* University of Cambridge, Judge Institute of Management
Studies, Trumpington Street, Cambridge CB2 1AG, Royaume-Uni
Parmi les cancers féminins, seuls le cancer du sein et celui du
col de l'utérus se prêtent à un dépistage efficace. Les premiers
essais randomisés sur le dépistage du cancer du sein remontent aux
années 1960 ; depuis, une douzaine d'essais randomisés
prospectifs ont montré que la mammographie, réalisée à un
intervalle de 2 à 3 ans chez les femmes à partir de l'âge de
50 ans, permettait de réduire la mortalité par cancer du sein
de l'ordre de 20 à 30 % [1]. Le dépistage du cancer du col de
l'utérus par l'examen cytologique de Papanicolaou (frottis) est
recommandé tous les 3 ans chez les femmes de 25 à 65 ans
en France par la Conférence de consensus de Lille [2]. Un important
travail de synthèse réalisé par le Centre international de
recherche sur le cancer (CIRC) à partir des données de onze études
internationales a montré qu'un dépistage triennal réunissant toutes
les conditions de qualité permettait de réduire l'incidence du
cancer du col utérin de l'ordre de 91 % [3]. L'efficacité de
ces deux dépistages dans le contexte d'une campagne de prévention
reste un sujet controversé par certains experts [4] car les
résultats d'efficacité obtenus dans les conditions
« réalistes » des programmes régionaux ne concordent pas
toujours avec les résultats des essais randomisés sur lesquels sont
fondées les recommandations existantes.
En France, une campagne de dépistage du cancer du sein est
organisée sous l'égide de la Caisse nationale d'assurance maladie
depuis 1990. Cette campagne est co-financée par les Conseils
généraux. Le Plan national Cancer, présenté le 24 mars 2003,
retient trois propositions pour le dépistage des cancers :
– généraliser le dépistage organisé du cancer du sein d'ici fin
2003 et assurer l'accès aux tests de prédisposition génétique des
formes familiales de cancer ;
– faciliter le développement du dépistage du cancer du
côlon ;
– favoriser le dépistage individuel du cancer du col de l'utérus
(http://www.sante.gouv.fr/htm/dossiers/cancer/index2.htm).
Ainsi le dépistage du cancer du sein sera étendu à l'ensemble du
territoire selon un protocole national : test de mammographie
à double lecture offert à titre gratuit aux femmes de 50 à
74 ans tous les 2 ans ; son objet serait de couvrir
80 % des femmes dans la tranche d'âge cible avant la fin de
2003. Ce programme national, tout comme ses antécédents
départementaux, suit un modèle décentralisé, c'est-à-dire qu'il se
pratique au sein des structures radiologiques existantes et ne
requiert aucune création de structures nouvelles dédiées au
dépistage. Ce choix de modèle était justifié par la prépondérance
d'appareils mammographiques en France, où l'on comptait en 1990
près de 10 fois le nombre de mammographes jugé suffisant pour
couvrir l'ensemble de la population cible [5]. L'ensemble de la
chaîne mammographique est désormais soumis à un rigoureux régime
d'assurance qualité dicté par un cahier des charges national [6].
Les résultats épidémiologiques de plusieurs des programmes
départementaux ont été publiés [7-9] et ont revélé des disparités
importantes. Toutefois, sur l'ensemble, les indicateurs de qualité
et d'efficacité des programmes rejoignent les valeurs cibles des
références françaises et européennes pour le dépistage [10]. Une
exception notable reste le taux de participation qui demeure
insuffisant dans la plupart des départements. Cette faible adhésion
de la population cible au dépistage organisé s'explique en partie
par l'existence parallèle du dépistage individuel (« dépistage
spontané »). Il faut espérer que l'introduction du nouveau
protocole national en 2003 remédiera à cette situation [11,
12].
Pour ce qui est du dépistage du cancer du col de l'utérus, le
Plan Cancer 2003 décrit l'objectif d'étendre ce dépistage
selon le mode individuel à 80 % des femmes âgées de 25 à
69 ans. Une campagne organisée de dépistage du cancer du col
de l'utérus existe depuis une quinzaine d'années dans un bon nombre
de départements français. Elle suit également un modèle
décentralisé : les femmes âgées de 25 à 65 ans sont
invitées à faire un frottis gratuit chez leur gynécologue ou
généraliste tous les 3 ans. Les résultats de ces campagnes ont
été publiés [13, 14] et l'on y retrouve les mêmes disparités entre
départements que pour le dépistage du cancer du sein. Le taux de
participation est insuffisant chez les femmes plus âgées
(55 ans et plus), alors qu'il est adéquat chez les femmes plus
jeunes. Depuis 1999, un comité national est responsable de la
rédaction d'un cahier des charges et un programme national
d'assurance qualité a été mis en place. L'évaluation des programmes
est réalisée sur le plan national par l'Agence nationale
d'accréditation et d'évaluation en santé (Anaes) [15].
Si l'efficacité de ces deux dépistages a été amplement étudiée, il
n'en est pas de même de la valeur économique de ces actions. Les
contraintes budgétaires auxquelles font face nos systèmes de soins
nous obligent de plus en plus à prendre en compte les ressources
mobilisées pour réaliser les actions de santé. L'évaluation
économique vise à fournir des éléments objectifs aux décideurs afin
de permettre l'allocation des ressources sanitaires vers les
actions promettant le meilleur rendement en termes d'effets dérivés
par rapport aux sommes investies. La mise en place d'un programme
de dépistage requiert un investissement lourd et immédiat en termes
de structures, d'organisation et de procédures ; en revanche,
les bénéfices du dépistage, mesurés par la réduction de la
morbidité et de la mortalité par cancer, ne deviennent apparents
qu'après un temps de latence de plusieurs années [16]. Ce cadre de
référence est différent de celui d'actions curatives plus
ponctuelles dont les bénéfices sont plus immédiats.
Quelle est la valeur économique des actions de dépistage en
France ? Il existe un nombre important d'études économiques
sur le dépistage du cancer du sein [17-27], mais l'effectif est
moindre pour le dépistage du cancer du col utérin [27-31]. La
plupart de ces études sont fondées sur les résultats de programmes
de dépistage étrangers et leur extrapolation au contexte français
est difficile. Afin de déterminer l'impact économique d'une
campagne de dépistage en France, une évaluation transparente à
partir de données économiques, épidémiologiques et cliniques
locales s'avère nécessaire.
Une première étape dans évaluation économique est l'analyse du
coût. Cette étape est préalable et complémentaire à l'approche
coût/efficacité car elle permet de déterminer les ressources qu'il
faut mobiliser pour mettre en œuvre un programme de dépistage.
L'objet du présent travail est de présenter les données existantes
sur le coût des campagnes de dépistage du cancer du sein et du
cancer du col utérin en France.
Avant de discuter du coût du dépistage, il est opportun de
rappeler la définition du dépistage. Selon l'Organisation mondiale
de la santé : « le dépistage consiste à identifier de
manière préventive, à l'aide de tests, d'examens ou d'autres
techniques susceptibles d'une application rapide, les sujets
atteints d'un cancer passé jusqu'alors inaperçu. Les tests de
dépistage doivent permettre de faire le partage entre les personnes
apparemment en bonne santé mais qui sont probablement atteintes
d'une maladie de celles qui en sont probablement exemptes. Ils
n'ont pas pour objet de poser un diagnostic. Les personnes pour
lesquelles les résultats sont positifs ou douteux doivent être
envoyées à leur médecin pour vérification du diagnostic et, si
besoin est, traitement » [32]. Ainsi le dépistage se
distingue-t-il d'un geste individuel et n'a de sens que s'il est
encadré au sein d'un programme de santé publique, qui recouvre
l'appel à la population cible, le dépistage des participants, le
suivi épidémiologique des cas de cancers détectés et l'évaluation
de l'impact du dépistage sur la morbidité et la mortalité par
cancer dans la population cible.
Les programmes de dépistage suivent un protocole explicite qui
définit la fréquence et la qualité optimales des tests de
dépistage. Devraient être compris dans le cahier des charges d'un
programme : le système de convocation aux participants, une
communication claire des objectifs, des bénéfices et des effets
délétères possibles du dépistage, un suivi épidémiologique des cas
positifs, un programme d'assurance qualité des appareils et
matériaux utilisés, une remise à jour continue des compétences des
professionnels participants et une évaluation systématique du
programme [15].
La mise en place et le fonctionnement d'un tel programme
entraînent un investissement lourd en organisation et en
infrastructures. En France, le modèle décentralisé permet de
réaliser les actes de dépistage dans les cabinets et structures
médicales existants ; toutefois, il serait erroné de penser
que cette décentralisation permet des économies par rapport à un
système ayant investi dans des structures centralisées. Au
contraire, la décentralisation du dépistage engendre des coûts
organisationnels supérieurs d'environ 60 % par rapport aux
programmes centralisés [24], car elle interdit l'amortissement des
coûts de structure et oblige la formation du personnel non
spécialisé aux pratiques de dépistage dans les cabinets participant
à la campagne.
Une évaluation exhaustive des coûts liés au dépistage se devrait
de prendre en compte non seulement les coûts liés aux actions de
dépistage elles-mêmes (coûts directs) mais également les coûts
engendrés par le dépistage (coûts indirects). Le coût direct du
dépistage comprend les coûts liés à la mise en place et au
fonctionnement des programmes ainsi que les coûts des tests de
dépistage réalisés (frottis ou mammographies). Parmi les coûts
indirects, on compte les coûts des explorations complémentaires qui
suivent les tests positifs, les coûts de traitement des lésions
cancéreuses et la surveillance induite des cas bénins, ainsi que le
temps et la perte de productivité des femmes participant au
programme. Les composantes du coût des actions de dépistage selon
le mode d'organisation décentralisé sont présentées dans le tableau 1.
| Composantes |
| Coûts
directs |
|
| Coûts
techniques |
Formation du
personnel médical et technique |
|
Temps personnel
(radiologue/gynécologue, techniciens, etc.) pour réaliser les tests
de dépistage et leur interprétation |
|
Consommables
nécessaires à la réalisation des tests (clichés, frottis, lames,
etc.) |
|
Frais
d'assurance-qualité des appareils et des techniques |
| Coûts
organisationnels |
Frais
d'installation du programme |
|
Mise en place
des structures de coordination des programmes |
|
Convocation des
participantes |
|
Gestion des
données |
|
Administration
du programme (personnel et bénévolat) |
|
Évaluation
continue du programme |
|
Suivi
épidémiologique des participantes (participation du registre ou
recueil cytopathologique) |
|
Campagne de
communication |
| Coûts
indirects |
|
| Suivi des cas
positifs |
Examens
complémentaires et biopsies |
|
Traitement des
cancers détectés (chirurgie, traitements hormonaux, chimiothérapie,
radiothérapie, etc.) |
|
Soins de suivi,
surveillance |
|
Traitement
palliatif (le cas échéant) |
| Pertes de
productivité |
Arrêts de
travail, temps perdu des activités habituelles des femmes dépistées
et traitées pour un cancer |
| Coûts
intangibles |
|
| Coûts
psychologiques, impact sur la qualité de vie |
Anxiété,
inquiétude à tort des femmes ayant un faux positif |
|
Effets délétères
occasionnés par les faux négatifs |
|
Anxiété causée
par l'avance au diagnostic |
L'exhaustivité des coûts inclus dans une analyse économique du
dépistage dépend de l'objectif et du point de vue de l'étude. Si
l'objet est d'estimer les ressources requises pour mettre en place
une action de dépistage, une simple analyse de coûts limitée aux
coûts directs des programmes est suffisante. En revanche, si
l'objet est d'estimer l'impact économique et épidémiologique d'une
action de dépistage, une étude plus exhaustive des coûts est
préconisée.
Dépistage du cancer du sein
Données étrangères
Plusieurs travaux ont cherché à évaluer le coût du dépistage du
cancer du sein et à déterminer le rapport entre les coûts et la
réduction de la mortalité par cancer attribuables au dépistage par
rapport à une situation de référence. La plupart sont des études de
type coût/efficacité [17-24]. Les rapports coût/efficacité obtenus
varient de $ 3 500 à $ 120 000 par année de vie
gagnée selon le contexte de l'étude, la sensibilité du dépistage,
l'âge de la population cible, la qualité de la prise en charge des
patientes et l'épidémiologie locale du cancer du sein [25]. Malgré
cette fourchette importante, sur l'ensemble, ces résultats
permettent de conclure que le dépistage du cancer du sein, offert
aux femmes âgées de 50 à 70 ans tous les 2 ou 3 ans,
présente un ratio coût/efficacité acceptable par rapport à d'autres
actions de santé. Toutefois, il est impératif de souligner que les
résultats de tout modèle sont dépendants des hypothèses de base
utilisées pour sa construction, notamment de la qualité et de
l'efficacité de la situation de dépistage évaluée. Ainsi,
l'extrapolation des résultats de ces études à la situation
française s'avère-t-elle difficile. Les particularités françaises
incluent : une population féminine fortement médicalisée, un
important recours au dépistage spontané, le pronostic favorable du
cancer du sein à un stade précoce, un modèle de dépistage
décentralisé et un parc mammographique étendu [25].
Données françaises
Une première étude du coût du dépistage du cancer du sein en
France a été réalisée en 1989 à la demande de la Commission des
communautés européennes [27]. À partir des données des programmes
de dépistage du Bas-Rhin et du Rhône, les auteurs ont estimé le
coût du dépistage de ces deux cancers dans le contexte de
programmes organisés et l'ont comparé au coût du dépistage
spontané. Ce travail, réalisé avant la mise en place de la majeure
partie des programmes en France, avait pour objet de fournir une
estimation préliminaire de la faisabilité économique d'un programme
de dépistage selon le modèle décentralisé en France. Il a également
permis de démontrer que la mise en place d'un programme national de
dépistage aurait un coût inférieur à celui de la simple extension
du dépistage spontané à l'ensemble de la population cible.
En 1992, une étude du Centre de recherche, d'étude et de
documentation en économie de la santé (Credes) a suivi, portant
cette fois sur les résultats de cinq programmes départementaux de
dépistage du cancer du sein [26]. Réalisé à la demande de la Caisse
nationale d'assurance maladie, ce travail a évalué de manière
rétrospective, à partir de documents financiers et d'entretiens
avec les responsables des programmes évalués, le coût direct de la
première vague de dépistage. Un objectif secondaire de l'étude
était de proposer une combinaison de modalités permettant
d'optimiser l'allocation des ressources à ces actions sur le plan
national. Cette étude a mis en évidence les grandes disparités
d'organisation, de sources de financement, de qualité et de coûts
entre les programmes départementaux existants, disparités dont le
constat a mené à l'établissement d'un cahier des charges national
et d'un programme d'assurance-qualité sur le plan national. L'étude
du Credes a également mis en évidence la part importante des coûts
d'organisation et la lourdeur de l'investissement requis pour
mettre en place et maintenir un programme de haute qualité :
la part des coûts organisationnels dans l'ensemble des coûts était
de 40 %. Le coût moyen du dépistage (coût direct) variait de
335 à 437 francs (francs courants 1993) selon le département,
avec un coût moyen de 378 francs par femme participante pour
des taux d'adhésion voisins de 40 %. Ces coûts relevaient
uniquement du premier tour de dépistage.
Ces résultats ont été mis à jour [25] à partir des données du
programme du Bas-Rhin et de celui des Bouches-du-Rhône. Les auteurs
ont étudié l'évolution des coûts pour les 8 premières années
de fonctionnement (1990-1997). La méthodologie suivie est identique
à celle d'études antérieures et se limite ainsi aux coûts directs
du dépistage. Les auteurs ont estimé que, sur 8 ans
d'évolution, le coût moyen d'un programme de dépistage se situerait
entre 379 et 397 francs (francs courants 1997-1999) par femme
participante, résultat similaire à l'estimation antérieure du
Credes. Le programme d'assurance qualité compte pour 6-7 % du
coût total [33]. Le coût organisationnel se stabilise autour
d'environ 120 francs par femme après 7 ans d'évolution et
sa part dans l'ensemble des coûts du programme passe à 15-24 %
par rapport à la part de 40 % observée au premier tour. Ainsi
observe-t-on une amélioration de l'efficience des programmes avec
le temps.
Le coût annuel de fonctionnement des programmes étudiés se
situerait entre 8 et 10 millions de francs pour une population
participante de 24 000 à 30 000 femmes. Rapproché du
nombre de cancers détectés, on obtient un coût d'environ
100 000 francs par cancer invasif détecté par le
programme. À titre comparatif, le programme de dépistage instauré
en Grande-Bretagne en 1988 et fondé sur un modèle centralisé
requérait une somme moyenne de 660 000-1,2 million de
francs pour couvrir une population cible de 10 000 femmes
[34]. Malgré les contraintes interdisant une comparaison directe
entre ces programmes, cette disparité de coûts confirme
l'observation de van Ineveld [24] que le modèle décentralisé de
dépistage entraîne un surcoût par rapport au modèle centralisé.
Taux de participation
Le meilleur moyen d'améliorer l'efficience des programmes
existants est d'influer sur le taux de participation, afin
d'amortir les coûts fixes des programmes sur de plus grands
effectifs et, ainsi, d'améliorer l'impact potentiel du programme
sur la mortalité par cancer du sein. Le taux de participation
global sur l'ensemble des programmes départementaux en France est
de 43 %, chiffre largement inférieur à la référence européenne
préconisée (60 %) [10]. Ce taux varie selon les départements,
couvrant une fourchette de 20 à 60 % ; toutefois, une
amélioration continue de la participation est observée depuis la
première campagne jusqu'à celle en cours [12]. Les résultats
préliminaires d'une étude coût/efficacité fondée sur un programme
départemental français laisseraient entendre que la réduction
potentielle de la mortalité par cancer du sein est de l'ordre de
12 % au taux de participation actuel de 43 %, mais
qu'elle atteindrait 22 % si l'on augmentait le taux de
participation à 87 %. Le coût du dépistage par participante
diminue au fur et à mesure que la participation augmente et, par
conséquent, le rapport coût/efficacité s'améliore avec l'adhésion
accrue au dépistage [S. Wait, données non publiées]. Ces résultats
rejoignent les conclusions de Beemsterboer et al. [23] qui
avaient estimé, pour le système décentralisé de dépistage en
Allemagne, que le taux de mortalité par cancer du sein pouvait être
réduit de l'ordre de 17 % si 70 % de la population cible
participait au dépistage, mais que cette réduction ne dépasserait
pas 11 % pour un taux de participation de 47 %.
Dépistage du cancer du col de l'utérus
Études internationales
Il existe relativement peu d'études économiques portant sur le
dépistage du cancer du col utérin, et celles qui existent datent
déjà d'au moins 10 ans [29-31, 35]. Une Conférence de
consensus américaine (International Consensus Conference on the
Fight Against Cervical Cancer) a émis des recommandations de bonne
pratique pour les études économiques portant sur le dépistage du
cancer du col utérin [36]. Ces recommandations proposent notamment
que ces études devraient :
– préciser les modalités de dépistage étudiées afin de permettre la
comparaison entre différentes études ;
– utiliser des valeurs fiables pour décrire l'efficacité des
modalités de dépistage étudiées ;
– explorer de manière plus approfondie les coûts et les effets des
différentes stratégies de dépistage disponibles ;
– comparer les résultats obtenus avec ceux issus d'autres pays et
contextes sanitaires ;
– fournir une description détaillée des méthodes utilisées et des
analyses de sensibilité présentées.
Ces recommandations font écho aux critiques souvent apportées à
l'étude du dépistage du cancer du col, notamment sur le fait qu'il
ne semblerait pas exister de consensus sur l'efficacité et la
qualité « moyenne » d'un frottis [37]. Il s'ensuit que
chaque étude se fonde sur des données d'efficacité différentes, ce
qui interdit l'estimation fiable du bénéfice que l'on pourrait
attendre des nouvelles techniques proposées pour la détection des
lésions cancéreuses dans le col utérin.
Lancry et Fagnani, 1989
Lancry et Fagnani [27] ont utilisé les données du programme
bas-rhinois afin d'estimer le coût d'une campagne nationale de
dépistage du cancer du col utérin. Ils ont postulé que le coût
direct d'un programme selon le modèle organisé se situerait entre
81 et 87 francs par femme pour des taux de participation
voisins de 50-70 %. Les coûts équivalents pour un modèle
décentralisé, selon le modèle pratiqué actuellement en France,
s'élèveraient à 241-247 francs (francs courants 1988) pour ces
mêmes taux de participation. Ces résultats, quoique anciens et
fondés en partie sur des données théoriques, rejoignent les
conclusions de van Ineveld et al. [24] mettant en évidence
que le modèle décentralisé de dépistage entraîne un surcoût par
rapport aux modèles centralisés adoptés dans la majeure partie des
autres pays européens.
Dépistage spontané
Lancry et Fagnani ont également constaté que le coût du
dépistage organisé (mais décentralisé) est inférieur à celui du
dépistage spontané. Cette conclusion rejoint celle de Koopmanschap
et al. [31] dans leur évaluation du dépistage aux Pays-Bas.
Les auteurs ont étudié plusieurs scénarios différents dans lesquels
ils ont fait varier le taux de participation, l'âge de la
population cible et le modèle (organisé ou spontané) afin de
vérifier l'impact sur l'efficacité et les coûts du dépistage. Dans
tous les scénarios étudiés, même ceux qui représentaient les
protocoles les moins « efficaces », le dépistage organisé
présentait un meilleur rapport coût/efficacité que le dépistage
spontané [31].
Fréquence du test de dépistage
Un thème récurrent dans la littérature est l'impact du rythme
des frottis sur l'efficacité du dépistage du cancer du col utérin.
Eddy et al. [29] ont réalisé une étude pionnière aux
États-Unis, dans laquelle ils comparent les coûts et les bénéfices
attendus d'un dépistage selon qu'il est réalisé tous les 1, 2, 3 ou
4 ans. Prenant un dépistage réalisé tous les 4 ans comme
situation de référence, ils calculent le coût marginal pour une
année d'espérance de vie supplémentaire gagnée grâce à un dépistage
à un rythme plus rapproché. Cette simulation laisse entendre qu'une
année supplémentaire d'espérance de vie gagnée serait 57 fois
plus chère si l'on dépiste tous les ans et 18 fois plus chère
si l'on dépiste tous les 3 ans plutôt que tous les 4 ans.
Ce facteur multiplicatif prohibitif s'explique par le faible gain
en efficacité gagné grâce à un dépistage plus rapproché : la
diminution du risque d'un décès par cancer du col passe de
88,4 % pour un dépistage tous les 4 ans à 89,2 %
pour un frottis tous les 3 ans et à 91,9 % pour un
frottis annuel. Ces résultats ont été confirmés par une étude du
Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). Au vu des
données issues de 11 études comparatives, les auteurs ont
conclu que le gain en efficacité était inférieur à 2 % si l'on
augmentait la fréquence du frottis chez les femmes de 35 à
65 ans au-delà de tous les 3 ou 4 ans [3].
Taux de participation au dépistage
Tant dans le modèle néerlandais réalisé par Koopmanschap [30]
que dans le modèle de simulation d'Eddy [29], la participation
maximale de la population cible aux programmes est une condition
nécessaire pour obtenir le meilleur rendement du dépistage en
termes de santé publique. Ainsi Schaffer et al. [38]
concluent-ils qu'il « est donc plus coût/efficace
d'augmenter le taux de couverture de la population cible que
d'augmenter le rythme des frottis, en sachant que l'on recrute
ainsi la population à risque élevé qui a tendance à échapper au
dépistage spontané et que l'on diminue parallèlement le risque de
surdiagnostic (dépistage et traitements inutiles de lésions
spontanément régressives) chez les femmes (trop)
surveillées ». Quant à l'opportunité d'étendre le
dépistage aux femmes plus jeunes, il faut rappeler que seuls 12 à
15 cancers invasifs du col sont diagnostiqués avant l'âge de
25 ans en France par année [38] ; ainsi l'impact du
dépistage sur cette population serait négligeable en termes de
santé publique.
Étude de la Société française de cytologie clinique
Une étude réalisée sous l'égide de la Société française de
cytologie clinique a calculé le coût du dépistage du cancer du col
utérin du point de vue d'un laboratoire anatomopathologique en
secteur privé et en secteur public [39]. Son objet était de
comparer le coût du frottis conventionnel à celui de tests du
papillomavirus (HPV). Les auteurs ont trouvé un coût de l'ordre de
$ 23 par test du HPV comparé à un coût de l'ordre de
$ 11-14 pour un frottis conventionnel. Le coût du frottis en
clinique privée était inférieur ($ 11) à celui d'un frottis
réalisé en secteur public ($ 14). Indépendamment du type de
test réalisé, la répartition des coûts s'avérait similaire, avec
les frais de personnel médical représentant entre 60 et 80 %
du coût total. Les auteurs estiment que le dépistage par test du
HPV ne serait rentable d'un point de vue économique que s'il était
centralisé en un nombre restreint de structures ayant un personnel
spécialement formé à cette pratique (soit un volume d'au moins
20 000 examens par an). Ces mêmes auteurs ont récemment
publié les résultats d'une étude qui comparait trois techniques de
détection (frottis conventionnel, test du HPV et monolayer
cytology) et qui a démontré que la qualité du frottis restait
supérieure ou équivalente à celle des autres tests en termes de
sensibilité, de spécificité et de fiabilité inter-lecteurs
[40].
Qualité du test de dépistage
La sensibilité des frottis, c'est-à-dire leur capacité à
détecter les lésions cancéreuses, varie de manière importante selon
les pratiques et reste souvent insuffisante [41] ; la
reproductibilité inter-lecteurs est également faible [42]. Ces
disparités ont incité plusieurs équipes à s'interroger sur les
outils de détection qui pourraient être plus performants que le
frottis comme tests de dépistage.
La valeur d'un nouveau test de dépistage se définit par sa
sensibilité, sa capacité potentielle à détecter des cas à haut
risque et sa spécificité. Le risque d'induire des effets délétères,
notamment des résultats faux positifs qui entraînent des
colposcopies inutiles, est particulièrement important. Un groupe de
recherche en Nouvelle-Zélande a cherché à déterminer la valeur
relative des différentes techniques disponibles permettant la
détection des lésions cancéreuses du col utérin (examen de
Papanicolaou, test du HPV et autres) [43]. Ils ont conclu que
l'état des connaissances actuelles ne permettait pas encore
d'estimer avec certitude la sensibilité et la spécificité des
nouvelles technologies proposées.
Cette incertitude se retrouve au niveau des modèles économiques
développés à partir de ces mêmes données cliniques. À titre
d'exemple, Mandelblatt et al. [44] ont étudié les coûts et
les bénéfices du dépistage par le test du HPV, associé au frottis
conventionnel ou comme test de dépistage « de première
ligne ». Leurs résultats laisseraient entendre que l'ajout du
test du HPV au frottis triennal, offert aux femmes jusqu'à l'âge de
75 ans, serait une option « coût/efficace » comparée
au simple dépistage triennal par frottis. Toutefois, le modèle
proposé est très sensible aux estimations de la sensibilité du test
du HPV, autour de laquelle on observe un intervalle de confiance
important. Face à cette incertitude, plusieurs auteurs ont conclu
qu'il n'existe actuellement aucune alternative au frottis ayant su
démontrer une valeur ajoutée suffisante de manière à justifier son
introduction systématique dans les protocoles de dépistage de masse
du cancer du col utérin [35, 37].
Discussion
Certaines conditions sont favorables à un bon rendement
économique : la maladie doit représenter un important problème
de santé publique, l'examen de dépistage doit être de haute
qualité, le choix de la population cible doit être approprié,
l'adhésion du corps médical et de la population cible doit être
assurée et le test de dépistage préconisé doit être d'efficacité
reconnue [45]. Le dépistage du cancer du sein et le dépistage du
cancer du col de l'utérus répondent à la plupart de ces critères.
Toutefois, les disparités observées au niveau des résultats de
différentes études soulignent le fait que l'impact et la valeur
économique d'une action de dépistage dépendent des caractéristiques
locales propres à l'action étudiée : l'organisation du
programme, la qualité des tests réalisés, la formation des
professionnels, la qualité du suivi thérapeutique et l'adhérence de
la population cible jouent toutes un rôle déterminant. Ce constat
s'applique autant aux programmes de dépistage du cancer du sein
qu'à ceux visant le cancer du col utérin.
Cet article se concentre uniquement sur les coûts directement liés
aux programmes de dépistage. L'étude de ces coûts est importante
car elle permet d'estimer les ressources nécessaires à la mise en
place d'actions de dépistage dans le contexte sanitaire étudié.
Toutefois, dans l'évaluation plus exhaustive de l'impact économique
du dépistage, on se doit de prendre en compte les bénéfices,
cliniques et économiques, liés à la détection des cancers à un
stade précoce. Divers travaux ont vérifié que les coûts engendrés
par les actions de dépistage sont compensés, du moins en partie,
par une réduction des coûts de prise en charge des cancers, tout
particulièrement des traitements palliatifs [18, 46].
Le modèle français de dépistage du cancer du sein est relativement
coûteux par rapport aux autres programmes décrits dans la
littérature [25]. Il faut souligner qu'une comparaison directe
entre des résultats de coûts de différents programmes est
difficile, car les résultats de chaque étude doivent être étudiés
au vu du contexte sanitaire, de l'ancienneté de l'étude, du pouvoir
d'achat du pays en question et des méthodes utilisées pour
l'estimation des coûts. Toutefois, les données françaises
confirment l'hypothèse de van Ineveld et al. : la
décentralisation des programmes de dépistage entraîne des coûts
supérieurs à ceux des modèles centralisés [24].
L'évaluation économique vise à présenter des éléments objectifs
pour guider les prises de décision : aussi peut-on
s'interroger sur les conclusions à tirer des données présentées.
Premièrement, l'ensemble des études portant sur ces deux dépistages
souligne l'importance d'obtenir une adhésion suffisante de la
population cible. Une étude récente confirme que la pratique des
mammographies chez les femmes émanant des classes sociales
défavorisées est insuffisante en France, ce qui justifierait un
effort de communication et d'information marqué envers ces
populations [47]. Il faut espérer que les nouvelles modalités du
programme national de dépistage du cancer du sein, qui se
voudraient d'éliminer la co-existence du dépistage spontané,
permettraient d'assurer ainsi un système plus équitable et une
meilleure valeur rendue pour les actions en cours. En effet,
l'objectif clairement énoncé dans le Plan Cancer est d'atteindre
80 % des femmes ciblées par le dépistage.
Pour le dépistage du cancer du col utérin, une meilleure
utilisation des ressources allouées devrait viser l'augmentation du
taux de participation aux programmes de dépistage existants [37].
Schaffer et al. ont résumé les données comme suit :
« Un dépistage [du cancer du col utérin] qui débute à
25 ans à raison d'un frottis tous les 3 à 5 ans, plutôt
qu'un frottis tous les ans, a une efficacité presque aussi
importante, un coût environ 3 fois plus faible, un coût
marginal par année supplémentaire d'espérance de vie gagnée plus de
50 fois plus faible et beaucoup moins d'effets délétères (faux
positifs, faux négatifs, sur diagnostics et sur
traitements) » [28]. À l'heure actuelle, les données sont
insuffisantes pour justifier le remplacement du frottis
conventionnel par les nouvelles techniques de détection telles que
le test du papillomavirus [37]. Toutefois, l'un des objectifs du
nouveau Plan Cancer est de favoriser l'utilisation du test du
papillomavirus dans le but d'atteindre 80 % des femmes visées
par ce dépistage.
Conclusion
L'ensemble des données existantes confirme l'intérêt des actions
de dépistage du cancer du sein et du cancer du col utérin en
France. Toutefois, des disparités importantes existent entre les
programmes en cours. Une évaluation continue des coûts et des
bénéfices de ces programmes à partir de données locales et récentes
est nécessaire afin d'évaluer l'impact des modifications
éventuelles des protocoles. Cette évaluation est d'autant plus
importante que le Plan Cancer annonce un investissement important
vers les actions de dépistage des cancers : 100 millions
d'euros seront investis pour la réalisation du Plan Cancer dès
2003, et ce chiffre atteindra les 640 millions d'euros en
2007. Les actions de dépistage et de prévention représenteraient
13 % de ces dépenses. De par leur organisation, les programmes
de dépistage existants offrent la possibilité d'évaluer de manière
continue l'impact du programme. Ce riche potentiel d'évaluation est
un avantage essentiel du dépistage organisé par rapport au
dépistage spontané qui représente un phénomène dépourvu de toute
logique de santé publique et anéantit les efforts des programmes en
cours. L'investissement dans toute action de dépistage nouvelle
n'est opportun que si l'on peut garantir une forte qualité du test
de dépistage par la formation des professionnels et la mise en
place d'un programme d'assurance-qualité rigoureux. Enfin,
l'amélioration des taux de participation au dépistage organisé pour
ces deux cancers sera essentielle afin de permettre un impact
optimal en termes de santé publique. Tant que cet objectif n'est
pas atteint, l'impact potentiel de toute modification aux
programmes existants sur l'épidémiologie des cancers sera mineur et
l'opportunité d'investissements supplémentaires dans les actions de
dépistage mérite d'être évaluée avec soin. n
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