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Ferdinand Cabanne (1920‐2003)


Bulletin du Cancer. Volume 90, Numéro 11, 933-4, Novembre 2003, Hommage



Auteur(s) : Pierre Dussère, Robert Michiels, Jean‐Claude Horiot , .

ARTICLE

Auteur(s) : Pierre Dussère, Robert Michiels, Jean-Claude Horiot

Le professeur Ferdinand Cabanne nous a quittés le 21 septembre 2003, à l'âge de 83 ans. Selon sa volonté, ses cendres ont été dispersées dans l'océan, au large de St Gilles-Croix-de-Vie en Vendée où il s'était retiré. 
Fils d'un médecin de Rouvres en Plaine, gros village situé à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Dijon, il fit ses études médicales à la faculté de médecine de Lyon. Interne des hôpitaux à 22 ans, médecin à 24 ans, il prit la relève de son père comme « médecin de campagne » pendant 10 ans, inaugurant ainsi le parcours atypique qui marquera sa légende et sa personnalité de « clinicien-chercheur ». L'esprit forgé par ses racines médicales et terriennes, il veut comprendre les causes, les symptômes et l'évolution des maladies qu'on ne parvient pas encore à guérir très souvent, en particulier les cancers. La méthode anatomoclinique s'impose à lui comme la seule voie possible. Sans abandonner ses patients, il devient chef de travaux d'histologie, puis chargé de cours d'histologie et d'embryologie. Il enseignera ces disciplines pendant 8 ans. Il se rend à Lyon toutes les semaines, accueilli par son maître J.-F. Martin. Puis, en compagnie de J. Feroldi, il prépare l'agrégation d'anatomie pathologique. Il est nommé professeur agrégé en 1958, puis professeur titulaire, poste qu'il occupe de 1960 à 1975. 
Durant cette période, dans un monde hospitalo-universitaire en pleine mouvance réformatrice, il jette les bases de son œuvre créatrice. 
– Il organise la chaire d'anatomie pathologique dont il anime un enseignement original teinté de clinique, particulièrement prisé des étudiants, et se consacre inlassablement à la formation d'une « équipe ». Il crée aussi une École dijonnaise de renommée internationale comme en témoigne la venue de plusieurs pathologistes étrangers en année sabbatique.
– Il installe un véritable laboratoire hospitalier répondant aux normes modernes de technicité, d'archivage avec le souci d'instaurer la liaison université-hôpital dont il rêvait, par le biais d'une étroite collaboration anatomo-clinique avec ses collègues cliniciens.
– Son charisme et la confiance de tous le font élire en 1965 directeur de l'École de médecine et de pharmacie de Dijon dont il obtiendra la transformation en Faculté de Médecine et de Pharmacie en 1967. Devenu Doyen d'une jeune faculté, il lui apportera un développement rapide par son talent visionnaire et son sens exceptionnel de l'organisation.
– Dès la fin des années 1950, il avait ressenti la nécessité de doter la région Bourgogne d'une plate-forme exemplaire de cancérologie, mettant en œuvre les compétences multidisciplinaires, les structures de recherche clinique et d'enseignement encore balbutiantes jusque-là. Nommé directeur du Centre de lutte contre le cancer de Dijon en 1958, il franchira tous les obstacles et le centre Georges-François Leclerc sortira de terre en 1966. Il en avait conçu les plans et l'organisation et convaincu les architectes du bien-fondé de ses exigences. Il avait choisi les hommes, orienté leur formation dans les grands centres internationaux pour constituer une équipe opérationnelle et performante dès l'ouverture du centre. Nommé professeur titulaire de carcinologie en 1975, il occupera cette chaire jusqu'à sa retraite.
– Responsable de structures en rapide expansion, entouré par des équipes de pathologistes et de cancérologues s'imposant rapidement dans un contexte régional et national, F. Cabanne poursuivit son œuvre scientifique sans discontinuer en dépit de charges accrues de gestionnaire et de conseil auprès des organismes nationaux universitaires et de santé publique.
Il signa plus de 350 publications, participa à de multiples congrès nationaux et internationaux où son autorité reconnue par tous en faisait un conférencier très recherché. Il s'est intéressé plus particulièrement aux cancers du corps thyroïde, des parties molles, des organes génitaux de l'homme et de la femme. Son microscope portatif le suivait partout. Sa vie durant, il resta un consultant très sollicité dont la sagacité et la générosité furent exemplaires. 
Dans le cadre des échanges franco-québécois, il dispensa un enseignement de l'anatomie pathologique et dirigea le cours d'oncologie pendant près d'une décennie. Son attachement à la « belle province » se concrétisa par la rédaction avec J.-L. Bonnenfant et quelques collègues français et canadiens, d'un livre d'anatomie pathologique générale et spéciale, honoré du prix Georges Pompidou, seul ouvrage mis à la disposition des pathologistes de langue française. Sa renommée, les services rendus aux universités canadiennes furent récompensés par le titre de docteur honoris causa de l'université Laval (Québec). 
Membre de nombreuses sociétés et organismes médicaux, la clarté de ses vues, sa capacité de travail et son charisme le destinaient à toutes les présidences. Ainsi, il fut successivement président de l'Association française des enseignants et chercheurs en anatomie pathologique, de la Société de cytologie clinique, de la Fédération nationale des centres de lutte contre le cancer, du conseil d'administration de l'Institut Curie, du comité consultatif des Universités (40e section), de la Ligue bourguignonne contre le cancer, et vice-président de la Ligue nationale contre le cancer. 
Sollicité par les grands organismes d'information et de décision, il fut membre du Haut Comité médical de la santé, du conseil scientifique de l'Inserm (unité 119), de la commission du cancer, du conseil permanent d'hygiène sociale, du comité médical supérieur, section cancer, expert auprès de l'OMS. 
Convaincu de la valeur des données statistiques dans l'étude des maladies, il participa à l'élaboration de classifications internationales. Il appréhenda d'emblée le rôle qu'allait prendre l'informatique dans le démembrement des maladies, le traitement et la transmission des images. Grâce à la télé-pathologie, il restait en contact permanent avec ses élèves. 
Telle est l'œuvre brièvement résumée et fort incomplète de F. Cabanne. De sa vie de médecin de campagne, il avait conservé un immense respect du malade qu'il manifestait par son souci d'un accueil exemplaire des patients, de la qualité de l'hôtellerie du centre G.-F. Leclerc et par ses conférences sur la réinsertion des patients porteurs de cancers. 
L'homme, nourri de la tradition littéraire fut aussi un grand humaniste. Il utilisait volontiers sa culture latine et hellénique pour expliquer les définitions et le sens étymologique du vocabulaire médical. La forme de ses comptes rendus d'anatomie pathologique a marqué des générations par leur rigueur, leur concision, la richesse et la précision de leur vocabulaire. Ces comptes rendus modèles, le code original développé pour leur classement ont constitué le socle de la « bible » informatisée utilisée aujourd'hui par la plupart des pathologistes français. En les lisant, ceux qui l'ont connu entendent encore, lente et articulée, la voix rocailleuse et puissante du maître et ses accents bachelardiens. Parant son éloquence d'une couleur à nulle autre pareille, ce superbe accent bourguignon contribuait sans nul doute à son charisme et à son autorité si naturelles. La musique était aussi son domaine, il avait longtemps animé la chorale de la Collégiale de Rouvres en Plaine. Musées, expositions artistiques, publications littéraires, rien ne lui échappait. Dans les moments trop rares où on le cotoyait hors d'un contexte de travail, il étonnait son auditoire par l'étendue des domaines de la création qui lui étaient familiers. 
Doué d'une intelligence et d'une puissance de travail exceptionnelles, il fut avant tout un meneur d'hommes hors du commun. Par son autorité affirmée mais bienveillante, il sut s'entourer d'équipes dévouées qu'il fédéra dans le même idéal. Ses élèves et ses disciples, quelles que soient leurs spécialités, travaillèrent en une rare symbiose rassemblant le secteur privé et le secteur public dans toutes ses composantes, Faculté de médecine, centre hospitalier universitaire et centre de lutte contre le cancer, conception visionnaire il y a plus de trente ans, aujourd'hui encore l'un des objectifs prioritaires du Plan Cancer national et des réseaux régionaux de cancérologie. On peut ainsi mesurer la chance de la région Bourgogne d'être parmi les mieux placées pour répondre aux attentes et aux ambitions de ce grand projet, même si bien peu parmi ses acteurs savent aujourd'hui ce qu'ils doivent à Ferdinand Cabanne. 
Son courage enfin fit l'admiration de tous. Handicapé par une affection invalidante et douloureuse depuis de nombreuses années, il a su poursuivre inlassablement son œuvre. 
F. Cabanne a consacré sa vie aux patients, aux progrès de l'anatomie-pathologique et de la cancérologie, à sa région et à son pays. La faculté de médecine de Dijon, le centre Georges-François Leclerc lui doivent leur existence et leur renommée. Avec un peu de recul, légion d'honneur, ordre national du mérite, palmes académiques semblent une reconnaissance bien dérisoire pour tout ce que nous lui devons. Trois semaines avant son décès, lors d'un bref séjour au centre G.-F. Leclerc, retrouvant ses élèves et ses disciples, il s'enquit auprès de chacun de ses activités, de ses projets, de l'avenir de la médecine. Ainsi faisait-il le point, s'assurant une dernière fois -le savait-il ?- de la pertinence des choix qu'il avait faits. Il nous donna rendez-vous pour le 14 octobre, où nous devions en sa présence inaugurer une extension de bâtiments abritant sur deux étages le nouvel hôpital de jour du centre G.-F. Leclerc : L'aile Ferdinand Cabanne ainsi baptisée selon les vœux du personnel du CGFL et ceux de ses anciens compagnons de route. Il avait accepté cet hommage avec pudeur mais aussi une joie sincère. 
F. Cabanne nous a quittés simplement, l'âme en paix, lors de sa sieste, entouré par l'affection et l'admiration de sa famille, de ses élèves et de tous ceux qui ont eu le privilège de travailler avec lui. 
Madame Cabanne et ses enfants puiseront peut-être un réconfort dans l'estime, l'admiration, le souvenir inaltérable que ses élèves et ses amis conserveront de lui.


 

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