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Annoncer de « mauvaises nouvelles » en cancérologie


Bulletin du Cancer. Volume 91, Numéro 10, 805-7, Octobre 2004, Tribune libre



Auteur(s) : Bernard Hœrni , Institut Bergonié, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux cedex.

ARTICLE

Auteur(s) :, Bernard Hœrni

Institut Bergonié, 229, cours de l’Argonne, 33076 Bordeaux cedex

Article reçu le 8 Juin 2004, accepté le 23 Août 2004

« Parle, instruis-nous, les malades aiment savoir exactement ce qui reste à souffrir »Eschyle

Depuis une vingtaine d’années, le « mensonge médical » n’est plus défendable. Les malades doivent être informés comme ils le souhaitent et, en tout cas, de façon authentique, « loyale, claire et appropriée » comme le dit l’article 35 du Code de déontologie médicale de 1995 [1]. Depuis une dizaine d’années se sont multipliés les travaux et les publications sur la façon de donner de « mauvaises nouvelles ». Cela touche de nombreuses activités, en particulier celle d’un médecin dans certaines disciplines comme l’obstétrique et la pédiatrie, la réanimation, la cancérologie [2–6]. On peut espérer que cette mise au point, qui ne pourra rappeler que les principales données, suffira à montrer que c’est une question sinon réglée, du moins clairement reconnue et en voie de règlement.

La question posée

Même « charitable » et bien intentionné, le mensonge est devenu indéfendable, attentatoire à la dignité de celui à qui il est délivré comme de celui qui l’énonce, comme l’avait bien dit Kant. Il est possible de dire peu, mais il faut que ce peu soit vrai. Plus personne ne soutient que de mauvaises nouvelles peuvent détériorer la santé ou raccourcir la vie, sauf exceptions. Si la vérité blesse, la tromperie blesse plus encore [1]. « Les vérités que l’on tait deviennent venimeuses », disait Nietzsche.

De façon plus positive, le respect des personnes, de leur autonomie et de leur volonté impose de les informer autant qu’elles le souhaitent ou que cela leur est utile. C’est nécessaire pour l’élaboration de la décision médicale [7]. C’est indispensable pour assurer la confiance précieuse pour tous et pour éviter d’installer ou d’accroître l’isolement des patients par rapport à leur entourage. C’est utile aussi pour favoriser quantité de dispositions pratiques limitant les conséquences de la maladie et du traitement ou favorables à l’adaptation du malade. C’est d’ailleurs la demande d’une grande majorité de patients depuis qu’on leur demande leur avis [8–10], y compris en phase terminale [11], et l’on sait que la plupart des contentieux entre malades et médecins résultent d’un défaut d’information. Cependant, cette majorité recouvre une grande diversité entre individus mais aussi pour le même selon les moments (l’homme est « ondoyant » disait Montaigne).

Les médecins s’adaptent à cette demande, de façon également variable selon les pays et les cultures, selon les praticiens aussi : les chirurgiens, les femmes et les plus jeunes parlent plus que les autres [12, 13]. C’est pour eux une question embarrassante, mais la principale difficulté vient de croire qu’il n’y en a pas.

Bases

Nombre d’observations prospectives et d’enquêtes rétrospectives ont permis d’établir des données – qui devront encore être précisées et complétées – dont les principales figurent dans le tableau 1( Tableau 1 ).

La première est que « mauvaises nouvelles » aujourd’hui devient aussi mythique que « vérité » hier. Le médecin en a une vision « évidente » qui est loin de correspondre toujours à celle des malades. Il serait facile de multiplier des exemples concrets où un médecin gêné pour donner une information défavorable voit le malade rassuré de la découvrir moins défavorable que ce qu’il redoutait. Inversement, la délivrance d’une information en apparence plutôt favorable ou anodine sème parfois le désarroi chez un patient pour une raison personnelle inattendue… qui le regarde. C’est le malade qui fait la nouvelle mauvaise. Cela explique les guillemets. Pour le malade, le point de vue du receveur, le sien, importe plus que celui de l’émetteur, du médecin. En outre, il apparaît que toute nouvelle est potentiellement « mauvaise » parce que dérangeante, même si elle est favorable, obligeant à une adaptation imprévue [5].

Cependant, quelle que soit sa signification pour le malade, une information qui le concerne doit lui être apportée. Car « no news is bad news » [8]. Ne pas être informé fait craindre que ce qu’on devrait apprendre est terrifiant, innommable ou, pire peut-être, inconnu, indéterminé. Innombrables sont les témoignages – pas seulement en médecine – établissant qu’un danger, même très redoutable et imminent, est moins terrifiant à visage découvert qu’une menace non identifiée, inconnue, peut-être même inventée. « Le sommeil de la raison engendre des monstres », disait Goya.

Si le malade a du mal à formuler ses besoins – par maladresse, parce qu’il redoute les réponses ou ne suspecte aucunement certaines difficultés –, il faut l’y aider. Le médecin a besoin de connaître ses attentes pour y répondre, même s’il ne peut toujours les satisfaire et il dira alors pourquoi. C’est dire que rien ne peut remplacer un échange personnel, non pas standard mais adapté au fur et à mesure de son déroulement. Le malade a aussi le droit de refuser toute ou plus d’information.

Les cancers altèrent rarement les capacités mentales. Pour autant le médecin doit s’exprimer de façon compréhensible, répétée, reformulée, en évitant tout jargon, en tâchant de s’assurer de la compréhension du patient. Il ne doit pas non plus surestimer ses capacités de mémorisation. Une bouffée d’émotion peut faire cesser toute écoute du malade. Une heure d’explications ne lui permet souvent de retenir que les cinq dernières minutes. Des entretiens assez courts et répétés, au rythme du malade, sont en général préférables.
Tableau 1 Bases pour la transmission de « mauvaises nouvelles »

• « La vérité est comme le soleil. Elle fait tout voir et ne se laisse pas regarder » (Victor Hugo).

• « Mesurer » l’importance de la nouvelle à transmettre et ajuster cette mesure avec le patient.

• Points de vue du médecin et du malade souvent en correspondance ; en cas de discordance, celui du malade prévaut.

• Pour le malade :

« pas de nouvelles = mauvaises nouvelles »,

inconnu ou innommé est le plus redoutable,

il faut répondre à ses interrogations,

de façon personnalisée à un cancéreux lucide.

• Forme comme fond de la communication doivent être soignés.

Recommandations

Elles sont nombreuses, à partir d’observations faites pour la plupart à partir des malades [4, 6, 9, 10]. Elles donnent aux médecins des indications utiles mais ne le dispensent jamais d’écouter d’abord le malade et de s’adapter à sa personne, à ses dispositions du moment, à ses attentes. Le tableau 2( Tableau 2 ) résume les principales, sans pouvoir être complet ni suffisamment détaillé.

En condensant, on pourrait dire que la plupart des malades attendent du médecin qu’il leur inspire confiance, autant que des informations factuelles. Ils attachent autant d’importance aux nouvelles proprement dites qu’à la façon dont elles leur sont apportées [9, 10]. Souvent aussi le patient apprécie de sortir d’une relation duelle en ayant à ses côtés un proche, une « personne de confiance », qui l’aide à s’exprimer, à comprendre, à mémoriser, de même qu’il apprécie de pouvoir être renseigné par une ou plusieurs autres personnes que le médecin référent.

Le médecin doit être conscient de ces difficultés, s’y préparer chaque fois en conséquence. Il n’est pas agréable d’être porteur de mauvaises nouvelles. « Dire la vérité est utile à celui à qui on la dit, mais désavantageux à ceux qui la disent car ils se font haïr » (Pascal). Le médecin n’est pas là pour se faire aimer, mais pour rendre service.

Plutôt que de donner de mauvaises nouvelles, il vaut mieux les partager. Parce que le malade se doute, dans la plupart des cas, de ce qui le menace. Le lui faire exprimer permettra au médecin de seulement le confirmer. Cela peut donner au patient la satisfaction, modeste mais non négligeable, de constater qu’il avait raison. L’adaptation est plus facile à quelque chose d’attendu que face à l’imprévu. Dans ce dernier cas il faudra forcément un peu de temps, ou un peu plus, au malade pour se familiariser avec sa nouvelle situation, pour l’apprivoiser, s’y adapter. À cet égard, une des principales difficultés, pour les patients comme pour les médecins, résulte de l’inévitable incertitude qui marque l’avenir, en médecine encore plus qu’ailleurs.

Dans cet exercice délicat, parfois très difficile, jamais banal, le médecin s’acquittera de son devoir d’informer lui-même et non en déléguant cette tâche à un collaborateur ou à un parent du malade. Il sera dans les meilleures conditions s’il est aussi à l’aise que possible – et non malhabile, paralysé par le « sale travail » qui l’attend ou l’impression d’un échec personnel –, c’est-à-dire s’il a été formé.
Tableau 2 Recommandations au médecin pour partager de « mauvaises nouvelles »

• « La sagesse : dire le vrai, en suivant la nature, à l’écoute » (Héraclite).

• Repérer et jauger la nouvelle à transmettre.

• Reconnaître les difficultés rencontrées, s’y préparer sans appréhension.

• Aménager des conditions favorables, un lieu calme, un moment propice, en évitant trop de solennité, avec éventuellement un accompagnant.

• Être assis à côté du malade, sans barrière entre les deux, en le regardant.

• Aborder l’entretien sans idée préconçue (ne rien dire, tout dire, etc.).

• Commencer par écouter le malade, ce qu’il sait ou dont il se doute, ce qu’il attend.

• Partager la parole avec le malade, en soignant la forme comme le fond, sans précipitation, progressivement, en n’étant ni trop court, ni trop long.

• Trouver la bonne distance, adaptée aux circonstances, sans paraître détaché ni trop empathique.

• Répondre à toutes les questions, y compris en disant qu’on ne peut y répondre.

• Ne pas noyer la « mauvaise nouvelle » sous un flot de paroles.

• Confirmer sa disponibilité et proposer un accompagnement.

• Donner des raisons d’espérer.

• Avant de clore l’entretien, vérifier autant que possible que l’on a été compris et que l’on a répondu aux questions présentes ; sinon proposer un entretien ultérieur.

Formation

Il n’est évidemment pas question d’individualiser une formation réduite à l’art de donner de mauvaises nouvelles restreinte à des cancérologues. C’est une formation générale pour améliorer les aptitudes des (futurs) médecins à communiquer qui est souhaitable. Au sein de celle-ci prendront naturellement place les transmissions de nouvelles mauvaises, tristes ou difficiles en néonatalogie, en réanimation, en cancérologie, en neurologie ou en fin de vie. Plusieurs publications ont mieux mis en évidence les difficultés rencontrées [14] ou ce qu’il est possible d’améliorer et les façons d’exercer les praticiens à affronter et à surmonter ces situations difficiles [6, 15, 16]. Une telle formation se montre bénéfique et au patients et aux soignants.

Conclusion

On paraphrasera Victor Hugo ou Camus en disant que la vérité, comme le soleil, peut momentanément aveugler mais qu’elle finit par éclairer dans la plupart des cas. Cela dépend de ce qu’elle recouvre, de la façon dont on la dévoile, de la vision de celui qui la reçoit.

Références

1 Hœrni B. Les droits des patients. Quelques repères historiques sur l’évolution de leur information fondatrice de leur liberté. Actes Acad Nat Sc Belles-Lettres Arts Bordeaux 2002 ; 27 : 113-24.

2 Buckman R. S’asseoir pour parler. L’art de communiquer de mauvaises nouvelles aux malades. Paris : InterÉditions, 1994.

3 Girgis A, Sanson-Fisher RW. Breaking bad news : consensus guidelines for medical practitioners. J Clin Oncol 1995 ; 13 : 2449-56.

4 Ptacek JT, Eberhardt TL. Breaking bad news. A review of the literature. JAMA 1996 ; 276 : 496-502.

5 Maynard DW. Bad news, good news. Conversational order in everyday talk and clinical settings. Chicago : Univ Chicago Press, 2003.

6 Fallowfield L, Jenkins V. Communicating sad, bad, and difficult news in medicine. Lancet 2004 ; 363 : 312-9.

7 Hœrni B. Participation des patients à la décision en cancérologie. Bull Cancer 2002 ; 89 : 904-7.

8 Reynolds M. No news is bad news : patients’ views about communication in hospital. Br Med J 1978 ; 1 : 1673-6.

9 Parker PA, Baile WF, De Moor C, Lenzi R, Kudelka AP, Cohen L. Breaking bad news about cancer : patients’ preferences for communication. J Clin Oncol 2001 ; 19 : 2049-56.

10 Schofield PE, Beeney LJ, Thompson JF, Butow PN, Tattersall MHN, Dunn SM. Hearing the bad news of a cancer diagnosis : the Australian melanoma patient’s perspective. Ann Oncol 2001 ; 12 : 365-71.

11 Yun YH, Lee CG, Kim SY, Lee SW, Heo DS, Kim JS, et al. The attitudes of cancer patients and their families toward the disclosure of terminal illness. J Clin Oncol 2004 ; 22 : 307-14.

12 Adenis A, Vennin P, Hecquet B. L’information d’un patient atteint d’un cancer du côlon : résultats d’une enquête réalisée auprès des gastroentérologues, chirurgiens et cancérologues de la région Nord. Bull Cancer 1998 ; 85 : 803-8.

13 Baile WF, Lenzi R, Parker PA, Buckman R, Cohen L. Oncologists’ attitudes toward and practices in giving bad news : an exploratory study. J Clin Oncol 2002 ; 20 : 2189-96.

14 Higginson IJ, Costantini M. Communication in end-of-life cancer care : a comparison of team assessments in three European countries. J Clin Oncol 2002 ; 20 : 3674-82.

15 Ungar L, Alperin M, Amiel GE, Beharier Z, Reis S. Breaking bad news : structured training for family medicine residents. Pat Educ Counsel 2002 ; 48 : 63-8.

16 Fujimori M, Oba A, Koike M, Okamura M, Akizuki N, Kamiya M, et al. Communication skills training for Japanese oncologists on how to break bad news. J Cancer Educ 2003 ; 18 : 194-201.


 

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