Accueil > Revues > Médecine > Bulletin du cancer > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
Bulletin du Cancer
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable
  Version PDF

Fonctionnement et impact d’un comité pluridisciplinaire en cancérologie


Bulletin du Cancer. Volume 91, Numéro 10, 799-804, Octobre 2004, Article original


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Patrick Castel , Jean-Yves Blay , Pierre Meeus , Marie-Pierre Sunyach , Dominique Ranchère-Vince , Philippe Thiesse , Christophe Bergeron , Perrine Marec-Bérard , Antoine Lurkin , Isabelle Ray-Coquard , Gresac, LASS CNRS-FRE2747 Centre Léon-Bérard <castel@lyon.fnclcc.fr>, Oncora, Centre Léon-Bérard, Centre Léon-Bérard, 28, rue Laennec, 69008 Lyon, Hospices civils de Lyon.

Résumé : La pluridisciplinarité est un principe recommandé pour guider la pratique en cancérologie. Pourtant, peu d’études se sont intéressées à la façon dont ce principe peut concrètement se décliner. Cet article étudie le fonctionnement d’un comité pluridisciplinaire spécialisé dans la prise en charge d’un cancer rare. Deux cent dix-neuf discussions de dossiers ayant eu lieu au cours de 26 réunions entre le 9 avril 2003 et le 14 février 2004 ont été analysées. Ces discussions ont été retranscrites et ont fait l’objet d’un traitement qualitatif et quantitatif. Alors que le Plan cancer fait du recours à de tels comités un préalable indispensable aux décisions thérapeutiques, cet article entend montrer deux points importants. D’une part, il confirme qu’un comité pluridisciplinaire peut constituer un cadre propice aux décisions collectives, favorisant l’expression et l’étude d’options thérapeutiques alternatives (72 dossiers sur 219). Plus généralement, les membres du comité échangent des arguments lors des discussions qui concernent le plus fréquemment l’état clinique et psychologique du patient (50 dossiers sur 219), les données de la science (39 dossiers sur 219) et l’expérience personnelle (33 dossiers sur 219). De plus, cet article entend souligner que la mise en place de comités pluridisciplinaires ne saurait constituer une condition suffisante à l’amélioration des décisions thérapeutiques. En effet, dans le cas présent, la qualité des décisions ne repose pas uniquement sur le caractère collectif des discussions mais dépend aussi des compétences individuelles et spécifiques de certains membres du comité que les autres membres leur reconnaissent.

Mots-clés : pluridisciplinarité, décision médicale, autorité, arguments, cancer

ARTICLE

Auteur(s) :, Patrick Castel1,2,3,*, Jean-Yves Blay3,4, Pierre Meeus3, Marie-Pierre Sunyach3, Dominique Ranchère-Vince3, Philippe Thiesse3, Christophe Bergeron3, Perrine Marec-Bérard3, Antoine Lurkin1,3, Isabelle Ray-Coquard1,3

1Gresac, LASS CNRS-FRE2747 Centre Léon-Bérard <castel@lyon.fnclcc.fr>
2Oncora, Centre Léon-Bérard
3Centre Léon-Bérard, 28, rue Laennec, 69008 Lyon
4Hospices civils de Lyon
*P. Castel

Article reçu le 27 Juillet 2004, accepté le 13 Septembre 2004

La pluridisciplinarité est considérée comme un des principes devant guider la pratique médicale pour la prise en charge des patients atteints de cancer. Professionnels, pouvoirs publics et représentants des patients se rejoignent sur ce point. Du côté de la profession médicale, la plupart des recommandations font référence à cette nécessité [1]. Du côté des pouvoirs publics français, son développement est un des principaux objectifs concernant l’organisation de la lutte contre le cancer depuis 1998 [2, 3].Cependant, certains éclaircissements méritent d’être apportés. Premièrement, la définition de la pluridisciplinarité en cancérologie reste très générale. On la définit le plus souvent comme la participation de représentants de différentes spécialités à la définition de la stratégie thérapeutique, en précisant éventuellement que des chirurgiens, radiothérapeutes et spécialistes de l’oncologie médicale doivent être présents. Mais les pratiques existant déjà concrètement, à savoir les règles de fonctionnement de telles réunions et les mécanismes de concertation, n’ont, à notre connaissance, pas encore été investiguées [4, 5]. Deuxièmement, les conditions d’efficacité de telles réunions ne sont pas documentées [4]. En effet, si certaines études ont tenté d’établir une corrélation entre concertation pluridisciplinaire et efficacité de la prise en charge [6-12], ce lien n’est pas encore établi, d’autant plus que ces études n’étaient pas contrôlées.À travers l’exemple du fonctionnement du comité « sarcome » du centre Léon-Bérard, nous nous proposons de contribuer à améliorer ces connaissances pour un type de cancer où la littérature souligne, encore plus que pour d’autres cancers, l’absolue nécessité d’une concertation pluridisciplinaire [13-16]. Les objectifs de cette étude sont à la fois de décrire le fonctionnement d’un comité de décision pluridisciplinaire pour une tumeur particulière – le sarcome – et d’évaluer dans quelle mesure l’existence d’un tel comité facilite la décision collective.Cette étude s’inscrit dans la continuité d’autres études d’évaluation des pratiques menées au sein de cette institution [17] et d’établissements du réseau dont elle fait partie [18] concernant l’implémentation de recommandations.

Résultats

Diversité des dossiers discutés et des questions posées

Les dossiers amenés à la discussion par les praticiens sont divers. Ils recouvrent tous les stades de la maladie (tableau 1( Tableau 1 )). La prépondérance des dossiers concernant une prise en charge initiale (47 %) indique que le comité n’est pas limité à un rôle d’ultime recours, qui servirait uniquement lorsque le praticien ne sait plus quoi faire pour maîtriser l’évolution de la maladie.

Les médecins n’amènent ni le même nombre, ni le même type de dossiers. OM1 présente le plus de dossiers au comité (32 % des dossiers discutés). Il est celui qui amène le plus grand nombre de dossiers concernant des prises en charge initiales et des dossiers de patients métastatiques. CH, qui est le second pourvoyeur de dossiers pour le comité, est celui qui présente le plus de dossiers de patients connaissant une progression évolutive locale.

Par ailleurs, 26 % des dossiers sont adressés par des médecins ne participant pas régulièrement au comité. Ils concernent à égale proportion des cancers qui « échappent » et des prises en charge initiales : le comité a donc, vis-à-vis de l’extérieur, un rôle à la fois de recours et de conseil en première main.

Le type de questions posées au comité par les praticiens est variable. Elles sont plus ou moins ouvertes. Schématiquement, le degré d’ouverture des questions varie sur un continuum bordé par deux extrêmes. À un extrême, le médecin présente le dossier et pose la question de la stratégie thérapeutique à adopter, sans faire de proposition au départ. Deux questions types : « qu’est-ce que vous feriez ? » et « est-ce que quelqu’un aurait une idée géniale ? » À une autre extrémité, le médecin demande au comité de valider une attitude thérapeutique ou de choisir entre plusieurs options préalablement exposées.

Les médecins ne posent pas le même type de questions initiales au comité (tableau 2( Tableau 2 )). Par exemple, OM1 est celui qui amène le plus de dossiers pour discuter du diagnostic ou de la stratégie diagnostique (17 sur 36 dossiers au total) et pour discuter du choix de l’adjuvant (17 sur 35 dossiers au total). CH, qui apporte le plus de dossiers concernant une progression évolutive locale, souhaite le plus souvent discuter de l’opportunité de procéder à une chirurgie (12 sur 50 dossiers au total) ou du choix de l’adjuvant après une opération (7 sur 35 dossiers au total).

Le comité n’est pas seulement une instance de décision, il est aussi un outil de coordination. À côté des discussions de dossiers, c’est un lieu où les médecins peuvent attirer l’attention de leurs collègues sur des tâches qu’ils aimeraient voir réaliser rapidement pour certains de leurs patients : des examens, le début d’un traitement, etc. Le comité est aussi un moment où un médecin peut tenter de convaincre un de ses collègues de prendre en charge un de ses patients pour la suite du traitement. C’est enfin un lieu d’échanges d’information. Les médecins peuvent s’informer sur l’évolution de l’état d’un patient qu’ils ont confié à un collègue. Ils peuvent aussi informer et s’informer sur les nouveaux traitements et techniques mis en œuvre. Un exemple type concerne l’information sur les protocoles de recherche clinique nouvellement ouverts.
Tableau 1 Nombre de dossiers amenés par les différents médecins, par stade de prise en charge (n = 219)

Stade de prise en charge

OM1

OM2

OM3

CH

Cumul autres membres

EXT CLB

EXT

N (%)

Prise en charge initiale

27

19

10

18

4

17

8

103 (47)

Progression évolutive locale

10

4

3

11

0

11

2

41 (19)

Progression évolutive métastatique

22

6

1

5

6

11

2

53 (24)

Stade incertain

11

1

4

5

1

22 (10)

N (%)

70 (32)

29 (13)

14 (6,5)

35 (16)

14 (6,5)

44 (20)

13 (6)

219 (100)


Tableau 2 Nombre de dossiers amenés par les différents médecins, par type de question initiale posée (n = 219)

Question initiale

OM1

OM2

OM3

CH

Cumul autres membres

EXT CLB

EXT

N (%)

Diagnostic

17

3

2

1

3

6

4

36 (16)

Stratégie thérapeutique générale

20

7

4

14

4

15

3

67 (31)

Indication ou non d’un acte chirurgical

11

9

4

12

3

6

5

50 (23)

Traitement adjuvant (opportunité et/ou choix de l’adjuvant)

17

3

2

7

1

5

35 (16)

Poursuite ou non de la chimiothérapie

1

3

1

1

1

6

13 (6)

Validation de l’inclusion

1

3

3

7 (3)

Absence de question

3

1

1

1

1

7 (3)

Divers

1

2

1

4 (2)

N (%)

70 (32)

29 (13)

14 (6,5)

35 (16)

14 (6,5)

44 (20)

13 (6)

219 (100)

Processus délibératif

• Participation aux discussions

Tout le monde ne prend pas part à la discussion, mais il y a toujours au moins un oncologue médical qui y participe. Dans 13 cas sur 219, la décision a été prise individuellement par OM1 ou OM2 (tableau 3( Tableau 3 )). Ces cas correspondent à des standards de prise en charge selon les Standards, Options et Recommandations ou à une validation d’inclusion dans un protocole de recherche en cours. Dans 53 cas sur 219, 2 médecins, dont au moins un oncologue médical, ont participé à la discussion. Soixante-seize discussions sur 219 ont impliqué 3 médecins et 77 discussions sur 219 ont impliqué 4 médecins ou plus.
Tableau 3 Participants à la décision (n = 219)

Participant

N (%)

OM1 ou OM2 seul

13 (6)

2 médecins

53 (24)

3 médecins

76 (35)

4 médecins ou plus

77 (35)

• Décision individuelle, linéaire ou contradictoire (tableau 4)

( Tableau 4 )Treize dossiers sur 219 (6 %) ont donc donné lieu à une décision individuelle. Dans 134 dossiers sur 219 (61 %), la décision a été le résultat d’un processus en apparence linéaire, avec agrégation des propositions des uns et des autres, sans remise en cause de ce qui avait été émis jusque-là. Par exemple, les membres présents sont d’accord sur l’opportunité d’une reprise chirurgicale, à la suite de quoi un médecin propose un traitement médical adjuvant qui est accepté, puis un autre médecin propose à son tour une radiothérapie adjuvante qui est elle aussi adoptée.

Soixante-douze dossiers sur 219 (33 %) ont donné lieu à l’expression d’une contradiction pendant la discussion. Nous entendons par contradiction la prise de parole d’un membre du comité pour évoquer une alternative à la stratégie diagnostique et thérapeutique envisagée jusqu’alors au cours de la discussion. Nous parlons de contradiction, quelle que soit la vigueur des propos du médecin et quel que soit l’accueil réservé à cette contradiction par le groupe. Ce qui importe ici est la possibilité d’expression par un membre du groupe d’un avis différent de ceux exprimés jusque-là, qui les remet en cause partiellement ou en totalité.
Tableau 4 Types de discussion (n = 219)

Discussion

N (%)

Absence de discussion (décision individuelle apparente)

13 (6)

Non contradictoire

134 (61)

Contradictoire

72 (33)

• Types de contradiction

Ainsi, 72 dossiers ayant donné lieu à une contradiction ont été évalués plus en détail.

Tous les types de décisions (prise en charge initiale, progression évolutive locale, métastatique) donnent lieu à contradiction (tableau 5( Tableau 5 )). Les prises en charge initiales sont même plus fréquemment contradictoires que les cas de progression évolutive, alors qu’on aurait pu faire l’hypothèse inverse, dans la mesure où il existe moins de données de la littérature permettant de cadrer la discussion.

Les objets de la contradiction sont également divers (tableau 6( Tableau 6 )). Ils portent tant sur la stratégie thérapeutique générale – c’est-à-dire la place et l’enchaînement des différentes armes thérapeutiques – que sur des domaines plus ciblés comme le diagnostic, le choix de l’adjuvant ou le choix de procéder à une reprise chirurgicale.

OM1 et OM2 sont ceux qui participent le plus aux discussions contradictoires, qu’ils apportent la contradiction ou qu’ils soient eux-mêmes contredits par un autre médecin. Soixante-quatre discussions contradictoires sur 72 impliquent au moins l’un d’eux. Individuellement, OM1 et OM2 ont été impliqués respectivement dans 43 et 39 discussions contradictoires. CH a été impliqué dans 32 discussions contradictoires.

Pour chacun de ces trois médecins, la décision finale a été différente de leur avis initial dans 50 % des cas.
Tableau 5 Nombre de dossiers ayant donné lieu à une discussion contradictoire, par stade de prise en charge (n = 72)

Stade de prise en charge

N (%)

Prise en charge initiale

36 (50)

Progression évolutive locale

22 (31)

Progression métastatique

14 (19)


Tableau 6 Objet de la discussion contradictoire (n = 72)

Objet de la discussion contradictoire

N (%)

Stratégie thérapeutique

32 (44)

Diagnostic

10 (14)

Choix de l’adjuvant

19 (26)

Reprise chirurgicale

11 (15)

• Arguments et autorité médicale

Deux éléments sont cruciaux pour comprendre la dynamique des discussions et de la concertation. Le premier concerne les arguments invoqués ; le second concerne l’autorité de certains médecins sur certains sujets.

L’examen attentif du contenu des discussions fait apparaître que différents types d’arguments sont exprimés. Deux types d’arguments paraissent plus difficilement discutables que d’autres. Le premier concerne l’état physique ou psychologique du patient tel qu’il est rapporté par le médecin référent. Dans 50 discussions sur 219, cet argument a semblé influencer la décision finale. Le second type d’argument consiste à faire référence à la littérature scientifique, qu’il s’agisse de recommandations pour la pratique clinique, d’études ou d’essais thérapeutiques publiés. Dans 39 discussions sur 219, ce type d’argument a été explicitement invoqué. Ces deux types d’arguments, lorsqu’ils sont utilisés, influencent très souvent la décision finale. Un autre type d’argument est la référence à l’expérience personnelle (33 discussions sur 219). Il s’exprime le plus souvent lorsque les participants à la discussion sont hésitants sur la conduite à tenir face à la complexité du cas, liée à la rareté de la pathologie, au stade avancé de la maladie ou à la situation clinique du patient.

À côté de ces arguments, il apparaît ensuite que le groupe reconnaît à certains médecins des compétences spécifiques, c’est-à-dire des compétences que les autres n’ont pas. Les jugements de ces médecins lorsqu’ils s’appuient sur ces compétences ne sont pas contestés par les autres. Par exemple, l’estimation a priori par le chirurgien de la possibilité de procéder à une chirurgie in sano n’est jamais contestée. De même, le choix des protocoles de chimiothérapie et la validation d’inclusion de patients dans des protocoles de recherche clinique ne font l’objet de discussions qu’entre oncologues médicaux.

Plus généralement, lorsque le désaccord est persistant entre les membres du comité autour de l’opportunité d’utiliser une arme thérapeutique en l’absence de littérature claire, nous avons pu observer le recours à l’expert de l’arme thérapeutique en question pour trancher entre les différents avis. Ainsi, 4 discussions contradictoires sur la radiothérapie se sont terminées par le recours à l’avis du radiothérapeute. Cinq discussions sur l’opportunité de la chirurgie se sont terminées par le recours à l’avis du chirurgien. Quatre discussions contradictoires sur la stratégie diagnostique se sont terminées par le recours à l’avis du radiologue (3) et de l’anatomopathologiste (1).

En revanche, cela ne signifie pas que les experts de chaque arme ne puissent jamais être contestés. Les arguments que nous avons cités plus haut pèsent dans la discussion. Nous avons pu observer que les oncologues médicaux pouvaient être contestés sur le choix du protocole de chimiothérapie par un autre oncologue médical se référant à des données scientifiques validées. Les autres médecins peuvent aussi intervenir en contestant l’opportunité même de la chimiothérapie d’après les données de la science et/ou en évoquant l’état de fatigue jugé trop important du patient. De même, le chirurgien peut être convaincu d’opérer alors qu’il était réticent au départ, parce que ses collègues font référence à la perte de chance de survie de tel patient en l’absence d’opération ou parce qu’ils font état de la volonté de ce patient de « tout tenter ».

• Modes de délibération

Dans la très grande majorité des cas, 178 dossiers sur 219 (81 %), les décisions ont été prises par consensus apparent [19]. Le secrétaire du comité estime que les participants sont d’accord et met un terme à la décision. Dans la mesure où aucune voix ne s’élève pour contester la décision, celle-ci est considérée comme consensuelle.

Dans 30 cas sur 219 (14 %), le consensus a été explicite : les autres membres du comité présents ont clairement signifié leur accord avec la décision proposée par le secrétaire du comité.

Onze discussions sur 219 (5 %) n’ont pas abouti à une décision. Dans 3 cas, il s’agissait de dossiers de patients pour lesquels le médecin référent n’était pas présent, les données du dossier étaient insuffisantes ou la question posée ne pouvait se déduire du dossier. Dans les 8 autres cas, c’est un désaccord persistant entre participants qui a ajourné la décision. Il a alors été laissé au choix du médecin soit de décider avec son patient, soit de recourir à l’avis d’un des membres du comité qui était absent, soit de procéder à d’autres examens pour documenter davantage la prochaine discussion.

Discussion

Les sarcomes sont des tumeurs rares [20]. Ce comité pluridisciplinaire spécialiste des tumeurs conjonctives étudie annuellement 350 dossiers de nouveaux patients [15]. Divers dossiers sont discutés, dont 50 % concernent des prises en charge initiales, ce qui indique que le comité n’a pas seulement un rôle de recours pour les patients qui échappent aux premières lignes de traitement. Du fait du nombre et de la variété des dossiers présentés par les médecins, alors même que cette présentation n’a pas localement un caractère obligatoire, on peut faire l’hypothèse que les médecins y trouvent une aide précieuse face à la difficulté de prendre certaines décisions, que cette difficulté soit due à l’état avancé de la maladie, à la rareté d’un cas ou à la complexité des paramètres à intégrer. Cela rejoint les conclusions d’autres études. L’une d’elles a mis en évidence l’intérêt des comités pluridisciplinaires pour adapter les protocoles aux variabilités individuelles [21]. Une autre a souligné que certains médecins considèrent les comités comme un outil rassurant d’aide à la décision face à l’évolution rapide des données actuelles de la science et comme une source de légitimation de leurs pratiques vis-à-vis des tiers [22].

Les différences entre médecins concernant les types des dossiers présentés et les questions posées au comité semblent montrer que les médecins n’y voient pas le même intérêt et n’ont pas la même représentation de leur rôle. Ce point mériterait d’être évalué dans de futures études. Il serait notamment intéressant de voir si ces différences sont corrélées ou non avec des variables telles que l’âge, la formation, la spécialité médicale, la structure de l’activité (volume et type de cancers), le mode d’exercice des médecins, etc.

La présente étude démontre que les deux conceptions suivantes des comités pluridisciplinaires seraient tout autant erronées : « les comités pluridisciplinaires ne servent à rien, ils ne sont qu’une mise en scène » ou « il suffit de mettre en place des comités pour améliorer la prise de décision thérapeutique en cancérologie ».

Les comités pluridisciplinaires ne sont pas fatalement une « mise en scène de la démocratie », où le groupe ne ferait qu’entériner des décisions que des médecins auraient déjà prises individuellement. En premier lieu, le comité sert à rappeler les règles de bonnes pratiques, fondées sur les données actuelles de la science qui, par définition, ne sont pas individuelles mais collectives. Ainsi, tout médecin qui souhaite s’en écarter doit le justifier face au groupe. Mais, plus généralement, le comité est un espace de discussion où la contradiction existe et où les arguments jouent un rôle. C’est là une caractéristique générale de tels comités de délibération – en dehors même de la sphère médicale – que de donner une place à l’argumentation (même si cela n’exclut pas les phénomènes de manipulation) [19]. Nous avons ainsi observé que les secrétaires du comité, sans lesquels pourtant les autres médecins ne se réunissent pas, preuve de leur importance, n’imposent pas systématiquement leurs vues. OM1, qui jouit pourtant d’une reconnaissance régionale et nationale non contestée, est celui qui est le plus souvent contredit. C’est un paradoxe apparent : d’une part, c’est lui qui présente le plus de dossiers et, d’autre part, il semble rechercher cette contradiction.

Cette étude montre aussi qu’il serait tout autant erroné de croire que la mise en place de comités suffit à améliorer la prise de décision thérapeutique en cancérologie. D’une part, un comité, comme instance collective de délibération, ne peut se substituer à la compétence individuelle des médecins qui le composent ; en particulier, le recours fréquent aux arguments fondés sur l’état général du patient démontre que le comité ne remplace pas le colloque singulier entre le médecin et son patient : la qualité de la décision finale repose sur la compétence du médecin à comprendre les attentes et les préférences de son patient, à évaluer sa capacité à supporter les traitements envisageables et à en rendre compte aux médecins composant le comité. D’autre part, le bon fonctionnement du comité repose fortement sur le fait que le groupe reconnaît à certains de ses membres des compétences spécifiques auxquelles il se réfère dans certaines situations. L’hypothèse selon laquelle un comité peut difficilement fonctionner sans un minimum de confiance entre ses membres mérite d’être testée dans de futures études, de même que, le cas échéant, les ressorts de cette confiance.

Conclusion

Alors que l’un des objectifs du Plan cancer est de faire « bénéficier 100 % des nouveaux patients atteints de cancer d’une concertation pluridisciplinaire autour de leur dossier » [3], la réflexion sur les conditions du bon fonctionnement de ces concertations mérite d’être poursuivie par d’autres études similaires.

L’exemple que nous avons exposé peut certes contribuer à cette réflexion mais présente certaines spécificités qui ne sauraient permettre une généralisation. Ces spécificités concernent notamment le nombre de membres permanents de ce comité, qui est réduit, et le fait que les médecins se sont spécialisés dans cette pathologie et travaillent ensemble depuis plusieurs années. Ces éléments contribuent sans doute à ce que tous les membres de ce comité se connaissent, se reconnaissent certaines compétences et aient une bonne connaissance de la littérature scientifique. Le caractère faiblement formalisé de ce comité et l’absence d’explicitation des raisons de certaines décisions ne semblent pas nuire à son fonctionnement, en particulier concernant la conformité des décisions aux données actuelles de la science [15]. Cependant, ce caractère peu formalisé est-il envisageable lors de la création de comités pluridisciplinaires inter-établissements où les médecins se connaissent moins ?

Une autre spécificité tient à ce type de cancer, qui est composé de multiples sous-types histologiques et dont les données scientifiques sont moins stabilisées que dans d’autres cancers comme le cancer du sein. Ces caractéristiques laissent-elles une place plus grande à l’argumentation et favorisent-elles aussi l’hyperspécialisation de certains médecins qui bénéficient de ce fait d’une autorité parmi les membres du groupe ?

Une réflexion sur les conditions de l’efficacité de tels comités paraît d’autant plus cruciale qu’ils représentent un fort investissement en temps-médecins à une époque où de telles ressources se font de plus en plus rares.

Références

1Chardot C, Fervers B, Bey P, Abbatucci JS, Philip T. Standards, options et recommandations pour une bonne pratique dans l’organisation pluridisciplinaire de la cancérologie. Bull Cancer 1995 ; 82 : 780-95.

2Circulaire DGS/DH no 98/213 du 24 mars 1998 relative à l’organisation des soins en cancérologie dans les établissements publics et privés.

3Action 31 du Plan national de lutte contre le cancer. 2003.

4Jefferies H, Chan KK. Multidisciplinary team working: is it both holistic and effective ? Int J Gynecol Cancer 2004 ; 14 : 210-1.

5Bergerot P. Rapport sur l’état des lieux des réseaux de cancérologie à la fin de l’année 2003. Paris : Mission interministérielle pour la lutte contre le cancer, 2004.

6Dubay D, Cimmino V, Lowe L, Johnson TM, Sondak VK. Low recurrence rate after surgery for dermatofibrosarcoma protuberans. Cancer 2004 ; 100 : 1008-16.

7Haward R, Amir Z, Borrill C, Dawson J, Scully J, West M, et al. Breast cancer teams: the impact of constitution, new cancer workload, and methods of operation on their effectiveness. Br J Cancer 2003 ; 89 : 15-22.

8Schrag D, Panageas KS, Riedel E, Hsieh L, Bach PB, Guillem JG, et al. Surgeon volume compared to hospital volume as a predictor of outcome following primary colon cancer resection. J Surg Oncol 2003 ; 83 : 68-78.

9Tan AL, Jones R, Mcpherson G, Rowan D. Audit of a multidisciplinary vulvar clinic in a gynecologic hospital. J Reprod Med 2000 ; 45 : 655-8.

10Winchester DP, Cox JD. Standards for breast-conservation treatment. CA Cancer J Clin 1992 ; 42 : 134-62.

11Corbridge R, Cox JD. The cost of running a multidisciplinary head and neck oncology service: an audit. Rev Laryngol Otol Rhinol 2000 ; 121 : 151-3.

12Birchall MA, Bailey D, Lennon A. Performance and standards for the process of head and neck cancer care: South and West audit of head and neck cancer 1996-1997 (SWAHN I). South and West Regional Cancer Organisation Tumour Panel for Head and Neck Cancer. Br J Cancer 2000 ; 83 : 421-5.

13Singer S, Demetri GD, Baldini EH, Fletcher CD. Management of soft-tissue sarcomas: an overview and update. Lancet Oncol 2000 ; 1 : 75-85.

14Wiklund T, Huuhtanen R, Blomqvist C, Tukiainen E, Virolainen M, Virkkunen P, et al. The importance of a multidisciplinary group in the treatment of soft-tissue sarcomas. Eur J Cancer 1996 ; 32 : 269-73.

15Ray-Coquard I, Thiesse P, Ranchere-Vince D, Chauvin F, Bobin JY, Sunyach MP, et al. Conformity to clinical practice guidelines, multidisciplinary management and outcome of treatment for soft-tissue sarcomas. Ann Oncol 2004 ; 15 : 307-15.

16Uwer L, Rios M, Sommelet D, Mole D, Sirveaux F, Verhaeghe JL, et al. Comment améliorer la prise en charge initiale des patients adultes atteints de tumeurs des os et parties molles : expérience d’un comité de concertation pluridisciplinaire du réseau Oncolor, avant la diffusion des référentiels régionaux. Bull Cancer 2003 ; 90 : 269-77.

17Ray-Coquard I, Philip T, Lehmann M, Fervers B, Farsi F, Chauvin F. Impact of a clinical guidelines program for breast and colon cancer in a French cancer center. JAMA 1997 ; 278 : 1591-5.

18Ray-Coquard I, Philip T, De Laroche G, Froger X, Suchaud JP, Voloch A, et al. A controlled “before-after” study: impact of a clinical guidelines programme and regional cancer network organisation on medical practice. Br J Cancer 2002 ; 86 : 313-21.

19Urfalino P. La délibération et la dimension normative de la décision collective. In : Commaille J, Dumoulin L, Robert C, editors. La juridicisation du politique. Paris : LGDJ, 1999 : 165-93.

20Colonna M, Hedelin G, Esteve J, Grosclaude P, Launoy G, Buemi A, et al. National cancer prevalence estimation in France. Int J Cancer 2000 ; 87 : 301-4.

21Sauvagnac C, Beckendorf V, Lesur A, Luporsi E, Stines J, Falzon P, et al. Des traitements standard aux cas particuliers : la place des comités de décision thérapeutique en cancérologie. Bull Cancer 1999 ; 86 : 767-72.

22Castel P, Merle I. Quand les normes de pratiques deviennent une ressource pour les médecins. Soc Travail 2002 ; 44 : 337-55.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]