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Apport du dosage sérique du Cyfra 21‐1 dans le cancer du cavum en Tunisie


Bulletin du Cancer. Volume 91, Numéro 4, 369-72, Avril 2004, Article original


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Aouatef Jmal, Hamouda Boussen, Monia Abdennebi, Sonia Gara, Latifa Harzallah, Saïd Gritli, Abderrahmen Ladgham, Fethi Guemira, Abderraouf Ghanem , Service de biologie clinique, Service de carcinologie médicale, Service d’ORL, Institut Salah Azaïz, Boulevard du 9 Avril, 1006 Bab Saâdoun, Tunis, Tunisie .

Résumé : Le Cyfra 21‐1 est un marqueur des carcinomes épidermoïdes bronchiques et de la sphère ORL ciblant la cytokératine 19 qui est exprimée sur les cellules épithéliales malignes. Notre travail vise à mettre en relief son apport diagnostique et pronostique dans le cancer du cavum au diagnostic initial. Notre étude prospective, menée de septembre 1999 à mars 2000 à l’institut Salah Azaïz de Tunis, a concerné 41 patients (33 H\\8 F) ayant un âge moyen de 44 ans (3 à 70) dont 8 âgés de 13 à 29 ans. Les carcinomes indifférenciés représentaient 90,2 % (37\\41) des cas versus 9,8 % (4\\41) pour les bien différenciés. La tumeur était classée T2 dans 2,4 % des cas \; T3 dans 36,6 % et T4 dans 61 % des cas \; 21,9 % des malades n’avaient pas d’adénopathie cervicale palpable versus 9,8 %, 26,8 % et 41,5 % ayant des ganglions classés respectivement N1, N2 et N3. Nous avons comparé les 41 patients à 45 témoins non cancéreux. Tous les malades ont eu, avant tout traitement, ainsi que les sujets témoins un dosage du Cyfra 21‐1 par méthode immunoenzymatique. Les valeurs moyennes du Cyfra 21‐1 sérique étaient significativement plus élevées chez les malades que chez les témoins (p ∓ 0,001). Avec un suivi médian de 29 mois (4 à 37), parmi les 39 patients évaluables (2 perdus de vue), nous avons identifié 27 malades vivants en rémission et 12 en échec thérapeutique (1 décès précoce de progression tumorale, 2 rechutes locorégionales et 9 métastatiques). Une corrélation significative a été retrouvée entre les taux sériques du Cyfra 21‐1 avant traitement et l’évolution ultérieure des patients (p ∓ 0,0009). Les malades ayant une évolution favorable avaient les taux sériques les plus bas (<\; 3,3 ng\\ml). Cette étude suggère l’intérêt du dosage sérique initial du Cyfra 21‐1 dans la prédiction du risque métastatique après traitement pour les carcinomes du nasopharynx. ▴

Mots-clés : Cyfra 21‐1, cancer du cavum, métastases, pronostic

ARTICLE

Auteur(s) : Aouatef Jmal1, Hamouda Boussen2, Monia Abdennebi1, Sonia Gara1, Latifa Harzallah1, Saïd Gritli3, Abderrahmen Ladgham3, Fethi Guemira1, Abderraouf Ghanem1

1 Service de biologie clinique, 
2
 Service de carcinologie médicale, 
3
 Service d’ORL, Institut Salah Azaïz, Boulevard du 9 Avril, 1006 Bab Saâdoun, Tunis, Tunisie

Article reçu le 2 octobre 2003, accepté le 16 février 2004

Le carcinome du nasopharynx (CNP) représente une entité particulière au sein des cancers de la sphère ORL, caractérisé par la liaison au virus d’Epstein-Barr (EBV) et une évolutivité tumorale importante avec un potentiel métastatique élevé [1]. La Tunisie, comme le Maghreb, est une zone d’incidence intermédiaire pour le CNP, évaluée de 1,78 à 2,05 cas/an/100 000 habitants. [2, 3]. Il s’agit, dans notre pays, du premier cancer des voies aérodigestives supérieures chez la femme et du deuxième après le cancer du larynx chez l’homme [4]. Ces tumeurs sont en Tunisie à prédominance histologique indifférenciée (undifferentiated carcinoma of nasopharyngeal type ou UCNT) dans plus de 90 % des cas et peuvent toucher des sujets jeunes (< 25 ans) ou des enfants (5 à 7 % des cas), ce qui explique leur répartition bimodale avec un premier pic de fréquence entre 15 et 25 ans [5]. Du fait de la situation profonde du nasopharynx, le CNP n’est détecté qu’à des stades avancés T3-4 ou N2-3 [1]. Il n’existe pas encore actuellement de marqueur sérique fiable du CNP, bien que les patients atteints aient un profil évocateur de la sérologie anti-EBV contre le early antigen (EA) et le viral capsid antigen (VCA) [6]. Cela souligne l’intérêt de la mise au point du dosage d’un marqueur sérique fiable permettant un diagnostic précoce et le suivi des patients atteints d’un cancer du cavum. Les cytokératines sont des protéines de la famille des filaments intermédiaires et les principaux composants du cytosquelette de la cellule, exprimées par toutes les cellules épithéliales et présentant un intérêt en tant que marqueur de la différenciation épithéliale [7]. Le Cyfra 21-1, fragment de la cytokératine 19 exprimé particulièrement dans les cellules épithéliales malignes, est reconnu comme un marqueur tumoral sensible des carcinomes épidermoïdes bronchiques non à petites cellules [8-10]. Il est dosable dans le sérum par le biais de deux anticorps monoclonaux 21 et 1, d’où son nom. 
Notre travail vise à mettre en relief l’importance de l’utilisation de ce marqueur dans le cancer du cavum.

Résultats

Notre étude a concerné 33 hommes et 8 femmes avec un âge moyen de 44 ± 15 ans (tableau 1). Nous avons noté deux groupes d’âge : l’un constitué de 33 malades âgés de 32 à 70 ans (moyenne de 50 ans) et l’autre comportant 8 patients plus jeunes âgés de 13 et 29 ans (moyenne de 19,7 ans). Cette répartition bimodale est habituelle en Tunisie avec une fréquence de l’atteinte de l’enfant de l’ordre de moins de 10 %. Sur les 41 malades étudiés, les carcinomes indifférenciés de type UCNT représentaient 90,2 % (37/41) des cas versus 9,8 % (4/41) pour les bien différenciés. Selon la classification TNM de 1986, la tumeur était classée T2 dans 2,4 % des cas, T3 dans 36,6 % et T4 dans 61 % des cas ; 21,9 % des malades n’avaient pas d’adénopathie cervicale palpable versus 9,8 %, 26,8 % et 41,5 % ayant des ganglions classés respectivement N1, N2 et N3. Tous nos patients avaient une maladie localement avancée (stades III et IV).

Tableau 1. Caractéristiques des patients
Nombre %
Hommes 33 80,5
Femmes 8 19,5
Âge moyen 44 ± 15 ans
    ≤ 30 ans 8 19,5
T3 15 36,6
T4 25 61,0
N2 11 26,8
N3 17 41,5
UCNT 37 90,2
Non-UCNT 4 9,8

Les valeurs du Cyfra 21-1 selon les stades sont présentées dans le tableau 2. Le taux sérique moyen chez les malades était de 6,98 ± 3,81 ng/ml versus 2,41 ± 1,97 ng/ml pour les témoins (p = 0,001). Dans le groupe de malades dont l’âge était inférieur à 29 ans, la valeur moyenne du Cyfra 21-1 était de 6,43 ng/ml versus 6,99 ng/ml pour ceux âgés de 32 à 70 ans (NS). Sur les 41 malades étudiés, 34 avaient des taux sériques élevés (82,9 %) avec une sensibilité variant selon le type histologique de 83,7 % pour les carcinomes indifférenciés à 75 % en cas de carcinome bien différencié (NS). La spécificité était de 100 %. Nous n’avons pas trouvé de corrélation significative entre le taux sérique initial du Cyfra 21-1 et le T, le N ou les mensurations cliniques ganglionnaires. Les valeurs moyennes les plus élevées (8,93 et 9,65 ng/ml) ont été observées chez les patients T4N0 avec atteinte endocrânienne et T4N3 associant une atteinte endocrânienne et des masses ganglionnaires cervicales volumineuses supérieures à 6 cm (NS). Nous avons observé une différence hautement significative entre les moyennes des taux sériques de Cyfra 21-1 avant traitement dans les deux groupes de patients selon l’évolution favorable ou non avec un suivi médian de 29 mois (p = 0,0009). Ceux ayant une évolution favorable avaient les taux sériques de Cyfra 21-1 les plus bas (tableau 3).

Tableau 2. Valeurs moyennes du Cyfra 21-1 sérique selon les stades (ng/ml)



T3N0 (4 cas) T2-3N2 (6 cas) T3N3 (5 cas) T4N0 (5 cas) T4N1 (3 cas) T4N2 (5 cas) T4N3 (12 cas)
5,93 6,15 7,15 9,65 5,5 6,8 8,93

Tableau 3. Valeurs moyennes initiales du Cyfra 21-1 (ng/ml) dans les deux groupes de malades selon l’évolution après traitement



Évolution favorable (27 cas) Évolution défavorable (12 cas) p
5,77 ± 2,41 11,61 ± 7,29 0,0009

Discussion

Le Cyfra 21-1 se révèle le meilleur marqueur pour la détection des carcinomes épidermoïdes bronchiques avec une sensibilité de 58 % et une spécificité de 98 % [11-13]. Ce marqueur a également été testé par Yen et al. [14] sur une série de 186 patients atteints de carcinomes épidermoïdes de la tête et du cou, dont des CNP, avec une sensibilité variant, selon le siège de la tumeur au sein des voies aérodigestives supérieures, de 25,6 à 58,3 %. La plus haute sensibilité (58,3 %) est retrouvée chez les patients présentant un carcinome du nasopharynx, ce qui confirme l’intérêt du Cyfra en tant que marqueur du CNP. Quatre autres publications portant sur le Cyfra dans les CNP à partir d’échantillons de 60 à 240 patients sont recensées, provenant toutes des zones de haute incidence, telles que la Chine, Taiwan et Hong Kong [15-18]. La sensibilité varie dans ces travaux de 52,5 à 60 %. Notre étude est la seule portant sur des patients non asiatiques provenant d’une zone d’incidence intermédiaire et montrant une sensibilité de 82,9 %, supérieure à celle des études asiatiques avec des valeurs moyennes significativement plus élevées par rapport aux témoins pour un seuil établi à 3,3 ng/ml (p = 0,001). Cette plus haute sensibilité peut s’expliquer par la prédominance des stades avancés III-IV (100 % des cas) et celle des UCNT (90,8 %) chez nos patients, par rapport aux séries asiatiques où il existe 30 à 40 % de N0-N1 et jusqu’à 40 % de formes histologiques bien différenciées [14-18]. Dans la série de CNP explorés par Lin et al. [15], la sensibilité augmente avec le stade de la maladie, passant de 27,2 % en cas de stade I ou II à 66,1 % pour les stades III et IV, fait observé chez nos patients dont le nombre réduit n’a pas montré cependant de différence statistiquement significative. Cette sensibilité croissante avec le volume tumoral est également rapportée par Ho et al. [16] sur 240 cas. Le taux sérique moyen augmente avec le stade du CNP, suggérant que ce marqueur aurait un rôle potentiel pour l’évaluation de la réponse au traitement et la détection précoce des localisations secondaires avec une sensibilité chez les patients ayant des métastases avérées de 95,8 % [16]. Nous n’avons pas trouvé de corrélation significative entre taux sérique du Cyfra 21-1 et le T, le N ou les mensurations ganglionnaires bien que, sous réserve du faible effectif étudié, les taux moyens les plus élevés (9,65 et 8,93 ng/ml) aient été observés chez les patients ayant un gros volume tumoral nasopharyngé seul T4N0 (avec atteinte endocrânienne) ou T4N3 nasopharyngé et ganglionnaire. Par ailleurs, nous avions étudié 8 patients âgés de moins de 30 ans, dont des enfants, qui avaient un taux sérique moyen sans différence significative par rapport à celui des autres patients.
Dans notre étude, nous avons observé une corrélation hautement significative (p = 0,0009) entre les taux sériques initiaux de Cyfra 21-1 et l’évolution clinique des patients, probablement prédictive du risque métastatique à distance. Cette notion est également rapportée par Maass et al. [19] sur une série de 830 patients atteints de cancers de la sphère ORL. Le taux du Cyfra a été utilisé pour orienter, lors du suivi, le bilan à la recherche d’une rechute. Concernant les 71 patients ayant des valeurs initiales supérieures à 3,3 ng/ml, une évolutivité tumorale a été détectée chez 50 d’entre eux (70,4 %), métastatique (27/50) ou à type de rechute locorégionale (23/50). Pour notre part, les malades toujours en rémission (27/41) avaient les taux sériques les plus bas (< 3,5 ng/ml). Cette valeur prédictive du risque métastatique du Cyfra est connue dans les cancers bronchiques non à petites cellules, similaire aux données que nous avons observées dans notre étude pour les CNP. Muley et al. [20] retrouvent, chez des patients atteints de cancers bronchiques non à petites cellules, une valeur prédictive significative du risque métastatique d’un taux sérique au diagnostic de Cyfra supérieur à 3,5 ng/ml chez des patients de stade I. Cette valeur prédictive apportée par le taux initial du Cyfra pour évaluer le risque métastatique dans les CNP doit cependant être couplée avec les notions cliniques plus classiques et reconnues, prédictives de ce risque, telles que le volume ganglionnaire cervical ou nasopharyngé [1, 5].

Conclusion

La gestion du CNP au diagnostic et lors du suivi après traitement souffre encore actuellement de l’absence d’un marqueur tumoral sérique sensible et spécifique. Cette étude portant sur des patients provenant d’une zone d’incidence intermédiaire pour le CNP montre que les concentrations sériques du Cyfra 21-1 au diagnostic initial chez les malades atteints de carcinome du nasopharynx provenant d’une zone d’incidence intermédiaire sont significativement plus élevées que celles des témoins. L’élévation significative initiale du taux sérique a probablement une valeur prédictive du risque métastatique à distance. Ces résultats préliminaires mériteraient d’être mieux précisés sur un échantillon plus important. n

Matériel et méthodes

Notre étude prospective a intéressé 41 patients présentant un carcinome du nasopharynx confirmé histologiquement et non encore traité, recrutés à l’Institut de carcinologie de Tunis durant la période allant de septembre 1999 à mars 2000. La population témoin était représentée par 45 individus non cancéreux appariés selon l’âge et le sexe. Le bilan initial a comporté un examen ORL et général avec mensuration des ganglions cervicaux. Le bilan d’extension a comporté une radiographie des poumons, une échographie abdominale et une scintigraphie osseuse. Nous n’avons pas fait de sérologie anti-EBV. Les patients ont été classés selon les stades de l’AJC/UICC 1986. Avant tout traitement, ils ont eu, ainsi que les sujets témoins, un prélèvement sanguin pour le dosage du Cyfra 21-1 par méthode immuno-enzymatique. Un taux sérique de Cyfra 21-1 inférieur à 3,3 ng/ml était considéré comme normal. Nous avons individualisé deux groupes après une période de suivi médiane de 29 mois (4 à 37) : 27 patients en rémission, 12 échecs (1 décès, 2 rechutes locorégionales et 9 patients métastatiques à distance) ; 2 patients ont été perdus de vue parmi les 41 de notre étude.
L’étude statistique comparative malades-témoins et celle des corrélations entre les paramètres de l’extension tumorale et les taux sériques du Cyfra 21-1 ont été réalisées à l’aide du test de Kruskal-Wallis (p < 0,05). La comparaison des moyennes entre les deux groupes de malades a été réalisée par le test Anova. n

Références

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