ARTICLE
Auteur(s) :Pascal Pujol1, 2, 3, Pascale
This4,
Mehrdad Noruzinia2, Dominique
Stoppa-Lyonnet5, Thierry
Maudelonde1,
3
1 Service de biologie cellulaire et hormonale,
2 Service de génétique, CHU de Montpellier,
3 Unité Inserm 540, Hôpital Arnaud de Villeneuve, 271,
av. G. Giraud, 34295 Montpellier
4 Service de chirurgie,
5 Service de génétique oncologique, Institut Curie,
75231 Paris
Article reçu le 9 décembre 2003, accepté le 22 mars 2004
Le risque de cancer du sein chez des femmes porteuses d’une
prédisposition génétique peut atteindre 70 à 80 % au cours de la
vie [1, 2]. La connaissance d’un risque familial élevé permet de
mettre en place un dépistage précoce et spécifique (expertise
collective Inserm) [3]. À l’heure actuelle, il n’existe cependant
pas de mesure préventive médicale adaptée à ce risque, alors que
près de 1 000 décès par an en France pourraient être liés à ces
situations de prédisposition.
Le développement normal de la glande mammaire est sous le contrôle
des hormones stéroïdes [4]. Les études épidémiologiques récentes,
qui ont analysé le risque de cancer du sein sous traitement
hormonal de la ménopause (THM), confirment une augmentation
significative du risque relatif chez les utilisatrices au long
cours [5-7]. Parallèlement, le traitement adjuvant du cancer du
sein par anti-œstrogènes diminue l’incidence des cancers du sein
controlatéraux. Dans le cadre du NSABP (National Surgical Adjuvant
Breast Project), un essai de chimioprévention chez les femmes à
risque de cancer du sein élevé, défini par les antécédents
familiaux ou la présence de lésions mammaires bénignes, a montré
une réduction d’incidence dans le groupe traité par tamoxifène de
près de 50 % [8].
L’hormonodépendance des formes héréditaires du cancer du sein est
donc une question essentielle pour la prise en charge des femmes à
risque par le clinicien. Elle est au centre de deux interrogations
récurrentes en pratique courante : en présence d’antécédents
familiaux, l’hormonothérapie substitutive ou une contaception orale
peut-elle être prescrite sans majorer le risque ? Les traitements
par anti-œstrogènes pourraient-ils diminuer ce risque ? Pour tenter
de répondre à ces deux questions, nous rappellerons dans cet
article les données, souvent indirectes ou rétrospectives, dont
nous disposons dans la littérature.
Hétérogénéité des formes héréditaires de cancer du sein
Hétérogénéité génétique
Les prédispositions génétiques aux cancers du sein constituent
un groupe hétérogène. Parmi elles, les prédispositions transmises
selon un mode monogénique sont à l’origine de 5 % des cancers du
sein [1, 9]. Deux gènes répondant à un mode de transmission
autosomique dominant ont été identifiés à ce jour : BRCA1
(BReast CAncer 1) et BRCA2 localisés respectivement sur
les chromosomes 17 et 13. Les altérations des gènes BRCA
sont à l’origine de 65 % des cas familiaux comptant au moins quatre
cas survenus avant l’âge de 60 ans et appartenant à la même branche
parentale [2]. Il existe donc vraisemblablement un ou plusieurs
autres gènes responsables de ces prédispositions génétiques
majeures. Malgré plusieurs études de liaisons génétiques, aucun
autre locus n’a pu être formellement identifié. Il est possible que
les formes familiales sévères non liées aux gènes BRCA1 et
BRCA2 soient le fait de modèles de transmission plus
complexes à appréhender, récessif ou oligogénique. De plus, il
existe certainement des prédispositions encore plus complexes
répondant à un déterminisme multigénique associé à des interactions
gènes-environnement [9, 10]. Ce type de prédisposition serait alors
à l’origine d’un plus grand nombre de cas de cancers du sein
isolés. Mettons à part trois prédispositions autosomiques
dominantes au cancer du sein survenant dans un contexte familial ou
individuel spécifique et rare, les syndromes de Li et Fraumeni
(mutation constitutionnelle du gène TP53), de Cowden
(mutation de PTEN) et de Peutz-Jeghers (mutation de
STK11) [9]. Nous ne discuterons dans les lignes qui suivent
que les prédispositions liées à une mutation des gènes BRCA1
ou BRCA2.
Les protéines BRCA1 et BRCA2 sont impliquées dans la réparation
des altérations de l’ADN [11]. BRCA1 a un rôle probable de
détecteur d’altérations de l’ADN, qu’il s’agisse d’altérations
nucléotidiques ponctuelles, de cassure simple brin ou de cassure
double brin. La protéine BRCA1, activée par phosphorylation, induit
des modifications du cycle cellulaire et la mobilisation de
protéines de réparation. BRCA1 intervient via une activité
transcriptionnelle. BRCA2 est impliquée de façon plus spécifique
dans la réparation de cassures double brin par recombinaison
homologue ; son partenaire protéique majeur est la protéine
Rad51.
Il existe un très grand nombre de mutations constitutionnelles
connues des gènes BRCA1 et BRCA2 (près de 1 000
mutations différentes ont été rapportées dans la base de données du
National Cancer Institute). Ces mutations sont inactivatrices.
Aujourd’hui, de faibles corrélations ont été faites entre une
mutation donnée et les risques tumoraux, mammaires ou ovariens.
Elles sont peu utilisées en pratique clinique.
Au niveau tumoral, on retrouve généralement une inactivation du
deuxième allèle du gène BRCA concerné, qui peut être due à
une perte de la région chromosomique portant le gène, à une
mutation ou bien encore à une méthylation du promoteur de BRCA1
[12]. Cela est en accord avec l’hypothèse d’inactivation
bi-allélique de gènes oncosuppresseurs émise par Knudson. De façon
inattendue, les mutations BRCA1 et BRCA2 sont
quasi-exclusivement constitutionnelles et ne paraissent pas
impliquées dans la progression tumorale des cancers du sein
sporadiques (c’est-à-dire survenant en dehors d’un contexte
familial). Cependant, une inactivation de BRCA1 par
méthylation de la région promotrice (aboutissant au blocage de la
transcription de BRCA1) a été décrite dans des cancers
sporadiques [12].
Hétérogénéité phénotypique
Les cancers liés à des mutations de BRCA1 ou de
BRCA2 présentent des caractéristiques tumorales sensiblement
différentes de celles des tumeurs sporadiques. Ainsi les cancers
BRCA1 présentent plus souvent un index mitotique élevé, et
un grade SBR III [13, 14]. Une histologie de type médullaire est
plus fréquemment retrouvée dans les formes BRCA1 (de l’ordre
de 10 % des cas BRCA1 versus 1 % des cas sporadiques) [15].
Les cancers BRCA2 sont également plus souvent de grades
SBRII et III que les cancers sporadiques. Le pronostic des formes
BRCA1 pourrait être par ailleurs plus réservé, bien que
cette notion soit encore débattue [16].
Dans une analyse récente regroupant 10 études, la positivité des
récepteurs aux œstrogènes (RE) était de 17 % dans les tumeurs
associées à une mutation de BRCA1 et de 63 % dans les
tumeurs liées à une mutation de BRCA2 [17]. Plus de 70 % des
tumeurs du sein survenant chez des femmes porteuses d’une mutation
de BRCA1 n’expriment pas les RE [14, 17]. Rappelons que le taux de
positivité des RE dans les cas sporadiques est de l’ordre de 70 %
[18]. Cette expressivité tumorale moindre des RE dans les cancers
du sein liés à BRCA1 par rapport aux cancers sporadiques serait
surtout présente avant l’âge de 50 ans [19].
Aspects biologiques
De nombreuses données expérimentales ont mis en évidence des
interactions entre œstrogènes et expression des gènes BRCA1
et BRCA2 (tableau 1).
Tableau 1. Interactions BRCA1 et
œstrogènes : arguments biologiques
|
Observations |
Références |
|
Inhibition de la transcription REα dépendante de gènes de la
prolifération par BRCA1 |
28 |
|
Induction de l’expression de BRCA1 par l’estradiol |
22, 23 |
|
Inhibition de la croissance et de la différenciation des
galactophores par l’estradiol chez des souris transgéniques mutées
pour Brca1 |
25 |
Méthylation du promoteur de BRCA1 corrélée
à la négativité desRE dans les CS sporadiques |
27 |
Diminution de l’expression de BRCA1 corrélée
à la négativité des RE dans les CS sporadiques |
26 |
|
Négativité des RE |
14, 17, 19 |
Œstrogéno-induction de BRCA1
L’expression de BRCA1 dans le tissu mammaire est
augmentée durant la puberté et la grossesse, au moment où les taux
d’œstrogènes sont élevés. L’hypothèse d’un lien entre œstrogènes et
expression de BRCA1 est étayée par le fait que les
œstrogènes et la progestérone stimulent l’expression mammaire de
BRCA1 chez des souris ovariectomisées [22]. De façon
concordante, la déplétion en œstrogènes de lignées de cancer du
sein RE + (MCF7, BT20) réduit l’expression de BRCA1, alors
que le traitement par œstradiol augmente son expression [23].
Notons cependant qu’il n’existe pas d’élément de réponse
fonctionnel aux œstrogènes (ERE, séquence d’ADN spécifique sur
laquelle se fixe le complexe récepteur-œstrogène) sur le gène
BRCA1 et que le mécanisme d’induction paraît être indirect
[24].
Par ailleurs, les œstrogènes induisent un phénotype distinct au
niveau de la glande mammaire chez des souris hétérozygotes pour des
mutations BRCA1 et BRCA2 [25]. Ainsi, les souris
mutées ont un développement morphologique des canaux galactophores
inhibé par l’action des œstrogènes, à la différence des souris non
mutées. Ces observations sont en accord avec l’hypothèse que la
perte du processus de réparation de l’ADN dans des cellules
mammaires ayant des mutations de BRCA1 ou de BRCA2
entraîne une inhibition de la croissance et de la différenciation
œstrogéno-induites.
En conclusion, BRCA1 et BRCA2 pourraient participer
activement à la prolifération et à la différenciation induite par
les œstrogènes, en particulier au cours des périodes d’exposition
hormonale importante.
REα et BRCA1
Les œstrogènes se fixent sur leurs récepteurs spécifiques, les
REα et β, qui agissent comme des facteurs de transcription. Le
complexe œstrogène-RE se fixe sur la région promotrice de gènes
cibles et en active la transcription. Dans les cancers sporadiques,
il semble qu’il existe une relation entre l’expression des ARN
messagers de BRCA1 et du REα [26]. En outre, la méthylation
du promoteur de BRCA1 apparaît être corrélée à la perte
d’expression des RE et des récepteurs à la progestérone (RP) [27].
À notre connaissance, il n’y a pas d’études disponibles dans la
littérature analysant l’expression du second type de RE, appelé
REβ, dans les tumeurs liées à BRCA1.
Les travaux de Fan ont montré que la réponse cellulaire aux
œstrogènes peut être régulée par BRCA1 [28]. Dans des lignées de
cancer du sein et de la prostate, BRCA1 inhibe la transcription
dépendante du REα de gènes impliqués dans la prolifération
cellulaire. Cela suggère qu’en plus de maintenir la stabilité du
génome pendant des périodes de division cellulaire rapide (comme
lors de la puberté ou de la grossesse), BRCA1 pourrait aussi
réduire l’expression de gènes œstrogéno-induits.
Ainsi, une des fonctions essentielles de BRCA1 durant la puberté
et la grossesse pourrait être de protéger le sein contre
l’instabilité génétique secondaire à la prolifération induite par
les œstrogènes via l’activation du REα, d’induire la
différenciation et de réparer les lésions de l’ADN. Une étude
récente analysant la survenue de cancers chez des jumeaux
homozygotes étaye cette hypothèse. La plupart des cancers
héréditaires ne seraient pas liés à la succession des événements
hormonaux de la vie mais plutôt à la précocité de la puberté
résultant possiblement d’une sensibilité anormale de la glande
mammaire aux hormones à cette période de la vie [29]. Les formes
sporadiques, au contraire, seraient plus liées à une exposition
répétée et cumulée aux hormones durant la vie adulte.
Bien que l’expression de BRCA1 et BRCA2 soit
ubiquitaire, les mutations constitutionnelles de ces deux gènes
n’augmentent fortement le risque de cancer qu’au niveau des tissus
mammaires et ovariens. Cette tissu-spécificité reste une énigme.
Monteiro a proposé récemment une hypothèse selon laquelle la perte
d’hétérozygotie de BRCA1 serait plus fréquente dans le tissu
mammaire et ovarien [30]. D’autres explications, telles que la
présence de cofacteurs ou de mécanismes de réparation redondants
dans d’autres tissus, peuvent être avancées.
BRCA1 et expression des RE : un lien paradoxal ?
Les œstrogènes exercent un effet prolifératif bien caractérisé
sur les cellules mammaires possédant des récepteurs aux œstrogènes
et ont par là un effet mutagène indirect. En effet, le simple fait
d’augmenter la prolifération sous-tend une augmentation du risque
d’erreurs de réplication, et donc de mutations (figure 1).
De plus, les œstrogènes peuvent provoquer des lésions directes de
l’ADN par leurs métabolites (appelés adduits de l’ADN) [20]. Cet
effet mutagène direct leur confère donc un rôle initiateur
potentiel en plus de leur effet promoteur. Ainsi, la perte de
fonction de la protéine BRCA1, impliquée dans les mécanismes de
réparation de l’ADN, pourrait rendre la cellule plus sensible aux
effets mutagènes, directs ou indirects, des œstrogènes (figure 2) [21].
Plusieurs hypothèses concernant la négativité des RE fréquemment
retrouvée dans les cancers du sein liés à des mutations BRCA1
peuvent être évoquées. D’une part, il est bien établi que les
cellules épithéliales mammaires normales et cancéreuses régulent
négativement l’expression des RE sous l’effet des œstrogènes [31].
Cette downregulation des RE pourrait aussi constituer un
mécanisme de défense cellulaire visant à protéger la cellule
vis-à-vis du stimulus œstrogénique prolifératif non contrôlé par la
protéine BRCA1 altérée. L’hypothèse d’une régulation négative des
RE sous l’effet des œstrogènes peut être étayée par l’observation
d’une négativité des RE observée uniquement en période d’activité
génitale [19]. La perte d’expression des RE dans les tumeurs mutées
pour BRCA1 pourrait enfin correspondre à un événement
moléculaire tardif de la progression tumorale. Cette perte
d’expression des RE serait alors elle-même facilitée par
l’instabilité génomique due à la perte de fonction de BRCA1 (figure 2).
Aspects cliniques
Arguments épidémiologiques : les œstrogènes endogènes ou
exogènes pourraient moduler le risque génétique
La pénétrance – c’est-à-dire la probabilité d’être atteint
lorsque l’on est prédisposé – des mutations de BRCA1 pour le
cancer du sein est incomplète. Ainsi, environ 20 à 30 % des
patientes prédisposées ne développent pas de cancer du sein.
L’augmentation du risque de cancer du sein sporadique en fonction
de facteurs de la vie reproductive, tels qu’une puberté précoce,
une ménopause tardive, une nulliparité, une première grossesse
menée à terme tardive ou un index de masse corporelle élevé, est
bien établie [32]. Cependant, l’influence des œstrogènes d’origine
endogène ou exogène reste peu connue chez les femmes porteuses
d’une mutation du gène BRCA1. Les principales données
disponibles dans la littérature sont résumées dans le tableau 2. Signalons qu’une étude de cohorte
française (Groupe génétique et cancer, FNCLCC) est en cours pour
analyser l’influence de certains de ces facteurs
d’environnement.
Tableau 2. Interactions BRCA1 et
œstrogènes : arguments cliniques
|
Observations |
Risque relatif
(IC95 %) |
Réf. |
| Diminution du risque de cancer du sein après ovariectomie
prophylactique |
0,68
(0,08-0,74) |
32 |
| 0,53
(0,33-0,84) |
33 |
| 0,47
(0,24-0,77) |
34 |
| Augmentation du
risque de cancer du sein possible sous contraception orale |
1,2
(1,02-1,4) |
37 |
| Grossesse
(?) |
|
|
| • Augmentation du risque lors de la grossesse |
1,71
(1,13-2,60) |
42 |
| 3,9
(1,4-10,0) |
43 |
| •
Augmentation du risque si nulliparté ou grossesse après 30 ans |
3,66
(1,52-6,16) |
44 |
| Tamoxifène |
|
|
| •
Prévention par tamoxifène |
|
|
| –
Diminution du risque observé |
0,51
(0,15-1,55) |
48 |
| – Diminution du risque estimé |
BRCA = 0,90
(0,52-1,61) |
52 |
| BRCA2 = 0,71
(0,45-1,21) |
|
| –
Pas de modification voire augmentation |
ND |
49 |
| • Survie
sans récidive plus courte en l’absence de traitement adjuvant par
tamoxifène |
2,16
(1,0-4,68) |
55 |
| • Diminution du risque de 2e cancer du sein dans
les formes BRCA1 et 2 |
BRCA1 = 0,38
(0,14-0,74) |
51 |
| BRCA2 = 0,63
(0,20-1,50) |
|
| Arguments
indirects |
|
|
| • Absence
de cancer du sein chez l’homme dans les formes liées à
BRCA1 |
|
|
| •
Expression de BRCA1 ubiquitaire mais augmentation du risque de
cancers principalement au niveau mammaire et ovarien |
|
|
• Ovariectomie
L’ovariectomie prophylactique chez les femmes porteuses d’une
mutation de BRCA1 diminue le risque de cancer du sein dans
trois études concordantes [33-35]. Il s’agit d’un argument
important car ces trois études montrent une réduction significative
du risque de 47 à 68 %. Ainsi, dans l’étude prospective de Kauff
[33] qui porte sur 170 femmes porteuses d’une mutation de
BRCA1 ou de BRCA2, la réduction du risque de cancer
du sein ou de cancers gynécologiques liés à BRCA1 atteint 75
% (RR = 0,34 ; IC = 0,08-074). Dans l’étude de Rebbeck [35] portant
sur 241 femmes porteuses d’une mutation des gènes BRCA1 ou
BRCA2, on observe une diminution du risque de cancer du sein
de 53 % (RR = 0,47 ; IC = 0,29-0,77) après ovariectomie
prophylactique. Cette intervention semble également retarder l’âge
d’apparition des cancers du sein d’environ 3 ans.
• Œstrogènes exogènes
Une première étude a suggéré que, chez les femmes porteuses
d’une mutation des gènes BRCA1 ou BRCA2, la
contraception orale (CO) utilisée avant la première grossesse
augmenterait le risque de cancer du sein [36]. Cette observation
initiale portait sur un petit échantillon de patientes (n = 50).
Une étude plus importante a porté sur des patientes ayant un risque
familial élevé sans que des mutations aient été caractérisées. Les
apparentées au premier degré (sœurs et filles) de patientes
atteintes de cancer du sein qui avaient utilisé la CO avaient un
risque plus élevé que les apparentées de second degré
(petites-filles et nièces) [37] : ainsi, le risque relatif de
cancer du sein était de 3,3 (IC = 1,6-6,7) pour les filles et les
sœurs ayant utilisé une CO, et de 1,2 (IC = 0,8-2,0), pour les
nièces et les petites filles sous CO. Cette étude retrouvait aussi
une augmentation du risque sous CO d’autant plus importante que le
nombre de cancers du sein dans les familles était élevé ou que la
CO avait été prise avant 1975 (les contraceptifs étaient alors
beaucoup plus dosés en œstrogènes).
Ces observations paraissent confortées par une étude cas-témoin
multicentrique incluant 1 311 femmes porteuses d’une mutation des
gènes BRCA1 ou BRCA2 atteintes d’un cancer du sein,
appariées à 1 311 femmes également prédisposées génétiquement mais
indemnes [38]. Les résultats montrent que, parmi les femmes
porteuses d’une mutation de BRCA1, celles qui utilisaient la
contraception avant 30 ans (ou pour une durée de 5 ans ou plus) ont
un risque accru de cancer du sein précoce. Globalement,
l’augmentation du risque est de 20 % (RR = 1,2 ; IC = 1,02-1,4).
Cette augmentation du risque n’est pas retrouvée pour les femmes
porteuses d’une mutation de BRCA2. Cette étude est
intéressante car elle porte sur un effectif relativement important
de patientes génotypées. Cependant, elle ne permet pas d’analyser
l’effet des différents types de contraception orale ni de la dose
d’œstrogène utilisée.
Dans la population générale, la CO semble réduire le risque de
cancer ovarien, avec un risque relatif d’environ 50 % [39]. Chez
les femmes à risque familial de cancer de l’ovaire, l’effet
protecteur de la contraception orale est débattu. Ainsi, une étude
cas-témoins, portant sur 207 femmes ayant un cancer de l’ovaire
héréditaire et 161 sœurs, retrouve une diminution du risque de
cancer de l’ovaire de 50 % sous CO (RR = 0,5 ; IC = 0,3-0,8) [40].
La diminution du risque n’était significative que chez les femmes
porteuses d’une mutation de BRCA1. Cependant, une autre étude de
population portant sur des femmes juives ashkénazes n’a pas
retrouvé cet effet protecteur de la contraception orale chez les
femmes porteuses de mutations des gènes BRCA 1 ou
BRCA2 [41].
Très peu d’études analysant l’effet du traitement hormonal de la
ménopause (THM) sur le risque familial de cancer du sein sont
disponibles dans la littérature. Dans une méta-analyse, le THM ne
semblait pas conférer d’augmentation supplémentaire du risque
familial, mais il ne s’agissait pas de femmes présentant une
mutation caractérisée [42]. Dans l’étude de Rebbeck, portant sur
une petite cohorte de femmes portant une mutation du gène
BRCA1 qui ont subi une ovariectomie prophylactique, le THM
ne semblait pas augmenter le risque de cancer du sein après
l’intervention [34].
• Œstrogènes endogènes
Les facteurs de la vie reproductive de la femme, tels que l’âge
de la puberté et de la ménopause, la parité, l’âge de la première
grossesse menée à terme, pourraient influencer le risque de cancer
du sein dans les formes familiales.
Dans certaines études, les femmes porteuses d’une mutation de
BRCA1 qui ont eu un enfant (en particulier avant 30 ans) ont
plus de risque de développer un cancer du sein que les femmes
nullipares [43, 44]. Ainsi, Jernstrom [43] rapporte qu’une
grossesse pourrait augmenter le risque de cancer du sein avant 40
ans chez les femmes génétiquement prédisposées (RR = 1,71 ; IC =
1,13-2,62), et que chaque grossesse successive augmente le risque
de cancer du sein par rapport aux femmes nullipares. D’autre part,
Johannsson [44] trouve que le risque d’avoir un cancer du sein
associé à une grossesse (c’est-à-dire au cours de la grossesse ou
l’année qui suit) est plus élevé en cas de mutation du gène
BRCA1 (RR = 3,9 ; IC = 1,4-10,0).
Dans l’étude de Rebbeck 2001, les femmes nullipares porteuses
d’une mutation des gènes BRCA1 ou 2, mais aussi celles qui
avaient eu une première grossesse après 30 ans, semblaient avoir un
risque de cancer du sein augmenté (RR = 3,06 ; IC = 1,52-6,16)
[45].
La multiplicité des facteurs confondants et l’hétérogénéité des
mutations étudiées sont peut-être en partie à l’origine de ces
discordances. Il serait donc prématuré de conseiller les femmes
génétiquement prédisposées sur le risque lié à la grossesse. Une
attitude de prudence consiste à mettre en place une surveillance
mammaire pendant et au décours d’une grossesse chez ces femmes.
Alors qu’un index de masse corporelle (IMC) élevé à l’âge de 12
ans n’est pas un facteur de risque indépendant de cancer du sein
sporadique [32], un IMC élevé à l’âge de 12 ans – dont on connaît
l’association à un taux élevé d’œstrogène circulant – augmente d’un
facteur 4 le risque de cancer du sein chez les femmes ayant des
antécédents familiaux évocateurs d’une prédisposition génétique
[46].
Anti-œstrogènes et mutations de BRCA1/BRCA2
Le tamoxifène a montré une réduction de l’ordre de 50 % de
l’incidence des cancers en chimioprophylaxie dans une population de
femmes à risque [8]. En outre, nous avons vu que le traitement par
ovariectomie prophylactique diminuerait le risque de cancer du sein
chez les femmes porteuses d’une mutation de BRCA1 de près de
50 % également [35]. Les thérapeutiques de suppression œstrogénique
pourraient donc constituer une chimioprévention potentielle des
formes familiales de cancer du sein.
• Chimioprophylaxie par le tamoxifène
L’étude américaine de prévention par l’antiœstrogène tamoxifène
(NSABP1) montre une réduction d’incidence du cancer du sein dans le
sous-groupe ayant des antécédents familiaux traité par rapport au
groupe placebo [49]. Ainsi, les femmes avec des antécédents
familiaux avaient une diminution du risque de 50 % par rapport au
groupe témoin, ce qui est similaire à la réduction du risque
observé dans la population générale. Cependant, dans le sous-groupe
des femmes présentant 3 antécédents familiaux ou plus, la réduction
du risque n’était pas significative, peut-être en raison du faible
nombre de patientes dans ce sous-groupe (RR = 0,51 ; IC =
0,15-1,55). Là encore, il faut moduler cette observation en
rappelant que les femmes dont la probabilité de prédisposition
génétique est estimée à partir de l’histoire familiale constituent
un groupe hétérogène qui dépasse les prédispositions génétiques
BRCA1 ou BRCA2 caractérisées.
Une étude récente a plus précisément analysé un sous-groupe du
NSABP1 de 288 femmes ayant développé un cancer après être entrées
dans l’essai [19]. Le tamoxifène diminue le risque de cancer du
sein chez les femmes porteuses d’une mutation de BRCA2 (d’environ
60 %, RR = 0,38 ; IC = 0,06-1,56), mais pas chez les femmes
porteuses d’une mutation de BRCA1 (RR = 1,67 ; IC =
0,32-10,07). Les auteurs ont mis en parallèle cette efficacité
supérieure dans le groupe BRCA2 avec le faible taux de
tumeurs RE positives dans le groupe BRCA1 (17 % de RE +) par
rapport au groupe BRCA2 (76 % de RE +). Il s’agit cependant
de résultats d’une analyse rétrospective portant sur un petit
nombre de patientes porteuses d’une mutation de BRCA1/BRCA2
(n = 19) et la largeur des intervalles de confiance et leur
caractère non significatif incitent à interpréter ces résultats
avec prudence.
L’étude de chimioprophylaxie anglaise conduite au Royal Marsden
Hospital (RMH) par Powles comprenait un nombre plus important de
femmes à risque génétique que l’étude du NSABP [50]. Powles a
étudié récemment des sous-groupes de femmes à forte probabilité de
prédispositions BRCA estimée à l’aide de logiciels d’analyse
d’arbres généalogiques BRCAPRO et Cyrillic [50]. Cette étude montre
que, chez les femmes avec un risque de cancer du sein inférieur à
50 %, le tamoxifène exerce un effet protecteur (réduction du risque
de 53 %) alors, que chez les femmes ayant un risque de cancer du
sein supérieur à 50 %, on observe une augmentation du risque (de 37
%). Récemment, Powles a fait état de l’analyse génétique de
patientes du RMH [50]. Seulement trois mutations de BRCA1 (n
= 1) ou de BRCA2 (n = 2) ont été identifiées sur les 70
cancers du sein présentant une forte probabilité de prédisposition
familiale. Cela montre encore l’hétérogénéité génétique des formes
héréditaires de cancer du sein et la nécessité d’établir à l’avenir
des corrélations génotype de prédisposition/phénotype hormonal.
• Traitement adjuvant par tamoxifène et diminution du risque
de 2e cancer
Une étude cas-témoins appariée a rapporté que le traitement
adjuvant par tamoxifène pour un premier cancer du sein semblait
protéger contre le risque de cancer du sein controlatéral pour des
patientes génétiquement prédisposées [52]. Ainsi, parmi les femmes
porteuses d’une mutation de BRCA1 ou de BRCA2, celles qui avaient
reçu du tamoxifène avaient un risque de cancer du sein
controlatéral diminué. La réduction du risque de cancer du sein
controlatéral était de 62 % (RR = 0,38 ; IC = 0,19-0,74) pour les
femmes porteuses d’une mutation de BRCA1, et de 37 % (RR =
0,63 ; IC = 0,2-1,5) pour une mutation du gène BRCA2, ce qui
n’est pas significatif. Une tendance à la réduction du risque de
cancer controlatéral semblait aussi observée chez les femmes
traitées par ovariectomie ou par chimioprévention.
Dans une étude récente, Duffy et Nixon [52] ont estimé l’effet
prophylactique du tamoxifène chez des femmes à haut risque de
mutation de BRCA1 ou de BRCA2 de façon plus modeste (13 % et 27 %
pour de groupe BRCA1 et le groupe BRCA2,
respectivement). Enfin, des études de simulation ont également
montré un bénéfice potentiel du tamoxifène [54, 55].
• Tamoxifène et pronostic des cancers liés à BRCA1
Foulkes [56] a analysé l’impact des mutations de BRCA1 sur la
réponse au traitement adjuvant par tamoxifène dans une cohorte de
292 femmes juives ashkénazes. L’analyse statistique multivariée a
montré que le risque relatif de décès par cancer du sein dans le
groupe qui n’avait pas reçu de tamoxifène était augmenté pour les
femmes porteuses de mutation de BRCA1 (RR = 2,16 ; IC =
1,0-4,68). À l’inverse, pour les femmes qui avaient reçu du
tamoxifène, la présence d’une mutation de BRCA1 constituait
un facteur de pronostic favorable, avec une diminution du risque de
décès (RR = 0,73 ; IC = 0,04-2,49). Ces données pourraient donc
suggérer que le tamoxifène a un effet bénéfique chez les femmes
présentant des mutations de BRCA1, mais il faut souligner,
là encore, la largeur de l’intervalle de confiance.
En pratique, que dire ? que faire ?
On propose actuellement à une femme porteuse d’une
prédisposition génétique au cancer du sein la mise en place d’une
stratégie de surveillance renforcée (expertise collective Inserm
[3], qui sera remise à jour en 2004). Sur le plan mammaire, il
s’agit d’un examen clinique tous les 6 mois et d’une mammographie
annuelle qui peut être complétée par une échographie mammaire ou
une IRM (dans un cadre évaluatif) à partir de l’âge de 30 ans, ou 5
ans avant l’âge d’apparition du premier cancer dans la famille
[57]. Comme nous l’avons vu, les effets de la vie reproductive, des
œstrogènes et des anti-œstrogènes sur les cancers du sein
génétiquement prédisposés restent mal connus.
Grossesse et facteurs de la vie reproductive
Les modifications des risques liés à la parité ou aux autres
facteurs de la vie génitale sont controversées dans les formes
familiales de cancer du sein. Il convient cependant d’être vigilant
sur le plan de la surveillance mammaire, pendant et au décours
d’une grossesse, en raison des observations rapportées
précédemment.
Traitement adjuvant après cancer du sein
Un traitement adjuvant par tamoxifène peut être proposé selon
les modalités habituelles de l’hormonothérapie adjuvante
(expression des récepteurs aux œstrogènes) lors d’un cancer du sein
survenant chez des femmes présentant une prédisposition génétique
avérée ou un contexte familial évocateur. Chez ces femmes souvent
jeunes, qui peuvent rester réglées malgré la chimiothérapie,
l’adjonction à ce traitement d’un agoniste de la LH-RH doit être
discutée compte tenu de l’effet inducteur de l’ovulation du
tamoxifène et du risque de kystes ovariens. L’ovariectomie peut
être indiquée en présence d’antécédents familiaux de cancers
ovariens dans un double objectif de prophylaxie ovarienne et de
suppression œstrogénique.
Contraception orale
En cas de désir de contraception, les contraceptions non
hormonales, telles que le dispositif intra-utérin, devraient être
privilégiées en raison de leur neutralité. Cette option est
certainement idéale lorsque l’on peut la proposer, mais elle ne
peut être prescrite aux jeunes femmes nullipares. Il n’y a pas
d’arguments actuellement pour privilégier un type de contraception
hormonale plutôt qu’un autre. L’utilisation de pilules minidosées
ou de microprogestatifs a cependant été évoquée.
THM
L’indication du THM chez les femmes à haut risque familial, que
la ménopause soit spontanée ou induite par une ovariectomie
prophylactique, est une question fréquente en pratique clinique. La
mise en évidence récente d’une augmentation modérée, mais
significative, du risque de cancer du sein sporadique sous THM doit
en effet faire peser soigneusement l’indication d’un THM chez ces
femmes à très haut risque de cancer du sein [5-7]. Très récemment,
l’étude randomisée contre placebo sur l’utilisation des œstrogènes
en post-ménopause (WHI, Women Health Initiative) semble montrer de
plus une augmentation du risque de cancer ovarien sous
œstrogénothérapie substitutive [58].
Comme nous l’avons vu, nous disposons de peu d’informations sur
l’effet d’un THM chez les femmes à risque génétique. Dans ce
contexte, la prudence est de mise et il faut savoir informer la
femme du risque de cancer du sein sous THM dans la population
générale et préciser les bénéfices attendus. Schématiquement, un
THM sera surtout discuté en cas de ménopause précoce (par exemple
en cas d’ovariectomie prophylactique), de retentissement très
important sur la qualité de vie ou d’ostéoporose. Il est
probablement préférable de ne pas trop prolonger la durée de ce
traitement (pas plus de 5 ans). L’abstention thérapeutique peut
être conseillée dans les autres cas. Enfin, il faut souligner
l’existence d’alternatives aux œstrogènes utilisables en cas de
déminéralisation osseuse : les biphosphonates et le raloxifène. Le
raloxifène est un modulateur sélectif des récepteurs des
œstrogènes, ayant une action agoniste vis-à-vis de l’os (indication
pour laquelle ce composé dispose de l’AMM en France) et
parallèlement une action antagoniste potentiellement bénéfique au
niveau du sein.
Vers une chimioprévention anti-hormonale ?
Il n’existe pas à ce jour en France de composé disposant d’une
AMM en prévention du cancer du sein. L’utilisation du tamoxifène en
prévention du cancer du sein est approuvée par la Food and Drug
Administration aux États-Unis, mais après évaluation des bénéfices
et des risques, notamment thrombo-emboliques veineux et de cancer
de l’endomètre [59].
Lors de l’étude de prévention de l’ostéoporose More, qui comparait
le raloxifène à un placebo, a été mise en évidence une diminution
notable du risque de cancer du sein hormonodépendant chez les
femmes ostéoporotiques sous raloxifène (RR = 0,35 ; IC = 0,21-0,58)
[60]. Ces résultats sont encourageants mais n’autorisent pas à
prescrire le raloxifène en prévention du cancer du sein, l’étude
More n’ayant pas été construite dans cet objectif. L’étude de
prévention Star, actuellement en cours, compare les effets du
tamoxifène et du raloxifène chez les femmes à risque de cancer du
sein et permettra, on peut l’espérer, de mieux préciser les effets
de ces composés en prévention du cancer du sein, notamment dans le
sous-groupe des femmes à très haut risque familial.
D’autres composés sont également testés en chimioprévention telles
que les anti-aromatases. Il s’agit notamment de l’essai Ibis II,
qui compare l’anastrozole à un placebo chez les femmes à risque de
cancer du sein, et de l’essai ApreS, qui compare l’exemestane à un
placebo chez des femmes porteuses d’une mutation des gènes
BRCA1 et BRCA2.
Conclusion
Les arguments cliniques et expérimentaux dont nous disposons
suggèrent d’importants liens entre les œstrogènes et les cancers du
sein survenant dans un contexte de mutation de BRCA1 ou
BRCA2. La spécificité tissulaire mammaire et ovarienne des
cancers imputables à BRCA1 – dont l’expression est
ubiquitaire – et la faible pénétrance des cancers du sein chez
l’homme soulignent également l’effet potentiel des œstrogènes dans
le déterminisme de ces cancers génétiquement prédisposés.
Malgré le fort taux de négativité des RE dans les cancers du sein
liés à des mutations de BRCA1, il est possible que certaines
de ces formes soient sensibles à l’influence des œstrogènes, comme
le suggère la réduction du risque de cancer du sein après
ovariectomie ou sous tamoxifène. Il serait donc prématuré de
conclure à une absence de bénéfice du tamoxifène ou d’autres
thérapeutiques de suppression œstrogénique dans le traitement et la
prévention du cancer du sein chez des femmes porteuses d’une
mutation du gène BRCA1. Chez les femmes génétiquement
prédisposées, le tamoxifène ne peut cependant pas actuellement être
proposé en France en prévention du cancer du sein, en l’absence de
données cliniques complémentaires.
Les études ciblées de chimioprévention actuellement en cours
devraient permettre dans les années qui viennent de mieux situer la
place des thérapeutiques anti-hormonales préventives chez les
femmes génétiquement prédisposées au cancer du sein. ▼
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