ARTICLE
Auteur(s) : Julien Domont1,
Moise Namer2,
David Khayat3,
Jean-Philippe Spano3
1 Institut Curie, Département de radiothérapie,
34 rue d'Ulm, 75005 Paris
2 Centre Antoine-Lacassagne, Département d'oncologie
médicale, Nice
3 Hôpital Pitié-Salpétrière, Service d'oncologie
médicale, 47 bd de l'Hôpital, 75012 Paris
En France, le cancer du sein est le plus fréquent des cancers de
la femme avec une incidence de 37 000 nouveaux cas par an
(35 % des cancers) et une mortalité de
10 000 patientes par an [1]. La probabilité, pour une
femme, d'avoir un cancer du sein est d'environ 10 %. Plus de
50 % des patientes décéderont à cause d'une maladie
métastatique.
La particularité de ce cancer est son hormonodépendance que l'on
constate aussi bien chez les femmes pré, péri et ménopausées et qui
est reconnue par la présence des récepteurs aux œstrogènes (RE) et
à la progestérone (RP).
Le taux de positivité des RE rapporté dans la littérature varie
de 59 à 81 %, tandis que le taux de positivité des RP varie de
52 à 71 % selon la technique de détection utilisée,
biochimique ou immunohistochimique : cette dernière a été
recommandée par la conférence de consensus du National Institute of
Health de novembre 2000 [2]. Le seuil de positivité est défini
par au moins 10 % de cellules marquées. Ce sont des facteurs
prédictifs primordiaux quant à la réponse au traitement hormonal en
situation métastatique, adjuvante et néoadjuvante.
Le bénéfice du tamoxifène a été clairement démontré en situation
métastatique et adjuvante. La méta-analyse d'Oxford, publiée en
1998 [3], a confirmé que la prise de tamoxifène pendant 5 ans
en adjuvant diminuait de 42 % le risque de rechute (SSR), de
26 % le risque de mortalité par cancer du sein (SG) et de
47 % le risque de survenue d'un cancer dans le sein
controlatéral. Ces bénéfices s'accompagnent cependant d'effets
indésirables non négligeables comme une augmentation significative
des cancers endométriaux (p = 0,02) et des événements
thrombo-emboliques (p = 0,0006) et osseux
(p = 0,0001).
Le développement, ces dernières années, de nouvelles
thérapeutiques hormonales telles que les anti-œstrogènes purs
(fulvestrant), les modulateurs sélectifs des récepteurs des
œstrogènes (SERM) et les anti-aromatases (AA) stéroïdiens
(exémestane) et non stéroïdiens (anastrozole, létrozole) de
troisième génération va permettre à l'oncologue de bénéficier d'un
arsenal thérapeutique plus efficace et mieux toléré.
Au fur et à mesure des essais, les AA et le nouvel anti-œstrogène
pur (fulvestrant) ont confirmé leur bénéfice clinique, d'abord en
deuxième ligne métastatique après échec du tamoxifène, puis en
première ligne métastatique révélant une efficacité et une
tolérance meilleures.
Récemment, Atac [4] a montré le bénéfice apporté par l'anastrozole
tant en termes d'efficacité (p = 0,013) que de
tolérance.
Le champ d'action thérapeutique des nouveaux anti-œstrogènes tend
à s'élargir avec de récentes études cliniques en néoadjuvant (phase
II) retrouvant des résultats cliniques intéressants par rapport au
tamoxifène qu'il sera nécessaire de confirmer par des études de
phase III.
Les cancers localement avancés (stades T3 et plus), malgré les
campagnes de dépistage, représentent encore 15 % des cancers
du sein aux États-Unis. De plus, ils représentent environ 70 %
des cas de cancer dans le monde. Ils ont été les premiers modèles
d'études cliniques néoadjuvantes. Actuellement, il est de pratique
courante de proposer un traitement néoadjuvant systémique aux
patientes ayant ce type de cancer inopérable d'emblée. De nombreux
essais ont étudié l'intérêt de la chimiothérapie comme traitement
néoadjuvant mais peu se sont focalisés sur l'hormonothérapie
néoadjuvante dans les cancers hormonosensibles. Pourtant, la place
de la chimiothérapie par rapport à l'hormonothérapie, en phase
métastatique ou adjuvante chez les femmes de plus de 70 ans,
demeure imprécise, car celles-ci représentent désormais 25 %
de l'ensemble de la population atteinte d'un cancer du sein en 1995
d'après une étude nord-américaine [5]. En effet, la plupart des
essais thérapeutiques excluent cette population et les différentes
méta-analyses publiées ne peuvent apporter d'éclaircissement sur le
rôle des deux types de traitement adjuvant (la méta-analyse de
l'EBCTCG [3] des stratégies adjuvantes dans le cancer du sein
concernait seulement 7 % des patientes de plus de 70 ans
pour les essais hormonaux et 2 % des femmes ayant eu une
chimiothérapie). Par ailleurs, seule la chimiothérapie néoadjuvante
a montré une survie globale équivalente à celle observée après un
traitement adjuvant [6]. Historiquement, de nombreuses études, dont
la plupart étaient non randomisées, ont rapporté l'utilisation du
tamoxifène comme traitement initial des cancers du sein opérables
chez la femme âgée de plus de 70 ans. L'hormonosensibilité de
ces patientes étant élevée [7], on espérait obtenir un contrôle
tumoral par le tamoxifène sur une période prolongée sans geste
chirurgical invasif [8, 9]. L'hormonothérapie néoadjuvante est née
de l'extrapolation des résultats de l'hormonothérapie première chez
la femme âgée. Elle ne doit donc encore être utilisée que dans le
cadre d'essais cliniques, notamment chez les femmes âgées atteintes
d'un cancer du sein hormonosensible et bien différencié (SBR I) ou
chez celles ayant un carcinome lobulaire dont on connaît la faible
chimiosensibilité. L'hormonothérapie a un profil de tolérance plus
acceptable que la chimiothérapie néoadjuvante. Elle offre la
possibilité d'une poursuite du traitement pendant la période
périopératoire et permet de connaître précocement l'hormono-
sensibilité de la tumeur.
Les potentialités de l'hormonothérapie néoadjuvante dans le cancer
du sein, extrapolées à partir des résultats de la chimiothérapie
néoadjuvante, paraissent importantes. Elle nous donne des
informations in vivo sur la réponse tumorale au traitement
(facteurs prédictifs de réponse) et permet :
– une réduction de la taille tumorale et, dans certains cas,
de l'envahissement ganglionnaire contribuant à l'augmentation du
taux de conservation mammaire ;
– une diminution de la croissance des micrométastases qui
permettrait une amélioration des survies sans récidive et
globale ;
– une diminution de la résistance tumorale en exposant précocement
le cancer à un traitement systémique afin d'améliorer les survies
sans récidive et globale ;
– une adaptation de la stratégie thérapeutique le plus
précocement possible en fonction de la réponse tumorale.
Bases théoriques
De nombreuses études suggèrent que le potentiel d'éradication
des micrométastases est plus favorable avec un traitement
systémique précoce et pourrait augmenter la survie [13-15]. Il faut
savoir que tous les modèles théoriques ont été évalués avec des
chimiothérapies néoadjuvantes.
L'hypothèse de Goldie et Coldman [16] est que plus le traitement
est précoce, plus le risque de voir des cellules tumorales devenir
chimiorésistantes par mutation spontanée est faible.
De plus, Skipper [17] pense que l'exérèse tumorale première
s'accompagnant d'une diminution du nombre de cellules tumorales
favoriserait la croissance des micrométastases résiduelles. Cela a
été confirmé par des modèles animaux : le taux de
prolifération métastatique augmente avec l'exérèse ou l'irradiation
de la tumeur primitive [18], ce qui serait dû à des facteurs de
croissance [19]. Un traitement systémique premier pourrait
potentiellement inhiber cet effet et théoriquement augmenter la
survie.
Études pharmacologiques
À l'état physiologique, les taux d'œstradiol dans le tissu
mammaire de la femme ménopausée sont de 4 à 6 fois supérieurs
aux taux plasmatiques ; ainsi les femmes en activité ovarienne
et les femmes ménopausées présentent les mêmes taux d'œstradiol
intramammaire alors que les taux périphériques sont effondrés après
la ménopause. En cas de cancer du sein, les taux d'estradiol et
l'activité de l'aromatase sont multipliés par 1,7 par rapport à la
normale, expliquant le rôle de ces substances important dans la
croissance tumorale. Le tamoxifène est un composé non stéroïdien
qui inhibe compétitivement la liaison des œstrogènes à leur
récepteur. Les inhibiteurs de l'aromatase inhibent cette enzyme qui
permet la transformation des androgènes et du cholestérol en
œstrogène au niveau des tissus mous périphériques. L'activité
aromatase des tissus graisseux est la source majeure de production
d'œstrogène circulant chez la femme ménopausée.
Dans l'étude de Defriend et al. [20] comparant le
fulvestrant au placebo en préopératoire (7 jours de traitement
néoadjuvant) chez respectivement 37 et 19 patientes ayant une
tumeur mammaire RE-positive, on retrouve une réduction
significative de l'expression des récepteurs hormonaux RE et RP
(p < 0,0001) et de l'indice de prolifération
cellulaire Ki67 (p < 0,05).
Une étude randomisée multicentrique comparant fulvestrant,
tamoxifène et placebo en néoadjuvant sur une période de
14 à 21 jours tente de confirmer ces résultats chez
200 patientes ayant un cancer de stade T1-T3 RE-positif
[21].
Boeddinghaus et al. [22] réalisent actuellement une étude
de phase III comportant trois bras chez 300 patientes
ménopausées ayant un cancer opérable RE-positif, comparant
anastrozole (1 mg/j) et tamoxifène et les deux traitements
combinés pendant 12 semaines. L'objectif principal est de
déterminer si le Ki67 est un facteur prédictif de réponse à
l'hormonothérapie. L'évaluation des 49 premières patientes a
révélé que le Ki67 serait un facteur prédictif précoce de
l'évolution clinique des tumeurs RE et RP-positives.
De Jong et al. [23] ont étudié l'efficacité pharmacologique
de l'exémestane dans la tumeur et le tissu mammaire adjacent dans
une étude de phase II comptant 26 patientes :
16 traitées par exémestane (25 mg/j) et 10 par placebo
pendant 6 à 14 jours en préopératoire. Deux critères
biologiques étaient recherchés : le titrage de l'activité
aromatase et la mesure de l'œstradiol à la fois au sein de la
tumeur mais aussi dans le tissu graisseux mammaire adjacent. Les
résultats ont été exploitables pour 9 patientes du groupe
exémestane et pour 7 patientes du groupe placebo. Ils ont
montré que l'exémestane diminuait l'activité aromatase
respectivement de 95 % (p = 0,0006) et de 58 %
(p = 0,04) dans le tissu tumoral et le tissu mammaire
adjacent. La concentration d'œstradiol diminuait également
respectivement de 81 % (p = 0,03) et 32 %
(p = 0,03).
Geisler et al. [24] ont étudié l'action pharmacologique de
l'anastrozole sur les hormones sexuelles tissulaires et
plasmatiques. L'anastrozole (1 mg/j) a été administré pendant
15 semaines chez 12 patientes ayant un cancer mammaire de
stade T3-T4± N+. La diminution des taux plasmatiques et
tissulaires après traitement était majeure (tableau 1).
Tableau 1. Variation des taux
plasmatiques et tissulaires des hormones sexuelles après une
administration d'anastrozole en néoadjuvant chez des patientes
ayant un cancer du sein localement avancé. D'après de Jong et
al. [23]
|
Hormones sexuelles |
Fmol/g tissu |
Variation après traitement |
Taux plasmatiques |
|
E2 |
217,9 |
Baisse de 89 % |
Baisse de 86,1 % |
|
E1 |
173,6 |
Baisse de 83,4 % |
Baisse de 83,9 % |
|
Estrone sulfate |
80,7 |
Baisse de 72 % |
Baisse de 94,2 % |
Ces données biologiques indiquent que l'hormonothérapie
néoadjuvante pourrait être capable de produire un effet antitumoral
même après une courte période chez les femmes ménopausées. Des
études cliniques sont venues corroborer ces premiers résultats
biologiques. Il est indispensable, pour évaluer l'efficacité d'un
traitement néoadjuvant, d'avoir des données objectives quant à
l'évolution tumorale sous ce traitement.
Évaluation de la réponse thérapeutique
L'évaluation thérapeutique est un temps important du traitement
néoadjuvant : faut-il le poursuivre, le modifier ou pratiquer
l'exérèse plus tôt que prévu ?
Cette évaluation est le plus souvent difficile aussi bien
cliniquement qu'à partir des résultats de l'imagerie (mammographie
et échographie). À titre d'exemple, l'absence clinique de tumeur
résiduelle lors de l'évaluation thérapeutique est associée à la
présence d'une tumeur résiduelle à l'examen histologique dans
60 % des cas, alors que 30 % des patientes sans aucune
maladie résiduelle à l'histologie présenteront des anomalies
cliniques, mammographiques et/ou échographiques lors de
l'évaluation [25].
Cependant, l'évaluation de la maladie résiduelle après
chimiothérapie ou hormonothérapie est importante car les patientes
sans maladie résiduelle ont de meilleures survies sans récidive et
globale [26, 27]. Le chirurgien a besoin de connaître l'extension
tumorale précise avant d'envisager une tumorectomie ou une
mastectomie. L'imagerie par résonance magnétique (IRM) permet de
déterminer avec une grande fiabilité l'extension initiale et
l'évolution de la tumeur résiduelle après traitement néoadjuvant
[28-30]. D'autres méthodes ne sont utilisées que dans le cadre de
protocoles de recherche, comme l'écho-doppler dans l'étude des
modifications de la vascularisation tumorale sous traitement
médical [31] et la tomographie par émission de positons (TEP) [32,
33].
Les classifications histopathologiques établies par les
anatomopathologistes ont donc pour rôle non seulement d'évaluer les
facteurs prédictifs de réponse à la chimiothérapie ou à
l'hormonothérapie néoadjuvante mais également les facteurs
pronostiques pertinents malgré la migration de stade
(down-staging).
En effet, les survies sont corrélées au degré de réponse
histopathologique [26, 27].
La réponse histopathologique aux traitements prend en compte les
pièces de tumorectomie, de mastectomie et de curage axillaire
post-thérapeutique. Ces classifications ont toutes été réalisées
afin d'évaluer la réponse à la chimiothérapie et non à
l'hormonothérapie. Celle-ci ayant un mécanisme d'action différent
(l'efficacité tumorale étant temps-dépendant), il faudra
probablement modifier les critères d'évaluation de ces
classifications quant à la réponse à l'hormonothérapie.
Plusieurs classifications existent sans qu'il y ait de consensus
admis sur une classification dite de référence. Certaines semblent
avoir plus de valeurs scientifiques compte tenu de leur validation
sur un nombre important de patientes traitées par chimiothérapie
néoadjuvante dans des études prospectives. Elles ont été
hiérarchisées en fonction de leur ordre d'importance.
Dans l'étude du NSABP-B18 [7], 1 523 femmes ayant
un cancer localement avancé ont été randomisées avec le même
protocole de chimiothérapie à base d'anthracycline administré soit
en néoadjuvant, soit en adjuvant. La réponse tumorale clinique
était répartie en réponse complète (cRC), incomplète (cRP) ou en
non-réponse (cNR). Parmi les cRC, les tumeurs étaient classées en
pRC si on ne retrouvait pas de cellules malignes ou seulement un
carcinome in situ et en pINV si on mettait en évidence des
cellules malignes. Il n'y avait pas de différence significative en
termes de survie globale et de survie sans récidive à 5 ans
entre les deux groupes. En revanche, le devenir était meilleur chez
les femmes dont les tumeurs étaient pRC par rapport à celles dont
les tumeurs étaient pINV, cRP ou cNR (taux de survie sans récidive
à 5 ans respectivement de 85,7, 76,9, 68,1 et 63,9 % avec
p < 0,001).
La classification de Payne et Miller (Aberdeen Breast Group) [12]
a été évaluée chez 168 patientes ayant un cancer localement
avancé, traitées par une chimiothérapie néoadjuvante. Elle a été
déterminée d'après l'étude microscopique des pièces mammaires et
axillaires selon cinq grades (tableau
2) : G1 (pas de changement), G2 (persistance de foyers
tumoraux), G3 (réduction majeure du nombre de cellules tumorales),
G4 (quelques cellules tumorales résiduelles) et G5 (pas de cellules
tumorales). Les taux de pRC (G5) oscillaient entre 16 et 34 %
en fonction du bras de randomisation.
Tableau 2. Présentation des
classifications de Payne et Miller [12] et Chevallier et al.
[35]
|
Grades |
Aberdeen |
Chevallier |
|
1 |
Pas
de changement |
Rémission complète |
|
2 |
Persistance de foyers tumoraux |
Carcinome in situ, curage négatif |
|
3 |
Réduction majeure du nombre de cellules tumorales |
Carcinome invasif |
|
4 |
Quelques cellules tumorales résiduelles |
Rares ou absence d'altération de cellules tumorales |
|
5 |
Pas
de cellules tumorales |
+++++++++++++++ |
Kuerer et al. [34] du MD Anderson ont évalué une
classification histopronostique sur 372 patientes traitées
pour un cancer localement avancé par une chimiothérapie à base
d'anthracycline. La réponse histologique était soit complète (pRC)
en l'absence de maladie résiduelle ou persistance d'un foyer de
carcinome in situ, soit incomplète (pRP) dans les autres
cas. La réponse ganglionnaire était répartie en trois sous-groupes
(N–, 1-3N+, > 3N+). Soixante-douze pour cent des patientes
en pRc n'avaient pas d'atteinte ganglionnaire contre seulement
26 % des autres patientes. De plus, la survie globale et la
survie sans récidive à 5 ans étaient significativement
(p < 0,01) plus élevées dans le groupe avec pRC (89 et
87 %, respectivement) par rapport à l'autre groupe (64 et
58 %, respectivement).
La classification de Chevallier et al. [35] évalue la
réponse macroscopique et microscopique sur pièce opératoire et
curage axillaire d'après une étude prospective néoadjuvante de
120 patientes. Il existe quatre grades (tableau 2) : G1 (rémission complète,
disparition tumorale complète macro et micro dans le sein et
l'aisselle), G2 (carcinome in situ, curage négatif :
attention, la tumeur peut être palpable mais uniquement composée
d'un foyer intracanalaire), G3 (carcinome invasif avec altération
stromale) et G4 (rares altérations ou absence d'altération des
cellules tumorales). Dans la plupart des études, le pRC correspond
aux grades 1 et 2. Le grade 3 recouvre un spectre hétérogène
allant de réponses quasi complètes (rares cellules tumorales
résiduelles) à des réponses partielles, voire faibles. À noter
qu'une tumeur stérilisée (réponse complète histologique) mais
accompagnée d'un envahissement axillaire résiduel est cotée G3.
Devant l'hétérogénéité de l'évaluation de la réponse tumorale, il
semble difficile d'extrapoler les résultats des essais cliniques
néoadjuvants utilisant des classifications histopathologiques
différentes.
Études cliniques
Wilscher et al. [36, 37] ont réalisé une étude randomisée
de phase III chez 108 malades avec cancer localement avancé
(T > 5 cm) comparant le tamoxifène
(n = 53 à 20 mg/j) à la chimiothérapie
(n = 55 selon le protocole MMM : mitoxantrone
7 mg/m2, méthotrexate 30 mg/m2 et
mitomycine C 7 mg/m2 sur 4 cycles) en
situation néoadjuvante, précédant le traitement chirurgical et
complété par un traitement adjuvant associant radiothérapie et
tamoxifène. Les réponses objectives étaient de 57 % (31/54)
après 4 cycles et 36 % (19/53) dans le bras tamoxifène
avec 32 % (17/53) de maladies stables. Après un recul de
52 mois, ces auteurs n'ont retrouvé aucune différence
significative sur la survie sans récidive et la survie globale
[16].
Mauriac et al. [38], lors d'une étude rétrospective portant
sur 199 femmes âgées de 50 à 70 ans et traitées par
tamoxifène en néoadjuvant, ont montré un taux de conservation
mammaire de 54 % pour les femmes ayant une tumeur opérable
d'emblée et de 44 % pour celles ayant une tumeur localement
avancée. Toutes les tumeurs avaient des récepteurs stéroïdiens
positifs.
Devant la meilleure efficacité des nouveaux traitements hormonaux,
des études cliniques (phases I et II) les comparant au tamoxifène
ont été réalisées.
Anastrozole
Dixon et al. [39] ont évalué, en phase I, l'anastrozole 1
et 10 mg/j pendant 3 mois chez 24 patientes ménopausées
ayant une tumeur de plus de 3 cm (T2 = 21 patientes,
T3 = 2 patientes, T4b = 1 patiente),
opérables d'emblée, RE-positives. La taille tumorale a été estimée
cliniquement, par échographie (initialement, à 1, 2 et
3 mois), par mammographie (initialement et à 3 mois de
traitement), puis histologiquement sur les pièces opératoires en
fin de traitement. La réduction tumorale a été de 75,5 % pour
les deux groupes comprenant chacun 12 patientes avec une
réduction de plus de 50 % chez 23 patientes sur 24. Par
ailleurs, sur 17 patientes nécessitant une mastectomie
d'emblée, 15 ont eu une chirurgie conservatrice après le
traitement.
Milla-Santos et al. [40] ont traité 112 patientes ayant
un cancer localement avancé (stades IIIA : 41 % et
IIIB : 59 %) par anastrozole 1 mg/j pendant
3 mois. Les taux de réponse clinique complète et partielle ont
été respectivement de 55 % et 29 %. Dix-neuf patientes en
progression ont bénéficié d'une radiothérapie ; les
93 patientes restantes ont eu une mastectomie associée à de
l'anastrozole pendant 2 ans. La réponse histologique
retrouvait 12 % de pRC (n = 13) et 71 % de pRP
(n = 80).
Sanchez et al. [41] ont étudié, chez 25 patientes
préménopausées atteintes d'un cancer localement avancé RE et/ou
RP-positif, les effets de la combinaison de trois molécules
(goséreline : 3,6 µg tous les 28 jours,
tamoxifène : 20 mg/j et anastrozole : 1 mg/j)
administrées dès 84 jours avant l'intervention. L'intérêt de
cette association est de bloquer à la fois la synthèse de
l'œstradiol aux niveaux ovarien (goséreline) et périphérique. Sur
le plan clinique, les auteurs ont obtenu 32 % de réponses
cliniques complètes (n = 8), 44 % de réponses
partielles (n = 11), 20 % de stabilités tumorales
(n = 5) et 4 % de progressions (n = 1). À
la mammographie (23 patientes évaluables), ils ont obtenu
9 % de réponses complètes (n = 2), 43 % de
réponses partielles (n = 10) et 44 % de
stabilisations tumorales. Au moment du diagnostic,
17 patientes sur 25 étaient inopérables d'emblée. Au
décours de l'hormonothérapie néoadjuvante, 20 ont été opérées dont
7 (28 %) d'une tumorectomie. Parmi les 8 patientes
opérables d'emblée, 2 ont eu une mastectomie et 6 une
tumorectomie. Ces résultats en termes d'efficacité restent
acceptables ; cependant l'effectif est modeste et les auteurs
n'ont mentionné aucun résultat histologique.
Létrozole
Dixon et al. [42] ont traité, dans une étude de phase I,
24 patientes ménopausées avec un cancer localement avancé
RE-positif, par létrozole 2,5 ou 10 mg/j pendant 3 mois.
Dans le bras létrozole 2,5 mg (n = 12), les taux de
réponses complètes et partielle ont été respectivement de 42 %
(n = 5) et 58 % (n = 7) alors que, dans
l'autre bras (n = 12), il y a eu 75 % de réponses
partielles et 25 % de stabilisations tumorales. Du point de
vue radiologique (échographie, mammographie), il y a eu
1 réponse complète, 9 réponses partielles et
2 stabilisations tumorales dans le bras létrozole 2,5 mg
et 8 réponses tumorales et 4 stabilisations tumorales
dans le bras létrozole 10 mg. Par ailleurs, 9 patientes
sur 24 étaient candidates au moment du diagnostic à une
chirurgie conservatrice et toutes le sont devenues après
3 mois de traitement. Sur le plan histologique, ont été
obtenues 1 pRC chez une patiente en réponse complète clinique,
23 pRP et stabilisations au niveau mammaire alors que, au
niveau ganglionnaire il y avait 10 curages positifs (5 dans
chaque bras) et 14 curages négatifs. Une réponse
pharmacologique a été étudiée sur 20 tumeurs retrouvant une
diminution du taux d'œstradiol (p = 0,022 pour
2,5 mg et p = 0,004 pour 10 mg) dans les deux
groupes (tableau 3). D'un point de vue
de la tolérance, on note une thrombopénie chez une patiente du
groupe 10 mg et un épisode diarrhéique pendant moins de
48 heures chez une patiente du groupe 2,5 mg.
Tableau 3. Résultats de la réponse
clinique, radiologique, histologique et pharmacologique de femmes
ayant un cancer du sein localement avancé traitées par du létrozole
en néoadjuvant. D'après Dixon et al. [42]
|
Réponses |
Clinique |
Radiologique |
Histologique |
Variation du taux d'estradiol |
|
Létrozole 2,5 mg |
5 RC, 7 RP |
1
RC, 9 RP, 2 SD |
1 pRC, 23 pRP-SD |
p = 0,022 |
|
Létrozole 10 mg |
9 RP, 3 SD |
8 RP, 4 SD |
8 pRP |
p = 0,004 |
RC : réponse complète ; RP : réponse
partielle ; SD : stabilisation tumorale ; pRc :
réponse histologique complète
Devant ces résultats encourageants, une étude de phase III
comparant le létrozole au tamoxifène a été entreprise.
Eierman et al. [10] ont réalisé une étude randomisée en
double aveugle chez 327 femmes présentant un cancer du sein
localement avancé RE et/ou RP-positif contre-indiquant la
tumorectomie selon deux bras : 157 patientes ont été
traitées par létrozole (2,5 mg/j) et 170 par tamoxifène
(20 mg/j) pendant 4 mois. L'objectif principal était de
connaître le taux de réponse et le devenir chirurgical après
traitement. Les 327 patientes ne pouvaient initialement avoir
un traitement conservateur et 14 % étaient inopérables
d'emblée. Les résultats ont montré que le taux de réponse objective
clinique était de 55 % dans le groupe létrozole contre
36 % dans le groupe tamoxifène (p < 0,001).
L'apport de l'imagerie (échographie, mammographie) pour
l'évaluation de la réponse objective confirme une différence
significative en faveur du bras létrozole. Le taux de conservation
mammaire était également significativement amélioré (tableau 4) dans le bras létrozole (45 % contre
35 %, p = 0,022).
Tableau 4. Taux de réponse
tumorale et de chirurgie conservatrice chez des femmes ayant un
cancer du sein localement avancé randomisées en deux bras
(létrozole versus tamoxifène). D'après Eierman et al.
[10]
|
Traitement |
Clinique (RC + RP) |
Échographique (RC + RP) |
Mammographique (RC + RP) |
Chirurgie conservatrice |
|
Létrozole |
55 % |
35 % |
34 % |
45 % |
|
Tamoxifène |
36 % |
25 % |
16 % |
35 % |
|
p |
< 0,001 |
0,042 |
< 0,001 |
0,022 |
Ellis et al. [11] ont analysé dans un même laboratoire
l'expression d'ErbB1 et ErbB2 de toutes les tumeurs des patientes
de l'étude d'Eierman [42]. L'étude de la réponse tumorale en
fonction de l'expression d'ErbB1 et/ou d'ErbB2 a révélé une
hormonorésistance dans le bras tamoxifène pour les tumeurs
surexprimant ErbB1 et 2. En effet, le taux de réponse tumorale
était significativement moindre pour les tumeurs ErbB1 et/ou
ErbB2-positives dans le bras tamoxifène (88 % contre 21 %
avec p = 0,0004) alors que, pour les tumeurs ErbB1 et/ou
ErbB2-négatives, la réponse dans les deux bras était
identique : 54 % contre 42 % avec
p = 0,078 (tableau
5).
Tableau 5. Réponse tumorale en
fonction de l'expression d'ErbB1 et/ou 2 dans une étude randomisée
selon deux bras (létrozole versus tamoxifène). D'après Ellis
et al. [11]
|
Tumeur RE+ |
Létrozole |
Tamoxifène |
Odd-ratio |
p |
|
ErbB1+, ErbB2+ |
88 % |
21 % |
22 [4,5-177] |
0,0004 |
|
ErbB1–, ErbB2– |
54 % |
42 % |
1,7 [0,9-2,9] |
0,078 |
Exémestane
Dixon et al. [43], dans une étude de phase II concernant
13 patientes ménopausées ayant une tumeur RE-positive de plus
de 3 cm contre-indiquant la tumorectomie et traitées par
exémestane 25 mg/j pendant 3 mois, ont obtenu 85,5 %
de réduction tumorale clinique, 84 % mammographiquement et
82,5 % échographiquement. En termes d'efficacité, une réponse
partielle a été obtenue chez 10 patientes et une stabilité
tumorale chez 2. Sur le plan de la tolérance, on a retrouvé chez
3 patientes une asthénie, une insomnie et des paresthésies
ainsi qu'un décès non toxique. Au total, 10 patientes sur 12
ont bénéficié d'une chirurgie conservatrice.
Dans le but d'augmenter de façon optimale le taux de réponse
histologique, l'association exémestane-chimiothérapie a été évaluée
en situation néoadjuvante dans deux études de phase I [44, 45]. Les
auteurs ont choisi une nouvelle approche en combinant l'exémestane
avec l'épirubicine ou le docétaxel administré de manière
hebdomadaire.
Wolf et al. [44] ont traité de façon préliminaire
14 patientes avec cancer localement avancé par de l'exémestane
(25 mg/j) associé à 3 doses croissantes d'épirubicine
(25, 30 et 35 mg/m2/semaine) pendant 8 à
12 semaines. L'efficacité clinique et histologique a été
évaluée chez 10 patientes. En termes de réponse clinique, on
retrouve 20 % de RC, 40 % de RP, 30 % de
stabilisation et 10 % de PD. La chirurgie a été réalisable
chez 9 patientes, avec une tumorectomie conservatrice chez
66 % d'entre elles. La réponse histologique montrait une bonne
réponse tumorale avec 1 pRC et 9 pRP. En conclusion,
l'association exémestane-épirubicine semble intéressante : une
étude de phase II est en cours.
Lichtenegger et al. [45] ont réalisé une étude portant sur
11 femmes ayant un cancer du sein localement avancé traitées
en néoadjuvant par docétaxel (20, 25 et
30 mg/m2/semaine) associé à l'exémestane
(25 mg/j) pendant 8 à 12 semaines. Les résultats ont été
exploitables seulement chez 9 patientes. La réponse clinique a
été de 78 % de RP (7/9), de 22 % de SD (2/9). La réponse
pathologique a retrouvé 78 % de tumeurs de grade 1 (7/9) et
22 % de grade 2 (2/9) selon la classification de Chevallier
[33]. Au total, l'étude de faisabilité semble concluante : une
étude de phase II associant exémestane et docétaxel
(20 mg/m2/semaine) est en cours.
Perspectives
Différentes voies de recherche portant sur l'hormonothérapie
néoadjuvante sont actuellement explorées, notamment les
associations hormono-chimiothérapie et hormonothérapie-thérapies
ciblées.
Le groupe d'étude Genari (Allemagne) a décidé de démarrer trois
essais de phase II randomisés chez des patientes ménopausées ayant
un cancer du sein localement avancé RE-positif utilisant une
hormonochimiothérapie concomitante. Cette combinaison associe
l'exémestane à l'épirubicine, au docétaxel ou au paclitaxel
[46].
D'autres essais sont en cours évaluant des marqueurs prédictifs de
réponse au traitement néoadjuvant en utilisant la technique des
microarrays ou bien en recherchant un effet prédictif du taux
d'ARNm de l'aromatase intratumorale pour des cancers du sein de la
femme ménopausée (étude de phase II de la FNCLCC). Une étude de
phase III comparant létrozole et fulvestrant a également été mise
en place.
L'association célécoxib et hormonothérapie semble prometteuse. La
cyclo-oxygénase 2 (cox2) est une enzyme active dont la fonction est
de synthétiser des prostaglandines impliquées dans les processus
tumoraux et inflammatoires [47], mais peut-être aussi dans la
néoangiogenèse [48] et la régulation de l'aromatase [49]. Les
prostagandines E2 contribueraient donc à augmenter la synthèse
d'œstradiol intratumoral. L'ensemble de ces données a largement
contribué au rationnel des essais en cours associant les
traitements hormonaux dont l'exémestane à l'inhibiteur de la
cyclo-oxygénase 2 (célécoxib). À ce titre, les travaux précliniques
(étude de 23 tumeurs mammaires de 1 cm de diamètre chez
le rat induites par le DMBA) de Pesenti et al. [50] ont
d'ores et déjà démontré une réduction plus importante de la
croissance tumorale lorsque l'exémestane et le célécoxib sont
utilisés en association par rapport à une administration en
monothérapie : après 4 semaines de traitement, le taux de
réponse objective était de 5 % pour l'exémestane seul contre
48 % pour le traitement combiné.
D'autres thérapies moléculaires ciblées associées à
l'hormonothérapie sont testées. Par exemple, il a été évoqué
l'association du létrozole avec les inhibiteurs de l'epidermal
growth factor et de l'angiogenèse.
Conclusion
L'hormonothérapie néoadjuvante est un nouveau concept dans la
prise en charge des patientes atteintes d'un cancer du sein
localement avancé. Elle n'est actuellement pas un traitement
standard mais elle pourrait être une approche intéressante pour les
femmes âgées ayant des tumeurs opérables, hormonosensibles, bien
différenciées (SBR I) et d'évolution lente ou pour les patientes
ayant un carcinome lobulaire de grade I habituellement peu
chimiosensible. Elle permet précocement d'évaluer la sensibilité
thérapeutique (réponse in vivo) nécessaire aux modifications
de stratégies en cours de traitement [12, 51] contrairement aux
stratégies adjuvantes.
Ce nouveau concept répond parfaitement aux indications d'une
approche multidisciplinaire nécessaire au moment du diagnostic.
Les premières études randomisées en néoadjuvant, quel que soit le
traitement (chimio ou hormonothérapie), n'ont pas permis une
augmentation des survies sans récidive et globale. Le principal
résultat de ces études a été l'augmentation du taux de chirurgie
conservatrice chez les patientes ayant un cancer du sein localement
avancé.
L'étude comparative des paramètres tumoraux avant et après
traitement permettra à l'avenir de mettre en évidence des marqueurs
prédictifs (Ki67 et autres) de la réponse antitumorale et des
facteurs pronostiques facilitant l'adaptation des stratégies
thérapeutiques. n
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