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Classification des lésions pré-invasives et des carcinomes in situ : doutes, controverses, proposition de nouvelles classifications


Bulletin du Cancer. Volume 91, Numéro 4, 205-10, Avril 2004, Synthèse


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Marie-Mélanie Dauplat, Frédérique Penault-Llorca , Département de pathologie, Centre Jean-Perrin, 58, rue Montalembert, BP 392, 63011 Clermont-Ferrand.

Résumé : Les pathologistes sont confrontés au spectre des lésions canalaires et lobulaires pré-invasives mammaires depuis la généralisation du dépistage mammographique. Les proliférations épithéliales intracanalaires sont actuellement classées en trois groupes : hyperplasie canalaire simple, hyperplasie canalaire atypique et carcinome canalaire in situ. La frontière entre les deux dernières entités n’est pas clairement définie sur le plan morphologique alors que les implications thérapeutiques sont différentes. Les atypies épithéliales planes, de découverte fréquente, au voisinage des microcalcifications n’ont pas de prise en charge codifiée. Les lésions lobulaires sont regroupées sous le terme de « néoplasie lobulaire », qui présente l’avantage de réduire les variations diagnostiques inter-obervateurs. Cependant, il existe une véritable hétérogénéité lésionnelle, soulignée par les données de l’immunohistochimie et de la biologie moléculaire. Dans cette revue, nous aborderons les différentes classifications de ces entités, l’apport des méthodes de biologie moléculaires et nous ferons le point sur les controverses existantes et sur les consensus.

Mots-clés : hyperplasie canalaire simple, hyperplasie canalaire atypique, carcinome canalaire in situ, néoplasie lobulaire, perte d’hétérozygotie, atypie épithéliale plane, hybridation génomique comparative

ARTICLE

Auteur(s) :, Marie-Mélanie Dauplat, Frédérique Penault-Llorca*

Département de pathologie, Centre Jean-Perrin, 58, rue Montalembert, BP 392, 63011 Clermont-Ferrand

Depuis la généralisation du dépistage mammographique, les pathologistes sont confrontés au spectre des proliférations épithéliales canalaires et lobulaires, aux problèmes de leur classification et de leur signification quant à la survenue ultérieure d’une lésion invasive. Plusieurs concepts, qui paraissaient établis, sont actuellement remis en cause. Ainsi, la notion d’un continuum lésionnel de l’hyperplasie simple au carcinome canalaire invasif (CCI) est battue en brèche et les carcinomes lobulaires in situ, considérés comme des indicateurs de risque, pourraient être en fait des précurseurs directs de carcinomes lobulaires invasifs (CLI). Des entités morphologiques comme les atypies planes, que l’on observe plus fréquemment depuis la généralisation du dépistage mammographique, posent des problèmes de prise en charge lorsqu’elles sont découvertes sur des biopsies. De plus, il n’existe toujours pas de consensus pour le diagnostic différentiel entre une hyperplasie atypique et un carcinome canalaire in situ (CCIS) de bas grade. Enfin, les carcinomes canalaires in situ semblent être une maladie hétérogène, de morphologie et de pronostic variables. Nous allons aborder ces différents points, à travers l’analyse des travaux les plus récents, et présenter les controverses existantes et les convergences d’opinion.

Lésions canalaires pré-invasives

L’évaluation des données de la littérature montre, depuis l’ère du dépistage, une augmentation de l’incidence des carcinomes canalaires in situ [1, 2] pour toutes les tranches d’âge à partir de 40 ans [1]. Cette augmentation touche en particulier ceux de bas grade et les femmes jeunes [3]. Cela entraîne des problèmes diagnostiques et des incertitudes quant à la prise en charge thérapeutique de ces lésions. Beaucoup d’auteurs s’accordent à dire que les classifications actuelles ne sont pas idéales au point de vue tant morphologique, qu’immunohistochimique ou génétique. Il semble donc important d’envisager d’affiner les classifications actuelles en intégrant les données génétiques récentes et les données épidémiologiques.

Les proliférations épithéliales sont des lésions diverses tant architecturalement que cytologiquement, ayant pour origine l’unité ductulo-lobulaire terminale et s’étendant vers le mamelon. Elles sont classiquement divisées en trois catégories : l’hyperplasie canalaire simple ou floride (HCS), l’hyperplasie canalaire atypique (HCA) et le carcinome canalaire in situ (CCIS). Les atypies épithéliales planes constituent une entité que l’on observe plus fréquemment depuis le développement des biopsies de type mammotome pour lésions infracliniques. Il s’agit d’une lésion potentiellement prénéoplasique qui se placerait entre les hyperplasies épithéliales simples et l’HCA. L’idée d’un continuum lésionnel entre ces différentes catégories, bien que séduisante si l’on se réfère à la carcinogenèse du col utérin par exemple, semble néanmoins actuellement assez simpliste, au vu des données génétiques [2, 4, 5]

Hyperplasie canalaire simple

La plupart des auteurs considère que l’HCS ne présente pas d’augmentation significative du risque d’apparition d’un carcinome invasif permettant de la classer comme un précurseur (risque relatif de 1,5 à 2) [2, 6]. Cependant, quelques études récentes rapportent l’existence de remaniements génétiques dans ce groupe [7, 8], principalement sous forme de perte de matériel chromosomique (LOH) en 16q et 17p lorsque ces lésions sont associées à des lésions d’HCA ou de CCIS. D’autres remaniements sont décrits (16q, 9p, 13q), observés dans 0 à 15 % des HCS lorsque l’on considère un seul locus et jusqu’à 37 % lorsque l’on en considère plusieurs [8]. Cependant, la majorité des études [7, 9] ne retrouve aucun remaniement dans les HCS. L’HCS exprime les cytokératines 5, 6 et 903. Ce dernier phénotype d’expression n’est pas retrouvé dans les HCA et les CCIS. Par contre, depuis les études portant sur les phénotypes « basaux » et luminaux de certaines tumeurs mammaires, nous savons que l’expression des cytokératines 5 et 6 fait partie du profil d’expression des tumeurs les plus agressives, portant le phénotype basal [10]. Ces tumeurs pourraient avoir des lésions d’HCS comme précurseur direct.

Atypies épithéliales planes

La métaplasie cylindrique atypique ou atypie épithéliale plane (AEP) est une entité récemment intégrée au paysage lésionnel des anomalies infracliniques. Elle est définie par la présence, au sein d’acini plus ou moins dilatés, de cellules en métaplasie cylindrique comportant des atypies cytologiques et architecturales. De nombreuses dénominations ont été utilisées dont celle de blunt duct adenosis, mais aussi de clinging carcinoma [11, 12]. Ces lésions surviennent dans l’arbre ductuloterminal. Des atypies architecturales peuvent également être présentes. Le diagnostic d’HCA doit être alors posé en précisant qu’il survient dans un contexte de métaplasie cylindrique.

La signification clinique des AEP est encore incertaine. Mais un certain nombre d’études ont montré que les lésions de métaplasie cylindrique, avec ou sans hyperplasie et avec ou sans atypies cytologiques, étaient observées avec une fréquence accrue à proximité immédiate de lésions de carcinome in situ, plus volontiers en association avec des lésions de bas grade, ou de carcinome infiltrant de type tubuleux ou lobulaire [13]. Ces observations ont permis de formuler l’hypothèse que le groupe lésionnel « métaplasie cylindrique » pourrait être un précurseur des lésions de carcinome in situ de bas grade. En pratique, lorsque des AEP sont retrouvées sur des macrobiopsies et qu’elles sont isolées, il faut dans un premier temps recouper le bloc afin de rechercher d’autres lésions plus péjoratives (type HCA ou CCIS). Certaines équipes [12] recommandent une exérèse chirurgicale complémentaire. Dans notre expérience au centre Jean-Perrin, la décision est prise en comité thérapeutique en fonction des antécédents de la patiente et des aspects radiologiques.

Hyperplasie canalaire atypique

L’HCA, qui était observée exceptionnellement avant l’ère du dépistage, est présente sur 31 % des biopsies réalisées dans un contexte de microcalcifications. Elle constitue un facteur de risque relatif de 4 à 5, de 6 pour les femmes préménopausées et de 10 en cas d’antécédent familial au premier degré. Quatre à 22 % des femmes porteuses d’une HCA développeront un cancer invasif dans un délai moyen de 8,3 ans [2, 6]. Les critères diagnostiques diffèrent selon les auteurs et sont générateurs d’une importante variabilité inter-observateurs. Il s’agit d’une lésion présentant certains aspects architecturaux et cytologiques du CCIS de bas grade ou tous ces aspects mais de petite taille. Selon Page, l’atteinte ne doit pas excéder deux canaux séparés. Selon Tavassoli, elle doit être inférieure ou égale à 2 mm [1-3, 6]. Cette notion de taille lésionnelle ou de lésion focale est souvent difficile à apprécier sur une biopsie. D’un point de vue immunohistochimique, il n’y a ni surexpression de l’oncogène HER2, ni mutation de P53, ni expression des kératines de haut poids moléculaire (CK5, 6, CK1/5/10/14). Par contre, il existe une augmentation de l’expression de la cycline D1 dans 27 à 57 % des cas [6, 13]. Selon des études génétiques, l’HCA présente des pertes d’hétérozygotie semblables à celles observées dans les CCIS de bas grade, sur les chromosomes 16q, 17p et 11q13 [2-7, 9]. Des remaniements sont observés dans 0 à 12 % des HCA lorsque l’on considère un seul locus et jusqu’à 42 % lorsque l’on en considère plusieurs [14].

Carcinome canalaire in situ

Le CCIS représente 15 à 20 % des carcinomes mammaires. C’est une pathologie unicentrique, avec un mode d’extension le plus souvent continu, mais parfois discontinu surtout pour ceux de bas grade avec des intervalles de tissu sain allant en moyenne de 5 à 10 mm [1-3, 15]. La mortalité due au CCIS est faible [3]. Le pronostic dépend essentiellement de la qualité de l’exérèse qui conditionne le risque de récidive locale [1, 3]. Les classifications sont multiples, fondées sur l’aspect architectural, l’aspect cytonucléaire ou la présence ou non de nécrose. Le consensus de Philadelphie privilégie une classification en trois grades, essentiellement fondée sur l’aspect nucléaire [1]. Les CCIS de bas grade sont constitués d’une population cellulaire dotée de noyaux monomorphes, à chromatine fine et sans nucléole. Les CCIS de haut grade présentent un important pléiomorphisme nucléaire, avec des nucléoles et des mitoses. Le grade intermédiaire correspond à un aspect n’appartenant pas aux deux autres catégories. La présence de nécrose doit être stipulée, mais son importance est discutée. La polarisation cellulaire et l’architecture (cribriforme, papillaire, solide, micropapillaire et comédo) doivent également être signalées. Elles n’ont pas d’implication pronostique reconnue, bien que la forme comédocarcinome appartienne au haut grade et que la forme micropapillaire pure soit souvent étendue, multifocale et multicentrique [1, 2, 6]. La taille de la lésion, la présence de microcalcifications et le statut des marges sur pièce opératoire doivent être précisés [1, 6]. Soixante-quinze pour cent des CCIS expriment les récepteurs œstrogéniques. HER2 est surexprimé dans 30 % des cas, plus fréquemment dans les CCIS de haut grade. Il existe une mutation de P53 dans 5 % des CCIS de bas grade et 40 % des CCIS de haut grade. Les expression des cytokératines sont identiques entre HCA et CCIS. De nombreuses altérations génétiques ont été relevées. Grâce à la technique FISH (fluorescent in situ hybridization), on observe, dans les lésions de CCIS des polysomies des chromosomes 3 et 10 ainsi que des pertes au niveau des chromosomes 1, 16 et 18. La CGH (comparative genomic hybridisation) met en évidence des gains sur 1q, 5p, 6q, 8p, 7q, 19q, 20p, 20q et Xq, ainsi que des pertes sur 2q, 5q, 6q, 8p, 9q, 11q, 13q, 14q, 16q, 17p et 22q. Ces anomalies sont communes aux carcinomes invasifs et certaines sont communes aux lésions d’HCA (pertes sur 16q, 17p et 11q13) et d’HCS (16q,17p). On remarque que la perte de 16q est plus fréquente dans les formes de bas grade (CCIS de bas grade, CCIS de grade intermédiaire et CCI tubuleux). Les pertes en 13q et les gains en 17q et 20q sont plus souvent rencontrés dans les formes de haut grade (CCIS de haut grade et CCI de grades 2 et 3). HER2 est surexprimé dans 30 % des CCIS (surtout CCIS de haut grade, à hauteur de 60 à 80 %). Enfin, la mutation de P53 est rare dans les CCIS de bas grade, est présente dans 5 % des CCIS de grade intermédiaire et dans 40% des CCIS de haut grade [2, 4, 6].

L’OMS recommande la classification en trois grades selon les aspects nucléaires. Cependant, elle introduit une nouvelle classification proposée par Tavassoli [3, 6](tableau 1)( Tableau 1 ). Cette classification réserve le terme de carcinome pour les lésions invasives et préfère, pour les lésions pré-invasives, la dénomination de ductal intra-epithelial neoplasia (DIN). Elle s’inspire de celles déjà existantes pour le col utérin et la prostate et permet d’éviter la dichotomie cancer/non-cancer. Elle diminue l’impact psychologique généré par le terme carcinome. Elle regroupe l’HCA et le CCIS de bas grade et fait apparaître les atypies épithéliales planes. Elle a pour ambition de diminuer les variations diagnostiques inter-observateurs et d’éviter le surtraitement. Cette classification a déjà évolué et est appelée à évoluer de nouveau en accord avec les données des études moléculaires à venir [3, 6]. Elle est actuellement utilisée largement aux États-Unis et dans quelques centres en Europe, dont le nôtre, en parallèle avec la classification actuelle. Elle est par ailleurs très contestée car, pour de nombreux auteurs, elle s’appuie sur l’idée d’un continuum lésionnel dont l’existence est discutée et appelle différemment des entités anciennes et déjà mal codifiées [2, 16, 17]. Certains auteurs, comme Van de Vijver, considèrent que les preuves scientifiques sont insuffisantes pour utiliser cette classification et contestent même l’emploi de l’HCA. Ils préconisent un retour aux anciennes classifications qui se limiteraient à l’hyperplasie et au carcinome in situ, en attendant les bases génétiques, et conseillent une prise en charge multidisciplinaire des dossiers délicats [16]. Pour notre part, au centre Jean-Perrin, nous utilisons actuellement les deux classifications (classique et DIN) en parallèle, afin de voir si l’utilisation de la catégorie DIN1 entraîne une prise en charge différente des CCIS de bas grade (chirurgie) et d’évaluer quelles sont les répercussions positives pour les patientes (psychologiques, thérapeutiques).
Tableau 1 Classification OMS le concept de néoplasie ductale intraépithéliale (DIN) [6]

Terminologie traditionnelle

Terminologie en néoplasie intraépithéliale d’origine canalaire (DIN : ductal intraepithelial neoplasia)

Hyperplasie canalaire simple

Hyperplasie canalaire simple (DIN bas risque)

Atypie épithéliale plane (métaplasie cylindrique atypique)

Néoplasie intraépithéliale d’origine canalaire de grade 1A (DIN 1A) (flat type)

Hyperplasie canalaire atypique

Néoplasie intraépithéliale d’origine canalaire de grade 1B (DIN 1B) (taille ≤ 2 mm)

Carcinome canalaire in situ de bas grade

Néoplasie intraépithéliale d’origine canalaire de grade 1C (DIN 1C) (taille > 2 mm)

Carcinome canalaire in situ de grade intermédiaire

Néoplasie intraépithéliale d’origine canalaire de grade 2 (DIN 2)

Carcinome canalaire in situ de haut grade

Néoplasie intraépithéliale d’origine canalaire de grade 3 (DIN3)

Néoplasies lobulaires

Actuellement, les lésions lobulaires regroupées sous le terme de néoplasies lobulaires font l’objet de controverses. Leur terminologie et leur classification sont contestées [16, 18-20]. Certaines critiques sont pertinentes d’un point de vue morphologique, d’autres permettent de mieux prendre en compte le risque de survenue ultérieure d’un cancer invasif [6, 7, 9]. Il est reconnu que les néoplasies lobulaires sont un indicateur de risque de cancer invasif. Cependant, elles ne sont pas considérées comme de véritables précurseurs. Certaines études remettent cette idée en cause [21-23].

D’un point de vue épidémiologique, l’incidence des néoplasies lobulaires (NL) augmente. Elle est difficile à évaluer car il s’agit d’une lésion n’ayant classiquement pas de traduction clinique, radiologique et même macroscopique. Son diagnostic est en général posé incidemment à l’occasion d’une biopsie réalisée pour une autre pathologie. Le dépistage de masse est en partie à l’origine de cette augmentation, de même qu’un meilleur échantillonnage des pièces et la multiplication des niveaux de coupe. Son incidence varie de 0,5 à 3,8 % des biopsies [20, 24]. Les NL touchent les femmes de 40 à 50 ans, sont moins fréquentes après la ménopause et surviennent environ 10 ans plus tôt que le CCIS. Les lésions lobulaires sont multifocales dans 50 % des cas et bilatérales dans 30 % des cas [21]. Cette dispersion rend la prise en charge des lésions difficile. Histopathologiquement, les NL sont définies par une prolifération cellulaire monomorphe, siégeant dans les unités ductulolobulaires terminales. Les cellules sont petites, rondes. Le cytoplasme renferme parfois une vacuole ou une inclusion. Le rapport nucléo-cytoplasmique est élevé. Les noyaux sont ronds, à chromatine homogène, sans nucléole visible. Les mitoses, la nécrose et les calcifications sont rares. Il existe une perte de la cohésion cellulaire. La prolifération comble partiellement ou complètement les acinis et peut les distendre. L’architecture glandulaire est respectée. Une diffusion pagétoïde des cellules néoplasiques dans les canaux est fréquente. Cet aspect a été qualifié de type A. Des noyaux plus volumineux, correspondant au type B, ont été décrits, de même que des formes à cellules en bague à chaton. Enfin, il existe une forme dite « pléiomorphique » caractérisée par des atypies cytonucléaires plus marquées, avec des noyaux très volumineux souvent nucléolés, volontiers associée à des mitoses, de la nécrose centrale et des calcifications. Le type A et le type B restent descriptifs et n’impliquent pas de différence en termes pronostique ou prédictif. Les formes pléiomorphiques et en bague à chaton seraient plus agressives et méritent d’être mentionnées [20, 24].

Plusieurs classifications ont été proposées. L’OMS reconnaît le terme de néoplasie lobulaire [24]. Cette dénomination permet d’éviter le terme de carcinome in situ, lourd de signification thérapeutique et psychologique, pour une lésion qui est considérée comme un indicateur de risque. Elle permet également de gommer les variations diagnostiques inter-observateurs (avec jusqu’à 95 % d’accord diagnostique). De plus, une étude génétique montre que ces différentes lésions sont porteuses des mêmes altérations génétiques (perte de matériel chromosomique sur 16p, 16q,17p et 22q, ainsi qu’un gain sur 6q) [24, 25] et seraient donc à un même stade d’évolution. Cependant, ce terme recouvre une importante hétérogénéité lésionnelle morphologique. Certains auteurs proposent donc de différencier l’HLA et le CLIS [20, 26].

Ces deux entités ont une définition histologique distincte et un risque de survenue d’un cancer invasif différent. Lorsque plus de la moitié des acini d’une unité est comblée et distendue par les cellules néoplasiques (avec au moins 8 cellules sur le diamètre d’un acinus), le diagnostic de CLIS peut être porté. Si les acini sont en partie envahis, non ou peu distendus, avec une lumière encore visible, ou si moins de la moitié des acini d’une unité sont envahis, il s’agit d’une HLA. Cette classification a l’avantage de séparer l’HLA et le CLIS. En effet, ce dernier présente un risque de cancer invasif deux fois plus élevé que l’HLA. Mais, se pose le problème de la variabilité inter-observateurs du fait que le degré de distension des acini, considéré comme un des critères discriminatifs, est quantitatif et subjectif [20, 26]. Tavassoli et al. [24] ont proposé une classification LIN (lobular intra-epithélial neoplasia) (tableau 2)( Tableau 2 ), divisée en trois grades, fondée sur des critères morphologiques et évolutifs : LIN1 correspond aux lésions d’HLA sans distension des acini, LIN2 aux lésions d’HLA avec distension des acini ou aux lésions de CLIS, LIN3 à des entités particulières comme le type pléiomorphe, les lésions faites de cellules en bague à chaton et celles avec une nécrose centrale. Pour Tavassoli et al., le risque de cancer invasif augmente avec le grade. Les lésions entrant dans la catégorie LIN3 sont plus agressives et souvent déjà associées à un carcinome infiltrant. Elles justifient donc une prise en charge différente impliquant la multiplication des plans de coupe histologique sur biopsie, une zonectomie et des recoupes chirurgicales, voire une reprise en cas de marges non saines [20, 26, 27]. Tavassoli et al. utilisent actuellement une classification LIN simplifiée : LIN1 et LIN2 sont regroupées en LIN (et constituent environ 95 % des lésions de néoplasie lobulaire dans la pratique courante) ; LIN de haut risque regroupe les différentes entités morphologiques de LIN3 : necrotic LIN, pleomorphic LIN, macro acinar LIN, signet ring cell LIN [Tavassoli, communication personnelle]. Lakhani [19] préconise le maintien du terme néoplasie lobulaire en attendant la validation d’une classification plus détaillée s’appuyant sur des données morphologiques et moléculaires. Le besoin d’une classification précise des NL est d’autant plus justifié que de récentes études tendent à montrer que les lésions lobulaires seraient d’authentiques précurseurs de lésions invasives. Dix à 20 % des patientes porteuses de néoplasie lobulaire développent un carcinome invasif 15 à 25 ans plus tard. Selon les données actuelles, le carcinome invasif peut survenir dans le sein homolatéral ou controlatéral et peut être de type canalaire ou lobulaire. D’après Page et al. [21], le cancer est préférentiellement homolatéral avec une localisation comparable à celle de la néoplasie lobulaire antérieurement diagnostiquée. Il persiste un risque pour le sein controlatéral mais il est moindre. Le cancer invasif présente souvent un aspect histologique et cytologique similaire à celui des néoplasies lobulaires et les deux lésions coexistent fréquemment [21]. En fait, ces observations concernent principalement les aspects de LIN3. Certaines altérations moléculaires sont communes aux néoplasies lobulaires et au carcinome lobulaire invasif : perte d’hétérozygotie sur les chromosomes 17p,17q et 16q [21], gain en 1q, perte d’hétérozygotie en 16q [24]. Enfin, tout comme au niveau des néoplasies lobulaires, les formes invasives sont souvent négatives après immunomarquage par l’anticorps anti-E-cadhérine. Ces différentes constatations sont en faveur du fait que les lésions de néoplasie lobulaire sont non seulement des indicateurs de risque mais aussi des précurseurs de cancer invasif. Elles vont à l’encontre de l’idée d’un risque équivalent pour les deux seins. Ce risque existe, mais est prépondérant pour le sein homolatéral [19-21]. Page et al. [21] suggèrent un modèle thérapeutique fondé sur la réduction chirurgicale de tissu mammaire permettant un résultat esthétique acceptable et une diminution satisfaisante du risque.
Tableau 2 Classification des lésions lobulaires en LIN (lobular intraepithelial neoplasia) [24]

Grade

Description

Équivalent

LIN1

Remplacement partiel ou complet, ou déplacement des cellules épithéliales normales des acini à l’intérieur de un ou plusieurs lobules par la prolifération de cellules généralement uniformes, qui peuvent remplir, mais non distendre, les lumières acineuses atteintes, comparé aux acini adjacents non atteints.

HLA

LIN2

Prolifération plus abondante de cellules identiques remplissant et distendant certains ou tous les acini. Les bordures acineuses restent distinctes et séparées avec persistance de stroma entre les différents acini. Quelques lumières acineuses résiduelles peuvent persister.

HLA ou CLIS

LIN3

Type 1. Prolifération de cellules identiques, mais parfois des cellules plus atypiques peuvent prédominer. Un paramètre important est le degré massif de distension des acini de telle façon que les acini peuvent apparaître confluents. Le stroma interacineux est rarement visible (macroacinar LIN)

CLIS

Type 2. Cellules proliférantes de type « bague à chaton » ou pléiomorphe. Dans ce cas-là, une distension acineuse importante peut ne pas être présente (signet ring cell LIN, pleomorphic LIN).

Type 3. Distension acineuse avec nécrose centrale (necrotic LIN)

Conclusion

On l’aura compris, le doute pour les pathologistes concerne essentiellement la frontière entre l’hyperplasie atypique et les lésions de carcinome canalaire in situ de bas grade. Constituent-elles une seule et même lésion ? Comment les prendre en charge ? L’idée de Tavassoli à travers la classification DIN est de regrouper ces deux entités (avec les AEP) sous la même dénomination (DIN1) et de considérer la taille des lésions pour la prise en charge thérapeutique. Elle présente l’avantage de ne plus prononcer le mot « cancer » pour des lésions pré-invasives. Un des points les plus contestés de cette classification DIN est de considérer l’HCS comme une lésion pré-invasive. Cependant, les résultats récents des études génétiques montrent que des altérations retrouvées dans les CCIS ou les cancers invasifs sont déjà présentes dans les HCS.

Pour les lésions de NL, si la classification LIN apparaît plus consensuelle que la classification DIN, il convient néanmoins d’être prudent avant d’adopter une prise en charge plus lourde, en particulier pour les LIN3, et d’attendre la validation de ces différentes hypothèses par des études moléculaires.

Les techniques de microdissection et d’analyse multiparamétrique par DNA arrays devraient rapidement nous donner des indications permettant de mieux classer et donc de mieux traiter les lésions mammaires pré-invasives.

Remerciements

Les auteurs remercient le professeur F. Tavassoli pour ses conseils lors de la relecture du manuscrit.

Références

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