ARTICLE
Auteur(s) : Aouatef Jmal1, Hamouda Boussen2, Monia
Abdennebi1, Sonia
Gara1,
Latifa Harzallah1, Saïd Gritli3,
Abderrahmen Ladgham3, Fethi Guemira1,
Abderraouf Ghanem1
1 Service de biologie clinique,
2 Service de carcinologie médicale,
3 Service d’ORL, Institut Salah Azaïz, Boulevard du
9 Avril, 1006 Bab Saâdoun, Tunis, Tunisie
Article reçu le 2 octobre 2003, accepté le 16 février
2004
Le carcinome du nasopharynx (CNP) représente une entité
particulière au sein des cancers de la sphère ORL, caractérisé par
la liaison au virus d’Epstein-Barr (EBV) et une évolutivité
tumorale importante avec un potentiel métastatique élevé [1]. La
Tunisie, comme le Maghreb, est une zone d’incidence intermédiaire
pour le CNP, évaluée de 1,78 à
2,05 cas/an/100 000 habitants. [2, 3]. Il s’agit,
dans notre pays, du premier cancer des voies aérodigestives
supérieures chez la femme et du deuxième après le cancer du larynx
chez l’homme [4]. Ces tumeurs sont en Tunisie à prédominance
histologique indifférenciée (undifferentiated carcinoma of
nasopharyngeal type ou UCNT) dans plus de 90 % des cas et
peuvent toucher des sujets jeunes (< 25 ans) ou des
enfants (5 à 7 % des cas), ce qui explique leur répartition
bimodale avec un premier pic de fréquence entre 15 et 25 ans
[5]. Du fait de la situation profonde du nasopharynx, le CNP n’est
détecté qu’à des stades avancés T3-4 ou N2-3 [1]. Il n’existe
pas encore actuellement de marqueur sérique fiable du CNP, bien que
les patients atteints aient un profil évocateur de la sérologie
anti-EBV contre le early antigen (EA) et le viral capsid
antigen (VCA) [6]. Cela souligne l’intérêt de la mise au point
du dosage d’un marqueur sérique fiable permettant un diagnostic
précoce et le suivi des patients atteints d’un cancer du cavum. Les
cytokératines sont des protéines de la famille des filaments
intermédiaires et les principaux composants du cytosquelette de la
cellule, exprimées par toutes les cellules épithéliales et
présentant un intérêt en tant que marqueur de la différenciation
épithéliale [7]. Le Cyfra 21-1, fragment de la cytokératine
19 exprimé particulièrement dans les cellules épithéliales
malignes, est reconnu comme un marqueur tumoral sensible des
carcinomes épidermoïdes bronchiques non à petites cellules [8-10].
Il est dosable dans le sérum par le biais de deux anticorps
monoclonaux 21 et 1, d’où son nom.
Notre travail vise à mettre en relief l’importance de
l’utilisation de ce marqueur dans le cancer du cavum.
Résultats
Notre étude a concerné 33 hommes et 8 femmes avec un
âge moyen de 44 ± 15 ans (tableau
1). Nous avons noté deux groupes d’âge : l’un
constitué de 33 malades âgés de 32 à 70 ans (moyenne de
50 ans) et l’autre comportant 8 patients plus jeunes âgés
de 13 et 29 ans (moyenne de 19,7 ans). Cette répartition
bimodale est habituelle en Tunisie avec une fréquence de l’atteinte
de l’enfant de l’ordre de moins de 10 %. Sur les
41 malades étudiés, les carcinomes indifférenciés de type UCNT
représentaient 90,2 % (37/41) des cas versus 9,8 %
(4/41) pour les bien différenciés. Selon la classification TNM de
1986, la tumeur était classée T2 dans 2,4 % des cas, T3 dans
36,6 % et T4 dans 61 % des cas ; 21,9 % des
malades n’avaient pas d’adénopathie cervicale palpable
versus 9,8 %, 26,8 % et 41,5 % ayant des
ganglions classés respectivement N1, N2 et N3. Tous nos patients
avaient une maladie localement avancée (stades III et IV).
Tableau 1. Caractéristiques des patients
|
|
Nombre |
% |
|
Hommes |
33 |
80,5 |
|
Femmes |
8 |
19,5 |
| Âge
moyen |
44 ± 15 ans |
|
|
≤ 30 ans |
8 |
19,5 |
|
T3 |
15 |
36,6 |
|
T4 |
25 |
61,0 |
|
N2 |
11 |
26,8 |
|
N3 |
17 |
41,5 |
|
UCNT |
37 |
90,2 |
|
Non-UCNT |
4 |
9,8 |
Les valeurs du Cyfra 21-1 selon les stades sont présentées
dans le tableau 2. Le taux sérique moyen
chez les malades était de 6,98 ± 3,81 ng/ml
versus 2,41 ± 1,97 ng/ml pour les témoins
(p = 0,001). Dans le groupe de malades dont l’âge était
inférieur à 29 ans, la valeur moyenne du Cyfra 21-1 était
de 6,43 ng/ml versus 6,99 ng/ml pour ceux âgés de
32 à 70 ans (NS). Sur les 41 malades étudiés,
34 avaient des taux sériques élevés (82,9 %) avec une
sensibilité variant selon le type histologique de 83,7 % pour
les carcinomes indifférenciés à 75 % en cas de carcinome bien
différencié (NS). La spécificité était de 100 %. Nous n’avons
pas trouvé de corrélation significative entre le taux sérique
initial du Cyfra 21-1 et le T, le N ou les mensurations cliniques
ganglionnaires. Les valeurs moyennes les plus élevées (8,93 et
9,65 ng/ml) ont été observées chez les patients T4N0 avec
atteinte endocrânienne et T4N3 associant une atteinte endocrânienne
et des masses ganglionnaires cervicales volumineuses supérieures à
6 cm (NS). Nous avons observé une différence hautement
significative entre les moyennes des taux sériques de Cyfra
21-1 avant traitement dans les deux groupes de patients selon
l’évolution favorable ou non avec un suivi médian de 29 mois
(p = 0,0009). Ceux ayant une évolution favorable avaient
les taux sériques de Cyfra 21-1 les plus bas (tableau 3).
Tableau 2. Valeurs moyennes du Cyfra 21-1 sérique selon
les stades (ng/ml)
|
T3N0 (4 cas) |
T2-3N2 (6 cas) |
T3N3 (5 cas) |
T4N0 (5 cas) |
T4N1 (3 cas) |
T4N2 (5 cas) |
T4N3 (12 cas) |
|
5,93 |
6,15 |
7,15 |
9,65 |
5,5 |
6,8 |
8,93 |
Tableau 3. Valeurs moyennes
initiales du Cyfra 21-1 (ng/ml) dans les deux groupes de malades
selon l’évolution après traitement
|
Évolution favorable (27 cas) |
Évolution défavorable (12 cas) |
p |
|
5,77 ± 2,41 |
11,61 ± 7,29 |
0,0009 |
Discussion
Le Cyfra 21-1 se révèle le meilleur marqueur pour la
détection des carcinomes épidermoïdes bronchiques avec une
sensibilité de 58 % et une spécificité de 98 % [11-13].
Ce marqueur a également été testé par Yen et al. [14] sur
une série de 186 patients atteints de carcinomes épidermoïdes
de la tête et du cou, dont des CNP, avec une sensibilité variant,
selon le siège de la tumeur au sein des voies aérodigestives
supérieures, de 25,6 à 58,3 %. La plus haute sensibilité
(58,3 %) est retrouvée chez les patients présentant un
carcinome du nasopharynx, ce qui confirme l’intérêt du Cyfra en
tant que marqueur du CNP. Quatre autres publications portant sur le
Cyfra dans les CNP à partir d’échantillons de 60 à
240 patients sont recensées, provenant toutes des zones de
haute incidence, telles que la Chine, Taiwan et Hong Kong [15-18].
La sensibilité varie dans ces travaux de 52,5 à 60 %. Notre
étude est la seule portant sur des patients non asiatiques
provenant d’une zone d’incidence intermédiaire et montrant une
sensibilité de 82,9 %, supérieure à celle des études
asiatiques avec des valeurs moyennes significativement plus élevées
par rapport aux témoins pour un seuil établi à 3,3 ng/ml
(p = 0,001). Cette plus haute sensibilité peut
s’expliquer par la prédominance des stades avancés III-IV
(100 % des cas) et celle des UCNT (90,8 %) chez nos
patients, par rapport aux séries asiatiques où il existe 30 à
40 % de N0-N1 et jusqu’à 40 % de formes histologiques
bien différenciées [14-18]. Dans la série de CNP explorés par Lin
et al. [15], la sensibilité augmente avec le stade de la
maladie, passant de 27,2 % en cas de stade I ou II à
66,1 % pour les stades III et IV, fait observé chez nos
patients dont le nombre réduit n’a pas montré cependant de
différence statistiquement significative. Cette sensibilité
croissante avec le volume tumoral est également rapportée par Ho
et al. [16] sur 240 cas. Le taux sérique moyen augmente
avec le stade du CNP, suggérant que ce marqueur aurait un rôle
potentiel pour l’évaluation de la réponse au traitement et la
détection précoce des localisations secondaires avec une
sensibilité chez les patients ayant des métastases avérées de
95,8 % [16]. Nous n’avons pas trouvé de corrélation
significative entre taux sérique du Cyfra 21-1 et le T, le N ou les
mensurations ganglionnaires bien que, sous réserve du faible
effectif étudié, les taux moyens les plus élevés (9,65 et
8,93 ng/ml) aient été observés chez les patients ayant un gros
volume tumoral nasopharyngé seul T4N0 (avec atteinte endocrânienne)
ou T4N3 nasopharyngé et ganglionnaire. Par ailleurs, nous avions
étudié 8 patients âgés de moins de 30 ans, dont des
enfants, qui avaient un taux sérique moyen sans différence
significative par rapport à celui des autres patients.
Dans notre étude, nous avons observé une corrélation hautement
significative (p = 0,0009) entre les taux sériques
initiaux de Cyfra 21-1 et l’évolution clinique des patients,
probablement prédictive du risque métastatique à distance. Cette
notion est également rapportée par Maass et al. [19] sur une
série de 830 patients atteints de cancers de la sphère ORL. Le
taux du Cyfra a été utilisé pour orienter, lors du suivi, le bilan
à la recherche d’une rechute. Concernant les 71 patients ayant
des valeurs initiales supérieures à 3,3 ng/ml, une évolutivité
tumorale a été détectée chez 50 d’entre eux (70,4 %),
métastatique (27/50) ou à type de rechute locorégionale (23/50).
Pour notre part, les malades toujours en rémission (27/41) avaient
les taux sériques les plus bas (< 3,5 ng/ml). Cette
valeur prédictive du risque métastatique du Cyfra est connue dans
les cancers bronchiques non à petites cellules, similaire aux
données que nous avons observées dans notre étude pour les CNP.
Muley et al. [20] retrouvent, chez des patients atteints de
cancers bronchiques non à petites cellules, une valeur prédictive
significative du risque métastatique d’un taux sérique au
diagnostic de Cyfra supérieur à 3,5 ng/ml chez des patients de
stade I. Cette valeur prédictive apportée par le taux initial du
Cyfra pour évaluer le risque métastatique dans les CNP doit
cependant être couplée avec les notions cliniques plus classiques
et reconnues, prédictives de ce risque, telles que le volume
ganglionnaire cervical ou nasopharyngé [1, 5].
Conclusion
La gestion du CNP au diagnostic et lors du suivi après
traitement souffre encore actuellement de l’absence d’un marqueur
tumoral sérique sensible et spécifique. Cette étude portant sur des
patients provenant d’une zone d’incidence intermédiaire pour le CNP
montre que les concentrations sériques du Cyfra 21-1 au diagnostic
initial chez les malades atteints de carcinome du nasopharynx
provenant d’une zone d’incidence intermédiaire sont
significativement plus élevées que celles des témoins. L’élévation
significative initiale du taux sérique a probablement une valeur
prédictive du risque métastatique à distance. Ces résultats
préliminaires mériteraient d’être mieux précisés sur un échantillon
plus important. n
Matériel et méthodes
|
|
Notre étude prospective a intéressé 41 patients présentant
un carcinome du nasopharynx confirmé histologiquement et non encore
traité, recrutés à l’Institut de carcinologie de Tunis durant la
période allant de septembre 1999 à mars 2000. La population témoin
était représentée par 45 individus non cancéreux appariés
selon l’âge et le sexe. Le bilan initial a comporté un examen ORL
et général avec mensuration des ganglions cervicaux. Le bilan
d’extension a comporté une radiographie des poumons, une
échographie abdominale et une scintigraphie osseuse. Nous n’avons
pas fait de sérologie anti-EBV. Les patients ont été classés selon
les stades de l’AJC/UICC 1986. Avant tout traitement, ils ont eu,
ainsi que les sujets témoins, un prélèvement sanguin pour le dosage
du Cyfra 21-1 par méthode immuno-enzymatique. Un taux sérique de
Cyfra 21-1 inférieur à 3,3 ng/ml était considéré comme
normal. Nous avons individualisé deux groupes après une période de
suivi médiane de 29 mois (4 à 37) : 27 patients en
rémission, 12 échecs (1 décès, 2 rechutes
locorégionales et 9 patients métastatiques à distance) ;
2 patients ont été perdus de vue parmi les 41 de notre
étude.
L’étude statistique comparative malades-témoins et celle des
corrélations entre les paramètres de l’extension tumorale et les
taux sériques du Cyfra 21-1 ont été réalisées à l’aide du test de
Kruskal-Wallis (p < 0,05). La comparaison des moyennes
entre les deux groupes de malades a été réalisée par le test
Anova. n
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