leur recherche de façon exhaustive dans les protocoles spécifiques de recherche clinique [23]. À l’inverse, en pratique clinique courante, ses symptômes, et notamment la fatigue, sont malheureusement trop souvent minimisés ou négligés par les médecins. Pourtant, ce sont souvent les symptômes les plus gênants pour les patients, ceux qui altèrent leur qualité de vie. La fatigue est citée comme le symptôme le plus perturbant par les patients chez qui vient d’être diagnostiqué un cancer pulmonaire [24] : 50 % de ceux atteints de CBNPC inopérable se plaignent de fatigue sévère [25]. Aussi, quand 60 % des médecins rapportent que la douleur est plus difficile à vivre que la fatigue pour leurs patients, ceux-ci leur donnent tort car 60 % d’entre eux considèrent que la fatigue est le premier symptôme qui les gêne, avant la douleur. Le fait que 80 % des cliniciens pensent que la fatigue est sous-traitée par leurs collègues montre bien que le corps médical se satisfait encore de peu dans ce domaine [3].

Le cas des patients atteints de cancer pulmonaire est particulier en raison de l’altération de l’état général due à la maladie d’une part et des comorbidités majorant les symptômes d’anémie d’autre part [7]. En effet, les maladies secondaires à l’intoxication tabagique diminuent la capacité ventilatoire, la réponse cardiaque à l’anémie. Par ailleurs, la poursuite de l’intoxication tabagique est un facteur de mauvaise tolérance de l’anémie trop souvent oublié. Les fumeurs présentent des taux élevés de carboxy-hémoglobine qui limitent la capacité de transport de l’oxygène [26]. Pour ces raisons, les insuffisants respiratoires ou cardiaques, les patients coronariens ou traités par inhibiteurs de l’enzyme de conversion sont des populations à risque de complication de l’anémie pour laquelle le seuil transfusionnel conseillé est de 10 g/dL [27, 28]. Cette valeur est peu respectée, le seuil transfusionnel de 8 g/dL étant le plus souvent appliqué par habitude [29]. Cela explique sûrement en partie les tableaux cliniques des patients anémiques sévères dont les moyens de compensation sont dépassés [7].

L’anémie du patient traité pour cancer pulmonaire n’est pas anodine et doit donc être recherchée et traitée. Le performance status (PS), outil de mesure de l’altération de l’état général, est un des paramètres pris en compte pour décider de traiter ou non par chimiothérapie un patient présentant un cancer pulmonaire. Le fait de récuser ou de modifier une chimiothérapie pour altération de l’état général est justifié par sa mauvaise tolérance et la survie catastrophique des patients présentant un PS supérieur à 2 [20, 30]. Toutefois, en l’absence de prise en charge palliative efficace, la proportion de patients asthéniques augmente. Il faut donc traiter efficacement les symptômes de l’anémie pour permettre une amélioration de la qualité de vie et donner toutes les chances aux malades de recevoir un traitement efficace de leur maladie.

Impact pronostique

L’anémie est un facteur pronostique défavorable dans de nombreux cancers. Cette assertion est valable pour le sous-groupe de patients atteints de cancer pulmonaire pour lesquels le risque relatif de décès augmente de 19 % en cas d’anémie [31]. Quels que soient le stade et le traitement, l’anémie modifie le pronostic. Ainsi, le risque de décès post-pneumonectomie est augmenté en cas d’anémie [32]. De même, dans deux études de radiochimiothérapie pour des CBNPC, l’anémie apparaît comme un facteur pronostique fort [33, 34]. Selon Takigawa et al. [33], les patients ayant une hémoglobinémie inférieure à 11 g/dL, une tumeur de stade IV ou une altération de l’état général ont une survie médiane de 9 mois contre 22 mois pour ceux ayant un PS de 0 ou 1 avec une tumeur de stade III et une hémoglobinémie supérieure à 11 g/dL. Pour Mac Rae et al. [34], les patients dont l’hémoglobinémie diminue de plus de 30 % en cours de traitement ont une survie médiane de 9 mois contre 26 mois lorsque la diminution de l’hémoglobine ne dépasse pas 10 %. Au stade IV, les patients traités par chimiothérapie ayant une hémoglobinémie supérieure à 11 g/dL et un bon état général (PS de 0 ou 1) ont une survie médiane de 7,6 mois contre moins de 5 mois lorsque ce n’est pas le cas [35].

Traitement

Le retentissement de l’anémie, son incidence sur le choix des traitements, son impact pronostique sont autant d’arguments pour un traitement efficace, avec pour but l’amélioration de la qualité de vie au moins, une meilleure efficacité des thérapeutiques spécifiques, voire un gain en survie au mieux, si tant est que la correction de l’anémie puisse avoir un tel impact. Les options thérapeutiques à notre disposition aujourd’hui sont la transfusion de culots globulaires et l’administration d’érythropoïétine recombinante. Les traitements à visée symptomatique sont aussi importants : oxygénothérapie, adaptation du traitement d’une bronchopathie chronique, d’une cardiopathie ischémique, soutien nutritionnel et psychologique, traitement antidépresseur. Ils doivent accompagner le traitement de l’anémie.

La transfusion est indiquée de façon consensuelle et évidente dans les situations d’anémie sévère exigeant un retour rapide à une hémoglobinémie proche de la normale. Toutefois, elle n’est pas réservée aux anémies sévères [36]. Pourtant, la majorité d’entre elles sont encore réalisées lorsque l’hémoglobinémie est inférieure à 8 g/dL ou que les patients se plaignent d’une symptomatologie sévère ou présentent une complication [7]. Les risques transfusionnels infectieux, l’immunodépression post-transfusionnelle, les risques allergiques et la pénurie de produits sanguins sont des critères pour limiter les transfusions [27, 36]. Si ces critères sont justifiés concernant la limitation du nombre de transfusions, ils ne s’appliquent pas aux autres traitements de l’anémie et ne peuvent donc expliquer son traitement inadéquat.

De plus, il est maintenant bien établi que le traitement de l’anémie légère, en restaurant une hémoglobinémie normale ou quasi-normale, permet la disparition de tous les symptômes de l’anémie et amène un gain en qualité de vie supérieur à celui obtenu par la correction incomplète d’une anémie sévère [27]. L’amélioration la plus importante survient lors du passage de 11 à 12 g/dL d’hémoglobine [9, 37]. Un traitement précoce de l’anémie est donc justifié, avant le passage du seuil de 10 g/dL et le recours aux transfusions. L’état général médiocre et la mauvaise tolérance de l’anémie des patients atteints d’un cancer du poumon sont des arguments supplémentaires pour un traitement actif et précoce.

Le traitement de l’anémie par EPO recombinante est efficace pour une majorité de patients cancéreux, et ce quelle que soit la molécule utilisée, la localisation initiale du cancer ou la chimiothérapie administrée [38, 39]. Il permet un maintien du taux normal d’hémoglobine et évite le recours aux transfusions. Ainsi, il a été montré dès les premières études cliniques que l’administration d’EPO durant la chimiothérapie permettait un gain de 24 % en qualité de vie globale et une augmentation de 38 % du niveau d’énergie moyen tels qu’évalués par les patients eux-mêmes au moyen de questionnaires spécifiques [39]. Ces résultats ont été confirmés depuis, y compris avec des schémas moins contraignants (injection hebdomadaire) [40]. Dans ces études, les patients atteints de cancer pulmonaire représentaient environ 25 % des effectifs et bénéficiaient tout autant du traitement, avec un taux de réponse à l’EPO d’environ 60 %.

D’autres études, spécifiques à cette population, ont aussi été réalisées. Thatcher et al. [41] ont ainsi mené un essai clinique randomisant entre EPO à deux doses différentes et placebo 130 patients porteurs de CPC et commençant une chimiothérapie : 59 % des patients du groupe placebo ont nécessité une ou plusieurs transfusions contre 45 % du groupe EPO 150 UI/kg 3 fois par semaine (p < 0,05) et 20 % seulement des patients du groupe EPO 300 UI/kg 3 fois par semaine (p < 0,001). Concernant le CBNPC, le taux de patients transfusés au cours d’un traitement par chimiothérapie à base de sels de platine est évalué à 52 % sans EPO versus 27 % avec EPO [7, 42]. Kunikane et al. [43] ont apporté la preuve de l’intérêt du traitement précoce dans cette population : 53 patients ont été randomisés entre EPO et placebo, le traitement débutant 2 semaines seulement après la chimiothérapie indépendamment du taux d’hémoglobine. Chez les patients recevant de l’EPO, il n’a pas été observé de diminution du taux d’hémoglobine. À l’inverse, chez patients sous placebo, une baisse progressive durant toute la durée de la chimiothérapie a été constatée.

Les référentiels de bonnes pratiques américains (guidelines ASCO) [44] ou francais (Standards, Options, Recommandations) [27] ne recommandent pas l’utilisation précoce systématique d’EPO, réservée aux patients ayant un taux d’hémoglobine inférieur à 10 g/dL. Toutefois, la prescription d’EPO est considérée comme une option pour les patients ayant un taux d’hémoglobine entre 10 et 12 g/dL, notamment lorsqu’une baisse prochaine est prévisible, du fait de l’introduction d’un traitement anémiant par exemple. L’administration d’EPO dès le diagnostic d’anémie, même mineure, est donc en accord avec ces recommandations dans le cas du cancer du poumon étant donné le pouvoir anémiant du traitement à base de cisplatine. Pourtant, l’EPO n’est prescrite qu’à 50 % environ des patients anémiques traités par chimiothérapie [13]. Différentes raisons peuvent expliquer cette réticence de prescription :

  • le mode d’utilisation optimal de l’EPO est encore indéterminé et des questions restent ouvertes concernant la supplémentation en fer, le rythme d’administration. Toutefois, des règles simples d’adaptation posologique et de supplémentation en fer existent déjà [27]. Si elles ne répondent pas à toutes les questions, elles permettent une utilisation plus rationnelle de l’EPO. Elles sont peut-être trop peu connues et utilisées ;
  • le coût de l’EPO est élevé. Toutefois, la plupart des études coût/efficacité comparant l’EPO et la transfusion qui rapportent un surcoût du traitement par EPO ne prennent pas en compte le taux d’hémoglobine plus élevé atteint avec l’EPO [8]. Lorsque l’on compare les deux traitements en fixant comme critère d’efficacité le même taux d’hémoglobine [36], l’EPO apparaît comme la modalité la plus économique. Le rapport coût/efficacité dans le système de soins français en pratique courante mériterait d’être mieux précisé, en tenant compte notamment de l’avis des patients en termes de qualité de vie. Il faudrait aussi considérer le problème des coûts indirects de la transfusion et des économies de soins générées par l’amélioration de la qualité de vie et de l’autonomie des patients.

Enfin, il importe de considérer l’impact éventuel de la correction de l’anémie sur les résultats des traitements anticancéreux et la survie des patients. L’hypoxie tumorale, plus marquée chez les patients anémiques, entraîne une résistance à l’effet de l’irradiation ou de la chimiothérapie [26]. Cela explique en partie la moins bonne réponse au traitement, notamment par radiothérapie, chez les patients anémiques traités pour cancer du col utérin ou des voies aérodigestives supérieures (VADS) [45, 46]. Il est envisagé que la correction de l’anémie limite l’hypoxie tumorale et restaure une sensibilité au traitement. Des arguments cliniques existent en ce sens. Il a ainsi été montré que la correction de l’anémie par transfusion avant traitement améliorait la survie des patients anémiques traités par radiothérapie pour cancer des VADS ou du col utérin [8]. Selon l’étude de Glaser et al. [47], le traitement par EPO de patients anémiques subissant une radiochimiothérapie préopératoire pour cancer de l’oropharynx ou de la cavité buccale augmente le taux de réponse et la survie de façon significative. L’étude de Antonadou et al. retrouvait des résultats similaires chez des patientes traitées pour tumeur pelvienne par radiothérapie exclusive [48].

Depuis, la parution de l’étude de Henke et al. [49] montrant une survie diminuée dans le bras EPO chez des patients recevant une radiothérapie exclusive pour cancer ORL et randomisés entre fortes doses d’EPO et placebo a relancé le débat. Ces résultats ont d’ailleurs influencé les recommandations récentes des experts français [27]. Si une seule étude ne suffit pas à remettre en cause l’intérêt de l’EPO chez les patients traités par radiothérapie, il importe de tenir compte de cette expérience dans la mise en œuvre des futurs essais.

Concernant la chimiothérapie, nous disposons de peu d’expériences cliniques publiées et les modèles expérimentaux sont contradictoires. De nombreuses lignées tumorales présentent des récepteurs à l’EPO et se développent plus rapidement sous EPO [26]. Toutefois, l’association d’EPO à la chimiothérapie peut augmenter l’efficacité antitumorale envers des tumeurs humaines xénogreffées [13]. En clinique, l’étude de Littlewood et al. [50] a montré une tendance non significative vers une amélioration de la survie globale (médiane de 17 versus 11 mois) des patients traités par EPO versus placebo en cours de chimiothérapie sans platine.

Il n’existe pas d’étude spécifique au cancer pulmonaire ni pour la radiothérapie, ni pour la chimiothérapie. Il n’existe pas d’argument en défaveur du traitement par EPO [56]. Ainsi, lors des études testant l’administration d’EPO à visée symptomatique, il n’a pas été décrit de diminution nette de la survie des patients. Toutefois, les résultats de l’étude de Henke nous montrent bien le risque qu’il y aurait à généraliser les résultats positifs sans tenir compte des localisations tumorales et des particularités thérapeutiques. Des essais stratifiés selon les pathologies et les traitements administrés pourront peut-être répondre précisément aux questions restant en suspens.

Conclusion

L’anémie est fréquente chez les patients atteints de cancer pulmonaire. Elle est souvent négligée et non traitée. Pourtant, elle est délétère pour la qualité de vie des patients et peut limiter les résultats positifs des traitements anticancéreux. Il existe différentes options thérapeutiques validées permettant un gain évident en qualité de vie. Nous avons montré ici l’importance particulière du traitement de l’anémie pour la prise en charge optimale des patients atteints de cancer du poumon. La recherche clinique en soins palliatifs doit se développer pour répondre au plus vite aux questions encore posées concernant cette problématique.

Références

1 Auclerc G, Méric JB, Pommeyrol A, Rixe O, Khayat D. Les anémies des cancéreux avant traitement. Bull Cancer 2003 ; 90 : S128-S132.

2 Itri LM. Optimal hemoglobin levels for cancer patients. Sem Oncol 2000 ; 27(Suppl. 4) : 12-5.

3 Vogelzang NJ, Breinbart W, Cella D, Curt GA, Groopman JE, Horning SJ. Patient, caregiver, and oncologist perceptions of cancer-related fatigue : result of a tripart assessment survey. The Fatigue Coalition. Semin Hematol 1997 ; 34(Suppl. 2) : 4-12.

4 Hill C, Doyon F. La fréquence des cancers en France : quoi de neuf depuis l’année dernière. Bull Cancer 2004 ; 91 : 9-14.

5 Williams MD, Sandler AB. The epidemiology of lung cancer. Cancer Treat Res 2001 ; 105 : 31-52.

6 Ludwig H, Fritz E. Anemia in cancer patients. Semin Oncol 1998 ; 25(Suppl. 7) : 2-6.

7 Pirker R, Wiesenberger K, Pohl G, Minar W, et al. Anemia in lung cancer : clinical impact and management. Clin Lung Cancer 2003 ; 5 : 90-7.

8 Langer JC, Choy H, Glaspy JA, Colowick A. Standards of care for anemia management in oncology. Cancer 2002 ; 95 : 613-23.

9 Groopman JE, Itri LM. Chemotherapy-induced anemia in adults : incidence and treatment. J Natl Cancer Inst 1999 ; 91 : 1616-34.

10 Barrett-Lee PJ, Bailey NP, OBrien MER, Wager E. Large-scale UK audit of blood transfusion requirements and anaemia in patients receiving cytotoxic chemotherapy. Br J Cancer 2000 ; 82 : 93-7.

11 Skillings JR, Sridhar FG, Wong C, Paddock L. The frequency of red cell transfusion for anemia in patients receiving chemotherapy : a retrospective cohort study. Am J Clin Oncol 1993 ; 16 : 22-5.

12 Okamoto H, Saijo N, Shinkai T, Eguchi K, Sasaki Y, Tamura T, et al. Chemotherapy-induced anemia in patients with primary lung cancer. Ann Oncol 1992 ; 3 : 819-24.

13 Rothmann SA, Paul P, Weick JK, Mc Intyre WR, Fantelli F, et al. Effect of cis-diamminedichloroplatinum on erythropoïetin production and hematopoïetic progenitor cells. Int J Cell Cloning 1985 ; 3 : 415-23.

14 Milano G, Caldani C, Khater R, Launay JM, Soummer AM, Namer M, et al. Time- and dose- dependent inhibition of erythrocyte glutathione peroxidase by cisplatin. Biochem Pharmacol 1988 ; 37 : 981-2.

15 Wood PA, Hrushesky WJ. Cisplatin-associated anemia : an erythropoïetin deficiency syndrome. J Clin Invest 1995 ; 95 : 1650-9.

16 Smith DH, Goldwasser E, Vokes EE. Serum immunoerythropoietin levels in patients with cancer receiving ciplatin-based chemotherapy. Cancer 1991 ; 68 : 1101-5.

17 Ray-Coquard I, Bachelot T, Sebban C, Biron P, Guastalla JP, Blay JY. Anémie et chimiothérapie. Bull Cancer 2003 ; 90 : S133-S143.

18 Abels RI. Recombinant human erythropoietin in the treatment of the anemia of cancer. Acta Haematol 1992 ; 87(Suppl. 1) : 4-11.

19 Chemotherapy in non-small cell lung cancer : a meta-analysis using updated data on individual patients from 52 randomised clinical trials. Non-small Cell Lung Cancer Collaborative Group. Br Med J 1995 : 899-909.

20 Schiller JH, Harrington D, Belani CP, Langer C, Sandler A, Krook J, et al. Comparison of four chemotherapy regimens for advanced non small cell lung cancer. N Engl J Med 2002 ; 346 : 92-8.

21 Frasci G, Lorusso V, Panza N, Comella P, Nicolella G, Bianco A, et al. Gemcitabine plus vinorelbine versus vinorelbine alone in elderly patients with advanced non small cell lung cancer. J Clin Oncol 2000 ; 18 : 2529-36.

22 Kosmidis P, Mylonakis N, Nicolaides C, Kalophonos C, Samarkos E, Boukovinas J, et al. Paclitaxel plus carboplatin versus gemcitabine plus paclitaxel in advanced non-small cell lung cancer : a phase III randomized trial. J Clin Oncol 2002 ; 20 : 3578-85.

23 Yellen SB, Cella DF, Webster K, Blendowski C, Kaplan E. Measuring fatigue and other anemia-related symptoms with the Functional Assessment of Cancer Therapy (FACT) measurement system. J Pain Manage 1997 ; 13 : 63-74.

24 Sarna L. Effectiveness of structured nursing assessment of symptom distress in advanced lung cancer. Oncol Nurs Forum 1998 ; 25 : 1041-8.

25 Stone P, Richard M, A’Hern R, Hardy J. A study to investigate the prevalence, severity and correlates of fatigue among patients with cancer in comparison with a control group of volunteers without cancer. Ann Oncol 2000 ; 11 : 561-7.

26 Langer JC, Hirsch FR, Cortés-Funes H, Sawyer ST, Thatcher N. Targeted molecular mechanisms of epoetin alfa. Lung Cancer 2003 ; 41 : S133-S135.

27 Spaeth D, Casedevall N, Daouphars M, Marchal C, Marec-Berard P, Fabre N, et al. Recommandations pour la pratique clinique : Standards, Options et Recommandations 2003 pour lutilisation de lérythropoïétine recombinante (époétine alfa et bêta, darbepoetine alfa, EPO) dans la prise en charge de lanémie en cancérologie. Bull Cancer 2003 ; 91 : 179-88.

28 Anaes (Agence nationale daccréditation et dévaluation en santé). Indications et contre-indications des transfusions et produits sanguins labiles. Recommandations pour la pratique clinique. Paris : EDK, 1998 ; [156].

29 Estrin JT, Schocket L, Kregenow R, Henry DH. A retrospective review of blood transfusions in cancer patients with anemia. Oncologist 1999 ; 4 : 318-24.

30 Soria JC, Brisgand D, Le Chevalier T. Do all patients with non-small-cell lung cancer benefit from cisplatin-based combination therapy? Ann Oncol 2001 ; 12 : 1667-70.

31 Caro JJ, Sabs M, Ward A, Goss G. Anemia as an independent prognostic factor for survival in patients with cancer : a systemic, quantitative review. Cancer 2001 ; 91 : 2214-21.

32 Feld R, Abratt R, Graziano S, Jassem J, Lacquet L, Niname V, et al. Pretreatment minimal staging and prognostic factors for non-small cell lung cancer. Lung Cancer 1997 ; 17(Suppl. 1) : S3-S10.

33 Takigawa N, Segawa Y, Okahara M, Maeda Y, Takata I, Kataoka M, et al. Prognostic factors for patients with advanced non-small cell lung cancer : univariate and multivariate analysis including recursive partitioning and amalgamation. Lung Cancer 1996 ; 15 : 67-77.

34 Mac Rae R, Shyr Y, Johnson D, Choy H. Declining hemoglobin during chemoradiotherapy for locally advanced non-small cell lung cancer is significant. Radiother Oncol 2002 ; 64 : 37-40.

35 Albain KS, Crowley JJ, LeBlanc M. Survival determinants in extensive-stage non-small cell lung cancer : the southwest Oncology Group experience. J Clin Oncol 1991 ; 9 : 1618-26.

36 Spaeth D. Principes généraux du traitement de l’anémie des patients cancéreux. Bull Cancer 2002 ; 89 : 935-47.

37 Cleeland CS, Demetri GD, Glaspy J, Cella DF, Portenoy RK, Cremieux PY, et al. Identifying hemoglobin level for optimal quality of life : results of an incremental analysis. Proc Am Soc Clin Oncol 1999 ; 18 : 574a.

38 Demetri GD, Kris M, Wade J, Degos L, Cella D. Quality-of-life benefit in chemotherapy patients treated with epoetin alfa is independent of disease response or tumor type : results from a prospective community oncology study. Procrit Study Group. J Clin Oncol 1998 ; 16 : 3412-25.

39 Glaspy J, Bukowski R, Steinberg D, Taylor C, Tchekmedyian S, Vadhan-Raj S. Impact of therapy with epoetin-alfa on clinical outcomes in patients with nonmyeloid malignancies during cancer chemotherapy in community oncology practice. Procrit Study Group. J Clin Oncol 1997 ; 15 : 1218-34.

40 Gabrilove JL, Cleeland C, Livingston RB, Sarokhan B, Winer E, Einhorn L. Clinical evaluation of once-weekly dosing of epoetin alfa in chemotherapy patients : improvements in hemoglobin and quality of life are similar to three-times-weekly dosing. J Clin Oncol 2001 ; 19 : 2875-82.

41 Thatcher N, De Campos ES, Bell DR, Steward WP, Varghese G, Morant R, et al. Epoetin alpha prevents anaemia and reduces transfusion requirements in patients undergoing primarily platinum-based chemotherapy for small cell lung cancer. Br J Cancer 1999 ; 80 : 396-402.

42 Vansteenkist J, Pirker R, Massuti B. Double-blind, placebo-controlled, randomized phase III trial of darbepoietin alfa in lung cancer patients receiving chemotherapy. J Natl Cancer Inst 2002 ; 94 : 1211-20.

43 Kunikane H, Watanabe K, Fukuoka M. Double-blind randomized controlled trial of the effect of recombinant human erythropoietin alfa on chemotherapy-induced anemia in patients with non-small cell lung cancer. Int J Clin Oncol 2001 ; 6 : 296-301.

44 Rizzo JD, Lichtin AE, Woolf SH, Seidenfeld J, Bennett CL, Cella D, et al. Use of epoetin in patients with cancer : evidence-based clinical practice guidelines of the American Society of Clinical Oncology and the American Society of Hematology. J Clin Oncol 2002 ; 20 : 4083-107.

45 Van Acht MJ, Hermans J, Boks DE, et al. The prognostic value of hemoglobin and a decrease in hemoglobin during radiotherapy in laryngeal carcinoma. Radiother Oncol 1992 ; 23 : 229-35.

46 Evans J, Bergso P. The influence of anaemia on the results of radiotherapy in carcinoma of the cervix. Radiology 1965 ; 48 : 709-17.

47 Glaser CM, Millesi W, Kornek GV, Lang S, Schull B, Watzinger F, et al. Impact of hemoglobin level and use of recombinant erythropoietin on efficacy of preoperative chemoradiation therapy for squamous cell carcinoma of the oral cavity and oropharynx. Int J Radiat Oncol Biol Phys 2001 ; 50 : 705-15.

48 Antonadou D, Cardamakis E, Sarris G. Effect of the administration of recombinant human erythropoietin in patients with pelvic malignancies during radiotherapy. Radiother Oncol 1998 ; 48(S122) : 483.

49 Henke M, Laszig R, Rübe C, Schäfer U, Haase KD, Schilcher B, et al. Erythropoietin to treat head and neck cancer patients with anaemia undergoing radiotherapy : randomised, double-blind, placebo-controlled trial. Lancet 2003 ; 362 : 1255-60.

50 Littlewood TJ, Bajetta E, Nortier JW, Vercammen E, Rapoport B. Effects of epoetin alfa on hematologic parameters and quality of life in cancer patients receiving nonplatinum chemotherapy : results of a randomized, double-blind, placebo-controlled trial. J Clin Oncol 2001 ; 19 : 2865-74.

51 Kelly K, Crowley J, Bunn PA, Presant CA, Grevstad PK, Moinpour CM, et al. Randomized phase III trial of paclitaxel plus carboplatin versus vinorelbine plus cisplatin in the treatment of patients with advanced non small cell lung cancer : a Southwest Oncology Group trial. J Clin Oncol 2001 ; 19 : 3210-8.

52 Noda K, Nishiwaki Y, Kawahara M, Negoro S, Sugiura T, Yokoyama A, et al. Irinotecan plus cisplatin compared with etoposide plus cisplatin for extensive small-cell lung cancer. N Engl J Med 2002 ; 346 : 85-91.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]