ARTICLE
Auteur(s) :, Simon Schraub1, Bernard Hœrni2
1Centre de lutte contre le cancer Paul-Strauss, 3,
rue de la Porte de l’Hôpital, BP 42, 67065 Strasbourg Cedex
2Institut Bergonié, 229, cours de l’Argonne, 33076
Bordeaux Cedex
Le peuple aime les charlatans parce qu’il aime le
merveilleuxMontesquieu
Lorsque l’un de nous fut consulté au cours de l’élaboration de la
loi relative aux droits des malades (la future loi du 4 mars
2002), il fit remarquer qu’il serait opportun d’affirmer clairement
le droit d’être protégé contre des pratiques non éprouvées ou non
validées. Cela n’a pas été le cas, la loi s’est contentée
d’affirmer le droit d’être soigné suivant « les connaissances
médicales avérées », ce qui est certes positif mais un peu
différent, d’autres dispositions prévoyant la répression de
l’exercice illégal de la médecine.La cancérologie est, on le sait,
concernée au premier chef par ces recours à des « médecines
parallèles » ou « douces », à des remèdes divers
dont le principal caractère est de n’avoir pas été éprouvés, de
n’avoir pas été soumis aux longues et complexes démarches jugées
nécessaires pour vérifier les qualités d’un médicament ou d’une
technique médicale, ou au moins leur innocuité. L’intervention de
ces différents moyens en cancérologie – où beaucoup de malades ne
guérissent pas mais évoluent assez longtemps pour ménager des
moments d’interrogation et des possibilités de recours à diverses
méthodes – n’est pas nouvelle [1-3]. Elle s’est montrée si
fréquente qu’elle conduit des cancérologues, en particulier
américains, à faire preuve de compréhension, voire de tentatives de
récupération [4, 5]. On comprend leur souci de respecter les choix
des malades, de les aider, de les accompagner… voire de ne pas les
perdre. Mais cette compréhension confine parfois à la complaisance
et amorce une dangereuse dérive.Les Américains en sont d’ailleurs
conscients et élèvent des remarques, notamment éthiques [6], de
même que les Néerlandais, pourtant connus pour leur libéralisme, à
l’occasion du décès d’une actrice connue [7]. À l’heure où l’on
parle justement de « connaissances médicales avérées » ou
d’evidence-based medicine, où l’on exprime le souci des risques
auxquels sont exposés les malades et de leur sécurité, où l’on se
préoccupe du service médical rendu pour remettre en question
certains médicaments traditionnels, où l’on prête attention au bon
usage des deniers de tous et de chacun, il ne semble pas cohérent
de faire preuve d’une excessive tolérance vis-à-vis de moyens
souvent inutiles, parfois dangereux, toujours problématiques en
l’absence de données assurées.La dite « CAM » (qui
signifie en anglais complementary and alternative medecine et a en
français une résonance suggestive) ne justifie pas une tolérance –
que l’on retire désormais à des produits naguère testés avec
quelque légèreté – par rapport à la rigueur d’aujourd’hui dont
personne ne conteste le principe, même si quelques-uns mettent en
cause un supposé excès. Il est facile sur le principe de distinguer
une médecine complémentaire destinée en quelque sorte au bien-être
du patient – encore faut-il le démontrer – d’une médecine
alternative proposée pour traiter le cancer et inéprouvée. Combien
de produits sont présentés comme stimulateur de l’immunité en
contribuant à la fois « aux défenses de l’organisme »
contre le cancer et à l’amélioration de l’état général. Ils sont
prescrits en même temps que les traitements classiques, leur place
entre thérapeutique complémentaire et alternative est floue, ils
sont inéprouvés mais séduisent les malades [8]. La pertinence d’une
même rigueur pour tous [6] se justifie d’autant plus que,
contrairement à certaines prétentions, ces remèdes inéprouvés ne
sont pas sans inconvénients. Énumérons-en quelques-uns.Tout
d’abord, contrairement à l’appellation populaire « médecines
douces », ces moyens ne sont jamais dépourvus de toxicité
potentielle. Même si l’on met à part d’authentiques toxicités qui
ont parfois tué ou entraîné des complications graves obligeant
alors les autorités médicales ou judiciaires à intervenir et à
sévir, il faut rappeler que les placebos, que l’on ne peut guère
dépasser en « douceur », sont susceptibles d’entraîner un
effet nocebo, certes en général mineur mais parfois sérieux. Les
interventions psychologiques sont difficiles à évaluer mais ne sont
pas dépourvues de risques. Ne nous laissons donc pas enjôler par un
qualificatif qui séduit évidemment face aux moyens agressifs et
nécessairement mal tolérés qu’il faut mettre en œuvre face à une
maladie maligne, ne l’oublions pas (la loi du 4 mars 2002
évoque à juste titre, mais trop discrètement, le principe de
proportionnalité).Ces remèdes peuvent être indirectement nuisibles
lorsqu’ils privent du traitement utile établi. Les cancérologues y
sont évidemment attentifs. Mais tolérer un remède inéprouvé à côté
du traitement validé expose à de possibles interférences toxiques.
Il arrive que le merveilleux tue.Il faut aussi mettre en garde les
patients et leurs proches – parfois, de façon compréhensible, en
plein désarroi qui oblitère leur raison – contre l’addition de
dérangements divers, de dispositions parasites, sans parler de
coûts non négligeables (même si pour certains malades il s’agit du
prix à payer pour la guérison) qui aggravent encore une épreuve
pourtant déjà suffisamment éprouvante. Loin d’apporter une
consolation ou un soulagement psychologique, ces recours exposent
en effet à une responsabilité, que les divers promoteurs ne
s’embarrasseront pas de faire porter au malade en cas d’échec, et
donc à une culpabilité rampante [9].Tout cela conduit les
cancérologues à un comportement qui ne saurait tolérer ni laxisme,
ni complaisance, ni compromission, toutes positions potentiellement
dangereuses pour les malades et éventuellement pour eux-mêmes.Ces
derniers doivent être compréhensifs et respecter le choix des
patients, mais pas sans l’avoir éclairé de façon appropriée et
avoir exercé toute la persuasion qui s’impose dans l’intérêt du
malade. Ce n’est pas toujours facile en l’absence d’informations
suffisantes. Des sites Internet sérieux facilitent cet accès à
l’information (www.allerg.qc.ca/quackwatchfrancais.htlm ;
www.fnclcc.fr/-dic/dico.htm ;
www.centre-paul-strauss.fr ; www.cancer.org ; nccam. nih.
gov/health). À ce propos, on ne peut que souhaiter que les méthodes
médicales ou se prétendant telles soient éprouvées convenablement
avec les procédés appropriés, parfois adaptés, mais pas au rabais.
Nous ne pouvons accepter sans réagir les accusations infondées et
scandaleuses que la médecine « officielle » ferait
barrage à des méthodes concurrentes.Sachant que le recours à
d’autres moyens que ceux qu’ils proposent est souvent un moyen
d’échapper à leur pouvoir jugé excessif, les médecins se garderont
de prendre sur eux des contraintes qui dépendent d’abord de la
maladie, ensuite de l’état actuel de la science, eux-mêmes n’étant
finalement que des exécutants bienveillants, suivant les données
dont ils disposent, au service des patients.Sachant que d’autres
fois le recours est une façon, pour un malade (ou ses proches), de
faire quelque chose, de son propre cru, activement pour sa santé,
ils s’efforceront de lui faire jouer ce rôle, autant que possible,
dans le cadre d’une thérapeutique éprouvée.Sachant que la maladie
grave ébranle parfois l’individu – habituellement adulte, autonome
et intelligent – au point de déranger sa raison, d’altérer ses
capacités de discernement, les médecins s’efforceront d’informer
(de façon « loyale, claire et appropriée »), d’expliquer,
de motiver et de ramener à la raison, avec une conviction sans
faiblesse.Sachant que le recours à un autre thérapeute, officiel ou
non, maniant ou non des moyens éprouvés, peut être favorisé par une
relation difficile, ils s’attacheront à une communication de bonne
qualité, à être ouverts et disponibles autant que possible.Les uns
et les autres sont finalement exposés à une tromperie qui n’est pas
seulement une escroquerie intellectuelle. À l’heure où les malades,
du moins la plupart d’entre eux, demandent à juste titre de ne plus
être victimes d’un « mensonge médical » qui a longtemps
prévalu – à la demande de la société plus qu’à l’initiative des
médecins – il serait paradoxal de les voir subir des promesses
fallacieuses, de se laisser prendre à des boniments. De même, à
l’heure où chacun réclame une sécurité accrue, il serait paradoxal
de recourir à des moyens dont on ignore s’ils offrent cette
sécurité. L’OMS ne vient-elle pas de rappeler à ses États membres
que, en matière de médecine alternative, ils doivent fournir aux
consommateurs de soins « des informations suffisantes sur
l’efficacité et l’innocuité des produits ainsi que les
contre-indications » [10].Pour résumer en quelques mots leurs
devoirs répondant aux droits des malades, les praticiens ne peuvent
faire preuve que de compréhension et de respect des personnes
malades, de protection à leur égard face à de dangereuses
séductions auxquelles ils ne sauraient en aucun cas prêter la main,
de persuasion pour les aider à bien repérer leur véritable intérêt,
tout en se résignant, tout cela fait, à admettre ultimo le choix du
malade de refuser un traitement éprouvé ou de se livrer à des
mirages.
Références
1 Schraub S. La magie et la raison. Paris : Calmann-Lévy,
1987.
2 Hœrni B. Les traitements inéprouvés dans Le pavillon des
cancéreux d’A. Soljenitsyne. Bull Cancer 1991 ; 78 :
847-51.
3 Guiraud GG. Le recours aux médecines parallèles au
XXe siècle. Presse Med 2003 ; 32 :
1638-41.
4 Markman M. Safety issues in using complementary and
alternative medicine. J Clin Oncol 2002 ; 20 :
39s-41s.
5 Dilhuydy JM. L’attrait pour les médecines complémentaires
et alternatives en cancérologie : une réalité que les médecins
ne peuvent ni ignorer, ni réfuter. Bull Cancer 2003 ;
90 : 623-8.
6 Miller FG, Emanuel EJ, Rosenstein DL,
Straus SE. Ethical issues concerning research in complementary
and alternative medicine. JAMA 2004 ; 291 : 599-604.
7 Sheldon T. Netherlands to crack down on complementary
medicine. BMJ 2004 ; 328 : 485.
8 Schraub S. Quelle attitude devant une demande de médecine
parallèle ? Oncologie 2002 ; 4 : 416-9.
9 Busch M, Visser A. Complementary and alternative
medicine : whose responsibility ? Patient Educ Couns
2004 ; 53 : 1-3.
10 OMS. Principes directeurs de l’OMS relatifs à l’information
du consommateur sur l’usage rationnel des médicaments
traditionnels, complémentaires et alternatifs. Résumé des quelques
points. www.who.int/mediacentre/news/releases/2004.
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