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Lymphocèles axillaires après curage ou prélèvement du ganglion sentinelle en cas de cancer du sein


Bulletin du Cancer. Volume 92, Numéro 2, 179-83, Février 2005, Article original


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Jean-Hilaire Bijek, Jean-Sébastien Aucouturier, Virginie Doridot, Toufik Ghemari, Claude Nos , Service de chirurgie générale à orientation sénologique, Institut Curie, 26, rue d’Ulm, 75248 Paris Cedex 05.

Résumé : Le but de cette étude était d’évaluer le taux de lymphocèles axillaires après curage axillaire ou prélèvement du ganglion sentinelle. Il s’agit d’une étude prospective comprenant 229 patientes. Parmi ces 229 patientes, 179 ont eu un curage axillaire et 50 ont eu un prélèvement du ganglion sentinelle. Parmi la population ayant eu un curage axillaire, 40 % des patientes ont eu une lymphocèle dont certaines ont nécessité jusqu’à 8 ponctions. Parmi les patientes ayant eu un prélèvement du ganglion sentinelle, 18 % ont développé une lymphocèle, qui a toujours été tari par une ponction unique. Les lymphocèles restent une complication extrêmement fréquente après curage axillaire. La technique du ganglion sentinelle permet de réduire l’incidence des lymphocèles postopératoires et le nombre de ponctions nécessaires pour les tarir.

Mots-clés : lymphocèle, curage axillaire, ganglion sentinelle, cancer du sein

Illustrations

ARTICLE

Auteur(s) :, Jean-Hilaire Bijek, Jean-Sébastien Aucouturier, Virginie Doridot, Toufik Ghemari, Claude Nos*

Service de chirurgie générale à orientation sénologique, Institut Curie, 26, rue d’Ulm, 75248 Paris Cedex 05

Article reçu le 26 Novembre 2004, accepté le 9 Decembre 2004

En cas de cancer du sein, le curage axillaire permet d’évaluer le statut ganglionnaire [1, 2], d’améliorer le contrôle local par l’exérèse des ganglions axillaires éventuellement envahis [3] et, pour certains, d’améliorer la survie des patientes [3, 4].Cependant, il expose à des complications. La lymphorrhée est la plus fréquente ; elle est liée à la section des troncs lymphatiques lors du curage. La lymphocèle est la conséquence d’une lymphorrhée mal drainée. Sa fréquence varie selon les auteurs de 9 à 40 % [5-7]. Elle est responsable d’une morbidité non négligeable : la réalisation de ponctions itératives avec leurs risques septiques, un retard à la rééducation de l’épaule pouvant favoriser une raideur articulaire. Devant le développement croissant de la technique du ganglion sentinelle, nous avons étudié à l’institut Curie, de manière prospective, le taux des lymphocèles axillaires après curage axillaire ou après prélèvement du ganglion sentinelle et leur traitement.L’objectif de cette étude était d’évaluer l’incidence des lymphocèles axillaires, leurs facteurs favorisants et leur morbidité.

Résultats

Descriptif de la population étudiée

Deux cent vingt-neuf patientes ont été incluses dans cette étude. Leur âge moyen était de 58 ans (25 à 83 ans). Cent soixante-dix-neuf (78,2 %) ont eu un curage axillaire (121 tumorectomies et 58 mastectomies). Cinquante (21,8 %) ont eu une tumorectomie avec prélèvement du ganglion sentinelle. La taille histologique moyenne des tumeurs dans l’ensemble de cette série de 229 patientes était de 16 mm, et 89 patientes (39 %) présentaient une atteinte ganglionnaire métastatique ou micrométastatique. Quatre-vingts de ces 229 patientes (34,93 %) ont développé une lymphocèle.

Descriptif de la population du curage axillaire (n = 179)

En moyenne, 13 ganglions ont été prélevés par patiente (3 à 31). Toutes les patientes présentant un envahissement ganglionnaire pN1, pN1mi ou pN0 (i+) sont dans ce groupe. En moyenne, le drain a été maintenu pendant 6 jours (2 à 12 jours). Le taux de lymphocèles dans le groupe curage axillaire était de 40 % (71 patientes sur 179) ; 48 % en cas de mastectomie, 35 % en cas de tumorectomie. La première ponction de lymphocèle a eu lieu en moyenne au 13e jour (délais d’apparition entre 7 et 35 jours). Le nombre moyen de ponctions par patiente était de 2 (1 à 8) (( figure 1 )). Le délai moyen entre la première et la dernière ponction était de 9,8 jours ± 1,3. Deux patientes ont présenté un abcès axillaire après ponction, drainé par mise en place d’une lame.

Dans ce groupe, 6 patientes ont eu un curage axillaire secondaire à un prélèvement de ganglions sentinelles. Le curage a été effectué en moyenne 41 jours [19-64] après le prélèvement et 10 ganglions [4-15] en moyenne, toujours indemnes, ont été prélevés. Quatre patientes de ce groupe ont eu à subir une ponction de lymphocèle (NS : test de Yates).

Descriptif de la population du groupe ganglion sentinelle (n = 50)

En moyenne, deux ganglions sentinelles étaient prélevés par patiente (1 à 8). Toutes ces patientes sont pN0 strict. Neuf d’entre elles (18 %) ont développé une lymphocèle axillaire, dans un délai moyen de 14 jours allant de 11 à 20 jours après l’opération. Toutes ont eu une seule ponction qui a affaissé la lymphocèle (( figure 1 )). Aucune récidive de lymphocèle n’a été observée après cette ponction. Aucune complication n’est survenue.

Paramètres favorisant les lymphocèles

Les résultats sont résumés dans le tableau 1( Tableau 1 ). Nous avons comparé le groupe de patientes ayant présenté une lymphocèle (groupe A) au groupe sans lymphocèle (groupe B). Les patientes du groupe A étaient plus âgées que celles du groupe B (p < 0,001). Les lymphocèles étaient plus fréquentes chez les patientes obèses, c’est-à-dire présentant un index de masse corporelle (BMI) supérieur à 30 (p = 0,037). Une lymphocèle était plus fréquente quand la patiente présentait un envahissement ganglionnaire clinique ou histologique (p = 0,003).

Dans le groupe des patientes drainées, c’est-à-dire des patientes ayant eu un curage axillaire, le taux de lymphocèles ponctionnées est significativement plus élevé quand la durée du drainage nécessaire a dépassé 6 jours (p = 0,0001). Les lymphocèles ponctionnées sont aussi significativement plus fréquentes pour les mastectomies ou tumorectomies avec curage que pour les tumorectomies avec ganglion sentinelle. Enfin, quand le prélèvement ganglionnaire a concerné plus de trois ganglions (curage axillaire ou ganglion sentinelle), les lymphocèles ponctionnées étaient plus fréquents. À noter que, parmi les 179 patientes ayant eu un curage axillaire, l’atteinte ganglionnaire histologique constitue également un facteur de risque de lymphocèle (p = 0,04).

Les autres paramètres étudiés : la taille tumorale, le volume mammaire et la technique d’identification du ganglion sentinelle n’étaient pas liés à une plus grande fréquence de lymphocèles.

Nous avons testé l’influence des facteurs suivants en analyse multivariée : durée du drainage, nombre de ganglions prélevés, N clinique, N histologique, BMI, taille du bonnet, âge, type de traitement chirurgical. Seules la durée du drainage axillaire et la présence clinique d’un ganglion apparaissent comme des facteurs augmentant significativement le taux de lymphocèle (tableau 2( Tableau 2 )).
Tableau 1 Lymphocèles : facteurs favorisants

Variables

Groupe A (n = 80) (lymphocèle)

Groupe B (n = 149) (pas de lymphocèle)

p

Âge moyen

60,9 ± 12,5

56,4 ± 12

< 0,001

Index de masse corporelle

> 30

18 (50 %)

18 (50 %)

0,037

≤ 30

61 (32 %)

130 (68 %)

Envahissement ganglionnaire clinique

N0

55 (30 %)

128 (70 %)

0,003

N1

24 (53 %)

21 (47 %)

Envahissement ganglionnaire histologique :

pN0

38 (27 %)

102 (73 %)

0,003

pN1, pN1mi, pN0 (i +)

42 (47 %)

47 (53 %)

Durée du drainage (jours)

6,2 ± 1,3

5,1 ± 1,7

0,0001

Type de chirurgie :

mastectomie + CA

28 (48 %)

30 (52 %)

0,004

tumorectomie + CA

43 (35,5 %)

78 (64,5 %)

tumorectomie + GS

9 (18 %)

41 (82 %)

Nombre de ganglions prélevés (CA ou GS)

8 (17 %)

38 (83 %)

0,005

≤ 3

72 (39 %)

111 (61 %)

> 3

Volume sein :

bonnet A, B

34 (29 %)

82 (71 %)

NS (0,07)

bonnet C, D, E

45 (40 %)

66 (60 %)

Taille tumorale :

pT ≤ 16 mm

37 (32 %)

79 (68 %)

NS (0,38)

pT > 16 mm

40 (37 %)

67 (63 %)

Méthode GS

B

6 (22 %)

21 (78 %)

NS (0,58)

B + I

3 (13 %)

20 (87 %)


Tableau 2 Facteurs augmentant le risque de lymphocèles en analyse multivariée

Variables

OR

IC

p

Drainage

Non

1

≤ 6 jours

1,51

[0,59 ; 3,86]

NS

> 6 jours

8,37

[3,22 ; 21,73]

< 0,0001

N(UICC) (clinique)

N0

1

N1

2,27

[1,08 ;4,76]

0,03

Discussion

Dans notre étude, seules la durée du drainage et l’atteinte ganglionnaire apparaissent, après régression logistique, comme des facteurs de risque indépendants de lymphocèle. Or, ces deux facteurs sont directement liés à la nécessité de faire un curage axillaire puisque l’atteinte clinique ganglionnaire N1 contre-indique la technique du ganglion sentinelle et que tous les curages sont systématiquement associés à un drainage axillaire à l’institut Curie. De même, il est assez logique de retrouver comme facteur de risque de ponction de lymphocèle la durée de drainage supérieure à 6 jours, puisque, dans notre protocole, le drain est retiré à J7 systématiquement, même s’il donne encore 30 à 100 mL.

Deux facteurs de risque liés à la technique apparaissent aussi en analyse univariée : le nombre élevé de ganglions prélevés et l’acte chirurgical comportant un curage axillaire. On met donc clairement en évidence dans cette étude que, quand une patiente présente une tumeur sans envahissement axillaire clinique et qu’elle peut être traitée par la technique du ganglion sentinelle avec prélèvement de 1, 2 ou 3 ganglions, elle est alors peu exposée au risque de ponction de lymphocèle.

Les autres facteurs de risque de lymphocèle mis en évidence dans cette étude sont l’âge et l’obésité. On relève également une augmentation des taux de lymphocèle axillaire en cas de volume mammaire important (bonnet C, D, E), sans que la différence soit significative (p = 0,07).

Le curage axillaire expose à certaines complications. Il peut s’agir de douleurs persistantes du membre supérieur, de raideur de l’épaule en raison d’une algodystrophie sévère, de lymphœdème du membre supérieur dont le traitement est difficile et décevant. Ces complications ont cependant diminué en nombre et en gravité par la limitation du curage aux deux premiers étages de Berg et à la face inférieure de la veine axillaire [8]. La complication précoce la plus fréquente est l’apparition d’une lymphocèle. La fréquence des lymphocèles est variable selon les auteurs. Le taux observé était de 12 % dans l’enquête nationale réalisée par Salvat [9], 30 % pour Lotze [10] et Corneille [11], 33 % pour Salmon [12]. Plusieurs facteurs étiopathologiques ont été décrits dans la littérature comme favorisant le développement des lymphocèles. Salmon [12] observait, dans une étude prospective menée chez 219 patientes, une corrélation avec l’âge, le poids, l’existence d’une hypertension artérielle, la taille des seins et la durée du drainage. Bryant [13] a observé une incidence plus élevée de lymphocèles en cas d’atteinte ganglionnaire (41 versus 26 %) attribuée à un possible blocage des voies lymphatiques avec néo-angiogenèse. Rauch [14] a montré que la lymphorrhée était corrélée au nombre de ganglions prélevés et à l’obésité. Il a été aussi signalé l’impact du traitement anticoagulant, de la chimiothérapie néoadjuvante et la mobilisation précoce de l’épaule comme facteurs favorisant la formation des lymphocèles en postopératoire [5, 12, 15]. Les complications liées aux lymphocèles sont essentiellement infectieuses. Elles se traduisent généralement par l’apparition d’abcès après ponctions itératives.

Plusieurs solutions ont été proposées pour la prévention des lymphocèles après curage axillaire. Classe et al. [16], sur une étude prospective de 207 patientes, concluaient à un bénéfice de la technique de capitonnage chirurgical du creux axillaire sur la prévention du lymphocèle. Cette technique consiste à combler l’espace vide laissé par le curage axillaire, par la suture de l’aponévrose clavi-pectoro-axillaire en trois plans aux muscles grands pectoraux, grand dentelé et grand dorsal. Aucun drainage n’était mis en place et les patientes étaient hospitalisées pendant une courte période (1 à 3 jours maximum). Dans cette étude, 22,2 % des patientes ont présenté des lymphocèles nécessitant une ou plusieurs ponctions. Le taux de lymphocèles minimes (ne nécessitant qu’une ponction) était de 14,7 %, et le taux de lymphocèles majeur (nécessitant plusieurs ponctions) était de 7,5 %. Une autre technique de curage axillaire consiste à préparer l’aisselle par une lipoaspiration. La lipoaspiration avait pour but de réaliser un curage « conservateur » des voies lymphatiques. Une étude prospective randomisée comparant curage conservateur et curage classique a été faite au centre Oscar-Lambret de Lille et a montré que le drainage postopératoire et la durée d’hospitalisation étaient comparables dans les deux cas [17]. L’absence de drainage, un drainage court (2 à 5 jours) ou un drainage prolongé ont également été proposés sans que des différences significatives apparaissent sur le taux de lymphocèles [18-20]. Certains auteurs ont proposé l’utilisation de colle biologique pour colmater les lymphatiques sectionnées. Plus récemment, l’application de colle de fibrine a fait l’objet d’une étude randomisée de 27 patientes, montrant une diminution de la durée du drainage chez les patientes mastectomisées qui avaient reçu la colle de fibrine [21].

À la lecture de nos résultats, il apparaît clairement que le drainage long, tel qu’on le pratique à l’institut Curie, ne met pas à l’abri des lymphocèles. Il est communément admis que, pour les lymphocèles de petit volume, asymptomatiques, la ponction est inutile, ces lymphocèles se résorbant spontanément. Lorsque la lymphocèle devient symptomatique ou volumineuse, une ponction est généralement proposée. Elle doit souvent être répétée. Ces ponctions itératives tarissent la majorité des lymphocèles. Dans notre étude, la majorité des lymphocèles a été tarie après 2 ponctions (54/80).

Bien qu’il y ait eu beaucoup de ponctions de lymphocèles dans le groupe de patientes drainées plus de 6 jours, il y a eu assez peu de complications. Une attitude moins systématique pourrait être proposée. Chaque chirurgien a remarqué qu’il existe des patientes pour lesquelles le drain donne peu à J1, J2 et que la production s’accélère par la suite. Il pourrait être proposé d’arrêter l’aspiration au bout de 2 à 3 jours, en laissant le redon non aspiratif et en pratiquant éventuellement des pansements compressifs de l’aisselle. Cette attitude, qui devrait être étudiée, permettrait une sortie plus rapide des patientes.

La technique du ganglion sentinelle a été développée dans le but de réduire la morbidité, l’invalidité et les séquelles postopératoires liées au curage classique, tout en apportant la même information qu’un curage axillaire. Ses complications à court terme commencent à être connues et confirment la faible morbidité immédiate de cette méthode.

L’étude de Schrenk en 2000, comparant la technique du ganglion sentinelle au curage classique, retrouvait une morbidité négligeable après prélèvement du ganglion sentinelle [22]. Jean-Marc Classe rapporte un taux de lymphocèle de 11 % après prélèvement du ganglion sentinelle avec 2 % de complications par abcès [23]. Notre étude confirme aussi le faible taux de lymphocèle observé dans cette technique alors même que les patientes, du fait de l’absence de drainage, ont une hospitalisation très courte avec sortie dès le lendemain de l’intervention.

Cependant, 15 % environ des patientes sont réopérées secondairement par curage axillaire car le ganglion sentinelle s’avère être positif [24]. Pour ce groupe de patientes qui ne bénéficient pas de la technique, des études spécifiques concernant les séquelles immédiates et tardives sont en cours (étude anglaise Almanac).

Conclusion

La prévention des lymphocèles reste un problème non résolu. Les lymphocèles semblent dans notre étude essentiellement liées à l’atteinte clinique ganglionnaire et donc à la nécessité d’un curage axillaire et du drainage qui en résulte. Dans le groupe des patientes présentant une absence d’atteinte ganglionnaire clinique, la technique du ganglion sentinelle apporte un bénéfice puisque, en associant le prélèvement de peu de ganglions et l’absence de drainage, le taux de lymphocèle observé n’était que de 18 %. Toutes ces lymphocèles ont été taries par une ponction unique. D’autres études seront nécessaires afin de confirmer la faible morbidité précoce de cette technique et d’évaluer ses complications tardives.

Références

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