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Place des inhibiteurs de l’aromatase en situation adjuvante dans le cancer du sein


Bulletin du Cancer. Volume 91, Numéro 2, 239-43, Février 2004, Synthèse


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Philippe Spano, David Khayat, Thierry Delozier , Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, 43 bd de l’Hôpital, 75013 Paris, Centre François Baclesse, Caen.

Résumé : Depuis plus de vingt ans, le tamoxifène représente le traitement le plus efficace en termes d’hormonothérapie adjuvante chez des patientes atteintes de cancer du sein. Cependant, son mode d’action reste complexe, car il conserve une activité agoniste non négligeable, sa tolérance est parfois moyenne et un certain nombre de patientes finissent par développer des résistances au cours de leur traitement. Les inhibiteurs de l’aromatase, tout comme les progestatifs, ont alors été développés dans l’objectif de défier l’efficacité du tamoxifène, tout en maintenant un profil de toxicité très acceptable. Les inhibiteurs de l’aromatase (IA) de troisième génération sont à ce titre sur le point de détrôner la place occupée par le tamoxifène en situation adjuvante, chez des patientes ménopausées avec récepteurs hormonaux positifs, comme ils l’ont d’ores et déjà fait en situation métastatique. Dans cet article, nous abordons sous forme de revue le rationnel d’utilisation des IA et le rôle fondamental qu’ils jouent actuellement en situation adjuvante chez des patientes ménopausées atteintes de cancer du sein avec des récepteurs hormonaux positifs. Un des problèmes majeurs que pose leur utilisation concerne leurs effets secondaires à long terme sur l’os et le métabolisme lipidique.

Mots-clés : inhibiteur de l’aromatase, cancer du sein, traitement adjuvant

ARTICLE

Auteur(s) :, Jean-Philippe Spano1, David Khayat1, Thierry Delozier2

1Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, 43 bd de l’Hôpital, 75013 Paris
2Centre François Baclesse, Caen

Depuis plus de vingt ans, le tamoxifène a largement démontré qu’il était le traitement de référence en matière d’hormonothérapie adjuvante chez des patientes atteintes de cancer du sein hormonosensible [1]. Prescrit pendant 5 ans, il réduit d’un tiers le risque de récidive après 5 ans, comparativement à l’absence d’hormonothérapie adjuvante [2]. Cependant, il garde une action complexe, une activité agoniste non négligeable et un profil de toxicité connu (augmentation du risque de cancer de l’endomètre et de thrombophlébite) et un certain nombre de patientes peuvent développer une résistance, source de récidive, ce qui pose un problème clinique majeur [3].En situation métastatique, les inhibiteurs de l’aromatase (IA) de troisième génération ont montré leur efficacité dans des tumeurs qui progressaient sous tamoxifène. Ils ont donné les mêmes résultats que l’aminoglutéthimide et les progestatifs [1-8]. Ils ont par la suite démontré, par rapport au tamoxifène, leur équivalence en termes de tolérance et leur supériorité en termes d’efficacité [8, 9]. De nombreux essais cliniques sont en cours en situation adjuvante dont certains ont déjà été publiés. Notre objectif est de rappeler le rationnel d’utilisation des inhibiteurs de l’aromatase de troisième génération en situation adjuvante et d’exposer les données actuelles issues des principaux essais cliniques publiés chez des patientes ménopausées. En effet, le manque de données sur l’utilisation des IA en situation adjuvante chez des patientes préménopausées ne permet pas d’aborder le sujet dans cet article.

Rationnel d’utilisation des inhibiteurs de l’aromatase

L’aromatase, enzyme de la famille du cytochrome P450, est retrouvée dans le placenta et les cellules de la granulosa des follicules ovariens et au sein des lésions tumorales mammaires, mais aussi, à des concentrations inférieures, dans la graisse, le foie, le muscle et le sein normal [10, 11]. Une des plus importantes données repose sur la concentration d’estradiol dans le tissu tumoral qui peut atteindre des taux dix fois supérieurs aux taux plasmatiques, chez des patientes ménopausées, probablement en raison de la présence de l’aromatase intratumorale [12]. Quelques données biologiques semblent montrer que l’activité de l’aromatase intratumorale pourrait prédire la réponse aux inhibiteurs de l’aromatase [13] mais de plus larges études clinicobiologiques sont nécessaires pour le confirmer.

Parmi les inhibiteurs de l’aromatase (IA) de troisième génération, on distingue les inhibiteurs de type I, stéroïdiens, analogues de l’androstènedione, substrats de l’aromatase, liés de façon covalente et irréversible au site catalytique de l’enzyme. Le formestane (Lentaron®) et l’exémestane (Aromasine®) appartiennent à cette famille. Les inhibiteurs de type II, non stéroïdiens, sont des dérivés azolés ; ils comprennent l’anastrozole (Arimidex®) et le létrozole (Femara®). L’anastrozole, le létrozole et l’exémestane sont administrés par voie orale et dotés de propriétés pharmacocinétiques communes, avec une demi-vie de près de 48 heures (celle de l’exémestane est de l’ordre de 27 heures). Des interactions pharmacocinétiques existent entre certains IA et le tamoxifène ; à titre d’exemple, l’aminoglutéthimide possède une activité d’induction sur le cytochrome P450, elle-même responsable d’une diminution des taux sériques du tamoxifène [14]. En revanche, les taux d’anastrozole et de létrozole sont réduits (de l’ordre de 27 et 37 % respectivement) lorsqu’ils sont administrés avec le tamoxifène ; il ne semble pas exister d’interférence avec les taux sériques d’estradiol. Ces données sont conformes aux données cliniques de l’essai ATAC, qui a rapporté l’absence de bénéfice d’une association concomitante de tamoxifène et d’anastrozole [15, 16].

Par rapport à l’aminogluthétimide, les IA de troisième génération se sont révélés beaucoup plus puissants en termes d’activité préclinique et, de ce fait, sont responsables d’un effondrement du taux sérique d’estrogènes circulants (le niveau moyen d’inhibition est supérieur à 97 % comparé à 90 % pour l’aminoglutéthimide) [17]. Ces résultats se retrouvent dans les essais cliniques, y compris ceux qui étudient les inhibiteurs de deuxième génération comme le fadrozole [18]. Bien que leur tolérance clinique à court terme soit remarquablement bonne, les IA ont des effets secondaires à long terme, qui sont détaillés dans un chapitre spécifique.

Place des IA en situation adjuvante chez des patientes ménopausées atteintes de cancer du sein

En dépit de son efficacité significative sur le risque de récidive du cancer du sein et sur la diminution de la mortalité par cancer, le tamoxifène présente des limites en termes d’efficacité et de toxicité à long terme (développement de résistance) et de toxicité en cours de traitement. Il existe indubitablement une place pour le développement de nouvelles molécules et les IA, en particulier ceux de troisième génération, deviennent incontournables. Les premiers essais en situation adjuvante avec l’aminoglutéthimide remontent à vingt ans mais leurs effectifs étaient faibles ; cependant, ils avaient d’ores et déjà montré une diminution précoce du risque de récidive ou de décès, qui disparaissait au cours du temps [19]. La comparaison traitement séquentiel, aminoglutéthimide puis tamoxifène versus tamoxifène seul a montré une tendance à l’allongement de la survie des patientes traitées [20] en faveur de l’aminoglutéthimide. Quoi qu’il en soit, la tolérance de l’aminoglutéthimide était très médiocre et il devenait nécessaire de développer de nouvelles molécules plus efficaces et moins toxiques.

Envisager l’utilisation des IA de troisième génération en situation adjuvante chez des patientes ménopausées atteintes de cancer du sein mérite de poser plusieurs questions stratégiques dont la plupart restent actuellement sans réponse : 1) Quelle est la meilleure stratégie d’utilisation des IA durant 5 ans : un traitement exclusif ou un traitement séquentiel avec le tamoxifène et dans quel ordre ? 2) Faut-il poursuivre l’hormonothérapie au-delà de 5 ans, après 5 ans de tamoxifène, après 5 ans d’IA, après 5 ans de traitement séquentiel ? 3) Existe-t-il des critères de choix entre le tamoxifène et les IA et existe-t-il une population spécifique qui répondrait de manière optimale à tel ou tel IA ? 4) Quelle est la tolérance à long terme des IA et comment l’évaluer et l’améliorer ?

Actuellement, plus de dix études sont en cours ou ont déjà été publiées (environ 40 000 patientes traitées dans le monde) ; elles pourront répondre à ces questions [21]. La plus large des études publiées est l’étude ATAC (n = 9 366) conduite par Baum et al. [16] dont l’objectif principal portait sur la survie sans récidive de patientes ménopausées, atteintes de cancer du sein de stade précoce, traitées en situation adjuvante. Elle a consisté à comparer trois bras : tamoxifène seul versus anastrozole seul versus la combinaison des deux. Avec un recul de 47 mois, l’anastrozole a démontré une supériorité significative sur le tamoxifène en termes de survie sans récidive (86,9 % versus 84,5 %, p = 0,03) et une réduction significative du risque de cancer controlatéral, en particulier chez les patientes avec des récepteurs hormonaux positifs (n = 20 versus n = 35, odds ratio = 0,56, IC95% = 0, 32-0,98, p = 0,04). Cependant, l’anastrozole n’a pas montré de supériorité significative sur les deux autres bras chez les patientes atteintes d’un cancer du sein non hormonosensible avec un envahissement ganglionnaire de plus de 4 ganglions ou avec des antécédents de chimiothérapie adjuvante. En revanche, la combinaison anastrozole-tamoxifène n’a montré aucune supériorité par rapport au tamoxifène seul et a une efficacité inférieure à celle de l’anastrozole seul. Une des explications avancées est la saturation des récepteurs aux estrogènes libres par le tamoxifène avec le maintien d’une activité agoniste partielle. Ainsi, le complexe tamoxifène-récepteur n’est plus réactif à la diminution importante des estrogènes circulants induite par l’anastrozole [21].

La dernière analyse de la tolérance a confirmé les données de l’analyse préliminaire dont le recul était de 33 mois [22], montrant une incidence significativement inférieure dans le bras anastrozole par rapport au bras tamoxifène, du cancer de l’endomètre (p = 0,007), de la survenue de saignements vaginaux (p = 0,001), de troubles cérébrovasculaires (p < 0,001), de thrombophlébites (p < 0,001) et de bouffées de chaleur (p < 0,001). En revanche, la survenue d’événements osseux et de fractures s’est révélée plus fréquente dans le bras anastrozole. La proportion de patientes qui ont suspendu leur traitement s’est révélée plus importante dans le bras tamoxifène (28,3 %) et dans le bras combinant (29,4 %) que dans le bras anastrozole (24,1 %) en raison des effets secondaires. Au total, le profil de tolérance de l’anastrozole reste très favorable par rapport à celui du tamoxifène si on omet les différences d’incidences des arthralgies et des fractures, moins fréquentes avec le tamoxifène (cf. infra). Ainsi, l’anastrozole représente une alternative au tamoxifène en situation adjuvante chez des patientes ménopausées atteintes de cancer du sein avec des récepteurs hormonaux positifs ; grâce à ces données, il bénéfice depuis novembre 2003 d’une autorisation de mise sur le marché (AMM) en France pour ces patientes.

Puisque la supériorité d’un inhibiteur de l’aromatase de troisième génération sur le tamoxifène est démontrée, le remplacement en cours de traitement du tamoxifène par un inhibiteur de l’aromatase de troisième génération pourrait augmenter les taux de guérison ou du moins les taux de survie sans récidive. C’est aussi la question posée par l’essai IES [23]. Cet essai randomisé en double aveugle a été mené pour définir si, après 2 à 3 ans de tamoxifène, le changement pour de l’exémestane apportait un bénéfice par rapport à la poursuite du tamoxifène pour la durée restante du traitement, au total 5 ans. Les femmes traitées pour un carcinome infiltrant du sein, avec des récepteurs hormonaux positifs ou inconnus, pouvaient être incluses dans l’essai au cours de leur troisième année de tamoxifène à titre adjuvant. Après randomisation, un traitement leur était attribué en double aveugle : exémestane ou tamoxifène jusqu’à la cinquième année. Au moment de la randomisation, la majorité des patientes (97 %) recevaient 20 mg de tamoxifène. L’objectif principal de l’essai était la survie sans récidive. Au total, 4 742 femmes ont été incluses dans 37 pays. En France, 29 centres ont inclus 398 femmes. Avec un recul médian de 30,6 mois, la seconde analyse intermédiaire dénombre 449 événements (rechute locale ou métastatique, cancer controlatéral ou décès) : 183 dans le groupe exémestane et 266 dans le groupe tamoxifène. Le hazard ratio est de 0,68 en faveur de l’exémestane (p = 0,00005), équivalent à une réduction de 32 % du risque de récidive. La différence absolue de survie sans récidive à 3 ans est de 4,7 %. L’analyse de certains sous-groupes permet de montrer que l’efficacité de l’exémestane est liée à la présence des récepteurs d’estradiol, qu’elle est conservée quels que soient les récepteurs de la progestérone et l’envahissement ganglionnaire, y compris avec plus de 4 ganglions envahis. Sur les 199 décès observés, 93 sont survenus dans le groupe exémestane et 106 dans le groupe tamoxifène. Les courbes de survie ne diffèrent pas de façon significative. Les effets secondaires observés dans le groupe exémestane étaient des arthralgies (5,4 %) et des diarrhées (4,3 %). Le tamoxifène était associé à des symptômes gynécologiques (9,0 %), des saignements vaginaux (5,6 %), des crampes musculaires (4,4 %) et des accidents thrombo-emboliques (2,4 %). Les fractures ont été rapportées plus fréquemment avec l’exémestane mais de manière non significative (3,1 % contre 2,3 % ; p = 0,08). Onze cancers de l’endomètre ont été observés chez les femmes qui poursuivaient le tamoxifène et 5 chez celles qui recevaient exémestane. Avec 9 cancers controlatéraux contre 20, l’exémestane réduit de manière significative le risque de cancer controlatéral de 56 % (p = 0,038). Les autres cancers (hors cancer du sein) ont également été plus fréquents dans le bras tamoxifène et de manière significative (53 versus 27 ; p = 0,003). Cet essai porte sur une population importante ; au moment de l’analyse, 92 % des femmes ont terminé le traitement étudié. Les résultats semblent montrer l’intérêt d’échanger le tamoxifène pour l’exémestane. Ils ne répondent cependant pas à la question de la durée optimale de l’hormonothérapie adjuvante.

À l’instar de l’essai IES, l’étude de Boccardo et al. [24], présentée en 2003 à San Antonio, a comparé deux bras de traitement chez des patientes ménopausées traitées par tamoxifène pendant 2 à 3 ans : un bras consistait en la poursuite du tamoxifène pendant 2 à 3 ans alors que l’autre bras comportait l’administration d’anastrozole pendant le reste des 5 années d’hormonothérapie adjuvante. Les objectifs comportaient les taux de récidive, la survenue d’un deuxième cancer primitif (incluant un deuxième cancer du sein) et les taux de mortalité. Après un suivi médian de 36 mois, la probabilité relative de survie sans progression était de 0,35 en faveur du bras anastrozole (p = 0, 002), de même que la probabilité relative de survie sans événements de 0,36 (p = 0,0004). Cependant, les résultats de cette étude sont encore préliminaires et les effectifs trop faibles pour pouvoir dresser des conclusions définitives.

Ainsi deux études concordent pour montrer que la substitution du tamoxifène par un inhibiteur de troisième génération réduit les risques de rechute par rapport à la poursuite du tamoxifène pendant 5 ans. Ces études ne permettent pas de trancher entre traitement séquentiel ou inhibiteur d’emblée.

L’étude BIG 1-98 (Breast International Group) compare quatre groupes en double aveugle : tamoxifène pendant 5 ans versus létrozole pendant 5 ans versus tamoxifène 2 ans suivi de létrozole 3 ans versus létrozole 2 ans suivi de tamoxifène 3 ans. Cet essai en cours devrait nous permettre de choisir le meilleur traitement adjuvant pendant 5 ans et d’apporter des informations complémentaires sur l’administration d’un traitement séquentiel, en termes d’efficacité et de tolérance. Si le tamoxifène n’est plus l’hormonothérapie adjuvante de choix chez la femme ménopausée opérée d’un cancer hormonosensible, que faut-il proposer aux femmes qui terminent leur traitement adjuvant par tamoxifène ?

L’essai international MA17 [25] conduit par le NCIC (National Institute of Canada’s Clinical Trial Group) avait comme objectif l’évaluation en double aveugle de la survie sans récidive par létrozole versus placebo chez des patientes ménopausées après 5 ans de tamoxifène adjuvant pour cancer du sein (n = 5187). La grande majorité des patientes (98 %) avaient une tumeur hormonosensible ; pour les 2 % restants, le statut des récepteurs était inconnu. Après la première analyse intermédiaire, le comité d’experts a décidé de lever « l’aveugle » et de faire connaître aux patientes le traitement reçu. En effet, après un suivi médian de 2,4 ans, cette étude a démontré que le létrozole allongeait de manière significative la survie sans récidive des patientes par rapport au placebo. Les taux de survie sans récidive estimés à 4 ans ont été de 93 % dans le groupe létrozole et de 87 % dans le groupe placebo (p ≤ 0,001). Les résultats intermédiaires de cette étude ont également montré que le létrozole diminuait de manière significative le risque de cancer controlatéral (p = 0,00008) avec un bénéfice de 46 % par rapport au placebo. En revanche, à ce jour, aucun bénéfice significatif en termes de survie globale n’a été retrouvé. Sur le plan de la tolérance, des effets indésirables ont été retrouvés de manière significativement plus fréquentes tels que des bouffées de chaleur (47,2 % versus 40,5 %, p = 0,001), des arthralgies (21,3 % versus 16,6 %, p = 0, 001), des myalgies (11,8 % versus 9,5 %, p = 0,02), des douleurs articulaires (5,6 % versus 3,5 %, p = 0,001) et des saignements vaginaux (6 % versus 4,3 %, p = 0,01). La survenue d’événements osseux comme l’ostéoporose n’a pas été diagnostiquée plus fréquemment dans le bras létrozole (124 versus 97, p = 0,07) et le nombre de fractures n’a pas été différent dans les deux bras. Au total, chez des patientes ménopausées, le létrozole administré après 5 ans de tamoxifène allonge significativement la survie sans récidive par rapport à un placebo. L’étude MA17 est la seule étude actuellement disponible qui mette en exergue un tel bénéfice. Cependant, son arrêt prématuré ne nous permet pas de connaître la durée optimale de ce type de traitement, ni d’évaluer le risque d’effets secondaires à plus long terme.

Tolérance à long terme des IA de troisième génération

Les IA de troisième génération sont manifestement responsables d’un faible nombre d’effets secondaires par rapport au tamoxifène, relatifs à leur mode d’action plus spécifique. Dans les essais randomisés menés en situation métastatique comparé au tamoxifène, les bouffées de chaleur, la sécheresse vaginale, les douleurs musculaires, les céphalées font partie des effets secondaires communs aux trois IA précédemment décrits et sont d’importance modeste [26-29]. Dans les essais adjuvants, on note surtout une incidence significativement plus faible de cancers de l’endomètre et de thrombophlébites mais une incidence supérieure d’événements « musculo-squelettiques » chez les patientes traitées par IA par rapport à celles traitées par tamoxifène. En raison de la diminution très importante des taux d’estrogènes sériques par ces IA de troisième génération, le risque « osseux » à long terme, comme l’ostéoporose, devrait théoriquement augmenter. Biologiquement, cela se caractérise par une augmentation des marqueurs de résorption osseuse [29] et, cliniquement, par un risque de fracture plus élevé [16]. Cependant, les effets de ces IA de troisième génération sur l’os, les lipides et le système cardiovasculaire pourraient différer d’un IA à l’autre, si l’on tient compte de certaines données précliniques ou cliniques. A ce titre, Goss et al. ont rapporté plutôt des effets positifs de l’exémestane sur l’os et les lipides chez des modèles de rates ovariectomisées [30]. Ils ont ainsi démontré une réduction significative de l’ostéopénie et une augmentation significative du volume osseux trabéculaire chez les femelles ovariectomisées et traitées par exémestane par rapport au groupe témoin (ovariectomie seule). Un essai en double aveugle, présenté au congrès de l’Asco, avait comme objectif principal l’évaluation de la densité minérale osseuse (DMO) chez des patientes ménopausées [31]. Il a évalué ainsi la DMO de 128 patientes ménopausées, porteuses d’un cancer du sein à faible risque de rechute (T1-2, grade 1-2, N0, récepteurs hormonaux positifs ou inconnus) ou d’un carcinome in situ, sans aucun traitement adjuvant préalable, randomisées selon deux groupes traités pendant 2 ans par exémestane (25 mg/j) versus placebo. L’étude a permis de conclure à une différence significative du taux annuel de perte de DMO au niveau du col fémoral en faveur du bras placebo (–1,48 % versus –2,72 %, p = 0,023). Aucune différence significative sur le taux annuel de perte de DMO n’a été retrouvée au niveau du rachis (-1,84 % versus 2,17 %). Au cours de cette période de 2 ans, aucune différence significative du T-score n’a été observée entre les deux bras par rapport au T-score initial de base. Quant à l’évolution ostéoporotique des patientes traitées, aucune différence significative n’a été observée entre les deux bras. Au niveau lipidique, une réduction modérée mais significative du taux de cholestérol HDL a été observée dans le bras exémestane (-9 % après 2 ans). Au total, les résultats préliminaires de cette étude de phase II qui porte sur 128 femmes doivent être interprétés avec prudence, ce d’autant que ses résultats ne concordent pas avec l’augmentation du nombre de fractures retrouvée dans l’essai IES qui concerne 4742 femmes. En outre, le nombre de fractures est augmenté dans les deux essais ATAC et IES et de manière non significative dans l’essai IES. Par ailleurs, il faut noter que certaines patientes T2N0RH+ ont été traitées par placebo, ce qui aurait pu poser un problème éthique. Ces résultats mettent l’accent sur l’intérêt de commencer un traitement par IA après avoir réalisé une DMO de référence, utile au suivi ultérieur.

Le tamoxifène a démontré un effet protecteur sur la DMO mais aucune donnée définitive à long terme n’est actuellement disponible avec les IA de troisième génération. On peut espérer que l’utilisation concomitante de biphosphonates permettra de réduire le risque de fracture chez les femmes à risque ou devenues à risque du fait du traitement [21, 32].

Un autre effet secondaire à long terme mérite d’être exploré au cours des prochaines années : l’étude des facultés intellectuelles des patientes traitées par IA de troisième génération, étant donnée la présence significative de récepteurs aux estrogènes et d’aromatase au niveau cérébral [33].

Conclusion

Il est maintenant démontré que les IA de troisième génération en situation adjuvante allongent de manière significative la survie sans rechute des patientes atteintes d’un cancer du sein hormonosensible, par rapport au tamoxifène. Cependant, la meilleure stratégie d’utilisation, IA seul pendant 5 ans ou de traitement séquentiel, reste une question en suspens. Les résultats des nombreux essais d’hormonothérapie adjuvante utilisant les IA de troisième génération devraient nous aider sur le choix optimal d’une hormonothérapie adjuvante.

Le profil de tolérance à court terme des IA est significativement meilleur que celui du tamoxifène. Les résultats à long terme des essais publiés ou en cours devraient nous permettre de statuer définitivement sur le rôle potentiellement délétère sur l’os et les lipides pour les patientes traitées par un IA seul ou de manière séquentielle avec le tamoxifène.

Enfin, il reste à déterminer si toutes les femmes bénéficient du traitement adjuvant par IA. L’analyse de marqueurs biologiques comme l’EGFR (epidermal growth factor receptor), HER2 ou la recherche d’une activité dans la tumeur pourraient à l’avenir nous aider dans ce choix thérapeutique, comme le suggèrent les résultats en faveur de l’utilisation des IA par rapport au tamoxifène, chez des patientes traitées par hormonothérapie néoadjuvante pour un cancer du sein sur-exprimant HER2 [34-36].

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