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Modèles précliniques de cancer de la prostate


Bulletin du Cancer. Volume 92, Numéro 2, 129-41, Février 2005, Synthèse


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Karim Fizazi, Nora M Navone , Institut Gustave-Roussy, Département de médecine, 39, rue Camille-Desmoulins, 94800 Villejuif, France, UT MD. Anderson Cancer Center, Houston, USA.

Résumé : L’étude du cancer la prostate, problème majeur de santé publique dans les pays occidentaux, est rendue difficile par le faible nombre et l’imperfection des modèles précliniques susceptibles d’en reproduire les caractéristiques. Pendant longtemps, les modèles de laboratoire couramment utilisés se limitaient à trois lignées cellulaires : LNCaP, PC3 et DU145. Le rendement d’établissement de lignées cellulaires à partir de matériel tumoral de cancer de la prostate est très faible, de l’ordre de 1 %. Actuellement, seule une dizaine de lignées cellulaires issues de la forme humaine du cancer de la prostate est disponible et ces lignées ne reproduisent pas toujours les caractéristiques biologiques courantes de la maladie, telles que l’expression du récepteur aux androgènes ou la sécrétion du prostate specific antigen (PSA). Les modèles animaux spontanés (rat, chien) sont également de peu d’aide pour le chercheur en pratique. Plusieurs modèles in vivo utilisant une transformation cellulaire par des oncogènes puissants ont été développés mais ils posent le problème du caractère très artificiel de cette transformation oncogénique. D’autres modèles in vivo reposent sur l’injection orthotopique (intraprostatique), intravasculaire ou intra-osseuse de cellules tumorales issues de lignées cellulaires, afin de récapituler artificiellement les formes localisées ou métastatiques du cancer de la prostate. L’usage des lignées MDA PCa2a et MDA PCa2b a permis d’établir de tels modèles in vivo et, grâce à un système de coculture avec des ostéoblastes, de disposer d’un modèle in vitro de métastases osseuses et d’étudier le dialogue paracrine entre les deux composants cellulaires ainsi que les conséquences moléculaires de celui-ci. Le présent article a pour objectif de proposer une synthèse des modèles in vitro et in vivo de cancer de la prostate, afin de guider le chercheur dans son travail.

Mots-clés : cancer de la prostate, modèle

ARTICLE

Auteur(s) :, Karim Fizazi1,2,*, Nora M Navone1,2

1Institut Gustave-Roussy, Département de médecine, 39, rue Camille-Desmoulins, 94800 Villejuif, France
2UT MD. Anderson Cancer Center, Houston, USA

Article reçu le 15 Septembre 2004, accepté le 23 Decembre 2004

Le cancer de la prostate est actuellement un problème majeur de santé publique dans les pays développés. Il s’agit du premier cancer de l’homme et du deuxième cancer responsable de décès chez l’homme en France [1]. Aux États-Unis, avec 198 000 nouveaux cas par an (soit 31 % des cancers de l’homme), il est le premier cancer en incidence (hommes et femmes confondus) et le deuxième cancer responsable de décès chez l’homme [2]. En 2000, son incidence était de 75 pour 100 000 en France, avec, chaque année, 40 000 nouveaux cas environ et 10 000 décès. Son incidence continue d’augmenter en France [1] et cela est en partie dû au viellissement de la population et à la pratique du dépistage par le prostate specific antigen (PSA) sérique.Après une longue période durant laquelle le traitement du cancer de la prostate était mal codifié, les dernières années ont apporté des résultats d’études comparatives permettant de mieux rationaliser la prise en charge des patients. C’est en particulier le cas avec la démonstration d’un bénéfice de survie obtenu par les associations hormonothérapie-radiothérapie dans les formes localisées à risque [3, 4], par l’hormonothérapie immédiate dans les formes N+ [5] et dans les formes métastatiques [6], par la chimiothérapie dans les formes hormonoréfractaires [7, 8]. À côté des thérapeutiques classiques, des efforts de recherche intensifs portent sur la compréhension des mécanismes biologiques du cancer de la prostate, avec l’espoir de mettre au point de nouvelles thérapeutiques. Pour cela, la disponibilité de modèles de laboratoire est d’une importance cruciale. Cependant, la recherche a toujours souffert du nombre limité et de l’imperfection des modèles précliniques de ce cancer. Comme on va le voir, le développement de tels modèles a été particulièrement difficile. À l’heure actuelle, aucun modèle ne reconstitue complètement l’histoire naturelle de la maladie humaine et seule une dizaine de lignées cellulaires de cancer de la prostate est disponible. Le présent article a pour objectif de recenser et de discuter l’intérêt des différents modèles précliniques de cancer de la prostate.

Cancers spontanés chez l’animal

Cancers de la prostate chez le rat

Modèle du rat Dunning

L’un des premiers modèles animaux de cancer de la prostate a été publié par Dunning en 1963 [9]. La tumeur initiale, appelée Dunning R3327, était un adénocarcinome de la prostate spontané survenu chez un rat de Copenhague. Cette tumeur, bien différenciée, de croissance lente et non métastatique, a été ensuite transplantée régulièrement sur des rats syngéniques.

Depuis, une longue série de tumeurs dérivées de ce modèle a été obtenue et publiée [10-14]. Les propriétés de ces tumeurs dérivées sont résumées dans le tableau 1( Tableau 1 ). Parmi celles-ci, la lignée H est susceptible de progresser vers l’androgénorésistance et a donc été étudiée afin de mieux comprendre les mécanismes de ce phénomène. Dans ce modèle, l’androgénorésistance semble correspondre à une sélection clonale : après castration, les cellules androgénodépendantes meurent tandis que les clones androgéno-indépendants (développés du fait d’une instabilité génétique) survivent et forment les tumeurs androgénorésistantes.

Une autre lignée dérivée de ce modèle, la lignée MATLyLu, a également été utilisée comme modèle de tumeur indifférenciée, androgénorésistante et associée à un haut pouvoir métastatique au niveau des poumons et des ganglions [11, 13]. D’autres lignées ont pu être obtenues [15, 16].

Le modèle du rat Dunning présente donc l’avantage de récapituler des événements biologiques majeurs du cancer de la prostate (sensibilité ou résistance aux androgènes, pouvoir métastatique). Dans la mesure où il est propagé sur des animaux non immunodéprimés (contrairement aux lignées cellulaires et aux xénogreffes de cancer de la prostate humain employées chez la souris), il peut constituer un modèle d’étude de l’immunothérapie du cancer de la prostate. En pratique, il nécessite cependant que chaque sous-lignée soit régulièrement vérifiée du fait du risque important de dérive vers de nouvelles sous-lignées aux propriétés biologiques différentes.
Tableau 1 Principales lignées dérivées du modèle Dunning rat

Lignées

Origine

Sensibilité aux androgènes

Métastases

H

Prostate

AS, AI (RA+)

rares

A

Spontanée

AI (RA–)

rares

PAP et 130

Spontanée

AS, AI

rares

G, AT1, AT2

Spontanée

AI

rares

MATLyLu

AT1

AI

+++ (poumons, gg)

MATLu

AT1

AI

+++ (poumons)

AT3

Spontanée

AI

+++ (poumons, gg)

Autres modèles de rat

Le modèle du rat de Noble a été développé par le groupe de Vancouver [17]. Ces rats mâles développent des cancers de la prostate après exposition prolongée aux androgènes et aux estrogènes, confirmant le rôle carcinogène de ces hormones (chez l’homme, la castration à la puberté prévient systématiquement le cancer de la prostate). Il existe différentes lignées dérivées de ce modèle associées à une sensibilité ou à une résistance aux androgènes et aux estrogènes. Histologiquement, il s’agit d’un carcinosarcome. Ce modèle est cependant très peu utilisé.

Le modèle de Pollard, obtenu à partir de quatre adénocarcinomes (PAI, II, III, et IV) chez des rats mâles Lobund Wistar (L-W) [18] et très métastatiques, est en fait issu des vésicules séminales et non de la prostate. Cependant, d’autres auteurs ont plus récemment montré que les rats mâles L-W peuvent effectivement développer d’authentiques cancers de la prostate, bien que leur incidence soit relativement faible [19].

Le modèle ACI correspond à l’émergence spontanée de cancers de la prostate chez les rats âgés issus de croisement August et Copenhaguen (ACI signifie A x C with an Irish marker). La transplantation de ces tumeurs chez des rats traités par androgènes a permis l’obtention de tumeurs transplantables établies [20]. Ces cancers ne sont cependant pas létaux et ont été employés afin d’étudier les événements précoces de la carcinogenèse prostatique.

Autres modèles chez le rongeur

Les souris ne développent pas spontanément de cancer de la prostate. Cependant, le modèle Shionogi est utilisé par certains auteurs. Il s’agit d’une tumeur mammaire spontanée apparue chez une souris femelle en 1961 [21]. Après passage sur souris mâle, cette tumeur s’avère être extrêmement sensible aux androgènes. Ce modèle a donc été proposé pour l’étude des mécanismes de la sensibilité aux androgènes (il a servi en particulier de base théorique initiale au traitement hormonal intermittent des cancers de la prostate).

Les modèles spontanés de cancers de la prostate chez le rongeur sont présentés dans le tableau 2( Tableau 2 ).
Tableau 2 Modèles spontanés de cancers de la prostate chez le rongeur

Modèle

Origine

Sensibilité aux androgènes

Métastases

Dunning

Rat, prostate

AS, AI (RA+)

Rares

Noble

Rat, prostate

AD, AI (RA+)

ACI

Rat, prostate

AD, AI (RA+)

Pollard

Rat, vésicule séminale

AI

+ (gg, viscères)

Shionogi

Souris, sein

AD, AI (RA+)

Modèles canins

Les chiens sont, avec l’homme et le rat, les seuls animaux à développer des cancers de la prostate spontanés. Ces tumeurs apparaissent chez des chiens âgés en moyenne de 10 ans [22, 23]. Les chiens développent à la fois des néoplasies intra-épithéliales prostatiques (PIN) de haut grade et des adénocarcinomes de haut grade, susceptibles de métastaser au niveau des os comme chez l’homme.

Ce modèle, qui présente à l’évidence de nombreuses similitudes avec les cancers de la prostate de l’homme, n’est cependant pas disponible aisément dans un délai court ; il n’est donc pas facilement utilisable. Par ailleurs, il n’existe pas de marqueurs prostate-spécifiques chez le chien (comme le PSA chez l’homme).

Il existe également peu de lignées cellulaires d’adénocarcinome de prostate d’origine canine. L’une d’entre elles, CPA1, est androgénorésistante et n’exprime pas le récepteur aux androgènes [24]. La deuxième, appelée DPC1, est également insensible aux androgènes et a un taux de prolifération assez court (temps de doublement de 27 heures). Elle est très tumorogène chez la souris nude, mais également chez le chien immunodéficient. De manière intéressante, elle fixe en immunohistochimie les anticorps anti-PSA et anti-PSMA (prostate specific membrane antigen), ce qui laisse supposer qu’il existe chez le chien une kallikréine analogue au PSA chez l’homme. L’immunoscintigraphie dirigée contre le PSMA permet de visualiser la tumeur [25].

Modèles animaux transgéniques

Mouse prostate reconstitution (MPR) model

Ce modèle a été développé à partir de 1989 par l’équipe de Thompson [26-28]. Il est fondé sur le fait que le sinus urogénital de fœtus murin de 16 jours, lorsqu’il est greffé sous la capsule rénale d’une souris adulte mâle, est capable de se différencier en prostate mature. L’oncogène ras et/ou l’oncogène myc sont introduits grâce à un rétrovirus recombinant à la fois dans les parties mésenchymateuse et épithéliale du sinus urogénital. Si les deux oncogènes sont utilisés, plus de 90 % des animaux développent un adénocarcinome de prostate. Si seul l’oncogène myc est utilisé, ils ne développent qu’une hyperplasie épithéliale focale. Si seul ras est utilisé, ils ne développent qu’une dysplasie. Ce modèle a également mis en évidence le rôle du micro-environnement dans la cancérogenèse : lorsque seul l’épithélium urogénital (sans le mésenchyme) est infecté par ras et par myc, 80 % des animaux développent un carcinome. Si seul le mésenchyme urogénital (sans l’épithélium) est infecté, tous développent une dysplasie mais aucun ne développe un cancer.

Ce modèle a également permis l’étude de la carcinogenèse prostatique. Par exemple, lorsque du sinus urogénital de souris p53-/- est utilisé, un cancer de la prostate survient dans 100 % des cas et il s’accompagne de métastases dans 95 % des cas, ce qui n’est pas le cas dans le modèle original [29]. Cela constitue un argument fort pour le rôle de p53 dans le phénomène métastatique. De même, ce modèle a permis de suggérer le rôle de la cavéoline dans le phénomène de progression vers l’androgéno-indépendance [30].

Modèle transgenic adenocarcinoma mouse prostate (TRAMP)

Dans ce modèle, développé à partir de 1995 par Greenberg et Gingrich [31, 32] au Baylor College of Medicine à Houston, l’antigène T du virus SV40 est associé au promoteur de la probasine (un gène spécifique de la prostate chez le rat). Les animaux transgéniques développent des lésions prostatiques qui vont de l’hyperplasie intra-épithéliale modérée jusqu’au cancer multinodulaire, lésion considérée comme proche de celle retrouvée chez l’homme. Après 28 semaines de suivi, presque 100 % des animaux développent des métastases pulmonaires ou ganglionnaires. Cependant, il n’y a pas de métastase osseuse (un épisode de compression médullaire d’origine extra-osseuse a été décrit). Par ailleurs, ce modèle paraît très artificiel puisqu’il est fondé sur une inactivation à la fois de p53 et de Rb alors que l’inactivation de Rb n’est pas connue comme un événement moléculaire dans le cancer de la prostate, tandis que le rôle de l’inactivation précoce de p53 dans le cancer de la prostate localisé reste débattu.

Le modèle TRAMP a récemment été utilisé afin de tester le SU5416, un inhibiteur de l’angiogenèse [33] ou encore le celecoxib, un candidat à la chimioprévention du cancer de la prostate [34].

Autres modèles transgéniques

D’autres modèles ont été développés. Le ciblage des oncogènes utilisés se fait en utilisant des constructions basées soit sur le gène de la probasine [35], soit le PSA [36], soit le gène de réponse aux androgènes chez le rat C3 [37]. Ils sont cependant très peu utilisés.

Enfin, une inhibition sélective au niveau de la prostate de souris du gène RXRα (retinoïde X receptor) entraîne le développement de néoplasie intra-épithéliale de la prostate (PIN) [38].

Le développement de nouveaux modèles transgéniques est actuellement en cours chez la souris, favorisé par l’implication du National Cancer Institute (NCI) américain dans le Mouse Models of Human Cancer Consortium (MMHC) (http://www.emice.nci.nih.gov).

Lignées cellulaires humaines

L’obtention de lignées cellulaires humaines d’adénocarcinome de prostate est particulièrement difficile. Le taux de succès est d’environ 1 % pour les lignées cellulaires susceptibles d’être propagées in vitro et d’environ 10 % pour l’obtention de xénogreffes sur l’animal ([39], K. Pienta, communication personnelle, mai 2003). Habituellement, les cellules tumorales issues de biopsies s’attachent au support plastique et se divisent pendant quelques jours ou quelques semaines avant de mourir par apoptose. Ainsi, seule une dizaine de lignées cellulaires de cancer de prostate humain est disponible (contre plus de 100 pour le cancer du sein, par exemple). Une étude récente a montré que 6 lignées de cancer de la prostate étaient réellement uniques, tandis que 4 paires de lignées dérivaient d’une même origine [40].

Par ailleurs, toutes ces lignées ont été obtenues à partir de métastases et toutes les tentatives d’obtention de lignées à partir d’adénocarcinome de prostate localisé à l’organe se sont soldées par des échecs. Les propriétés biologiques et l’origine des lignées disponibles sont résumées dans le tableau 3( Tableau 3 ).

Lignée LNCaP

La lignée LNCaP est de loin la plus étudiée et la plus utilisée. Elle provient d’un ganglion sus-claviculaire d’un patient atteint d’un cancer de prostate androgénorésistant. Cette lignée est simple d’utilisation in vitro mais nécessite l’utilisation d’une matrice (Matrigel) pour obtenir des xénogreffes chez la souris. Ses cellules expriment le PSA, la phosphatase acide prostatique et le récepteur aux androgènes [41-43]. Elle contient un gène pour le récepteur aux androgènes muté au niveau de la partie récepteur, ce qui rend les cellules sensibles non seulement aux androgènes mais aussi aux anti-androgènes, aux estrogènes et à la progestérone [44-46].

In vivo les tumeurs LNCaP propagées chez la souris sont sensibles à la castration sous la forme d’une diminution des taux de PSA sérique. En revanche, cela ne s’accompagne habituellement pas d’une réponse tumorale en termes de volume, ni d’apoptose cellulaire. Les xénogreffes LNCaP sont obtenues de manière indifférente sur souris nude ou SCID.
Tableau 3 Lignées cellulaires humaines de cancer de la prostate

Lignée

Site métastatique d’origine

Sensibilité aux androgènes

Expression du PSA

Tumorogénicité chez la souris

LNCaP

ganglion

+

+

+ /–

PC3

os

+

DU145

cerveau

+

TSU-PR1

ganglion

+

ARCaP

ascite

+ (faible)

+ (faible)

+ (métastases ++)

MDA PCa2a

os

+

+

+

MDA PCa2b

os

+

+

+

C4

dérivée de LNCaP

+

+

C4-2

dérivée de LNCaP

+

+ (métastases gg)

DuCaP

dure-mère

+

+

+

VCaP

os

+

+

+

Lignées dérivées de LNCaP

En travaillant sur le concept de l’importance de la relation stroma-tumeur pour le développement tumoral, l’équipe de Leland Chung a cherché à développer des lignées dérivées de LNCaP [47-49]. Celles-ci ont été obtenues par co-injection chez l’animal de cellules LNCaP avec des fibroblastes d’origine osseuse (lignée MS). Quatre lignées ont été obtenues de ces tumeurs chimériques : la lignée M à partir d’animaux intacts et les lignées C4, C4-2 et la lignée C5 à partir d’animaux castrés [47]. La lignée C4 produit du PSA et est androgéno-indépendante. La lignée C4-2 établie in vitro est capable in vivo de métastaser au ganglion et parfois à l’os après injection soit orthotopique, soit sous-cutanée. Ces lignées sont essentiellement utilisées afin d’étudier le rôle du stroma dans la progression du cancer de la prostate.

De très nombreux autres variants de lignées LNCaP androgénorésistantes ont depuis été obtenus par culture cellulaire en milieu pauvre en androgènes.

Lignée PC3

La lignée PC3 a été obtenue à partir d’une métastase osseuse d’un patient atteint de cancer androgénorésistant [50]. Elle n’exprime ni le PSA, ni le récepteur aux androgènes. Il s’agit d’une tumeur extrêmement agressive in vivo comme in vitro et qui sert de modèle pour le cancer de prostate avancé androgénorésistant.

Lignée DU145

Il s’agit d’une lignée obtenue à partir d’une métastase cérébrale chez un patient atteint d’un cancer de la prostate mais également d’une leucémie [51]. Cette tumeur n’exprime ni le PSA, ni le récepteur aux androgènes. Certains auteurs remettent en cause l’origine prostatique de cette lignée étant donné ses caractéristiques et dans la mesure où les métastases cérébrales de cancer de la prostate sont exceptionnelles chez l’homme.

Lignée TSU-PR1

Il s’agit d’une lignée issue d’une métastase ganglionnaire cervicale chez un patient atteint de cancer androgénorésistant [52]. Comme PC3, il s’agit d’une lignée à prolifération rapide qui peut servir de modèle de cancer de la prostate avancé androgénorésistant, mais qui est cependant peu utilisé.

Lignée ARCaP

Il s’agit d’une lignée établie par le groupe de Chang à l’université de Virginie [53]. Elle est issue d’un liquide d’ascite d’un patient atteint d’un cancer de la prostate métastatique avancé. Paradoxalement, elle est inhibée par les androgènes et stimulée par la flutamide (un anti-androgène périphérique). Cela pourrait correspondre au phénomène bien connu en clinique de flutamide withdrawal syndrome qui correspond à une stimulation tumorale par la flutamine et à une amélioration lors de l’arrêt de ce médicament [54]. Les cellules ARCaP expriment certains marqueurs neuro-endocrines (la sérotonine, la neuron-specific enolase, la bombésine) mais non la chromogranine A. Elles expriment le PSA et le récepteur aux androgènes à de faibles niveaux.

Lignées MDA PCa2a et MDA PCa2b (modèle TabBO)

Ces deux lignées ont été établies par l’équipe du MD Anderson Cancer Center à partir d’une biopsie osseuse d’un même patient atteint de cancer de la prostate hormonoréfractaire [55]. L’une comme l’autre expriment le récepteur aux androgènes, expriment et sécrètent le PSA, sont sensibles à la privation androgénique (in vitro et in vivo) et sont tumorigéniques chez la souris nude ou SCID sous forme de xénogreffes sous-cutanées, orthotopiques ou intra-osseuses. Chez l’animal, la castration entraîne une régression tumorale (accompagnée d’une baisse du PSA sérique) suivie, dans 30 à 40 % des cas, d’une nouvelle progression signant l’hormonorésistance. Toutes ces caractéristiques en font un des modèles les plus attractifs pour l’étude de la biologie du cancer de la prostate [56].

Une caractérisation moléculaire de ces lignées montre qu’elles ne surexpriment pas bcl2 et que p53 n’est pas muté, ce qui correspond au phénotype d’environ 30 % des cancers de la prostate avancés [56]. Par ailleurs, deux mutations du récepteur aux androgènes ont été identifiées dans la lignée MDA PCa2b [57] qui rendent les cellules répondeuses aux glucocorticoïdes, sous forme d’une augmentation de la prolifération [58], rallongeant ainsi la liste des hormones susceptibles de stimuler de manière inadaptée le récepteur aux androgènes dans le cancer de la prostate avancé [59, 60].

Lignée DuCaP

Cette lignée, récemment établie grâce à une collaboration entre l’université du Michigan et l’université Hallym à Séoul [61], est issue d’un prélèvement autopsique « chaud » d’une métastase de la dure-mère. Ces cellules sont capables de proliférer in vitro et d’être tumorogéniques in vivo chez la souris SCID. Elles expriment et sécrétent le PSA et elles expriment le PSMA, la prostatic acid phosphatase et le récepteur aux androgènes. Une accumulation de p53 est retrouvée en immunohistochimie. Cette lignée est androgénosensible.

Lignée VCaP

Le même groupe a obtenu une autre lignée d’origine métastatique osseuse à partir d’un prélèvement autopsique « chaud » issu du même patient que VCaP [62], qui exprime le PSA, la phosphatase alcaline placentaire et le récepteur aux androgènes. Elle est androgénosensible in vitro et in vivo.

957E/hTERT, lignée établie grâce au gène de la télomérase

L’équipe de Bethesda a récemment établi une lignée cellulaire de cancer de la prostate à partir d’une tumeur primitive infectée par un rétrovirus codant pour le gène de la sous-unité catalytique de la télomérase (hTERT) [63]. La tumeur primitive provenait d’un patient atteint de cancer de la prostate familial. La tumeur obtenue est bien d’origine épithéliale (expression de la cytokératine 8) mais n’exprime ni le récepteur aux androgènes, ni le PSA.

Lignées cellulaires humaines issues de tissu prostatique immortalisé

Devant la difficulté d’obtention de lignées de cancer de la prostate humain, plusieurs équipes ont développé une approche d’immortalisation de tissu prostatique le plus souvent bénin. Ainsi, deux lignées épithéliales, appelées PNT1A et PNT1B, ont été obtenues par immortalisation grâce à l’antigène grand T du virus SV40 [64]. Elles peuvent occasionnellement induire le développement d’adénocarcinomes indifférenciés chez la souris immunodéprimée à condition d’être co-injectées avec une matrice de type Matrigel. Sur le plan cytogénétique et moléculaire, elles se caractérisent par une délétion du chromosome 10 (fréquente dans le cancer de la prostate), par une amplification de type hsr sur le chromosome 4, ainsi que par une surexpression de l’oncogène c-myc.

D’autres lignées (PNT2-C2, BPH1) ont depuis été obtenues. Cependant, elles n’expriment ni le PSA, ni le récepteur aux androgènes [65, 66], et le rôle majeur de l’antigène grand T de SV40, un oncogène puissant, dans leur genèse en fait à nos yeux des modèles très artificiels de cancer de la prostate. La transfection du récepteur aux androgènes et d’un gène cible reporter dans des cellules issues de la lignée PNT1A a cependant servi de modèle d’étude de l’activité transcriptionnelle du récepteur aux androgènes, de l’effet des anti-androgènes et de l’action de facteurs de croissance tels que l’EGF et l’IGF1 [67, 68].

Xénogreffes humaines

Certaines lignées inutilisables in vitro ne peuvent donc se propager que sous forme de xénogreffes chez la souris immunodéprimée. Ces modèles, résumés dans le tableau 4( Tableau 4 ), posent le problème de leur lourdeur d’emploi et celui de leur coût.

PC82

Il s’agit de la première xénogreffe développée en 1977 à Rotterdam à partir d’un cancer de prostate primitif. Cette xénogreffe est androgénodépendante. Elle produit du PSA et est de croissance relativement lente. Les tentatives d’établissement d’une lignée dérivée androgénorésistante se sont soldées par des échecs. Cette xénogreffe a été utilisée essentiellement en Europe, en partie du fait d’un épisode de contamination virale, qui a été depuis résolue [69].
Tableau 4 Xénogreffes de cancers de la prostate humains chez la souris immunodéprimée

Nom aux androgènes

Origine du PSA

Sensibilité aux androgènes

RA

Expression du PSA

Souris

PC82

Prostate

+

+

+

BALB/c nude

CWR21

Prostate

?

?

?

Nude

CWR31

Prostate

?

?

?

Nude

CWR91

Prostate

?

?

+

Nude

CWR22

Prostate

+

+

+

Nude

LuCaP23.1

Ganglion

+

+

+

BALBIc-nu/nu

LuCaP23.8

Ganglion

+

+

+

BALB/c-nu/nu

LuCap23.12

Foie

+

+

+

BALB/c-nu/nu

PC295

Ganglion

+

+

+

NMRI

PC310

Prostate

+

+

+

NMRI

PC324

Prostate

NMRI

PC329

Prostate

+

+

+

NMRI

PC339

Prostate

NMRI

PC346

Prostate

+

+

+

NMRI

PC374

Peau

+

+

+

NMRI

LAPC3

Prostate

+ (non muté)

+

SCID

LAPC4

Ganglion

+

+ (non muté)

+

SCID

MDA PCa31

Foie

?

+

+

BALB/c-nu/nu

MDA PCa40

Foie

?

BALB/c-nu/nu

MDA PCa43

Surrénale

?

+

+

BALB/s-nu/nu

MDA PCa44

Peau

?

BALB/c-nu/nu

Série des xénogreffes CWR

L’équipe de Pretlow [70, 71] est parvenue à faire prendre quatre xénogreffes parmi 22 tentatives, à partir de cancer de prostate primitif (CWR21, CWR31, CWR91 et CWR22). L’appellation CWR provient du centre où ces tumeurs ont été obtenues : la Case Western Reserve University Cancer Research Center. Il est à noter que toutes sauf CWR91 étaient certes obtenues à partir de prélèvements de prostate, mais chez des patients atteints d’une maladie métastatique osseuse.

La lignée CWR22 est la plus employée : elle exprime le récepteur aux androgènes ainsi que le PSA et elle est sensible à la castration. Chez certains animaux, une rechute survient : xénogreffe CWR22-R [72]. Le modèle CWR22 a récemment été employé afin de valider par la technique de tissue-array la surexpression de gènes associés à la progression du cancer de la prostate préalablement identifiés par micro-array, tel le gène S100P [73].

Xénogreffe LuCaP23

Cette xénogreffe a été obtenue par l’équipe de Robert Vessella de l’université de Washington à Seattle [74]. Cette équipe a développé une stratégie originale d’« autopsies chaudes » : il s’agit d’autopsies réalisées dans l’heure qui suit le décès du patient. C’est en 1991 que LuCaP23 a été obtenue à partir de prélèvements hépatiques et ganglionnaires chez un patient atteint de cancer de la prostate hormonoréfractaire.

Il existe trois lignées dérivées (22.1, 23.8 et 23.12) qui diffèrent essentiellement en termes de taux de croissance avec des temps de doublement allant de 11 à 21 jours. Ces xénogreffes expriment le PSA, ainsi que le récepteur aux androgènes (non muté) et sont sensibles à la castration. Elles ont une réponse variable à la castration et il existe des rechutes chez l’animal castré. Cependant, il n’a pas été possible jusqu’alors d’établir de vraies lignées androgénorésistantes.

Deux autres xénogreffes (LuCaP35 et LuCaP69) sont également parfois utilisées par cette équipe [75].

Série des xénogreffes LAPC

En 1997, l’équipe de Klein et Sawyers, de l’université de Californie-Los Angeles a publié une technique d’établissement de xénogreffes à partir de prélèvements chirurgicaux de prostate ou de ganglions tumoraux sur la souris SCID mâle, grâce à l’utilisation de Matrigel [76]. Dans tous les cas, les prélèvements étaient issus de patients atteints de cancers métastatiques ou très localement avancés. Sur 8 tentatives, 2 xénogreffes ont pu être obtenues et passées avec succès plus de 6 fois : LAPC3 et LAPC4. Ces deux tumeurs expriment le PSA ainsi que le récepteur aux androgènes non mutés. LAPC3 est androgénorésistante tandis que LAPC4 répond à la castration, avec apparition d’un phénomène d’androgénorésistance après environ 6 semaines. De manière intéressante, LAPC3 est issue de biopsies prostatiques mais est androgénorésistante alors que LAPC4 est issue d’une métastase ganglionnaire et est sensible aux androgènes.

Enfin, ce modèle est considéré comme susceptible d’entraîner une dissémination micrométastatique. Cependant, ces données sont basées uniquement sur la détection de cellules tumorales circulantes (en utilisant la technique de la RT-PCR dirigée contre le PSA), mais il n’y a pas eu de mise en évidence histologique de réelles métastases.

Série hollandaise de xénogreffes (PC295 à PC374) obtenues sur souris NMRI

Ces xénogreffes, issues soit de cancer de la prostate primitif, soit de lésions métastatiques ganglionnaires ou cutanées, ont été obtenues sur la souris nude NMRI [77]. Certaines de ces tumeurs expriment le récepteur aux androgènes et/ou le PSA (tableau 4).

Xénogreffe PAC 120

Il s’agit d’une xénogreffe issue d’une rechute locale de cancer de la prostate. Cette tumeur exprime le PSA ainsi que HER2/neu. Elle est sensible à la privation androgénique, que ce soit par antagoniste de la LH-RH ou par castration chirurgicale. Des rechutes surviennent chez la souris castrée. Sur le plan anatomopathologique, l’androgénorésistance est associée à une différenciation mucoïde et neuro-endocrine [78, 79]. Cette xénogreffe a été employée pour l’évaluation préclinique de l’activité antitumorale du docétaxel [80].

Série de xénogreffes du MD Anderson Cancer Center

Parallèlement aux tentatives d’établissement de lignées in vitro, l’équipe du MD Anderson Cancer Center tente d’établir des xénogreffes depuis le début des années 1990 en inoculant des prélèvements de cancers de la prostate humains sur souris nude. Le taux de succès est d’environ 10 %. Quatre xénogreffes ont pu être passées à plusieurs reprises : MDA PCA31 et MDA PCA40 (toutes deux issues de métastases hépatiques), MDA PCA43 (issue d’une métastase surrénalienne) et MDA PCA44 (issue de métastases cutanées). Deux de ces xénogreffes (31 et 43) expriment le PSA et le récepteur aux androgènes [40 et communication personnelle].

Modèles orthotopiques de cancer de la prostate

L’importance du micro-environnement pour le développement tumoral a justifié les tentatives d’établissement de modèles orthotopiques (intraprostatiques) de cancer de la prostate chez l’animal. Le nombre de publications est cependant limité, probablement en partie du fait de la plus grande complexité technique de ces modèles.

Modèle orthotopique LNCaP et PC3

Les deux lignées tumorales le plus largement utilisées pour l’étude du cancer de la prostate ont tout naturellement été employées afin de développer les premiers modèles orthotopiques [81-84].

Stephenson et Fidler furent les premiers en 1992 à décrire ce modèle [81]. Cette équipe a permis de montrer que, en l’absence de Matrigel, les cellules LNCaP ne forment de tumeurs que si celles-ci sont injectées dans la prostate (ce n’est pas le cas en situation sous-cutanée). Le modèle LNCaP orthotopique est associé à la présence de métastases ganglionnaires dans environ un tiers des cas [81-83]. En revanche, ce modèle n’entraîne pas de métastases pulmonaires. Plus récemment, une équipe de San Diego a développé un modèle orthotopique LNCaP fondé sur l’implantation de tumeurs LNCaP dans la prostate (contrairement au précédent modèle qui reposait sur des injections de suspension cellulaire LNCaP) [85], qui permet l’obtention non seulement de métastases ganglionnaires mais aussi de métastases pulmonaires dans 44 % des cas.

L’injection intraprostatique de cellules PC3 entraîne également la formation rapide de tumeurs [81]. Là encore, la greffe de tissu tumoral PC3 plutôt que celle de cellules en suspension est associée à un plus fort taux de métastases ganglionnaires et pulmonaires [86].

Le modèle orthotopique, s’il semble bien confirmer l’importance du micro-environnement prostatique pour la croissance tumorale, ne récapitule cependant pas l’histoire naturelle du cancer de la prostate chez l’homme, puisqu’il n’existe pas dans ces modèles de dissémination métastatique osseuse.

Modèle orthotopique ARCaP

L’injection orthotopique de cellules de la lignée ARCaP entraîne une diffusion métastatique rapide et massive, qui concerne les ganglions, les poumons, le pancréas, le foie, les reins et plus rarement les os [53]. Les lésions osseuses sont mixtes (ostéoblastiques et ostéocondensantes).

Modèle orthotopique MDA PCa2b

La lignée MDA PCa2b peut également être utilisée selon un modèle orthotopique : lorsque deux millions de cellules sont injectées dans la prostate dans un volume de 20 à 30 micro-litres, le PSA est élevé à 10 semaines dans 10/14 cas. La moitié des souris ont une tumeur palpable 11 semaines après l’injection [55, 87]. Ce modèle a été employé pour l’évaluation préclinique de l’activité antitumorale du docétaxel [87]. Il est également utilisable sous forme de xénogreffes sous-cutanées [88].

Modèles de métastases osseuses de cancer de la prostate

L’importance des métastases osseuses, en termes d’incidence, de morbidité et de mortalité associées à la forme humaine de cancer de la prostate, a incité de nombreuses équipes à développer des modèles in vitro ou in vivo de ces lésions. À l’heure actuelle, aucun modèle ne récapitule intégralement le phénomène métastatique osseux humain : diffusion à partir d’une tumeur prostatique primitive, phénomène ostéocondensant, production de PSA, phénotype d’abord androgénosensible, puis androgénorésistant. Rappelons par ailleurs que, si des métastases osseuses surviennent occasionnellement dans la forme spontanée de cancer de la prostate chez le chien, il ne s’agit pas d’un modèle d’usage pratique. Chez le rat, les cancers de prostate spontanés ne s’accompagnent pas de métastases osseuses. Cela pourrait être dû à des différences de drainage veineux puisqu’il existe moins d’anastomose entre les veines pelviennes et le système veineux vertébral chez le rat comparé à l’homme [89].

Modèles in vivo de métastases osseuses de cancer de la prostate

Si plusieurs modèles in vivo ont été historiquement développés, ce n’est que relativement récemment que des modèles fondés soit sur une diffusion métastatique « physiologique » à partir d’une xénogreffe, soit sur l’inoculation intra-osseuse directe ont été étudiés et utilisés.

Modèle in vivo de Pollard de métastases osseuses

La forme PAIII des tumeurs de Pollard obtenues chez le rat L-W (cf. supra), lorsqu’elle est inoculée à proximité du crâne ou de l’omoplate, entraîne une réaction ostéoblastique locale [86]. Cette réaction n’est obtenue qu’à la condition que le périoste ait été préalablement rompu à l’aiguille. Ce modèle a pu être employé pour l’évaluation de différents agents, dont les diphosphonates et le piroxicam [90, 91].

Modèle de Geldof-Rao de métastases ostéocondensantes (MATLyLu)

Le modèle MATLyLu est dérivé du modèle du rat Dunning (cf. supra). Geldof et Rao ont développé un modèle de métastases osseuses dans lequel les cellules MATLyLu sont injectées dans la veine dorsale de souris dont la veine cave inférieure a préalablement été clampée. Après 4 jours apparaissent des métastases microscopiques au niveau des vertèbres lombaires, associées à une réaction ostéoblastique [92]. Cette diffusion métastatique est retardée par l’usage des biphosphonates [93].

Injections dans la circulation générale (par voie intracardiaque) de cellules tumorales

Les injections intraveineuses de cellules de lignées de cancer de la prostate telles que PC3 ou LNCaP n’entraînent pas l’apparition de métastases osseuses [94, 95].

L’injection intracardiaque de cellules LNCaP n’entraîne pas non plus classiquement de métastases osseuses. En revanche, l’injection intracardiaque de cellules C4-2 (dérivées de LNCaP) entraîne l’apparition de métastases osseuses ostéocondensantes chez la souris SCID (2/7) et la souris nude (1/5) [48].

L’injection intracardiaque de cellules PC3 peut entraîner l’apparition de métastases osseuses ostéolytiques [48]. Ces métastases osseuses sont visualisables 3 semaines après injection si la technique d’imagerie par bioluminescence est employée et 5 semaines après injection par la radiographie Faxitron [96].

De plus, l’injection intracardiaque de cellules MATLyLu entraîne une fixation préférentielle de ces cellules aux cellules endothéliales médullaires (par rapport aux autres cellules de la moelle osseuse et aux ostéoblastes) [97]. Cela suggère que la fixation des cellules tumorales à l’endothélium médullaire joue vraisemblablement un rôle majeur dans le phénomène métastatique. D’autres auteurs [97-101] l’ont confirmé depuis et le rôle du stromal cell-derived factor-1/CXCR4 a récemment été souligné dans cette adhésion préférentielle [101].

Grâce à une stratégie d’autopsie minutieuse des animaux injectés, l’équipe de Kenneth Pienta a récemment montré que la plupart des animaux chez qui avaient été injectées par voie intracardiaque différentes lignées (PC3, LNCaP, DuCaP, VCaP) développent des métastases osseuses au niveau de la mandibule [communication personnelle, mai 2003]. Cela serait expliqué par le turn-over osseux important dans cet os chez la souris. Si ces données sont confirmées par d’autres groupes, cette technique pourrait devenir très intéressante pour l’étude des traitements ciblant l’os.

Modèle utilisant l’implant de fragments osseux humains

Un modèle original a été développé par l’équipe de Detroit [102]. Il consiste à implanter chez la souris SCID des fragments osseux humains, puis 4 semaines après à injecter par voie intraveineuse des cellules PC3. Des lésions métastatiques (ostéolytiques) apparaissaient au niveau des fragments osseux humains xénogreffés chez 5 sur 19 animaux. En revanche, il n’était pas observé de diffusion sur les os murins, ni sur des fragments humains xénogreffes non osseux, amenant les auteurs à conclure que la diffusion métastatique était organe-spécifique et espèce-spécifique.

Modèle de lésion ostéocondensante utilisant l’implant de fragments de prostate canine à proximité d’un os chez la souris nude

Un autre modèle original a récemment été développé par l’équipe de Thomas Rosol à Columbus, Ohio [103]. Des fragments de prostate canine non tumorale sont greffés à proximité du crâne de souris nude. Une réaction ostéocondensante apparaît rapidement, alors qu’elle n’est pas obtenue par la greffe d’autres tissus canins (rein, vessie, muscle, rate), ni par des lésions chirurgicales du périoste sans greffe de tissu. Il ne semble cependant pas que ces données soient reproductibles avec des fragments de prostate humaine [Rosol, communication personnelle, mai 2003].

Injections intra-osseuses

Devant la difficulté d’obtention de modèles métastatiques physiologiques ou induits par injections dans la circulation générale, plusieurs auteurs ont développé un modèle de métastases osseuses utilisant les injections directes, par inoculation de cellules tumorales dans la cavité médullaire des os longs (fémurs ou tibias) de souris immunodéficientes.

L’injection intra-osseuse de cellules PC3 chez la souris nude entraîne l’apparition rapide de lésions très ostéolytiques [86, 104-107], très différentes des lésions ostéocondensantes ou mixtes observées dans les cancers de la prostate métastatiques de l’homme.

L’injection intra-osseuse de cellules LNCaP entraîne des lésions faiblement ostéoblastiques (non ostéocondensantes radiologiquement) [48, 74, 103, 104]. Les lignées dérivées C4-2 et C4-2B4 entraînent des lésions ostéoblastiques plus marquées sur le plan histologique, mais très discrètes sur le plan radiologique, lorsqu’elles sont injectées par voie intra-osseuse ou sous-cutanée [48, 108].

Nous avons pu montrer que l’injection intra-osseuse directe de cellules MDA PCa2b chez la souris SCID entraîne la constitution de tumeurs intra-osseuses qui restent viables et actives plusieurs mois après l’injection [86, 106, 107]. De plus, ces masses tumorales sont associées à une réaction ostéoblastique, à la fois radiologique et histologique, qui correspond à ce qui est observé chez l’homme. Ce modèle in vivo, initialement compliqué par une importante mortalité peropératoire liée à des embolies pulmonaires tumorales, a pu être standardisé et employé de manière routinière grâce à quelques modifications techniques. Il est l’un des très rares modèles in vivo publiés à ce jour de métastase osseuse de cancer de la prostate de type réellement ostéocondensant. En effet, alors que la grande majorité de lésions de la forme humaine de ce cancer sont ostéocondensantes ou mixtes, la plupart des modèles précliniques disponibles sont de type ostéolytique.

Le modèle utilisant les injections intra-osseuses de cellules LuCaP23, développé récemment par le groupe de Seattle, semble également authentiquement de type ostéocondensant [74, 105]. Une réaction ostéoblatique est obtenue chez la souris SCID dans 88 % des cas, mais les tumeurs ne « prennent » pas chez la souris nude [74, 105]. Au contraire, les cellules de xénogreffe LuCaP35 entraînent des lésions ostéolytiques [74].

Modèles de diffusion métastatique osseuse à partir d’une xénogreffe tumorale

Ce n’est que relativement récemment que des modèles de diffusion métastatique osseuse « physiologique » à partir d’une xénogreffe tumorale ont pu être obtenus. Actuellement, seules les lignées ARCaP, C4-2 et C4-2B4 (modèle dit LNCaP progression model of human prostate cancer) xénogreffées soit en situation orthotopique (ARCaP), soit en situation sous-cutanée (C4-2 et C4-2B2 à B5) entraînent la formation de métastases osseuses chez la souris nude [53, 108]. Il s’agit cependant de lignées androgéno-indépendantes (ou androgéno-inhibée dans le cas d’ARCaP). Dans le modèle C4-2B2 à B5, le taux de métastases osseuses induit chez la souris nude castrée est de 33 % et les lésions sont associées à une réaction ostéoblastique [108]. De manière étonnante, dans ce modèle, les animaux développant des métastases osseuses ont des taux de PSA sérique inférieurs à ceux des animaux qui n’en développent pas.

Modèles in vitro de métastases osseuses de cancer de la prostate

L’étude des interactions paracrines entre cellules tumorales de cancer de la prostate et cellules osseuses serait facilitée par l’existence de modèles in vitro. L’un des objectifs de tels modèles est l’identification des facteurs solubles responsables de la réaction ostéocondensante des métastases osseuses de cancer de la prostate. Jusqu’à récemment, les modèles de ce type étaient rares.

Modèle in vitro basé sur les cellules PAIII du modèle de Pollard

Rappelons qu’in vivo, les cellules PAIII des tumeurs de Pollard inoculées à proximité d’un os plat dont le périoste est rompu entraînent une réaction ostéoblastique locale [90]. Afin d’étudier ce phénomène in vitro, l’équipe de Montréal a utilisé du milieu conditionné de cellules PAIII déposé sur des cellules d’une lignée d’ostéosarcome (UMR106) (ou inversement). Ces études [109, 110] ont montré :
  • que le milieu conditionné des cellules UMR106 stimule la prolifération cellulaire des cellules PAIII et que ce phénomène est médié par un mécanisme dépendant de l’IGF ;
  • qu’inversement, le milieu conditionné des cellules PAIII stimule la prolifération cellulaire des cellules UMR106, phénomène également médié par un mécanisme dépendant de l’IGF ;
  • que le récepteur à l’IGFI (mais pas celui de l’IGFII) est présent sur la membrane des cellules PAIII et il est impliqué dans le message mitogénique de l’IGFI, l’IGFII et l’insuline sur les cellules PAIII.

Par la suite, il a été montré, grâce à ce modèle, qu’une sérine protéase sécrétée par les cellules de cancer de la prostate PAIII était capable d’hydrolyser les IGF-binding proteins (IGFBP) 1 et 2 sécrétées par les cellules UMR106 [111]. Cette protéase fut identifiée comme étant l’urokinase-type plasminogen activator (uPA). Son activité mitogénique sur les ostéoblastes est inhibée par l’emploi d’un anticorps monoclonal anti-IGFI.

Ainsi étaient en partie décryptées les relations paracrines bilatérales entre cellules de cancer de la prostate et ostéoblastes :

  • l’IGF, produit à fortes concentrations dans le micro-environnement osseux par les ostéoblastes [112], favorise la croissance tumorale par stimulation paracrine ;
  • inversement, les cellules tumorales stimulent les ostéoblastes par un phénomène dépendant de l’IGF : inhibition protéolytique des IGFBP par l’uPA sécrété par les cellules de cancer de la prostate (ce qui entraîne une augmentation de la biodisponibilité locale des IGF).

Ces conclusions peuvent cependant entraîner deux critiques : d’une part, l’emploi d’une lignée d’ostéosarcome est un modèle d’ostéoblastes discutable ; d’autre part, des doutes ont été émis sur l’origine réellement prostatique des cellules du modèle de Pollard (certaines tumeurs étant dérivées des vésicules séminales).

Modèles in vitro fondés sur l’emploi des cellules PC3

La micro-injection d’ARNm de cellules PC3 dans des oocytes de Xenopus entraîne la synthèse de facteurs solubles mitogéniques pour les ostéoblastes [113]. L’analyse de milieu conditionné de cellules PC3 a confirmé cette propriété [114]. L’une de ces molécules possède une séquence analogue à la partie N-terminale d’uPA [115]. Il a ensuite été confirmé que l’uPA possède effectivement des propriétés mitogéniques sur des cellules de type ostéoblastes telles que la lignée d’ostéosarcome humain Saos2 ou la lignée d’ostéoblastes murins immortalisés MG63 [116].

Notons enfin que la propriété d’induction d’une réaction ostéoblastique a été confirmée in vitro par l’emploi d’un modèle tridimensionnel utilisant une matrice de collagène de type I contenant des cellules MG63, dans laquelle des cellules PC3 étaient inoculées [117].

Modèle in vitro employant les cellules MDA PCa2a et MDA PCa2b

L’absence de modèle idéal de métastases osseuses de cancer de la prostate nous a poussés à utiliser les lignées MDA PCa2a et 2b afin de tenter d’établir un tel modèle. Un modèle in vitro utilisant le principe d’une coculture de ces cellules de cancer de la prostate avec des ostéoblastes primaires murins a pu être établi [106]. Les cellules partagent le même milieu, sans être en contact physique. Dans ce modèle, les cellules MDA PCa2a et 2b stimulent de manière spécifique la prolifération des ostéoblastes, ainsi que leur différenciation, évaluée sur l’expression de l’ostéocalcine, la sécrétion de phosphatase alcaline et leur capacité à déposer de la matrice osseuse. Ces données ont pu être confirmées par étude sur micro-array des ostéoblastes cocultivés avec les cellules prostatiques malignes : les gènes codant pour les protéines de la matrice extracellulaire (procollagènes, ostéopontine) sont surexprimés. Ces propriétés passent par une surexpression par les ostéoblastes de Cbfa1, un gène majeur de la différenciation ostéoblastique. Ces résultats constituent à notre connaissance la première démonstration expérimentale directe d’une stimulation paracrine de la prolifération et de la différenciation des ostéoblastes par les cellules de cancer de la prostate.

Ce modèle a permis par la suite de démontrer que l’interaction entre le cancer de la prostate et les ostéoblastes modifie d’une part l’expression des gènes de survie et de prolifération cellulaire par les cellules malignes (surexpression de mdm2, diminution de l’expression d’IGFBP3) et réduit d’autre part l’expression de l’ostéoprotégérine par les ostéoblastes. Ces phénomènes ne paraissent qu’en partie médiés par l’endothéline 1 (ET1) [107].

Modèles de cancer de la prostate : une tentative de synthèse

Malgré une somme considérable d’efforts destinés à obtenir des modèles précliniques de cancer de la prostate, aucun modèle ne récapitule correctement l’histoire naturelle de la forme humaine de ce cancer et, à chaque situation (tumeurs localisées versus métastatiques, formes androgénosensibles versus androgénorésistantes, etc.) correspond parfois, mais pas toujours, un modèle d’étude. Afin de faciliter le travail du chercheur et celui du médecin-chercheur, nous proposons une tentative de synthèse résumant les modèles existants et leur recommandation d’emploi dans le tableau 5( Tableau 5 ). Dans ce tableau, différentes situations sont abordées, que celles-ci soient liées au stade évolutif de la maladie ou à son traitement. Certaines situations (telles que les métastases osseuses de cancer de la prostate) peuvent actuellement être appréhendées à la fois in vivo et in vitro, alors que cela n’était pas ou très peu le cas il y a une dizaine d’années. En revanche, d’autres, devenues fréquentes en clinique (telles que les rechutes biologiques isolées), ne sont actuellement pas représentées par des modèles précliniques et des efforts devront probablement être menés en ce sens.

Les progrès considérables observés au cours des 5 dernières années pour la mise au point de ces modèles précliniques par rapport aux années précédentes rendent cependant optimistes pour les années à venir.
Tableau 5 Principaux modèles précliniques de cancer de la prostate actuellement utilisés

Situation clinique

Modèles disponibles

Lésions précancéreuses

- Très peu de modèles

- Souris knock-out RXR alpha

Cancer de prostate localisé

- Pas de lignée disponible

- Modèles murins orthotopiques (LNCaP et dérivées, PC3, MDA PCa2b, ARCaP)

Rechute biologique isolée

Pas de modèle disponible

Métastases osseuses

- Injections intrafémorales (LNCaP et dérivées, PC3, MDA PCa2b, LuCaP23, LuCaP35)

- Injections intracardiaques (PC3 et dérivées, DuCaP, VCaP)

- Injections orthotopiques de cellules C4-2B (LNCaP progression model) : débattu

- Modèle des fragments osseux humains chez la souris SCID

- Modèle des fragments de prostate canine à proximité d’un os chez la nude ?

Étude des relations cellules tumorales-ostéoblastes

Modèle de coculture MDA PCa2b et ostéoblastes murins primaires

Formes hormonosensibles

- Lignées LNCaP, MDA PCa2a, MDA PCa2b, DuCaP, VCaP

- Xénogreffes LuCaP, LAPC4

Formes hormonoréfractaires

- Lignées PC3, DU145, C4-2, TSU-PR1

- Xénogreffe LAPC3

Étude de la transition vers l’hormonorésistance

- Modèle Dunning rat

- Xénogreffes CWR22R, LuCaP23, LAPC4

Étude de l’oncogenèse prostatique

Mouse prostate reconstitution

Étude de l’interaction avec le stroma

Lignée C4-2

Mouse prostate reconstitution

Étude du traitement hormonal intermittent

Souris Shionogi, modèle LNCaP

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