ARTICLE
Auteur(s) :, Patrick Castel1,2,3,*, Jean-Yves
Blay3,4, Pierre Meeus3, Marie-Pierre
Sunyach3, Dominique Ranchère-Vince3, Philippe
Thiesse3, Christophe Bergeron3, Perrine
Marec-Bérard3, Antoine Lurkin1,3, Isabelle
Ray-Coquard1,3
1Gresac, LASS CNRS-FRE2747 Centre Léon-Bérard
<castel@lyon.fnclcc.fr>
2Oncora, Centre Léon-Bérard
3Centre Léon-Bérard, 28, rue Laennec,
69008 Lyon
4Hospices civils de Lyon
*P. Castel
Article reçu le 27 Juillet 2004, accepté le 13 Septembre
2004
La pluridisciplinarité est considérée comme un des principes devant
guider la pratique médicale pour la prise en charge des patients
atteints de cancer. Professionnels, pouvoirs publics et
représentants des patients se rejoignent sur ce point. Du côté de
la profession médicale, la plupart des recommandations font
référence à cette nécessité [1]. Du côté des pouvoirs publics
français, son développement est un des principaux objectifs
concernant l’organisation de la lutte contre le cancer depuis 1998
[2, 3].Cependant, certains éclaircissements méritent d’être
apportés. Premièrement, la définition de la pluridisciplinarité en
cancérologie reste très générale. On la définit le plus souvent
comme la participation de représentants de différentes spécialités
à la définition de la stratégie thérapeutique, en précisant
éventuellement que des chirurgiens, radiothérapeutes et
spécialistes de l’oncologie médicale doivent être présents. Mais
les pratiques existant déjà concrètement, à savoir les règles de
fonctionnement de telles réunions et les mécanismes de
concertation, n’ont, à notre connaissance, pas encore été
investiguées [4, 5]. Deuxièmement, les conditions d’efficacité de
telles réunions ne sont pas documentées [4]. En effet, si certaines
études ont tenté d’établir une corrélation entre concertation
pluridisciplinaire et efficacité de la prise en charge [6-12], ce
lien n’est pas encore établi, d’autant plus que ces études
n’étaient pas contrôlées.À travers l’exemple du fonctionnement du
comité « sarcome » du centre Léon-Bérard, nous nous
proposons de contribuer à améliorer ces connaissances pour un type
de cancer où la littérature souligne, encore plus que pour d’autres
cancers, l’absolue nécessité d’une concertation pluridisciplinaire
[13-16]. Les objectifs de cette étude sont à la fois de décrire le
fonctionnement d’un comité de décision pluridisciplinaire pour une
tumeur particulière – le sarcome – et d’évaluer dans quelle mesure
l’existence d’un tel comité facilite la décision collective.Cette
étude s’inscrit dans la continuité d’autres études d’évaluation des
pratiques menées au sein de cette institution [17] et
d’établissements du réseau dont elle fait partie [18] concernant
l’implémentation de recommandations.
Résultats
Diversité des dossiers discutés et des questions posées
Les dossiers amenés à la discussion par les praticiens sont divers.
Ils recouvrent tous les stades de la maladie (tableau 1( Tableau 1 )). La prépondérance des
dossiers concernant une prise en charge initiale (47 %) indique que
le comité n’est pas limité à un rôle d’ultime recours, qui
servirait uniquement lorsque le praticien ne sait plus quoi faire
pour maîtriser l’évolution de la maladie.
Les médecins n’amènent ni le même nombre, ni le même type de
dossiers. OM1 présente le plus de dossiers au comité (32 % des
dossiers discutés). Il est celui qui amène le plus grand nombre de
dossiers concernant des prises en charge initiales et des dossiers
de patients métastatiques. CH, qui est le second pourvoyeur de
dossiers pour le comité, est celui qui présente le plus de dossiers
de patients connaissant une progression évolutive locale.
Par ailleurs, 26 % des dossiers sont adressés par des médecins
ne participant pas régulièrement au comité. Ils concernent à égale
proportion des cancers qui « échappent » et des prises en
charge initiales : le comité a donc, vis-à-vis de l’extérieur,
un rôle à la fois de recours et de conseil en première main.
Le type de questions posées au comité par les praticiens est
variable. Elles sont plus ou moins ouvertes. Schématiquement, le
degré d’ouverture des questions varie sur un continuum bordé par
deux extrêmes. À un extrême, le médecin présente le dossier et pose
la question de la stratégie thérapeutique à adopter, sans faire de
proposition au départ. Deux questions types : « qu’est-ce
que vous feriez ? » et « est-ce que quelqu’un aurait
une idée géniale ? » À une autre extrémité, le médecin
demande au comité de valider une attitude thérapeutique ou de
choisir entre plusieurs options préalablement exposées.
Les médecins ne posent pas le même type de questions initiales
au comité (tableau 2( Tableau 2 )). Par exemple, OM1 est celui qui
amène le plus de dossiers pour discuter du diagnostic ou de la
stratégie diagnostique (17 sur 36 dossiers au total) et
pour discuter du choix de l’adjuvant (17 sur 35 dossiers
au total). CH, qui apporte le plus de dossiers concernant une
progression évolutive locale, souhaite le plus souvent discuter de
l’opportunité de procéder à une chirurgie (12 sur
50 dossiers au total) ou du choix de l’adjuvant après une
opération (7 sur 35 dossiers au total).
Le comité n’est pas seulement une instance de décision, il est
aussi un outil de coordination. À côté des discussions de dossiers,
c’est un lieu où les médecins peuvent attirer l’attention de leurs
collègues sur des tâches qu’ils aimeraient voir réaliser rapidement
pour certains de leurs patients : des examens, le début d’un
traitement, etc. Le comité est aussi un moment où un médecin peut
tenter de convaincre un de ses collègues de prendre en charge un de
ses patients pour la suite du traitement. C’est enfin un lieu
d’échanges d’information. Les médecins peuvent s’informer sur
l’évolution de l’état d’un patient qu’ils ont confié à un collègue.
Ils peuvent aussi informer et s’informer sur les nouveaux
traitements et techniques mis en œuvre. Un exemple type concerne
l’information sur les protocoles de recherche clinique nouvellement
ouverts.
Tableau 1 Nombre de dossiers amenés par les
différents médecins, par stade de prise en charge
(n = 219)
|
Stade de prise en charge
|
OM1
|
OM2
|
OM3
|
CH
|
Cumul autres membres
|
EXT CLB
|
EXT
|
N (%)
|
|
Prise en charge initiale
|
27
|
19
|
10
|
18
|
4
|
17
|
8
|
103 (47)
|
|
Progression évolutive locale
|
10
|
4
|
3
|
11
|
0
|
11
|
2
|
41 (19)
|
|
Progression évolutive métastatique
|
22
|
6
|
1
|
5
|
6
|
11
|
2
|
53 (24)
|
|
Stade incertain
|
11
|
|
|
1
|
4
|
5
|
1
|
22 (10)
|
|
N (%)
|
70 (32)
|
29 (13)
|
14 (6,5)
|
35 (16)
|
14 (6,5)
|
44 (20)
|
13 (6)
|
219 (100)
|
Tableau 2 Nombre de dossiers amenés par les
différents médecins, par type de question initiale posée
(n = 219)
|
Question initiale
|
OM1
|
OM2
|
OM3
|
CH
|
Cumul autres membres
|
EXT CLB
|
EXT
|
N (%)
|
|
Diagnostic
|
17
|
3
|
2
|
1
|
3
|
6
|
4
|
36 (16)
|
|
Stratégie thérapeutique générale
|
20
|
7
|
4
|
14
|
4
|
15
|
3
|
67 (31)
|
|
Indication ou non d’un acte chirurgical
|
11
|
9
|
4
|
12
|
3
|
6
|
5
|
50 (23)
|
|
Traitement adjuvant (opportunité et/ou choix de l’adjuvant)
|
17
|
3
|
2
|
7
|
1
|
5
|
|
35 (16)
|
|
Poursuite ou non de la chimiothérapie
|
1
|
3
|
1
|
1
|
1
|
6
|
|
13 (6)
|
|
Validation de l’inclusion
|
1
|
3
|
|
|
|
3
|
|
7 (3)
|
|
Absence de question
|
3
|
1
|
1
|
|
1
|
1
|
|
7 (3)
|
|
Divers
|
|
|
|
|
1
|
2
|
1
|
4 (2)
|
|
N (%)
|
70 (32)
|
29 (13)
|
14 (6,5)
|
35 (16)
|
14 (6,5)
|
44 (20)
|
13 (6)
|
219 (100)
|
Processus délibératif
• Participation aux discussions
Tout le monde ne prend pas part à la discussion, mais il y a
toujours au moins un oncologue médical qui y participe. Dans
13 cas sur 219, la décision a été prise individuellement par
OM1 ou OM2 (tableau 3( Tableau 3 )). Ces cas correspondent à des
standards de prise en charge selon les Standards, Options et
Recommandations ou à une validation d’inclusion dans un protocole
de recherche en cours. Dans 53 cas sur 219, 2 médecins, dont
au moins un oncologue médical, ont participé à la discussion.
Soixante-seize discussions sur 219 ont impliqué
3 médecins et 77 discussions sur 219 ont impliqué
4 médecins ou plus.
Tableau 3 Participants à la décision
(n = 219)
|
Participant
|
N (%)
|
|
OM1 ou OM2 seul
|
13 (6)
|
|
2 médecins
|
53 (24)
|
|
3 médecins
|
76 (35)
|
|
4 médecins ou plus
|
77 (35)
|
• Décision individuelle, linéaire ou contradictoire
(tableau 4)
( Tableau 4 )Treize dossiers sur
219 (6 %) ont donc donné lieu à une décision individuelle. Dans
134 dossiers sur 219 (61 %), la décision a été le résultat
d’un processus en apparence linéaire, avec agrégation des
propositions des uns et des autres, sans remise en cause de ce qui
avait été émis jusque-là. Par exemple, les membres présents sont
d’accord sur l’opportunité d’une reprise chirurgicale, à la suite
de quoi un médecin propose un traitement médical adjuvant qui est
accepté, puis un autre médecin propose à son tour une radiothérapie
adjuvante qui est elle aussi adoptée.
Soixante-douze dossiers sur 219 (33 %) ont donné lieu à
l’expression d’une contradiction pendant la discussion. Nous
entendons par contradiction la prise de parole d’un membre du
comité pour évoquer une alternative à la stratégie diagnostique et
thérapeutique envisagée jusqu’alors au cours de la discussion. Nous
parlons de contradiction, quelle que soit la vigueur des propos du
médecin et quel que soit l’accueil réservé à cette contradiction
par le groupe. Ce qui importe ici est la possibilité d’expression
par un membre du groupe d’un avis différent de ceux exprimés
jusque-là, qui les remet en cause partiellement ou en totalité.
Tableau 4 Types de discussion
(n = 219)
|
Discussion
|
N (%)
|
|
Absence de discussion (décision individuelle apparente)
|
13 (6)
|
|
Non contradictoire
|
134 (61)
|
|
Contradictoire
|
72 (33)
|
• Types de contradiction
Ainsi, 72 dossiers ayant donné lieu à une contradiction ont
été évalués plus en détail.
Tous les types de décisions (prise en charge initiale,
progression évolutive locale, métastatique) donnent lieu à
contradiction (tableau 5( Tableau 5 )). Les prises en charge initiales
sont même plus fréquemment contradictoires que les cas de
progression évolutive, alors qu’on aurait pu faire l’hypothèse
inverse, dans la mesure où il existe moins de données de la
littérature permettant de cadrer la discussion.
Les objets de la contradiction sont également divers
(tableau 6( Tableau 6 )). Ils
portent tant sur la stratégie thérapeutique générale – c’est-à-dire
la place et l’enchaînement des différentes armes thérapeutiques –
que sur des domaines plus ciblés comme le diagnostic, le choix de
l’adjuvant ou le choix de procéder à une reprise chirurgicale.
OM1 et OM2 sont ceux qui participent le plus aux discussions
contradictoires, qu’ils apportent la contradiction ou qu’ils soient
eux-mêmes contredits par un autre médecin. Soixante-quatre
discussions contradictoires sur 72 impliquent au moins l’un
d’eux. Individuellement, OM1 et OM2 ont été impliqués
respectivement dans 43 et 39 discussions contradictoires.
CH a été impliqué dans 32 discussions contradictoires.
Pour chacun de ces trois médecins, la décision finale a été
différente de leur avis initial dans 50 % des cas.
Tableau 5 Nombre de dossiers ayant donné lieu à
une discussion contradictoire, par stade de prise en charge
(n = 72)
|
Stade de prise en charge
|
N (%)
|
|
Prise en charge initiale
|
36 (50)
|
|
Progression évolutive locale
|
22 (31)
|
|
Progression métastatique
|
14 (19)
|
Tableau 6 Objet de la discussion contradictoire
(n = 72)
|
Objet de la discussion contradictoire
|
N (%)
|
|
Stratégie thérapeutique
|
32 (44)
|
|
Diagnostic
|
10 (14)
|
|
Choix de l’adjuvant
|
19 (26)
|
|
Reprise chirurgicale
|
11 (15)
|
• Arguments et autorité médicale
Deux éléments sont cruciaux pour comprendre la dynamique des
discussions et de la concertation. Le premier concerne les
arguments invoqués ; le second concerne l’autorité de certains
médecins sur certains sujets.
L’examen attentif du contenu des discussions fait apparaître que
différents types d’arguments sont exprimés. Deux types d’arguments
paraissent plus difficilement discutables que d’autres. Le premier
concerne l’état physique ou psychologique du patient tel qu’il est
rapporté par le médecin référent. Dans 50 discussions sur 219,
cet argument a semblé influencer la décision finale. Le second type
d’argument consiste à faire référence à la littérature
scientifique, qu’il s’agisse de recommandations pour la pratique
clinique, d’études ou d’essais thérapeutiques publiés. Dans
39 discussions sur 219, ce type d’argument a été explicitement
invoqué. Ces deux types d’arguments, lorsqu’ils sont utilisés,
influencent très souvent la décision finale. Un autre type
d’argument est la référence à l’expérience personnelle
(33 discussions sur 219). Il s’exprime le plus souvent lorsque
les participants à la discussion sont hésitants sur la conduite à
tenir face à la complexité du cas, liée à la rareté de la
pathologie, au stade avancé de la maladie ou à la situation
clinique du patient.
À côté de ces arguments, il apparaît ensuite que le groupe
reconnaît à certains médecins des compétences spécifiques,
c’est-à-dire des compétences que les autres n’ont pas. Les
jugements de ces médecins lorsqu’ils s’appuient sur ces compétences
ne sont pas contestés par les autres. Par exemple, l’estimation a
priori par le chirurgien de la possibilité de procéder à une
chirurgie in sano n’est jamais contestée. De même, le choix des
protocoles de chimiothérapie et la validation d’inclusion de
patients dans des protocoles de recherche clinique ne font l’objet
de discussions qu’entre oncologues médicaux.
Plus généralement, lorsque le désaccord est persistant entre les
membres du comité autour de l’opportunité d’utiliser une arme
thérapeutique en l’absence de littérature claire, nous avons pu
observer le recours à l’expert de l’arme thérapeutique en question
pour trancher entre les différents avis. Ainsi, 4 discussions
contradictoires sur la radiothérapie se sont terminées par le
recours à l’avis du radiothérapeute. Cinq discussions sur
l’opportunité de la chirurgie se sont terminées par le recours à
l’avis du chirurgien. Quatre discussions contradictoires sur la
stratégie diagnostique se sont terminées par le recours à l’avis du
radiologue (3) et de l’anatomopathologiste (1).
En revanche, cela ne signifie pas que les experts de chaque arme
ne puissent jamais être contestés. Les arguments que nous avons
cités plus haut pèsent dans la discussion. Nous avons pu observer
que les oncologues médicaux pouvaient être contestés sur le choix
du protocole de chimiothérapie par un autre oncologue médical se
référant à des données scientifiques validées. Les autres médecins
peuvent aussi intervenir en contestant l’opportunité même de la
chimiothérapie d’après les données de la science et/ou en évoquant
l’état de fatigue jugé trop important du patient. De même, le
chirurgien peut être convaincu d’opérer alors qu’il était réticent
au départ, parce que ses collègues font référence à la perte de
chance de survie de tel patient en l’absence d’opération ou parce
qu’ils font état de la volonté de ce patient de « tout
tenter ».
• Modes de délibération
Dans la très grande majorité des cas, 178 dossiers sur 219 (81
%), les décisions ont été prises par consensus apparent [19]. Le
secrétaire du comité estime que les participants sont d’accord et
met un terme à la décision. Dans la mesure où aucune voix ne
s’élève pour contester la décision, celle-ci est considérée comme
consensuelle.
Dans 30 cas sur 219 (14 %), le consensus a été
explicite : les autres membres du comité présents ont
clairement signifié leur accord avec la décision proposée par le
secrétaire du comité.
Onze discussions sur 219 (5 %) n’ont pas abouti à une décision.
Dans 3 cas, il s’agissait de dossiers de patients pour
lesquels le médecin référent n’était pas présent, les données du
dossier étaient insuffisantes ou la question posée ne pouvait se
déduire du dossier. Dans les 8 autres cas, c’est un désaccord
persistant entre participants qui a ajourné la décision. Il a alors
été laissé au choix du médecin soit de décider avec son patient,
soit de recourir à l’avis d’un des membres du comité qui était
absent, soit de procéder à d’autres examens pour documenter
davantage la prochaine discussion.
Discussion
Les sarcomes sont des tumeurs rares [20]. Ce comité
pluridisciplinaire spécialiste des tumeurs conjonctives étudie
annuellement 350 dossiers de nouveaux patients [15]. Divers
dossiers sont discutés, dont 50 % concernent des prises en charge
initiales, ce qui indique que le comité n’a pas seulement un rôle
de recours pour les patients qui échappent aux premières lignes de
traitement. Du fait du nombre et de la variété des dossiers
présentés par les médecins, alors même que cette présentation n’a
pas localement un caractère obligatoire, on peut faire l’hypothèse
que les médecins y trouvent une aide précieuse face à la difficulté
de prendre certaines décisions, que cette difficulté soit due à
l’état avancé de la maladie, à la rareté d’un cas ou à la
complexité des paramètres à intégrer. Cela rejoint les conclusions
d’autres études. L’une d’elles a mis en évidence l’intérêt des
comités pluridisciplinaires pour adapter les protocoles aux
variabilités individuelles [21]. Une autre a souligné que certains
médecins considèrent les comités comme un outil rassurant d’aide à
la décision face à l’évolution rapide des données actuelles de la
science et comme une source de légitimation de leurs pratiques
vis-à-vis des tiers [22].
Les différences entre médecins concernant les types des dossiers
présentés et les questions posées au comité semblent montrer que
les médecins n’y voient pas le même intérêt et n’ont pas la même
représentation de leur rôle. Ce point mériterait d’être évalué dans
de futures études. Il serait notamment intéressant de voir si ces
différences sont corrélées ou non avec des variables telles que
l’âge, la formation, la spécialité médicale, la structure de
l’activité (volume et type de cancers), le mode d’exercice des
médecins, etc.
La présente étude démontre que les deux conceptions suivantes
des comités pluridisciplinaires seraient tout autant
erronées : « les comités pluridisciplinaires ne servent à
rien, ils ne sont qu’une mise en scène » ou « il suffit
de mettre en place des comités pour améliorer la prise de décision
thérapeutique en cancérologie ».
Les comités pluridisciplinaires ne sont pas fatalement une
« mise en scène de la démocratie », où le groupe ne
ferait qu’entériner des décisions que des médecins auraient déjà
prises individuellement. En premier lieu, le comité sert à rappeler
les règles de bonnes pratiques, fondées sur les données actuelles
de la science qui, par définition, ne sont pas individuelles mais
collectives. Ainsi, tout médecin qui souhaite s’en écarter doit le
justifier face au groupe. Mais, plus généralement, le comité est un
espace de discussion où la contradiction existe et où les arguments
jouent un rôle. C’est là une caractéristique générale de tels
comités de délibération – en dehors même de la sphère médicale –
que de donner une place à l’argumentation (même si cela n’exclut
pas les phénomènes de manipulation) [19]. Nous avons ainsi observé
que les secrétaires du comité, sans lesquels pourtant les autres
médecins ne se réunissent pas, preuve de leur importance,
n’imposent pas systématiquement leurs vues. OM1, qui jouit pourtant
d’une reconnaissance régionale et nationale non contestée, est
celui qui est le plus souvent contredit. C’est un paradoxe
apparent : d’une part, c’est lui qui présente le plus de
dossiers et, d’autre part, il semble rechercher cette
contradiction.
Cette étude montre aussi qu’il serait tout autant erroné de
croire que la mise en place de comités suffit à améliorer la prise
de décision thérapeutique en cancérologie. D’une part, un comité,
comme instance collective de délibération, ne peut se substituer à
la compétence individuelle des médecins qui le composent ; en
particulier, le recours fréquent aux arguments fondés sur l’état
général du patient démontre que le comité ne remplace pas le
colloque singulier entre le médecin et son patient : la
qualité de la décision finale repose sur la compétence du médecin à
comprendre les attentes et les préférences de son patient, à
évaluer sa capacité à supporter les traitements envisageables et à
en rendre compte aux médecins composant le comité. D’autre part, le
bon fonctionnement du comité repose fortement sur le fait que le
groupe reconnaît à certains de ses membres des compétences
spécifiques auxquelles il se réfère dans certaines situations.
L’hypothèse selon laquelle un comité peut difficilement fonctionner
sans un minimum de confiance entre ses membres mérite d’être testée
dans de futures études, de même que, le cas échéant, les ressorts
de cette confiance.
Conclusion
Alors que l’un des objectifs du Plan cancer est de faire
« bénéficier 100 % des nouveaux patients atteints de cancer
d’une concertation pluridisciplinaire autour de leur dossier »
[3], la réflexion sur les conditions du bon fonctionnement de ces
concertations mérite d’être poursuivie par d’autres études
similaires.
L’exemple que nous avons exposé peut certes contribuer à cette
réflexion mais présente certaines spécificités qui ne sauraient
permettre une généralisation. Ces spécificités concernent notamment
le nombre de membres permanents de ce comité, qui est réduit, et le
fait que les médecins se sont spécialisés dans cette pathologie et
travaillent ensemble depuis plusieurs années. Ces éléments
contribuent sans doute à ce que tous les membres de ce comité se
connaissent, se reconnaissent certaines compétences et aient une
bonne connaissance de la littérature scientifique. Le caractère
faiblement formalisé de ce comité et l’absence d’explicitation des
raisons de certaines décisions ne semblent pas nuire à son
fonctionnement, en particulier concernant la conformité des
décisions aux données actuelles de la science [15]. Cependant, ce
caractère peu formalisé est-il envisageable lors de la création de
comités pluridisciplinaires inter-établissements où les médecins se
connaissent moins ?
Une autre spécificité tient à ce type de cancer, qui est composé
de multiples sous-types histologiques et dont les données
scientifiques sont moins stabilisées que dans d’autres cancers
comme le cancer du sein. Ces caractéristiques laissent-elles une
place plus grande à l’argumentation et favorisent-elles aussi
l’hyperspécialisation de certains médecins qui bénéficient de ce
fait d’une autorité parmi les membres du groupe ?
Une réflexion sur les conditions de l’efficacité de tels comités
paraît d’autant plus cruciale qu’ils représentent un fort
investissement en temps-médecins à une époque où de telles
ressources se font de plus en plus rares.
Références
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