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Quoi faire vis-à-vis de remèdes inéprouvés ?


Bulletin du Cancer. Volume 92, Numéro 2, 199-200, Février 2005, Tribune libre



Auteur(s) : Simon Schraub, Bernard Hœrni , Centre de lutte contre le cancer Paul-Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 67065 Strasbourg Cedex, Institut Bergonié, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux Cedex.

ARTICLE

Auteur(s) :, Simon Schraub1, Bernard Hœrni2

1Centre de lutte contre le cancer Paul-Strauss, 3, rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 67065 Strasbourg Cedex
2Institut Bergonié, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux Cedex

Le peuple aime les charlatans parce qu’il aime le merveilleuxMontesquieu

Lorsque l’un de nous fut consulté au cours de l’élaboration de la loi relative aux droits des malades (la future loi du 4 mars 2002), il fit remarquer qu’il serait opportun d’affirmer clairement le droit d’être protégé contre des pratiques non éprouvées ou non validées. Cela n’a pas été le cas, la loi s’est contentée d’affirmer le droit d’être soigné suivant « les connaissances médicales avérées », ce qui est certes positif mais un peu différent, d’autres dispositions prévoyant la répression de l’exercice illégal de la médecine.La cancérologie est, on le sait, concernée au premier chef par ces recours à des « médecines parallèles » ou « douces », à des remèdes divers dont le principal caractère est de n’avoir pas été éprouvés, de n’avoir pas été soumis aux longues et complexes démarches jugées nécessaires pour vérifier les qualités d’un médicament ou d’une technique médicale, ou au moins leur innocuité. L’intervention de ces différents moyens en cancérologie – où beaucoup de malades ne guérissent pas mais évoluent assez longtemps pour ménager des moments d’interrogation et des possibilités de recours à diverses méthodes – n’est pas nouvelle [1-3]. Elle s’est montrée si fréquente qu’elle conduit des cancérologues, en particulier américains, à faire preuve de compréhension, voire de tentatives de récupération [4, 5]. On comprend leur souci de respecter les choix des malades, de les aider, de les accompagner… voire de ne pas les perdre. Mais cette compréhension confine parfois à la complaisance et amorce une dangereuse dérive.Les Américains en sont d’ailleurs conscients et élèvent des remarques, notamment éthiques [6], de même que les Néerlandais, pourtant connus pour leur libéralisme, à l’occasion du décès d’une actrice connue [7]. À l’heure où l’on parle justement de « connaissances médicales avérées » ou d’evidence-based medicine, où l’on exprime le souci des risques auxquels sont exposés les malades et de leur sécurité, où l’on se préoccupe du service médical rendu pour remettre en question certains médicaments traditionnels, où l’on prête attention au bon usage des deniers de tous et de chacun, il ne semble pas cohérent de faire preuve d’une excessive tolérance vis-à-vis de moyens souvent inutiles, parfois dangereux, toujours problématiques en l’absence de données assurées.La dite « CAM » (qui signifie en anglais complementary and alternative medecine et a en français une résonance suggestive) ne justifie pas une tolérance – que l’on retire désormais à des produits naguère testés avec quelque légèreté – par rapport à la rigueur d’aujourd’hui dont personne ne conteste le principe, même si quelques-uns mettent en cause un supposé excès. Il est facile sur le principe de distinguer une médecine complémentaire destinée en quelque sorte au bien-être du patient – encore faut-il le démontrer – d’une médecine alternative proposée pour traiter le cancer et inéprouvée. Combien de produits sont présentés comme stimulateur de l’immunité en contribuant à la fois « aux défenses de l’organisme » contre le cancer et à l’amélioration de l’état général. Ils sont prescrits en même temps que les traitements classiques, leur place entre thérapeutique complémentaire et alternative est floue, ils sont inéprouvés mais séduisent les malades [8]. La pertinence d’une même rigueur pour tous [6] se justifie d’autant plus que, contrairement à certaines prétentions, ces remèdes inéprouvés ne sont pas sans inconvénients. Énumérons-en quelques-uns.Tout d’abord, contrairement à l’appellation populaire « médecines douces », ces moyens ne sont jamais dépourvus de toxicité potentielle. Même si l’on met à part d’authentiques toxicités qui ont parfois tué ou entraîné des complications graves obligeant alors les autorités médicales ou judiciaires à intervenir et à sévir, il faut rappeler que les placebos, que l’on ne peut guère dépasser en « douceur », sont susceptibles d’entraîner un effet nocebo, certes en général mineur mais parfois sérieux. Les interventions psychologiques sont difficiles à évaluer mais ne sont pas dépourvues de risques. Ne nous laissons donc pas enjôler par un qualificatif qui séduit évidemment face aux moyens agressifs et nécessairement mal tolérés qu’il faut mettre en œuvre face à une maladie maligne, ne l’oublions pas (la loi du 4 mars 2002 évoque à juste titre, mais trop discrètement, le principe de proportionnalité).Ces remèdes peuvent être indirectement nuisibles lorsqu’ils privent du traitement utile établi. Les cancérologues y sont évidemment attentifs. Mais tolérer un remède inéprouvé à côté du traitement validé expose à de possibles interférences toxiques. Il arrive que le merveilleux tue.Il faut aussi mettre en garde les patients et leurs proches – parfois, de façon compréhensible, en plein désarroi qui oblitère leur raison – contre l’addition de dérangements divers, de dispositions parasites, sans parler de coûts non négligeables (même si pour certains malades il s’agit du prix à payer pour la guérison) qui aggravent encore une épreuve pourtant déjà suffisamment éprouvante. Loin d’apporter une consolation ou un soulagement psychologique, ces recours exposent en effet à une responsabilité, que les divers promoteurs ne s’embarrasseront pas de faire porter au malade en cas d’échec, et donc à une culpabilité rampante [9].Tout cela conduit les cancérologues à un comportement qui ne saurait tolérer ni laxisme, ni complaisance, ni compromission, toutes positions potentiellement dangereuses pour les malades et éventuellement pour eux-mêmes.Ces derniers doivent être compréhensifs et respecter le choix des patients, mais pas sans l’avoir éclairé de façon appropriée et avoir exercé toute la persuasion qui s’impose dans l’intérêt du malade. Ce n’est pas toujours facile en l’absence d’informations suffisantes. Des sites Internet sérieux facilitent cet accès à l’information (www.allerg.qc.ca/quackwatchfrancais.htlm ; www.fnclcc.fr/-dic/dico.htm ; www.centre-paul-strauss.fr ; www.cancer.org ; nccam. nih. gov/health). À ce propos, on ne peut que souhaiter que les méthodes médicales ou se prétendant telles soient éprouvées convenablement avec les procédés appropriés, parfois adaptés, mais pas au rabais. Nous ne pouvons accepter sans réagir les accusations infondées et scandaleuses que la médecine « officielle » ferait barrage à des méthodes concurrentes.Sachant que le recours à d’autres moyens que ceux qu’ils proposent est souvent un moyen d’échapper à leur pouvoir jugé excessif, les médecins se garderont de prendre sur eux des contraintes qui dépendent d’abord de la maladie, ensuite de l’état actuel de la science, eux-mêmes n’étant finalement que des exécutants bienveillants, suivant les données dont ils disposent, au service des patients.Sachant que d’autres fois le recours est une façon, pour un malade (ou ses proches), de faire quelque chose, de son propre cru, activement pour sa santé, ils s’efforceront de lui faire jouer ce rôle, autant que possible, dans le cadre d’une thérapeutique éprouvée.Sachant que la maladie grave ébranle parfois l’individu – habituellement adulte, autonome et intelligent – au point de déranger sa raison, d’altérer ses capacités de discernement, les médecins s’efforceront d’informer (de façon « loyale, claire et appropriée »), d’expliquer, de motiver et de ramener à la raison, avec une conviction sans faiblesse.Sachant que le recours à un autre thérapeute, officiel ou non, maniant ou non des moyens éprouvés, peut être favorisé par une relation difficile, ils s’attacheront à une communication de bonne qualité, à être ouverts et disponibles autant que possible.Les uns et les autres sont finalement exposés à une tromperie qui n’est pas seulement une escroquerie intellectuelle. À l’heure où les malades, du moins la plupart d’entre eux, demandent à juste titre de ne plus être victimes d’un « mensonge médical » qui a longtemps prévalu – à la demande de la société plus qu’à l’initiative des médecins – il serait paradoxal de les voir subir des promesses fallacieuses, de se laisser prendre à des boniments. De même, à l’heure où chacun réclame une sécurité accrue, il serait paradoxal de recourir à des moyens dont on ignore s’ils offrent cette sécurité. L’OMS ne vient-elle pas de rappeler à ses États membres que, en matière de médecine alternative, ils doivent fournir aux consommateurs de soins « des informations suffisantes sur l’efficacité et l’innocuité des produits ainsi que les contre-indications » [10].Pour résumer en quelques mots leurs devoirs répondant aux droits des malades, les praticiens ne peuvent faire preuve que de compréhension et de respect des personnes malades, de protection à leur égard face à de dangereuses séductions auxquelles ils ne sauraient en aucun cas prêter la main, de persuasion pour les aider à bien repérer leur véritable intérêt, tout en se résignant, tout cela fait, à admettre ultimo le choix du malade de refuser un traitement éprouvé ou de se livrer à des mirages.

Références

1 Schraub S. La magie et la raison. Paris : Calmann-Lévy, 1987.

2 Hœrni B. Les traitements inéprouvés dans Le pavillon des cancéreux d’A. Soljenitsyne. Bull Cancer 1991 ; 78 : 847-51.

3 Guiraud GG. Le recours aux médecines parallèles au XXe siècle. Presse Med 2003 ; 32 : 1638-41.

4 Markman M. Safety issues in using complementary and alternative medicine. J Clin Oncol 2002 ; 20 : 39s-41s.

5 Dilhuydy JM. L’attrait pour les médecines complémentaires et alternatives en cancérologie : une réalité que les médecins ne peuvent ni ignorer, ni réfuter. Bull Cancer 2003 ; 90 : 623-8.

6 Miller FG, Emanuel EJ, Rosenstein DL, Straus SE. Ethical issues concerning research in complementary and alternative medicine. JAMA 2004 ; 291 : 599-604.

7 Sheldon T. Netherlands to crack down on complementary medicine. BMJ 2004 ; 328 : 485.

8 Schraub S. Quelle attitude devant une demande de médecine parallèle ? Oncologie 2002 ; 4 : 416-9.

9 Busch M, Visser A. Complementary and alternative medicine : whose responsibility ? Patient Educ Couns 2004 ; 53 : 1-3.

10 OMS. Principes directeurs de l’OMS relatifs à l’information du consommateur sur l’usage rationnel des médicaments traditionnels, complémentaires et alternatifs. Résumé des quelques points. www.who.int/mediacentre/news/releases/2004.


 

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