ARTICLE
Auteur(s) : Sophie Delahaye1, Myriam
Benamor2,
Claude Nos1, Anne Vincent-Salomon3, Carl El Khoury2, Virginie
Doridot1,
Brigitte Sigal-Zafrani3, Krishna
B. Clough1, Groupe Sein de
l’Institut Curie
1 Service de chirurgie générale à orientation
sénologique,
2 Département d’imagerie médicale,
3 Service de pathologie, Institut Curie, 26, rue d’Ulm,
75005 Paris
Depuis maintenant une dizaine d’années, l’individualisation du
ganglion sentinelle (GS) comme alternative au curage axillaire
représente une avancée majeure dans la prise en charge du cancer du
sein [1-3]. Les nombreuses publications sur le sujet ainsi que les
résultats des études prospectives ont permis d’aboutir à un
consensus international en 2001 [4] et français en 2003 [5].
Cette technique a imposé un changement de concept majeur dans la
prise en charge chirurgicale des cancers du sein, notamment par le
développement de la médecine nucléaire et des techniques
spécifiques d’examen anatomopathologique. La prise en charge
chirurgicale du cancer du sein est, de par cette technique, devenue
véritablement multidisciplinaire [6]. À l’Institut Curie, nous
avons développé l’apprentissage chirurgical de cette technique
depuis 1996 [7] et celle-ci a commencé à être pratiquée en routine
à partir de janvier 2000. Nous donnons ici les résultats de trois
années d’expérience (2000, 2001 et 2002) du GS en routine en
développant particulièrement les spécificités de cette technique,
notamment la recommandation du diagnostic préopératoire
systématique de cancer du sein invasif et la nécessité de
réintervention systématique par curage en cas de positivité du
ganglion sentinelle [5].
Résultats
Sept cent trente-huit patientes ont été opérées en trois ans
avec une forte croissance du nombre des indications (tableau 1). Leur âge moyen était de 58 ans
(extrêmes 27-97). Il s’agissait d’un cancer bilatéral pour 4 % des
patientes. Parmi les patientes atteintes d’un cancer unilatéral, 9
% avaient un antécédent de cancer du sein controlatéral traité
antérieurement.
Tableau 1. Descriptif des techniques
d’identification du ganglion sentinelle (GS) de 2000 à 2002
|
|
2000 |
2001 |
2002 |
|
Nombre de cas |
116 |
249 |
373 |
|
Technique d’identification B/I + B/I + S + B |
34/38/28 |
28/33/29 |
50/8/42 |
|
Identification du GS |
94,9 % |
96 % |
96,2 % |
|
Nombre moyen de GS prélevés |
2,1 |
2,07 |
1,99 |
B : bleu seul, I + B : isotope + bleu, I + S + B : isotope avec
scintigraphie + bleu.
Sur l’ensemble des patientes, 22 % étaient réglées, 41 % étaient
ménopausées avec traitement hormonal substitutif et 37 % étaient
ménopausées sans traitement hormonal.
Diagnostic préopératoire
Dans 80 % des cas, la chirurgie a débuté par le prélèvement du
GS, comme prévu dans notre protocole, tandis que, dans 20 % des
cas, elle a dû commencer par une tumorectomie à visée diagnostique.
L’examen extemporané diagnostique de la tumeur a été fait soit
parce qu’un prélèvement préopératoire n’avait pas été proposé, soit
parce que les résultats des prélèvements préopératoires étaient
suspects ou ininterprétables (tableau
2).
Tableau 2. Influence des résultats du
diagnostic préopératoire sur le déroulement de la procédure
|
Chirurgie |
N
(%) |
|
Débutant par le prélèvement du GS |
591 (80,1) |
|
Cytologie de la tumeur Å |
274 (37,1) |
|
Microbiopsie de la tumeur Å |
145 (19,6) |
|
Cytologie et microbiopsie de la tumeur*Å |
125 (17) |
|
Macrobiopsie (Mammotome®) de la tumeur Å |
36 (4,9) |
|
Tumorectomie diagnostique antérieure** |
11 (1,5) |
|
Débutant par un examen extemporané de la tumeur |
147 (19,9) |
|
Cytologie et/ou microbiopsie de la tumeur suspecte |
121 (16,4) |
|
Absence de diagnostic préopératoire de la tumeur** |
26 (3,5) |
|
Total |
738 (100) |
* Cytologie et microbiopsie faites en même temps ; ** Procédure GS
faite en dehors de la procédure pré-établie.
Identification du GS
Dans notre série, le GS n’a pas été identifié dans 4 % des cas,
soit 30 patientes (tableau 3). Nous
n’avons pas mis en évidence de différence significative entre les
trois méthodes utilisées pour l’identification du GS (p = 0,6) (tableau 4).
Tableau 3. Résultats des GS et du
curage axillaire
| Ganglion
sentinelle |
% Nb |
Curage
positif* |
Curage
axillaire non fait |
| Non
identifié |
4 %
(30/738) |
76 %
(23/30) |
0 |
| Identifié |
|
|
|
| –
Indemne |
69 %
(489/708) |
– |
489 |
| –
Métastase |
16 %
(115/708) |
37 %
(41/112) |
3 |
| –
Micro-métastase HES** |
9 %
(60/708) |
8 %
(4/50) |
10 |
| –
Cellules immunomarquées** |
6 %
(44/708) |
5 % (2
/38) |
6 |
* Présence d’au moins un ganglion métastatique dans les ganglions
du curage ; ** Micrométastase = métastase = à 2 mm (24).
Tableau 4. Taux d’identification et
d’échec d’identification des GS en fonction de la méthode de
détection
|
|
Injection bleu seul |
Bleu + isotopes |
Bleu + isotopes + scintigraphie |
|
Nombre total de patientes (n = 738) |
297 |
156 |
285 |
| GS
identifié |
|
|
|
|
– Nombre de patientes |
283/297 |
149/156 |
276/285 |
|
– Taux |
95,3 % |
95,5 % |
96,9 % |
| GS
non identifié |
|
|
|
|
– Nombre de patientes |
14/297 |
7/156 |
9/285 |
|
– Taux |
4,7 % |
4,5 % |
3,1 % |
Le ganglion sentinelle a été identifié chez 708 patientes (96 %)
avec des taux similaires quelle que soit la méthode utilisée. Deux
GS en moyenne ont été prélevés et analysés par patiente. Pour la
technique au bleu seul (297 patientes), un contrôle de qualité de
la couleur du GS transmis à l’anatomopathologiste a été réalisé
dans 100 % des cas [9] ; 95,6 % des ganglions analysés étaient bien
bleus.
Examen anatomopathologique du ganglion sentinelle
• Examen extemporané
L’examen extemporané du ganglion sentinelle par coupe congelée a
été réalisé chez 409 patientes (58 %). Pour 61 de ces patientes (15
%), il a conclu à un envahissement métastatique du GS et le curage
axillaire a été réalisé dans le même temps opératoire.
Pour 348 patientes, soit 85 % des examens extemporanés, l’analyse
extemporanée était négative. Parmi ces 348 patientes, 16 avaient un
envahissement métastatique du GS diagnostiqué à l’examen
histologique définitif, ce qui donne une sensibilité de l’examen
extemporané par coupe congelée pour la recherche de macrométastases
de 79 %.
Cependant, pour 67 autres patientes dont l’examen extemporané
était négatif, l’analyse définitive du GS par coupes sériées et
immunohistochimie a permis d’identifier des micrométastases ou des
cellules immunomarquées, ce qui porte à 43 % la sensibilité de
l’examen extemporané (macro, micrométastases et cellules
immunomarquées).
• Examen définitif
Au total, le ganglion sentinelle était le siège d’un
envahissement métastatique dans 16 % des cas, 9 % étaient
micrométastatiques en HES, 6 % présentaient des cellules
immunomarquées et 69 % des GS étaient strictement indemnes (tableau 3).
Tumorectomie
Un traitement conservateur du sein par tumorectomie a pu être
réalisé chez 730 patientes (99 %) en association avec
l’individualisation des ganglions sentinelles.
L’information sur la taille clinique initiale a pu être obtenue
chez 613 patientes. Cinq cent soixante-six patientes (92 %)
présentaient une tumeur classée T1 dont 159 (26 %) étaient non
palpables. Quarante-sept patientes (8 %) présentaient une lésion
classée T2. L’information sur la taille échographique des tumeurs a
été obtenue chez 567 patientes, la taille moyenne était de 10,3 mm
(extrêmes 3-25). Toutes les patientes étaient classées N0 mais 14,5
% présentaient un ganglion palpable dans l’aisselle jugé
réactionnel à la ponction diagnostique préopératoire.
Les résultats anatomopathologiques de la pièce opératoire ont
confirmé le caractère infiltrant de la tumeur chez 728 patientes
(98,7 %). Pour 9 patientes (1,2 %), l’analyse histologique a mis en
évidence un carcinome intracanalaire strict. Enfin, pour une
patiente (0,1 %) présentant une tumeur infraclinique, la cytologie
concluait à un adénocarcinome tandis que l’analyse histologique
trouvait une lésion bénigne. Il s’agissait, en fait, d’un faux
positif d’un diagnostic préopératoire cytologique qui s’est avéré
être une lésion d’adénose sclérosante de 5 mm de diamètre.
Les informations sur l’histologie des 738 tumeurs analysées
figurent sur le (tableau 5).
Tableau 5. Caractéristiques
histologiques des tumeurs opérées
| Histologie de la tumeur (n = 738) |
Canalaire infiltrant |
569 patientes |
77,1 % |
| |
Lobulaire infiltrant |
120 patientes |
16,3 % |
| |
Autre infiltrant |
39 patientes |
5,3 % |
| |
CIC strict |
9 patientes |
1,2 % |
| |
Bénin |
1 patiente |
0,1 % |
| Histologie de la tumeur (n = 738) |
Canalaire infiltrant
|
| Taille histologique de la composante invasive (n =
728) |
12,3 mm ± 0,2 (0-39 mm) |
| Grade histopronostique (n =
728) |
I |
54,3 % |
| II |
34,8 % |
| III |
10,2 % |
| Impossible à déterminer |
3,3 % |
| Non évalué |
0,7 % |
| Présence d’emboles vasculaires
péritumoraux (n = 728) |
Oui |
17 % |
| Non |
70 % |
| Non précisé |
13 % |
| Récepteurs hormonaux (n =
728) |
Positif |
86 % |
| Négatif |
9 % |
| Non dosés |
5 % |
Taux de réintervention
Les réinterventions ont concerné 152 patientes (20,5 %).
Pour 98 patientes (13,2 %), la réintervention consistait en un
curage axillaire pour GS positif. Les résultats du curage en
fonction des caractéristiques du GS sont répertoriés dans le tableau 3. Pour 29 autres patientes (4 %), la
réintervention comprenait à la fois un curage axillaire et une
reprise de tumorectomie. Au total, 127 (98 + 29) patientes (17,2 %)
ont donc été réopérées pour un curage axillaire.
Il est à noter que 19 patientes qui présentaient un GS positif
n’ont pas été réopérées pour des raisons diverses exposées dans le
(tableau 6).
Tableau 6. Caractéristiques des 19
patientes avec GS positif (métastatique ou micrométastatique) qui
n’ont pas eu de curage axillaire
|
Résultat du GS |
Âge |
Nombre GS prélevés |
Raison de l’absence de curage |
Irradiation axillaire |
Chimio ou hormono-thérapie |
| 1 |
Métastase |
81 |
2 |
Âge |
– |
– |
| 2 |
″ |
88 |
5 |
Âge |
– |
– |
| 3 |
″ |
64 |
5 |
Refus de la patiente |
– |
oui |
| 4 |
Micrométastase |
77 |
3 |
Âge |
– |
– |
| 5 |
″ |
55 |
2 |
Antécédent de CA controlatéral |
– |
– |
| 6 |
″ |
47 |
2 |
Profession : violoniste |
oui |
oui |
| 7 |
″ |
78 |
1 |
Âge |
– |
– |
| 8 |
″ |
54 |
2 |
Profession : danseuse |
– |
– |
| 9 |
″ |
50 |
2 |
Antécédent de CA controlatéral |
oui |
oui |
| 10 |
″ |
72 |
4 |
Antécédent de CA controlatéral |
– |
– |
| 11 |
″ |
76 |
4 |
Âge |
– |
– |
| 12 |
″ |
84 |
3 |
Âge |
– |
– |
| 13 |
″ |
73 |
1 |
Antécédent de CA controlatéral |
– |
– |
| 14 |
Cellules immunomarquées |
70 |
3 |
Non proposé par le chirurgien |
– |
– |
| 15 |
″ |
71 |
3 |
Antécédent de CA controlatéral |
– |
oui |
| 16 |
″ |
63 |
1 |
Non proposé par le chirurgien |
– |
– |
| 17 |
″ |
52 |
2 |
Carcinome adénoïde kystique |
– |
– |
| 18 |
″ |
62 |
3 |
État général altéré |
– |
– |
| 19 |
″ |
75 |
1 |
Âge |
– |
– |
CA : curage axillaire.
Enfin, 25 autres patientes (3,4 %) ont été réopérées uniquement
pour des berges atteintes. Les réinterventions pour berges
atteintes ont concerné 54 (29 + 25) patientes (7,3 %), dont 20 ont
dû avoir une mammectomie.
Dans cette série, où le recul moyen est de 18 mois, aucun cas de
récidive locale axillaire n’a été observé à ce jour.
Discussion
La pratique de la technique du ganglion sentinelle « en routine
» à l’Institut Curie a entraîné de profondes modifications dans la
prise en charge des patientes consultant pour une petite tumeur du
sein. Nous sommes passés d’une situation où la chirurgie était
standardisée avec des curages axillaires programmés et une
hospitalisation de durée moyenne de 4 jours à une situation
différente : les patientes ont presque toutes, avant
l’intervention, un geste programmé au plateau technique de
sénologie interventionnelle (cytoponction, biopsie, repérage
tumoral, injection isotopique) et sortent généralement dès le
lendemain de l’opération. L’équipe médicale multidisciplinaire a dû
s’adapter progressivement à cette nouvelle technique [6]. Le GS
étant une technique non évaluée à long terme, il nous a semblé
nécessaire de la pratiquer dans les meilleures conditions
possibles, en accord avec les données de la littérature, pour
éviter les risques de récidive axillaire [4, 5, 8]. Pour cette
raison, nous avons choisi de faire pratiquer une courbe
d’apprentissage aux chirurgiens avant de les autoriser à pratiquer
cette technique [5, 9]. Dans cet esprit, nous avons toujours
conservé un site d’injection péritumoral au contact de la tumeur
car les injections péri-aréolaires n’ont pas été validées dans de
grandes séries. Nos choix émanent directement des conférences de
consensus internationale [4] et nationale [5].
Dans un but de reproductibilité des résultats, nous avons
standardisé nos pratiques à tous les niveaux. Outre l’analyse de
ces résultats, cet article évalue les points forts et faibles de la
prise en charge des patientes. Trois questions sont discutées ici :
Faut-il faire systématiquement des prélèvements préopératoires ?
Faut-il faire systématiquement une détection des ganglions
sentinelles à l’aide d’une méthode combinée ? Enfin, point le plus
important à notre avis, comment limiter le risque de réintervention
?
Diagnostic préopératoire
Le diagnostic préopératoire de carcinome infiltrant apporte de
grands bénéfices à l’organisation de la chirurgie. Cette notion
fait d’ailleurs l’objet de la recommandation n° 6 des bonnes
pratiques où il est stipulé que l’on doit avoir obtenu une preuve
histologique de cancer du sein invasif avant une biopsie de GS [5].
L’argument majeur pour cette pratique est le gain de temps obtenu
lorsque l’intervention commence par le prélèvement du GS. En effet,
le GS est confié pour l’analyse extemporanée pendant que le
chirurgien effectue la tumorectomie. Cette diminution du temps
opératoire par rapport à une tumorectomie première sous extemporané
diagnostique suivi d’un prélèvement du GS, également examiné sous
extemporané, est estimée à 30 minutes, bien que la présente étude
n’ait pas eu pour but de mesurer précisément les durées
d’intervention.
Le deuxième argument en faveur du diagnostic préopératoire repose
sur le fait que la détection peropératoire du GS est gênée par la
tumorectomie, que celle-ci soit antérieure de plusieurs jours ou
qu’il s’agisse d’une tumorectomie sous extemporané. En effet, si la
tumeur est en place, le taux d’identification du GS avec injection
péritumorale est meilleur, que l’on utilise le bleu seul ou le bleu
avec isotopes [8, 10].
Le troisième argument en faveur de prélèvements diagnostiques
préopératoires concerne l’opportunité d’informer complètement la
patiente du déroulement de l’intervention, des projets
thérapeutiques possibles (curage axillaire, réintervention,
chimiothérapie, radiothérapie) et de sélectionner préalablement en
préopératoire les patientes relevant ou non de la technique du
ganglion sentinelle.
Notre attitude systématique de diagnostic préopératoire a abouti à
opérer des cancers dans plus de 99 % des cas, puisque seule une
patiente présentant une lésion bénigne a eu un prélèvement du
ganglion sentinelle. Ce cas unique ne repose pas la question de
l’examen extemporané systématique de la tumeur. En effet, la
morbidité engendrée par le prélèvement d’un GS est jugée nettement
inférieure à celle d’un curage, comme le montre les séries publiées
[11, 12]. Cependant, pour des cas individuels, des séquelles
fonctionnelles peuvent se manifester au niveau de l’aisselle
opérée, sans que l’on puisse préciser les morbidités relatives
selon le mode de détection du GS. La méthode préconisée (isotopes +
bleu) permet théoriquement une chirurgie plus ciblée car la
position du GS est connue par l’exploration percutanée tandis que
le bleu seul nécessite une exploration plus complète de
l’aisselle.
Dans notre série, 9 patientes (1 %) présentant un carcinome
intracanalaire strict ont eu un prélèvement d’un GS par excès. Ce
taux nous semble difficile à améliorer puisque le diagnostic
histologique préopératoire n’est pas toujours possible. Pour les
tumeurs de moins de 7 mm, seuls des diagnostics cytologiques sous
contrôle échographique ont été réalisés. Certaines équipes étudient
actuellement l’intérêt d’une stadification ganglionnaire par GS en
cas de carcinome intracanalaire [13].
Méthode d’identification
La faisabilité de la technique n’est plus à démontrer et
beaucoup d’équipes publient des taux d’identification du GS en
routine proches de 100 % [12, 14]. Avec 96 % d’identifications,
l’expérience de l’Institut Curie va dans ce sens. Ces bons
résultats sont probablement surtout dus à la pratique réservée aux
seuls chirurgiens entraînés [9]. Cependant, nos méthodes
d’identification sont diverses. Depuis 3 ans, nous avons introduit
la technique scintigraphique pour la détection des ganglions
sentinelles, technique que nous réservons essentiellement aux
tumeurs des quadrants internes et aux patientes en excès pondéral
[15, 10]. À l’inverse, pour les patientes non obèses avec des seins
de volume petit ou moyen, présentant des tumeurs de localisation
plutôt externe, nous utilisons la technique au bleu seul [16].
C’est probablement ce choix préalable en fonction de la morphologie
des patientes et de la position tumorale qui explique le bon taux
d’identification par la technique au bleu seul et qui ne permet
pas, sur l’ensemble des données dont nous disposons pour cette
série, de mettre en évidence une technique significativement plus
fiable pour l’identification des GS.
Après analyse des 30 cas d’échec d’identification du GS, il
apparaît cependant que 47 % de ces échecs ont eu lieu après
tentative d’identification au bleu seul contre 23 % avec
l’injection d’isotope et de bleu et 30 % en ajoutant la
scintigraphie. Ces chiffres sont en faveur d’un gain
d’identification en cas de multiplicité des techniques, idée
largement développée récemment dans la littérature [5, 14, 17].
Le nombre de ganglions sentinelles prélevés est stable en fonction
des années (tableau 1), la tendance
actuelle est de chercher un deuxième GS quand un premier a été
détecté car l’analyse de plus d’un GS est un facteur permettant de
diminuer le risque de faux négatifs [18].
Réinterventions
La recommandation n° 11 des bonnes pratiques du ganglion
sentinelle stipule que, dans tous les cas de GS positif, quelle que
soit la taille de la métastase (métastase partielle ou complète,
micrométastase ou quelques cellules immunomarquées), il faut
pratiquer un curage axillaire [5]. Clairement, les réinterventions
pour curage axillaire constituent le principal défaut de cette
technique. Ces réinterventions ont concerné 17,2 % des patientes de
cette série. Pour ces patientes réopérées, la technique du GS ne
constitue donc pas une avancée thérapeutique, d’autant qu’un curage
réalisé 15 jours après un GS est potentiellement source de
séquelles fonctionnelles.
Pour diminuer ce taux de réinterventions, il faut améliorer les
performances du diagnostic extemporané du GS. Le diagnostic par
coupe congelée semble être spécifique et l’objectif de
diagnostiquer toutes les macrométastases des GS devrait être
possible. Cependant, dans notre série, la sensibilité de l’examen
extemporané n’est que de 78 % pour les macrométastases. Ceci est
probablement lié au fait que seul le GS le plus suspect
macroscopiquement était analysé en extemporané quand plusieurs GS
étaient prélevés.
Pour le diagnostic extemporané des micrométastases, la technique
par coupe congelée n’est pas sensible. Actuellement, d’autres
méthodes sont à l’étude, telles que les coupes avec apposition
[19].
L’amélioration du taux de réintervention passe aussi par
l’obtention de berges saines puisque 7,3 % des patientes ont été
réopérées pour berges atteintes à l’histologie.
L’analyse peropératoire du GS, en cas de positivité, permet aussi
de diminuer le délai à l’instauration de la chimiothérapie
adjuvante qui peut être programmée dès le lendemain de
l’intervention.
Enfin, 19 patientes ayant un GS positif n’ont pas été réopérées,
posant le problème du risque et de l’acceptabilité des
réinterventions (tableau 6). Dès la
première consultation, l’éventualité d’une réintervention doit être
clairement expliquée aux patientes. Le curage complémentaire qui
représente l’exérèse des ganglions non sentinelles est
systématiquement proposé en cas de micrométastases (≤ 2 mm) [20] ou
de cellules immunomarquées dans les ganglions sentinelles [5, 21].
Il n’est pas encore possible de déterminer une sous-population pour
qui ce curage serait inutile, notamment après analyse des ganglions
non sentinelles [21-23]. Il est certainement trop tôt pour proposer
une alternative thérapeutique (irradiation axillaire, abstension)
en dehors d’un essai thérapeutique. Ces essais sont actuellement en
cours : essai EORTC Amaros comparant l’irradiation axillaire au
curage axillaire [24] et essai américain Acosog 0011 comparant le
curage axillaire à l’abstension thérapeutique après GS positif
[25].
Conclusion
Notre évaluation de 3 ans de pratique de la technique du
ganglion sentinelle en routine a mis en exergue les points forts et
faibles de notre pratique. Le diagnostic systématique préopératoire
a permis de sélectionner des patientes atteintes de petits
carcinomes infiltrants dans quasiment tous les cas. Le site
d’injection péritumoral, au plus près de la tumeur, a toujours été
respecté, même pour les tumeurs infracliniques. Les trois quarts
des patientes opérées ont a priori bénéficié de cette
technique qui a mis en évidence un GS indemne ou un GS positif à
l’examen extemporané. Pour les autres patientes, cette technique
n’a pas été bénéfique puisqu’elle a soit échoué, soit entraîné une
réintervention. Ces chiffres seront certainement améliorés au fil
des années, notamment quand le pronostic des patientes présentant
un GS micrométastatique aura été précisé. Cependant, la technique
du GS dans le cancer du sein n’est à ce jour pas encore validée et
les grands essais randomisés (Almanac en Angleterre [26], NSABP 32
aux États-Unis [27], GFGS 01 en France) devront permettre
d’affirmer si elle n’entraîne pas de préjudice carcinologique à
long terme.
Matériel et méthode
Entre janvier 2000 et décembre 2002, la recherche du GS pour
cancer du sein a été effectuée selon une procédure définie.
L’indication retenue était les patientes présentant un cancer du
sein infiltrant, unifocal dont la taille estimée était inférieure à
15 mm, sans atteinte ganglionnaire clinique. La taille des tumeurs
était estimée cliniquement et mesurée échographiquement.
La technique du ganglion sentinelle prévoyait de connaître avant
l’intervention le diagnostic de carcinome par la pratique d’un
examen anatomopathologique (microbiopsie/macrobiopsie) ou
cytologique. Les macrobiopsies étaient effectuées par mammotome®
(Ethicon endo-surgery, Ohio, USA). Le but était d’éviter, autant
que possible, le recours à l’examen histologique extemporané
diagnostique sur la pièce de tumorectomie.
La technique de repérage du GS utilisait toujours un site
d’injection péritumoral, au contact de la tumeur, des traceurs
lymphophiles (isotopes/colorant bleu). Nous avons utilisé trois
types de protocoles : la technique du bleu seul, le bleu associé à
l’injection d’isotope et une technique ajoutant à la précédente la
réalisation d’une scintigraphie.
La technique au bleu seul était indiquée pour les patientes non
obèses, avec une poitrine de volume petit ou moyen et présentant
une tumeur en place de localisation plutôt externe [28]. Dans cette
technique, la coloration bleue devait pouvoir être vérifiée par le
médecin pathologiste [29]. Dans les techniques combinées utilisant
les isotopes, la scintigraphie était pratiquée de préférence pour
les tumeurs des quadrants internes et pour les patientes en excès
pondéral (aisselle adipeuse), en raison de difficultés prévisibles
pour la localisation de GS axillaires [15].
Dans la technique isotopique, les injections péritumorales de
nanocolloïdes étaient pratiquées à l’aide de deux seringues
contenant chacune 40 MBq (1,1 mCi) dans un petit volume de 0,2 mL
et réalisées aux pôles interne et externe de la tumeur, au niveau
équatorial. En cas de tumeur infraclinique, les injections
péritumorales étaient pratiquées au plus près de la tumeur, sous
échographie ou sous mammographie stéréotaxique, dans l’unité de
sénologie interventionnelle, autorisée à détenir des radioéléments
artificiels.
Lorsque la lymphoscintigraphie mammaire était réalisée,
l’enregistrement débutait une heure après l’injection et comprenait
deux incidences, acquises en mode statique, face antérieure avec
bras en abduction à 90° (position chirurgicale) et profil bras
levé. Les images scintigraphiques obtenues permettaient la
visualisation du drainage lymphatique tumoral (cartographie
lymphatique) et le repérage à la peau du (ou des) GS (premier point
chaud à proximité de la tumeur), en position axillaire le plus
souvent [30], ou parfois extra-axillaire (mammaire interne) [16].
Si aucun ganglion n’était vu, une nouvelle série d’images était
enregistrée deux heures après injection.
L’intervention chirurgicale était programmée le lendemain, soit 18
heures après l’injection isotopique. Dans les cas où la chirurgie
était pratiquée le jour même (soit 2 heures après l’injection), la
dose était réduite de moitié, soit 2 fois 20 MBq (0,5 mCi).
Huit chirurgiens ayant préalablement réalisé une phase
d’apprentissage comprenant un minimum de 30 patientes opérées ont
participé à cette étude.
Pour toutes les patientes, le protocole chirurgical débutait par
l’injection péritumorale de 1 à 4 ml de bleu patenté (bleu patenté
V sodique 2,5 %, Guerbet, Roissy, France). Puis le chirurgien
réalisait un abord premier du creux axillaire, suivant la ligne de
pilosité axillaire, suivi d’un prélèvement des ganglions
sentinelles chaque fois que le diagnostic préopératoire de
carcinome était connu. Les ganglions sentinelles étaient d’emblée
soumis à un examen extemporané par coupe congelée à partir de 2001.
En cas de positivité de l’examen extemporané ou en cas d’échec
d’identification du GS, un curage complémentaire des niveaux I et
II de Berg était réalisé dans le même temps opératoire. Le drainage
axillaire n’a jamais été fait. Lors de l’examen extemporané, les GS
mesurant plus de 10 mm étaient ouverts en deux moitiés passant par
le plan du grand axe du ganglion. Une seule des deux moitiés était
congelée et examinée extemporanément. Les GS de moins de 10 mm
étaient congelés entiers et coupés par l’un de leur pôle.
Après fixation, chaque GS prélevé faisait l’objet d’un examen
histologique complet selon une technique spécifique, utilisée en
routine dans notre centre [31]. La recherche de métastases était
effectuée sur trois coupes tissulaires en coloration standard
hématéine-éosine-safran (HES) faites à 150 μm d’intervalle en
conservant une lame non colorée pour chaque niveau de coupe. Si
l’examen de ces coupes HES était négatif, un examen
immunohistochimique à l’aide d’un anticorps anti-cytokératine (KL1,
Immunotech, Marseille, France) à la recherche de cellules
immunomarquées était réalisé sur chaque lame conservée à cet effet.
En cas de positivité du GS par une métastase, une micrométastase
HES ou même une cellule immunomarquée, un curage axillaire était
systématiquement proposé. ▼
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Remerciements. Les auteurs remercient Marie-Christine
Falcou, Service de biostatistiques, les médecins qui ont participé
à cette étude : Carl El Khoury, Martine Meunier, Anne Tardivon,
Fabienne Thibault en sénologie interventionnelle ; Krishna B.
Clough, Virginie Doridot, Jean-Noël Guglielmina, Jean-Pierre
Hamelin, Denis Heitz, Vincent de Margerie, Claude Nos, Rémy Salmon
en chirurgie sénologique ; Paul Fréneaux, Pascal Génin, Jerzy
Klijanenko, Christophe Rosty, Xavier Sastre-Garau, Brigitte
Sigal-Zafrani, Anne Vincent-Salomon en pathologie et les membres du
Groupe Sein de l’Institut Curie : Bernard Asselain, Alain Aurias,
Emmanuel Barrillot, François Campana, Krishna Clough, Patricia de
Crémoux, Olivier Delattre, Véronique Diéras, Jean-Marc Extra, Alain
Fourquet, Henri Magdelenat, Martine Meunier, Claude Nos, Thao
Palangie, Pierre Pouillart, Marie-France Poupon, François Radvanyi,
Xavier Sastre-Garau, Brigitte Sigal-Zafrani, Dominique
Stoppa-Lyonnet, Anne Tardivon, Fabienne Thibault, Jean-Paul Thiery,
Anne Vincent-Salomon.
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