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Leucémie aiguë lymphoblastique du sujet âgé : pronostic et traitement


Bulletin du Cancer. Volume 91, Numéro 9, 713-20, Septembre 2004, SYNTHÈSE


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Xavier Thomas , Emmanuelle Tavernier , Quoc-Hung Le , Service d’hématologie clinique, Hôpital Edouard-Herriot, 69437 Lyon.

Résumé : Les leucémies aiguës lymphoblastiques (LAL) représentent après 60 ans entre 16 et 31 % des cas observés chez l’adulte. Les LAL pré-B et des formes communes sont fréquentes alors que les LAL de la lignée T sont plus rares chez les sujets âgés comparativement aux adultes jeunes. La fréquence du chromosome Philadelphie semble augmenter avec l’âge et influence de façon négative les taux de rémission complète (RC) et de survie. L’état général des patients, les facteurs de co-morbidité et la forte mortalité pendant la phase de chimiothérapie d’induction sont les principales causes des mauvais résultats observés dans le traitement des LAL du sujet âgé. Peu de programmes thérapeutiques ont exclusivement impliqué des sujets âgés, dont peu d’études prospectives. Des approches thérapeutiques moins agressives, adaptées à l’âge, ont été appliquées aux sujets âgés. Des réponses complètes étaient observées dans 12 à 85 % des cas selon les études. Les décès toxiques pendant la phase d’induction variaient de 7 à 42 %. La médiane de survie des patients recevant un traitement à visée curative allait de 3 à 14 mois, alors que celle des patients recevant un traitement à visée palliative allait de 1 à 14 mois. De nouvelles approches thérapeutiques sont nécessaires pour améliorer les résultats des LAL dans ce sous-groupe d’âge.

Mots-clés : leucémie aiguë lymphoblastique, sujet âgé, chimiothérapie, pronostic

ARTICLE

Auteur(s) :, Xavier Thomas*, Emmanuelle Tavernier, Quoc-Hung Le

Service d’hématologie clinique, Hôpital Edouard-Herriot, 69437 Lyon
*X. Thomas.

Article reçu le 24 Mars 2004, accepté le 2 Août 2004

Les leucémies aiguës lymphoblastiques (LAL) sont des affections hétérogènes comprenant différents sous-groupes biologiques et pronostiques. C’est la leucémie la plus fréquente chez l’enfant avec un pic d’incidence entre 2 et 4 ans [1, 2]. En revanche, elle ne représente que 20 % des leucémies aiguës de l’adulte. Chez l’adulte, son incidence est approximativement de 1 cas pour 100 000 [3, 4]. Cette incidence augmente de 0,39 pour 1 000 000 chez l’adulte entre 35 et 39 ans à 2,1 pour 1 000 000 au-delà de 85 ans [2]. Au-delà de 60 ans, la LAL représente 16 à 31 % de l’ensemble des cas observés chez l’adulte [4]. Le ratio homme/femme est de 0,95 au-delà de 60 ans, ce qui est plus bas que le ratio observé chez l’adulte plus jeune (1,4). Cette différence peut s’expliquer par le nombre plus important de femmes dans la population âgée [5]. Avec les traitements actuels, plus de 90 % des enfants et 60 à 85 % des adultes obtiennent une rémission complète (RC) [1]. En revanche, si 50 à 70 % des enfants obtiennent des survies longues, celles-ci ne sont obtenues que chez seulement 20 à 30 % des adultes [6-8]. L’âge, le taux de leucocytes au diagnostic, le phénotype immunologique, l’atteinte du système nerveux central, les anomalies cytogénétiques et/ou moléculaires sont les principaux paramètres pronostiques [2]. À la différence de la leucémie aiguë myéloïde (LAM), la LAL est peu fréquente chez l’adulte âgé.Le pronostic est péjoratif chez les sujets âgés. L’âge est un facteur pronostique important aussi bien en termes de taux de rémission [9-13] que de durée de RC [9-12] (tableau 1( Tableau 1 )). Les adultes de moins de 30 ans ont des taux de RC supérieurs à ceux observés chez les 30–59 ans qui ont eux-mêmes un meilleur pronostic que les plus de 60 ans. Une barrière importante se situe autour de 55–65 ans. Cette limite d’âge correspond sur un plan pratique à la séparation habituellement utilisée entre les protocoles de traitement des adultes jeunes et ceux des sujets âgés. L’évolution défavorable de la LAL du sujet âgé est liée aux caractéristiques biologiques (dont l’augmentation du pourcentage de LAL à chromosome Philadelphie) de la leucémie du sujet âgé [14], mais aussi à l’augmentation du nombre des décès précoces pendant l’induction [15]. L’évolution défavorable tient à l’augmentation des facteurs de mauvais pronostic avec l’âge, à une moins bonne tolérance de la chimiothérapie avec l’âge et à une plus forte expression du gène de la résistance multiple aux drogues (MDR). La toxicité de la chimiothérapie est non seulement hématologique mais aussi extra-hématologique, ce qui peut conduire à une application incomplète du schéma thérapeutique initialement proposé.Dans une précédente revue de la littérature, nous nous sommes intéressés à l’ensemble des LAL de l’adulte [16]. La LAL du sujet âgé représente une entité particulière de ce groupe de patients. Peu de revues ou d’articles de synthèse ont été spécifiquement consacrées à ce sous-groupe [17]. Dans cette revue de la littérature, nous discuterons les caractéristiques biologiques, les facteurs pronostiques, les traitements actuels ainsi que les nouvelles approches thérapeutiques pour les LAL de plus de 55 ans.

Caractéristiques biologiques et cliniques

Les caractéristiques biologiques de la LAL du sujet âgé, notamment les caractéristiques immunologiques et cytogénétiques initiales, sont différentes de celles de la LAL de l’adulte jeune, ce qui explique en partie le mauvais pronostic dans cette tranche d’âge.

Phénotype immunologique

Les LAL de la lignée B sont plus fréquentes dans la population âgée, alors que les LAL de la lignée T concernent surtout l’adulte jeune [4, 12, 15, 18-22]. Les LAL de la lignée T ont un pronostic relativement favorable chez le sujet jeune mais ne semblent pas avoir de valeur pronostique particulière au-delà de 55 ans [23]. L’augmentation relative des LAL de la lignée B dans la population âgée se fait aux dépens d’une augmentation des phénotypes pré-B et communs. Les LAL de type Burkitt pourraient aussi être plus fréquentes que chez l’adulte jeune (8 % contre 2 %) [17]. Il a, par ailleurs, été décrit plus fréquemment une expression de marqueurs myéloïdes (CD33 et CD13) chez les sujets âgés, ce qui pourrait correspondre à l’augmentation de fréquence des LAL à chromosome Philadelphie dans la population âgée [5, 14, 15, 18-20, 23-26]. La valeur pronostique de ces antigènes reste très controversée [18-20, 23, 25-27].
Tableau 1 Leucémies aiguës lymphoblastiques : valeur pronostique de l’âge

Auteurs

Age

RC

p

Gaynor (1988) [9]

≤ 25 ans

88 %

0,001

25 – 50 ans

82 %

> 50 ans

62 %

Bassan (1991) [10]

14 – 30 ans

86 %

0,01

31 – 45 ans

83 %

46 – 59 ans

75 %

≥ 60 ans

40 %

Larson (1995) [11]

< 30 ans

94 %

0,001

30 – 59 ans

85 %

≥ 60 ans

39 %

Kantarjian (2000) [12]

≤ 30 ans

98 %

0,01

30 – 49 ans

89 %

50 – 59 ans

93 %

> 60 ans

79 %

Auteurs

Age

Survie sans maladie

P

Gaynor (1988) [9]

≤ 25 ans

42 %*

< 0,0001

25 – 50 ans

40 %

> 50 ans

0 %

Bassan (1991) [10]

< 30 ans

48 %*

0,01

≥ 30 ans

27 %

Larson (1995) [11]

< 30 ans

51 %**

NS

30 – 59 ans

43 %

≥ 60 ans

43 %

Kantarjian (2000) [12]

≤ 30 ans

52 %*

0,01

30 – 49 ans

55 %

50 – 59 ans

34 %

> 60 ans

36 %

*à 5 ans.

**à 3 ans.

Anomalies cytogénétiques

La cytogénétique reste le principal facteur pronostique des LAL. Les anomalies cytogénétiques sont retrouvées dans 70 % des cas chez les sujets âgés [28, 29]. La translocation t(9;22) ou chromosome Philadelphie est la plus fréquente des anomalies chromosomiques [30, 31]. La fréquence du chromosome Philadelphie et/ou d’un réarrangement BCR-ABL augmente avec l’âge : il peut être détecté chez 20 à 40 % des LAL de l’adulte contre seulement 2 à 5 % des LAL de l’enfant [5, 32-34]. La fréquence du chromosome Philadelphie est estimée à 30 % chez l’adulte âgé [5]. Cependant, dans certaines études, le chromosome Philadelphie a été retrouvé dans plus de 50 % des cas entre 55 à 65 ans. La fréquence des LAL à chromosome Philadelphie augmenterait avec l’âge jusqu’à 65 ans, puis diminuerait pour les sujets plus âgés. En fait, l’incidence de ces LAL chez le sujet âgé est probablement sous-estimée. Il a récemment été démontré que le réarrangement BCR-ABL se rencontrait dans 40 % des cas alors que, par une simple analyse cytogénétique, le chromosome Philadelphie n’est détecté que dans 20 % des cas [35]. Les LAL à chromosome Philadelphie expriment généralement des marqueurs de la lignée B. Le CD10 est exprimé dans 70 à 97 % des cas [36-38]. L’expression de CD20 est également fréquente, de même que celle de CD34 [39]. La co-expression de marqueurs myéloïdes est observée dans 18 % des cas [38]. Les LAL à chromosome Philadelphie sont fréquemment associées à une hyperleucocytose initiale [31]. Des anomalies chromosomiques additionnelles (hyperdiploïdie > 50 chromosomes, monosomie 7, anomalies du bras court du chromosome 9) ont été observées dans 41 à 86 % des cas [37-40]. La monosomie 7 et les anomalies du chromosome 9 confèrent généralement un plus mauvais pronostic [38]. Les LAL à chromosome Philadelphie et/ou présentant un réarrangement BCR-ABL sont hétérogènes quant au point de cassure au niveau du gène BCR (M-BCR/p210 ou m-BCR/p190). La valeur pronostique des sous-types m-BCR (p190) et M-BCR (p210) reste très discutée. Certaines études n’ont pas montré de différence pronostique entre la forme p190 et la forme p210 [36, 41], alors que d’autres sont en faveur d’un plus mauvais pronostic des formes p190 [31, 42].

Les LAL à chromosome Philadelphie (et/ou BCR-ABL) restent globalement des LAL de pronostic très péjoratif [11-13, 43]. Bien que les taux de RC (44 à 76 %) soient proches de ceux observés dans les autres types de LAL, la médiane de survie sans maladie se situe autour de 9 mois et la médiane de survie globale autour de 11 mois avec un taux de survie à 3 ans inférieur à 20 % [12, 31, 34, 37-40, 44-47].

Les différences portant sur les autres anomalies cytogénétiques n’ont, pour l’instant, pas été clairement démontrées entre les sujets âgés et les adultes plus jeunes. Les délétions 9p sont considérées comme un facteur pronostique défavorable pour les LAL de la lignée B, mais pas pour celles de la lignée T [28]. Le dénominateur commun des anomalies 11q23 est l’implication du gène MLL. La translocation la plus fréquente est la translocation t(4;11) (q21;q23) qui est retrouvée dans 3 à 8 % des LAL de l’adulte [33]. Chez l’adulte, elle est plus fréquemment observée chez les sujets les plus âgés, ainsi qu’en cas d’hyperleucocytose, d’organomégalie et/ou d’envahissement du système nerveux central. Le phénotype est généralement pro-B avec fréquemment une expression de marqueurs myéloïdes. Le pronostic est particulièrement péjoratif. Les deux translocations impliquant 19p13 sont la translocation t(1;19) (q23;p13) et sa variante t(17;19) (q21;p13). Cette translocation conduit au gène de fusion E2A-PBX1. Le pronostic est péjoratif avec les traitements standard, mais il est meilleur avec des approches thérapeutiques plus agressives. La translocation t(8;14) (q24;q32) et ses variantes moins fréquentes, t(8;22) (q24;q11) et t(2;8) (p12;q24), sont caractéristiques de la LAL B mature. Elles représentent environ 8 % des LAL du sujet âgé.

Autres paramètres cliniques et biologiques

L’hyperleucocytose, l’envahissement du système nerveux central, l’altération de l’état général et le délai pour l’obtention d’une RC sont, à côté de l’âge et des anomalies cytogénétiques, les facteurs pronostiques les plus importants dans les LAL du sujet âgé [23, 53]. L’hyperleucocytose est peu fréquente chez le sujet âgé. En effet, un nombre de globules blancs supérieur à 30 G/l est observé chez 38 % des adultes jeunes au diagnostic, alors que, au-delà de 60 ans, il n’est observé que chez 24 % des patients [32, 54].

L’envahissement du système nerveux central est observé, comme chez les adultes jeunes, dans 6 à 7 % des LAL du sujet âgé [14, 32]. La présence d’adénopathies, d’une hépatomégalie et/ou d’une splénomégalie au moment du diagnostic n’est également pas plus fréquente chez les sujets âgés que chez l’adulte plus jeune [18, 19, 21, 55].

Le gène MDR code pour la glycoprotéine de membrane, p170, qui intervient sur le flux des différentes drogues à travers la membrane plasmique. Son expression confère une résistance à certains agents chimiothérapiques. Chez l’adulte, 10 à 15 % des LAL au diagnostic et 50 à 60 % des LAL en rechute l’expriment. Cette expression est particulièrement marquée chez les adultes les plus âgés. Elle confère de plus faibles pourcentages de RC (56 % contre 93 %) et de plus forts pourcentages de rechute (100 % contre 46 %), se traduisant par un avantage en termes de survie globale pour les patients MDR négatifs [56].

Approches thérapeutiques

Peu d’études rapportent l’efficacité et la toxicité des programmes thérapeutiques des LAL chez les sujets âgés. Les sujets âgés ont longtemps été exclus des protocoles de traitement intensifs et traités uniquement de manière palliative, du fait du mauvais pronostic de leur maladie et de la mauvaise tolérance des traitements intensifs [15, 26]. Les résultats des études spécifiques aux LAL des sujets âgés montrent des pourcentages de RC allant de 31 à 85 % et des médianes de survie entre 1 et 14 mois [14, 15, 18, 20-23, 25, 26, 34, 55, 57].

Chez les sujets âgés, la morbidité et la mortalité pendant la phase d’induction sont plus élevées que ce qui est observé chez l’adulte jeune recevant un traitement identique [12, 18, 24]. Les pourcentages de décès lors de la phase d’induction vont de 7 à 42 % suivant les études [3-5, 14, 15, 19, 23-26, 58] et les taux de survie à 3 ans sont inférieurs à 5 % [14, 15, 19, 31]. La mauvaise tolérance à la chimiothérapie est probablement en relation avec des modifications métaboliques des drogues administrées et de leur élimination induisant une augmentation de la toxicité de la chimiothérapie. L’administration incomplète des doses de chimiothérapie et l’augmentation des intervalles entre les cycles conduisent à des résultats généralement inférieurs à ceux observés avec une stricte application des protocoles thérapeutiques.

Les résultats des traitements de la LAL chez les sujets âgés sont résumés dans le tableau 2( Tableau 2 ), qui sépare les études rétrospectives [14, 18-23, 26, 54, 57] des études prospectives [15, 25, 34, 35, 55].

Les traitements rapportés dans les études rétrospectives sont hétérogènes et souvent adaptés à l’état général des patients. Certains patients ont été traités de façon palliative alors que d’autres, présentant un meilleur état général au diagnostic, ont reçu un traitement à visée curative. Les patients inclus dans ces études avaient un âge minimum entre 55 et 65 ans. L’âge moyen allait de 65 à 74 ans. Les décès pendant la phase d’induction étaient observés dans environ 22 % des cas. Une réponse au traitement d’induction était observée dans 31 à 85 % des cas. Pour les patients recevant un traitement à visée curative, la médiane de survie allait de 3 à 14 mois, alors qu’elle était de 1 à 14 mois pour les patients traités de façon palliative.

La fréquence des formes réfractaires à la chimiothérapie standard semble liée à une plus forte incidence des facteurs de risque, particulièrement à l’augmentation de la fréquence des LAL à chromosome Philadelphie [57]. Les améliorations les plus notables du traitement des LAL à chromosome Philadelphie ont été apportées par les greffes de cellules souches hématopoïétiques, et plus particulièrement les allogreffes, avec des taux de survie allant de 21 à 65 % selon les études [48-50]. Cette attitude thérapeutique n’est cependant pas envisageable chez le sujet âgé qui doit se contenter d’une chimiothérapie avec des pourcentages de RC autour de 58 % et une médiane de survie de l’ordre de 9 mois. Au-delà de 55 ans, le pronostic des LAL à chromosome Philadelphie ne serait pas forcément plus mauvais que celui des autres LAL [51]. Il pourrait même devenir meilleur compte tenu de l’introduction récente d’un traitement spécifique par l’imatinib mesylate, inhibiteur de l’activité tyrosine kinase [52].

L’analyse des résultats des traitements en fonction de la tranche d’âge (patients entre 60 et 70 ans comparés aux patients de plus de 70 ans) montre une diminution significative des RC avec l’âge (67 % contre 27 %) et, inversement, une augmentation des décès pendant la période d’induction (4 % contre 38 %).

Récemment, une amélioration des résultats a cependant été observée dans les LAL. Elle pourrait être liée à l’amélioration des traitements anti-leucémiques, mais aussi à l’amélioration des soins associés, en particulier à l’utilisation d’une antibiothérapie plus efficace et au recours aux facteurs de croissance hématopoïétique. Cependant, une forte proportion de sujets âgés échappe à ces études [23]. En effet, la plupart des patients avec des facteurs pronostiques défavorables ne sont pas inclus dans les essais cliniques dont les résultats sont ainsi généralement biaisés. Les données réelles sont vraisemblablement inférieures à celles rapportées dans la littérature.

Chimiothérapie standard

Des études ont été menées chez les sujets âgés avec des schémas thérapeutiques identiques à ceux utilisés chez les adultes jeunes. Les rémissions complètes étaient observées dans 35 % des cas pour les sujets de plus de 50 ans et les décès en cours d’induction étaient de l’ordre de 50 %, alors que, pour les adultes de moins de 50 ans, les rémissions complètes étaient observées dans 79 % des cas et les décès en cours d’induction n’étaient que de 7 % [24]. Ces résultats démontrent une possibilité de toxicité liée à l’utilisation de traitements agressifs chez le sujet âgé. La toxicité n’est pas principalement hématologique, puisque la sortie d’aplasie après la chimiothérapie n’est pas retardée : elle est plutôt non hématologique marquée par la fréquence des infections sévères. Ces complications, de même que l’atteinte de l’état général des patients, ont pu conduire à une diminution des doses des chimiothérapies de consolidation ainsi que du traitement d’entretien. L’introduction des facteurs de croissance peut avoir participé à une amélioration notoire des résultats par le biais d’une meilleure application des schémas thérapeutiques proposés.

Les résultats les plus encourageants ont été obtenus avec le protocole de type VAD combinant la vincristine (0,4 mg/j en perfusion continue de J1 à J4), l’adriamycine (12 mg/m2/j en perfusion continue de J1 à J4) et la dexaméthasone (40 mg/j de J1 à J4, de J9 à J12 et de J17 à J20) et suivi d’un second cycle identique associé à l’administration de cyclophosphamide (1 g/m2 à J1) [15]. Les RC étaient observées dans 65 % des cas avec seulement 12 % de mortalité en induction. Cependant, la durée de survie n’était pas supérieure à celle observée dans les autres études. En effet, les taux de survie sans maladie et de survie globale n’étaient respectivement que de 20 % et 10 % à 3 ans. Une autre étude prospective utilisant une induction de type IVAP, combinant idarubicine (10 mg/m2 à J2), vincristine (2 mg à J1 et J8), asparaginase (7 500 U/m2/j de J8 à J14) et prednisone (40 mg/m2/j de J1 à l’obtention de la RC), montrait également des résultats encourageants avec 73 % de RC et 38 % de survie globale à 2 ans [35](tableaux 2 et 3)( Tableau 3 ).
Tableau 2 Leucémies aiguës lymphoblastiques : résultats des traitements chez les sujets âgés

Auteurs

Patients

Age (médiane)

RC

Survie (médiane)

Études rétrospectives

Delannoy (1990) [57]

18

> 59 ans

47 %

3 mois

Taylor (1992) [14]

49

> 59 ans

31 %

1 mois

Späth-Schwalbe (1994) [18]

29

> 59 ans

42 %

5 mois

Mandelli (1995) [21]

80

> 60 ans

46 %

19 % à 2 ans

Ferrari (1995) [20]

49

> 60 ans

59 %

9 mois

Legrand (1997) [23]

46

> 59 ans

43 %

10 mois

Nagura (1999) [22]

20

> 59 ans

55 %

7 mois

Pagano (2000) [19]

37

> 65 ans

67 %

7 mois

Thomas (2001) [26]

69

> 59 ans

67 %

7 mois

Robak (2004) [54]

87

> 60 ans

45 %

5 mois

Études prospectives

Kantarjian (1994) [15]

52

> 59 ans

65 %

11 mois

Bassan (1996) [25]

22

59 ans

59 %

9 mois

Delannoy (1997) [55]

40

> 54 ans

85 %

14 mois

Delannoy (2002) [34]

58

> 54 ans

58 %

9 mois

Offidani (2003) [35]

15

> 60 ans

73 %

38 % à 2 ans


Tableau 3 Leucémies aiguës lymphoblastiques : schémas thérapeutiques utilisés dans les études prospectives

Auteurs

Induction

Consolidation

Entretien

Kantarjian (1994)*[15]

VCR + Adria + Dex

MTX + Aspa

6MP + MTX + IFN (3 mois)

CPM + VCR + Adria + Dex

Mitox + HD-Arac

CPM + VCR + Adria + Dex (2 cures)

Bassan (1996) [25]

Ida + VCR + Aspa + PDN

Ida + VCR + Aspa + CPM

6MP + MTX (2 ans)

VCR + CPM/AraC + Teniposide (x 12)

Delannoy (1997) [55]

VCR + CPM + PDN + DNR

DNR + AraC + Aspa (2 cures)

6MP + MTX + IFN (2 ans)

Delannoy (2002) [34]

(VCR ou VDS) + CPM + PDN + DNR

Mitox + ID-AraC IFN (3 mois)

6MP + MTX (18 mois)

VCR + Adria + Dex

Offidani (2003) [35]

VCR + DXM + Dex

CPM + AraC + Topo (1 ou 2 cures)

VCR + DXM + CPM + PDN (2 ans)

*L’ensemble du traitement est répété 2 fois. Dans le troisième cycle, les deux cures de CVAD associant CPM, VCR, Adria et Dex n’étaient pas réalisées et le traitement d’entretien associant 6MP, MTX et IFN était poursuivi pendant 6 mois.

Chimiothérapie adaptée à l’âge

Dans certaines études, une approche thérapeutique adaptée à l’âge a été appliquée. Bien que les schémas soient comparables à ceux utilisés chez l’adulte jeune, les doses de chimiothérapie y sont moins agressives, particulièrement chez les patients ayant un mauvais état général [5, 14]. Certains agents cytotoxiques, principalement les anthracyclines, sont évités ou utilisés à doses plus faibles. Malgré ces précautions, aucun avantage n’a été démontré en faveur de ce type de traitement, tant en termes de survie sans maladie que de survie globale, par rapport aux schémas thérapeutiques similaires à ceux utilisés chez l’adulte jeune [26]. Le principal traitement proposant une chimiothérapie adaptée à l’âge comprenait une induction associant vincristine (2 mg une fois par semaine pendant 4 semaines), cyclophosphamide (400 mg/m2 une fois par semaine pendant 4 semaines), daunorubicine (30 mg/m2 une fois par semaine pendant 4 semaines) et prednisone (60 mg/m2 1 jour sur 2 de J1 à J22), suivie éventuellement d’un rattrapage associant daunorubicine (40 mg/m2 à J1), aracytine (60 mg/m2/j de J1 à J5) et L-asparaginase (500 U/kg/j de J6 à J10), permettant l’obtention d’une RC dans 85 % des cas [55]. La survie globale était de 20 % à 2 ans (tableaux 2 et 3). Les toxicités plus importantes observées avec les chimiothérapies intensives sont contre-balancées par les taux de rechute plus importants observés après les chimiothérapies adaptées à l’âge. La meilleure approche thérapeutique chez le sujet âgé reste donc une question ouverte. Le développement de nouvelles approches thérapeutiques prenant en compte les différences spécifiques des patients âgés et de leur maladie est nécessaire.

Nouvelles stratégies thérapeutiques

Compte tenu des résultats médiocres obtenus avec les traitements classiques chez les sujets âgés, le développement de nouvelles stratégies thérapeutiques paraît indispensable pour modifier l’évolution de la LAL. De nouveaux agents thérapeutiques ciblant un type cellulaire ou une molécule spécifique ont été récemment introduits dans le traitement de cette maladie et leur activité semble intéressante dans cette pathologie [59-63].

Inhibiteurs de la tyrosine kinase

L’utilisation d’imatinib mésylate (Glivec®), un inhibiteur de la tyrosine kinase spécifique pour le réarrangement BCR-ABL, a montré une activité anti-leucémique et une bonne tolérance pour les leucémies myéloïdes chroniques (LMC) mais aussi pour les LAL à chromosome Philadelphie [59-63]. Son incorporation en première ligne thérapeutique dans les LAL à chromosome Philadelphie est actuellement étudiée dans plusieurs essais thérapeutiques dans le cadre du traitement de la maladie résiduelle. Cette nouvelle molécule exerce son action aussi bien sur la forme p210 que sur la forme p190. Ses différents mécanismes d’action conduisent à une inhibition de la croissance cellulaire et à l’induction d’une apoptose. Les premiers résultats ont montré une action sur les cellules malignes des LMC en phase aiguë lymphoïde et des LAL à chromosome Philadelphie en rechute avec des taux de réponse de 29 % [62]. L’imatinib mésylate pourrait également permettre d’améliorer les résultats des LAL du sujet âgé à chromosome Philadelphie. Les premiers résultats montrent que son administration a une efficacité supérieure à celle de la chimiothérapie d’induction pour les patients de plus de 55 ans avec un chromosome Philadelphie [64]. Dans cette étude, le taux de rechute est faible. La maladie résiduelle est également basse, mais une négativité complète pour la recherche du réarrangement BCR-ABL est rare. Néanmoins, un suivi plus long des patients est nécessaire pour savoir si l’amélioration des résultats peut se traduire par une amélioration de la survie. In vitro, les premières associations de l’imatinib mésylate à des traitements de chimiothérapie standard ont montré un effet additif ou synergique [65]. Il en est de même des associations avec d’autres agents à action ciblée tels que les inhibiteurs de l’enzyme farnésyl transférase. Les premiers résultats, in vivo, de association de l’imatinib mésylate à la chimiothérapie montrent une meilleure efficacité que chacun des traitements utilisé séparément [52].

Des résistances à l’imatinib mésylate peuvent cependant survenir. Le mécanisme le plus fréquent correspond à l’amplification du gène BCR-ABL [66, 67]. La kinase BCR-ABL reste active dans la majorité de ces résistances.

Anticorps monoclonaux

Les anticorps monoclonaux, tels que le rituximab et l’alemtusumab, ont été introduits dans le traitement de certaines pathologies malignes lymphoïdes. L’alemtusumab (campath-1H) est un anticorps dirigé contre le CD52, un antigène présent à la surface des cellules B, des cellules T normales, mais aussi des cellules leucémiques. Les premiers essais cliniques indiquent une certaine efficacité dans les LAL réfractaires ou en rechute [68]. Des RC ont cependant été obtenues après l’échec d’une chimiothérapie conventionnelle [69].

Le rituximab correspond à un anticorps monoclonal dirigé contre le CD20 qui est exprimé chez plus de 35 % des adultes porteurs d’une LAL et dans plus de 55 % des cas à chromosome Philadelphie [63]. L’expression de cet antigène est généralement associée à un pronostic défavorable. Associé à de la chimiothérapie intensive, il est en cours d’essai en première ligne thérapeutique et en traitement de rattrapage pour les LAL exprimant l’antigène CD20 [70]. Les premiers résultats semblent supérieurs à ceux obtenus avec uniquement une chimiothérapie. Un anticorps monoclonal seul ou en association avec d’autres agents chez le sujet âgé pourrait donc être une option thérapeutique particulièrement intéressante du fait de sa faible myélotoxicité et de sa bonne tolérance extra-hématologique.

Des immunotoxines combinant une molécule toxique à un anticorps monoclonal, dont des anticorps anti-CD7 et des anticorps anti-CD19, ont aussi été utilisées dans les LAL avec quelques succès [71, 72].

Agents liposomiaux

L’utilisation d’agents chimiothérapiques sous forme liposomale peut augmenter l’efficacité des traitements et réduire la toxicité chez le sujet âgé [63, 73-76]. C’est le cas de la vincristine sous forme liposomale (2 mg/m2 tous les 14 jours) qui présente une demi-vie plus longue, est plus active et présente moins de toxicité que la vincristine sous sa forme standard [63, 74]. La daunorubicine sous forme liposomale a également été étudiée dans les LAL, soit utilisée seule, soit associée à d’autres agents cytotoxiques. Chez l’adulte plus jeune, des doses de 120 à 125 mg/m2 pendant 3 jours se sont montrées efficaces sans cardiotoxicité. Récemment, des essais ont été menés chez le sujet âgé avec des anthracyclines sous forme liposomale telles que la daunoxome [35, 75]. Cette anthracycline combinée à la vincristine et à la dexaméthasone a permis d’obtenir des RC dans 73 % des cas. Les décès en phase d’induction étaient observés dans 20 % des cas. Bien que les patients aient présenté une aplasie profonde, aucun décès n’a été observé pendant la phase de consolidation et la phase d’entretien. La survie à 2 ans était de 38 % et donc supérieure à ce qui était observé dans les études précédentes [35]. Cela suggère que l’utilisation de fortes doses d’anthracycline données sous une forme liposomale peut être bénéfique pour les sujets âgés. Une étude randomisée serait néanmoins nécessaire pour confirmer ces résultats.

PEG asparaginase

Une nouvelle formulation de l’asparaginase est actuellement disponible. La formulation polyéthylglycol (PEG) correspond à une préparation pharmacologiquement différente de la L-asparaginase [77]. Elle est caractérisée par une plus longue demi-vie et des réactions moins immunogènes que la forme standard [76]. Les premiers essais dans les LAL réfractaires ou en rechute ont confirmé une bonne tolérance à la dose de 2500 UI/m2 en association avec le méthotrexate [78]. Son utilisation chez l’adulte âgé pourrait avoir certains avantages.

Autres agents thérapeutiques

D’autres agents peuvent également avoir un certain intérêt chez le sujet âgé, qu’il s’agisse d’agents inhibant l’angiogenèse ou ayant une action anti-apoptotique ou, encore, d’agents bloquant la fonction du protéasome. Cependant, leur utilisation chez des patients présentant une LAL est encore à l’état préliminaire [63]. L’introduction de l’interféron alpha administré seul sur 3 mois n’a pas permis d’améliorer les résultats, même pour les LAL à chromosome Philadelphie [34].

Allogreffe de cellules souches hématopoïétiques avec conditionnement non myéloablatif

Les greffes de cellules souches hématopoïétiques, particulièrement les allogreffes, ont changé le pronostic des LAL à chromosome Philadelphie comme celui des autres LAL à haut risque chez l’enfant comme chez l’adulte [79]. Cependant, la forte toxicité, la mortalité et la morbidité liées au traitement sont inacceptables pour les sujets âgés. Des greffes avec conditionnement non myéloablatif ont récemment été introduites dans le traitement des affections hématologiques malignes, pour des patients (dont les sujets âgés) inéligibles pour les greffes utilisant des conditionnements standard [80, 81]. Les premières observations indiquent que ce type d’allogreffe est réalisable chez le sujet âgé. L’efficacité est cependant moins satisfaisante pour les LAL que pour les LAM (21 % contre 52 % de survie à 18 mois sans maladie) [81].

Conclusion

Les LAL chez les sujets âgés sont des affections relativement peu fréquentes et hétérogènes sur le plan biologique. Le pronostic est généralement plus défavorable que celui des LAL des adultes jeunes. Le pourcentage élevé des patients avec une anomalie chromosomique de type chromosome Philadelphie ou d’autres facteurs pronostiques péjoratifs, la fréquence des mauvaises conditions générales du patient, la présence de facteurs de co-morbidité ainsi qu’une forte mortalité pendant le traitement de chimiothérapie d’induction sont les principales causes de la mauvaise réponse au traitement.

La meilleure approche thérapeutique reste à déterminer. Du fait de la forte mortalité et de la forte morbidité associées aux traitements intensifs, certains auteurs ont suggéré d’utiliser seulement des traitements palliatifs ou de chimiothérapies adaptées à l’âge. Cependant, des études prospectives récentes ont suggéré que les traitements plus agressifs augmentaient les réponses complètes et pouvaient ainsi prolonger la survie de certains patients.

Des progrès significatifs ne pourront venir que de nouvelles approches thérapeutiques prenant en compte les caractéristiques spécifiques des sujets âgés.

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