ARTICLE
Auteur(s) : Pierre Kehrli, Mireille Moumi
Service de neurochirurgie, Hôpital de Hautepierre,
67098 Strasbourg Cedex
Article reçu le 4 décembre 2003, accepté le 2 février
2004
La stratégie de prise en charge des métastases cérébrales pose
actuellement plusieurs problèmes en pratique quotidienne.
Le premier est la variabilité des thérapeutiques proposées pour
résoudre un même problème : chacune des spécialités
« voit » cette maladie sous un angle qui lui est propre,
à la fois en termes de fréquence des problèmes posés et de réponses
thérapeutiques potentielles. Le but des réunions
pluridisciplinaires est bien de faire partager le point de vue
limité de chaque « spécialité ». Néanmoins, on constate
encore de grandes variabilités dans le traitement en fonction des
filières de soin par lesquelles cheminent les patients.
Le second concerne les coûts et fait suite aux progrès techniques
considérables dans tous les domaines. Il est donc possible
d’étendre les indications thérapeutiques à des patients non traités
actuellement par ces méthodes. La radiochirurgie par irradiations
stéréotaxiques sous différentes formes prend de l’essor. Cela
représente un coût supplémentaire et pose le problème des limites
« raisonnables » (en termes de risques/bénéfices,
bénéfice individuel et de coût) de ces traitements.
Une mise au point semble donc nécessaire, d’autant que des choix
stratégiques en matière d’équipement lourd sont la conséquence
directe de cette réflexion qui est générale en Europe
[1].
Nous étudierons différents cas de figure à la lumière de la
littérature récente.
Rappelons que, hors leucémies et lymphomes, 25 à 35 % des
patients porteurs d’un cancer vont poser le problème d’une ou de
plusieurs métastases cérébrales [2], les chiffres donnés par
l’étude de la littérature étant généralement sous-estimés. La
population susceptible de bénéficier de ces traitements est donc
considérable. Il se pose un véritable problème d’accès aux
nouvelles technologies qui font leur preuve actuellement.
Métastases cérébrales multiples
Pour l’oncologue, le problème est très fréquemment posé :
la survenue d’une et a fortiori de plusieurs métastases
cérébrales signifie une dissémination de la maladie et demande des
recherches accrues d’autres localisations.
La question cruciale est de savoir à partir de combien de
métastases cérébrales la stratégie thérapeutique va changer :
traitement symptomatique, palliatif ou tentative de traitement
radical dans l’espoir d’une survie individuelle plus
importante.
En cas de nombreuses localisations (plus de deux pour certains,
voire trois, mais en allant jusqu’à dix !), les techniques
dites « chirurgicales » (radiochirurgie, irradiation
stéréotaxique fractionnée, chirurgie) n’étaient pas appliquées ou
ne l’étaient qu’exceptionnellement. La discussion portait sur
l’intérêt de la radiothérapie standard et les progrès de certaines
formes de chimiothérapie, en fonction du cancer primitif.
De façon générale, la littérature de ces toutes dernières années
montre l’intérêt croissant pour la radiochirurgie dans les
métastases multiples qui peuvent être contrôlées par cette méthode
dans 85 % des cas à 1 an et 65 % à 2 ans
[3] !
Sont concernés surtout les cancers à très forte probabilité de
métastases cérébrales, souvent précoces dans l’évolution de la
maladie : choriocarcinomes, cancers pulmonaires, mélanomes,
cancers du sein.
Évolution dans le traitement des choriocarcinomes
La chimiothérapie par étoposide, méthotrexate, actinomycine,
cyclophosphamide et vincristine (EMA-CO), associée à une
irradiation crânienne, représente une alternative intéressante dans
le traitement de ce cancer [4].
Évolution dans le traitement des cancers pulmonaires à petites
cellules
L’irradiation encéphalique totale prophylactique semble
bénéfique pour les patients dont le néoplasme est peu étendu et en
rémission complète après le traitement d’induction [5]. Ce
traitement peut aussi suivre la chimiothérapie [6] avec
efficacité.
Évolution dans le traitement des cancers pulmonaires non à
petites cellules
La tendance est à l’agressivité, comme le suggèrent Pottgen et
Stuschke [5] : le traitement multimodal incluant la chirurgie
permet un contrôle locorégional dans près de 50 % des cas.
Mais l’incidence élevée des métastases cérébrales comme premier
site de reprise évolutive et, donc, d’accroissement de la morbidité
et d’appauvrissement du pronostic fait entrevoir un espoir dans
l’irradiation encéphalique totale pour ces patients. Cette même
forte incidence de rechute est retrouvée par d’autres équipes [7]
et pour d’autres cancers comme le sein [8].
Certaines équipes sont allées jusqu’à traiter dix lésions apparues
simultanément [9] dans ce type de néoplasme, le but de l’étude
étant de monter la supériorité du gamma knife sur
l’irradiation encéphalique totale. Les patients porteurs d’une
métastase de plus de 30 mm ont été opérés. À noter les
critères d’inclusion : entre une et dix métastases au
diagnostic, pas de localisation non chirurgicale, pas de
carcinomatose méningée et plus de 2 mois d’espérance de
survie!
Évolution dans le traitement des mélanomes
Un traitement par radiochirurgie (gamma knife) est
proposé dans l’article de Lavine et al. [10]. Cet article
met en avant les avantages de cette méthode, chez des patients
ayant entre une et cinq localisations cérébrales : le bénéfice
semble réel en termes de médiane de survie (43 mois à partir
du diagnostic de mélanome, 8 mois après traitement
versus les éléments de la littérature :
10 semaines pour irradiation in toto et corticoïdes
[11], en termes de régression des symptômes neurologiques et de
contrôle de la progression de la lésion cérébrale (97 % de
régression ou de non-évolution sur 71 % des patients de la
série qui ont pu être suivis). La morbidité est faible :
6 % de crises comitiales, 3 % de nausées-vomissements,
3 % d’aggravation des signes neurologiques, dans cette série.
La cause de décès des patients pendant la durée de
l’étude sera l’évolution systémique dans 92 %. Ces
résultats sont globalement retrouvés en utilisant un accélérateur
type Linac [12].
Rappelons l’apport de la chimiothérapie par des produits à bonne
pénétration du système nerveux central comme le témozolomide
[13].
Évolution dans le traitement des cancers du sein
La chimiothérapie représente une alternative intéressante avec
les résultats prometteurs de la bendamustine rapportés par l’équipe
de Jena [14].
Métastases cérébrales uniques (extension à deux ou plus)
Cancer à cellules claires du rein
Postler et Meyermann [15] nous rappellent que cette
manifestation de la maladie est souvent tardive puisque, dans
92 % de leur série de 50 cas, la tumeur primitive ou
d’autres localisations secondaires sont connues avant toute
intervention sur la métastase cérébrale.
La Fédération nationale des centres de lutte contre le cancer
prône la radiochirurgie pour le traitement d’une ou de deux
localisations cérébrales [16]. Le traitement peut être répété, mais
avec une émergence de la toxicité à long terme possible, corollaire
de la survie augmentée [17].
Cancer de la thyroïde
La fréquence des métastases cérébrales (5,4 %) est rappelée
dans un article comptant 167 patients traités par iode
radioactif pour lésions osseuses et pulmonaires [18] : ces
localisations cérébrales ne captent pas l’iode radioactif, elles
ont été traitées par chirurgie, irradiation conventionnelle ou
irradiation en conditions stéréotaxiques (accélérateur linéaire
dans deux cas). La survie moyenne est de 9,4 mois.
Cancers pulmonaires non à petites cellules
La chirurgie des métastases cérébrales isolées dans ce type de
cancer permet une survie de l’ordre de 80 % à 1 an,
41 % à 2 ans et 17 % à 3 ans [19].
Cancers du col utérin
Les métastases cérébrales surviennent surtout en cas de
non-contrôle locorégional et ne s’accompagnent pas souvent d’une
diffusion systémique. Par contre, elles sont souvent multiples et
leur pronostic mauvais dans ce cas (3,75 mois de survie). En
cas de métastases peu nombreuses, les auteurs plaident pour un
traitement agressif, comprenant de la chirurgie ou de la
radiochirurgie [20].
Cancers de l’ovaire
Dans ce cancer aussi, une localisation solitaire est clairement
chirurgicale [21].
Cancers colorectaux
Là encore, on note une percée de la radiochirurgie, avec surtout
un contrôle de la croissance tumorale (94 % des patients,
96 % des lésions) permettant une amélioration de la survie et
de la qualité de vie, le pourcentage de lésions non évolutives et
la survie n’étant pas influencés par l’adjonction d’une irradiation
in toto [22].
Mélanomes
La chirurgie (plus irradiation adjuvante) fait l’objet d’une
revue récente portant sur 147 patients. Il est noté dans cet
article que la présence d’une autre localisation systémique ne
noircit pas le pronostic. Mais le nombre de localisations influe
directement le pronostic (métastase unique versus plusieurs)
en analyse multivariée dans cette étude. Les survivants à plus de 3
ans sont ceux avec une métastase unique isolée [23].
Les grands espoirs mis dans la détection précoce de métastases
cérébrales par la scintigraphie au technétium et au thallium lors
d’un bilan systémique explorant le corps entier sont, pour le
moment, déçus par un pourcentage malheureusement faible de
sensibilité : 43 % pour les deux méthodes [24], avec des
conclusions identiques pour la tomographie par émission de positons
(TEP) [25].
Évolution générale du traitement des métastases cérébrales
uniques
La neurochirurgie moderne, guidée par neuronavigation, est
actuellement de plus en plus sûre (peu de mortalité opératoire) et
efficace sur les symptômes ; elle permet, dans la série de Tan
et Black [26], une disparition des symptômes dans 70 % des
cas, une amélioration dans 14 % et pas de changement dans
12 %. Le peu d’aggravations postopératoires en fait un
traitement permettant d’allonger la survie dans de bonnes
conditions. Les durées d’hospitalisations sont écourtées, mais au
prix d’investissements en matériel de navigation (ce qui inclut le
temps radiologique d’acquisition des images et le surplus de
travail pour le planning préopératoire).
Les méthodes modernes de navigation affranchissent de la pose d’un
cadre de stéréotaxie, permettent une utilisation optimum des
imageries par résonance magnétique sous la forme de différentes
séquences adaptées au problème (y compris, pour certains centres,
l’imagerie fonctionnelle) et, surtout, localisent très bien le
processus tumoral en début d’intervention [27, 28]. Le volet
crânien s’en trouve considérablement réduit avec, de ce fait, des
suites opératoires allégées (ne serait-ce qu’au niveau de
l’incision qui est maintenant souvent droite, plus esthétique et
plus anodine). Quand le processus est plus profond, la trajectoire
de l’abord transcérébral sera optimisée, donnant lieu à moins de
complications définitives. Deux, voire trois métastases seront donc
facilement accessibles, sans majoration significative des risques.
Ces techniques de localisation et les suites simples qui en
découlent permettent, dans notre expérience, d’élargir les
indications à de nouvelles tranches d’âge et à un niveau de risque
individuel (antécédents cardiovasculaires et diabète) plus élevé.
La durée de l’intervention à foyer ouvert s’en trouve réduite
(moins de difficulté pour « trouver » la métastase
cortico-sous-corticale proche le plus souvent d’une veine dont le
sacrifice est déconseillé) et le chirurgien beaucoup moins
stressé!
Sans que cette notion soit remise en question, alors qu’elle
repose essentiellement sur le bon sens, il reste habituel de dire
que la chirurgie de résection (à ciel ouvert) est particulièrement
indiquée pour la qualité de l’examen anatomopathologique qu’elle
permet, ainsi que pour sa supériorité d’action dans une métastase à
forte composante nécrotique. Bien sûr, le volume de la lésion va
avoir un rôle prépondérant : plus ou moins 3 à 4 cm
(10 cc), mais variable en fonction des centres.
Par contre, la notion de « radiorésistance » de la
métastase en fonction de l’histologie du foyer primitif tombe
[29].
Un traitement chirurgical doit-il être suivi d’une radiothérapie
encéphalique totale comme le suggèrent certaines équipes [30] ou
seulement d’une irradiation conventionnelle du foyer opératoire
plus les « marges » afin de diminuer la
neurotoxicité de la radiothérapie ? Il ne nous semble en tout
cas pas logique d’opposer un traitement « local », comme
la radiochirurgie seule, à un traitement local, comme la chirurgie
associée à une irradiation in toto comme le proposent
certains [31].
L’analyse de récents articles permet de dégager un
consensus : la radiochirurgie, pour des patients jeunes, avec
des volumes tumoraux faibles (moins de 10 cc) et peu de
localisations n’a pas à être associée à l’irradiation encéphalique
totale. Cette dernière n’augmente pas la survie, ni le contrôle de
la lésion cérébrale [32]. Pour les séries chirurgicales, la même
constatation est retrouvée [33]. Rappelons aussi le paradoxe de ces
traitements : l’augmentation de la survie s’accompagnant de
l’émergence de la toxicité à long terme.
Pour essayer de cerner les limites de la radiothérapie en termes
de toxicité, dans une étude rétrospective de 156 patients,
Shaw et al. [34] ont étudié les doses pouvant être délivrées
par radiochirurgie (dose unique par gamma knife ou
accélérateur linéaire), pour récidive tumorale après radiothérapie
conventionnelle pour tumeur cérébrale non néoplasique (64 % de
métastases dans la série). Le volume à irradier se révèle un des
principaux facteurs de complications : 24, 18 et 15 grays
étant le maximum toléré pour des tumeurs de respectivement moins de
20 mm, de 21 à 30 et de 31 à 40 mm.
Après traitement par chirurgie ou même radiochirurgie, le
traitement par irradiation encéphalique totale est possible en cas
de reprise évolutive [35].
L’apport de l’irradiation stéréotaxique est certain, comparée à
la chirurgie par rapport au facteur limitant qu’est l’âge :
l’irradiation reste non seulement parfaitement réalisable mais
aussi efficace après 70 ans (97 % de contrôle pour Noël
et al. [36]).
Métastases de cancer primitif inconnu
Chez ces patients, le point de départ anatomique est inconnu au
moment de la prise en charge thérapeutique initiale [37]. Cette
situation représente 15 % des cas de métastases cérébrales.
Cela suppose un minimum de bilan préchirurgical : examen
clinique approfondi, y compris au niveau de la peau et des seins en
milieu spécialisé, tomodensitométrie thoracique et abdominale (ou
échographie), mammographie. Les marqueurs tumoraux, à l’exception
des antigènes prostatiques spécifiques (PSA), de l’alpha
fœto-protéine et de l’hormone gonadotrophique chorionique chez
l’homme, n’ont que peu d’intérêt diagnostique. La tomographie par
émission de positons (TEP) à la recherche du cancer primitif est en
évaluation et semble intéressante ; elle suggère une tumeur
primitive dans 24 à 62 % des cancers métastatiques de primitif
inconnu [38-40], avec des résultats parfois spectaculaires
[41].
À la fin de ce bilan, on séparera les patients à métastase(s)
cérébrale(s) inaugurale(s) de ceux dont la localisation initiale
restera inconnue.
Parfois, c’est la recherche attentive de marqueurs cytologiques en
immunohistochimie qui fera avancer le diagnostic : l’antigène
panleucocytaire est en faveur du lymphome, l’antigène épithélial
membranaire (EMA) et les cytokératines pour la nature
carcinomateuse d’une tumeur indifférenciée, HCG et alpha-FP pour
les tumeurs germinales, S100 et HBM45 pour les mélanomes [42].
Malgré l’utilisation large des marqueurs et un bilan extensif de
181 cas de carcinomes révélés par une métastase cérébrale
(ACE, CA19.9, CA125, BCA225, cytokératine 20, PSA et HMB45), le
taux de tumeur primitive occulte reste élevé : 26,7 %
[43].
L’analyse du marquage aux cytokératines 7 et 20 est utile pour
distinguer les métastases d’adénocarcinomes pulmonaires de celles
d’adénocarcinomes coliques [44].
Le diagnostic différentiel histologique se pose entre le cancer à
cellules claires du rein et un chordome, germinome, paragangliome,
sarcome alvéolaire des tissus mous et une variante épithélioïde des
schwannomes [15].
Lorsque le site primitif n’est pas retrouvé au cours du bilan, le
pronostic ne reste pas meilleur de façon générale ; néanmoins,
dans ce groupe se trouvent des patients à très grande période de
survie.
Conclusion
Il est clair que les cas de métastases cérébrales confiés
seulement pour chirurgie il y a encore quelques années entrent
maintenant dans le champ de la radiothérapie en condition
stéréotaxique de façon générale, plus particulièrement des
techniques stéréotaxiques d’irradiation en une dose unique [1]. Ces
méthodes permettent d’entrevoir clairement une amélioration du
pronostic à court terme. Leur utilisation se heurte toutefois à
leur accessibilité en France.
Par ailleurs, les limites de nos possibilités en matière de
techniques chirurgicales sont repoussées, posant là aussi la
question cruciale de la limitation des équipes capables de prendre
en charge ce type de patients avec un matériel coûteux et délicat
d’entretien (la neuronavigation).
Les avantages de la radiochirurgie apparaissent évidents dans le
contexte actuel. La discussion du choix entre irradiation
stéréotaxique fractionnée et en dose unique n’est cependant pas
terminée. n
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