ARTICLE
Auteur(s) : Nathalie Chaput1, Fabrice Andre1,3, Noël
E.C. Schartz1,2, Caroline
Flament1,
Eric Angevin1, Bernard
Escudier3,
Laurence Zitvogel1
1 Unité d’immunologie, Département de biologie
clinique, Institut Gustave-Roussy, 39 rue Camille-Desmoulins,
94805 Villejuif.
2 Département de dermatologie 2, AP-HP Hôpital Saint-Louis,
Paris.
3 Département de médecine, Institut Gustave-Roussy,
39 rue Camille-Desmoulins, 94805 Villejuif
Article reçu le 7 avril 2003 accepté le 10 juillet
2000
L’intérêt des exosomes de cellules présentatrices d’antigène [1-3]
repose sur la capacité des vésicules à induire de puissantes
réponses antitumorales in vivo [5, 6]. La sécrétion de
vésicules a été décrite pour la première fois par Pan et Johnston
[7] pour les réticulocytes en différenciation dans lesquels les
corps multivésiculaires (MVB), contenant des vésicules, étaient
capables de fusionner avec la membrane plasmique. Par la suite,
l’exocytose des vésicules nommées « exosomes » a été
rapportée dans de nombreux types cellulaires [6-15].
Les exosomes sont des vésicules unilamellaires dont les
caractères ultra-structuraux ont été définis [9]. Leur composition
protéique a été caractérisée par western-blot [9], spectrométrie de
masse [16, 17] et cytométrie de flux [18]. Leurs caractéristiques
physiques, biochimiques et immunologiques les distinguent des
vésicules provenant d’autres compartiments cellulaires, comme la
membrane plasmique ou le réticulum endoplasmique. Ici, nous nous
concentrerons seulement sur les exosomes de cellules dendritiques
(DEX), les exosomes de cellules tumorales (TEX), les exosomes
d’ascite compliquant les carcinoses péritonéales (TEXAS), les
exosomes provenant des cellules tumorales contenues dans l’ascite
et probablement provenant d’autres types cellulaires (CPA).
Caractéristiques physicochimiques et moléculaires des
exosomes
Les exosomes sont des vésicules de 60 à 100 nm de diamètre
qui migrent dans un gradient de sucrose à une densité allant de
1,13 (exosomes de lymphocytes B) à 1,210 g/cm3
(DEX/TEX/TEXAS) [4-20]. Ce sont des vésicules thermostables qui
peuvent être cryopréservées à – 80 °C pendant
environ 6 mois.
Les exosomes sont secrétés par des cellules vivantes et ont des
caractéristiques moléculaires très différentes des corps
apoptotiques [17]. La composition protéiques des DEX a été étudiée
chez la souris et chez l’homme. Certaines protéines, comme les
tétraspanines [18] et les protéines de choc thermique [16], sont
sur-représentées dans les membranes de tous les exosomes. Les
autres diffèrent en fonction de la cellule d’origine : le
récepteur à la transferrine ou TRf (réticulocytes, [7, 21]), les
molécules du CMH et les molécules de costimulation (cellules
dendritiques [5, 10, 16-18, 22], les lymphocytes B [9, 19], les
macrophages [8, 15], les entérocytes [20], les lymphocytes T [23]),
les intégrines (cellules dendritiques [5, 10, 17, 18, 22], les
réticulocytes [7, 21], les macrophages [8], les lymphocytes T
[23]), les membres de la superfamille des immunoglobulines
(lymphocytes B [9, 19]), les plaquettes [24]) des peptidases de
surface (entérocytes [20], macrophages [8, 15]), les protéines du
cytosquelette (cellules dendritiques [22], macrophages [8, 15],
entérocytes [20]), des protéines membranaires de transport et de
fusion (cellules dendritiques [22], macrophages [8, 15]), des
protéines de transduction du signal (cellules dendritiques [22] et
lymphocytes T [23, 25]), des enzymes métaboliques (entérocytes [20]
et cellules dendritiques [22]) et des antigènes cytosoliques
(cellules tumorales [4, 6]).
Production et caractérisation des exosomes
Il a été établi que les DEX avaient des propriétés
immunostimulantes chez la souris [5] et qu’ils pouvaient
représenter un « substitut » à la thérapie cellulaire. Un
procédé de grade clinique a donc été développé pour permettre
l’utilisation d’exosomes en thérapeutique. Les DEX et les TEX
peuvent être purifiés rapidement (en 4-5 heures à partir de
2-3 litres de culture). L’ultrafiltration du surnageant
clarifié de culture et l’ultracentrifugation sur un coussin de
D2O/sucrose (densité : 1,19 à 1,210 g/cm3)
permettent de réduire le volume et d’augmenter la concentration
protéique approximativement de 200 et 1 000 fois
respectivement. Le rendement est de 40 à 50 % si l’on compare
la quantité de molécules de classe II du CMH avant et après
purification. Les contrôles de qualité de la préparation exosomale
ont été réalisés sur la base de la quantification des molécules de
classe II du CMH, composition protéique par cytométrie de flux et
tests fonctionnels, permettant une standardisation du procédé de
préparation. Une technique rapide et reproductible de purification
associée à des contrôles de qualité a permis de lancer un essai
clinique de phase I [24].
Partant du principe que les cellules tumorales pouvaient sécréter
des exosomes (TEX) dans des flacons de culture cellulaire,
l’hypothèse de la présence d’exosomes dans les collections
liquidiennes spontanées, en particulier dans les ascites de
patients atteints de carcinose péritonéale, a été émise [4]. Le
liquide prélevé est centrifugé une première fois à
1 200 rpm (élimination des cellules flottantes), puis
ultracentrifugé afin de sédimenter les exosomes. Le culot est alors
remis en suspension dans un gradient de D2O/sucrose et à nouveau
ultracentrifugé. Les exosomes sont ainsi purifiés. Une dernière
étape d’ultracentrifugation permet le lavage et la sédimentation
des exosomes afin de les isoler et de les conserver. L’analyse
ultra-structurale des éléments du culot de centrifugation met en
évidence de nombreuses vésicules ayant un diamètre de 50 à
100 nm, ressemblant morphologiquement aux exosomes, que l’on a
nommées exosomes d’ascite (TEXAS). À l’heure actuelle, aucun
procédé GMP n’a été mis au point pour l’obtention d’exosomes
d’ascite. Les exosomes d’ascite peuvent aussi être caractérisés par
quantification des molécules de classe I du CMH [4].
Etudes précliniques sur l’immunogénicité des DEX
Il a été montré que les DEX chargés avec des peptides élués de
tumeur faisaient régresser une tumeur P815 établie de manière
T-dépendante. Ce travail, mené par Laurence Zitvogel et al.,
consistait, après purification d’exosomes de cellules dendritiques
et chargement des exosomes avec des peptides élués de tumeur
(P815), à vacciner des souris porteuses d’une tumeur P815 avec ces
derniers et à observer le ralentissement ou la régression de la
croissance tumorale. Le rejet tumoral permettait une protection de
longue durée contre la tumeur [5].
Les molécules de classe I du CMH peuvent être directement chargées
avec des antigènes, après élution acide des exosomes purifiés [24,
Dee Shu et al., résultats non publiés]. Pour les molécules
de classe II du CMH, un chargement sera effectué de manière
indirecte des peptides de classe II sur les cellules dendritiques
en culture [26, 27]. Nous avons démontré que les complexes classe
I/peptide exosomaux pouvaient stimuler un clone lymphocytaire de
manière spécifique et restreinte au CMH in vitro. Dans le
modèle murin HLA A2.1 transgénique, l’injection de DEX HLA
A2.1 + chargés avec le peptide Mart1 permet l’expansion
de lymphocytes T CD8 + spécifiques A2/Mart1 dans le ganglion
drainant l’injection. Ces DEX permettent cette expansion uniquement
s’ils sont chargés sur des cellules dendritiques porteuses ou
co-administrés avec une substance adjuvante comme les séquences
oligonucléotidiques CpG ou des ARN double brin Ampligen® [N. Chaput
et al. 2003, soumis]. Ces résultats montrent l’importance et
la nécessité de co-injecter avec les DEX une substance permettant
la maturation in situ des cellules dendritiques de la peau
(pour une vaccination sous-cutanée), suggérant le rôle des cellules
dendritiques pour amener les DEX aux ganglions drainant et pour
permettre une présentation de ces derniers aux lymphocytes T
afin de déclencher une réponse T-spécifique efficace.
Essai clinique de phase I avec des DEX
Se fondant sur ces rationnels précliniques, nous avons entrepris
un essai clinique de phase I. Une méthode de grade clinique a été
développée pour obtenir des exosomes dérivés de cellules
dendritiques (ultrafiltration suivie d’ultracentrifugation sur
coussin de D2O/sucrose). Les molécules de classe I des DEX sont
ensuite chargées avec des peptides tumoraux synthétiques [26].
Après acceptation par les agences réglementaires de la description
du produit fini, du procédé et des résultats de l’étude de la
toxicité chez l’animal, un essai de phase I a été lancé avec comme
principal objectif de tester la faisabilité et la toxicité de
l’injection de DEX chez des patients présentant un mélanome
métastatique. Cet essai a été réalisé chez des patients HLA-A1/B35
et – DPO4 porteurs d’un mélanome de stade III-IV
exprimant MAGE-3. Les DEX étaient purifiés à partir du surnageant
de culture des cellules dendritiques autologues cultivées en
GM-CSF/IL4 à J7 de la culture. Le peptide MAGE-3 était alors
chargé sur les cellules dendritiques (6 premiers patients) ou
directement sur les dexosomes (9 derniers patients), dont 6
avec de fortes doses de peptide chargé sur les DEX. Les exosomes
ont été injectés (sous-cutanés et intradermiques) de manière
hebdomadaire dans 4 sites distincts, puis toutes les
3 semaines chez les patients répondeurs (maladie stable ou
régression tumorale). Quinze patients ont été admis dans cet essai
(mélanome progressif, incluant des métastases cutanées,
ganglionnaires, pulmonaires et hépatiques). La vaccination a été
bien tolérée sans toxicité limitante. La maladie était stabilisée
chez un patient présentant un mélanome de stade III après plus de
8 injections (chargement indirect), un second patient a
présenté une réponse mixte caractérisée par une régression au
niveau de sites sous-cutanés et une progression au niveau
pulmonaire (chargement direct, faible dose de peptide sur les DEX).
Un troisième patient a présenté une réponse partielle. Trois autres
patients ayant bénéficié d’un traitement impliquant un chargement
direct des exosomes avec une forte dose d’antigène ont présenté une
stabilisation ou une réponse partielle. Un immunomonitoring chez
ces patients a été réalisé afin de déterminer s’il y avait une
réponse immunitaire liée au traitement avec des exosomes de
cellules dendritiques. L’immunomonitoring des réponse T
CD8+ n’a pas mis en évidence d’augmentation
significative des lymphocytes T CD8+ dirigés contre
l’antigène MAGE-3, les réactions DTH effectuées avant et à la fin
du traitement sont restées négatives.
La conclusion globale de cet essai est d’une part que la
vaccination avec des exosomes de cellules dendritiques est
réalisable et n’induit pas de toxicité grave et, d’autre part, que
des réponses cliniques encourageantes peuvent être obtenues [29].
Cependant ces réponses ne peuvent pas être corrélées à l’apparition
de lymphocytes T spécifiques d’après les résultats de
l’immunomonitoring. Ces résultats suggèrent la nécessité d’un
traitement adjuvant afin de pouvoir optimiser l’immunogénicité
T-spécifique des exosomes. Une étude préclinique a été lancée chez
l’animal, qui a permis de démontrer que ce traitement adjuvant dans
des oligodéoxynucléotides CpG était très immunogène et induisait
une réponse T CD8+ spécifique efficace.
Une autre étude de phase I est en cours dans le cancer du poumon
non à petites cellules. Dans cet essai, 7 patients ayant une
tumeur de stade III et IV non réséquable et déjà traités par
plusieurs lignes de chimiothérapie ont été inclus. La tumeur
exprimait les antigènes MAGE-3, 4 et 10. Après purification, les
dexosomes étaient chargés avec les peptides tumoraux synthétiques
et injectés aux patients. Trois des sept patients vaccinés ont
présenté une stabilisation de longue durée de la maladie (6, 9 et
10 mois respectivement). Les autres patients ont progressé.
L’administration des dexosomes a été bien tolérée sans toxicité
limitante [Valente, ASCO, 2002].
Rationnel de l’utilisation des exosomes dérivés des cellules
tumorales en clinique
L’objectif d’une immunothérapie antitumorale est d’induire une
réponse lymphocytaire T cytotoxique dirigée contre de multiples
antigènes tumoraux. La vaccination par cellules dendritiques
apparaît actuellement comme la plus efficace pour induire des
réponses immunologiques. La méthode de chargement idéale des
cellules dendritiques doit permettre une présentation d’antigènes
tumoraux sans induire d’altérations fonctionnelles des cellules
dendritiques. Actuellement, les méthodes de chargement utilisent
des débris nécrotiques, des corps apoptotiques, des protéines, les
ARN tumoraux.
Nous avons rapporté que les cellules tumorales en culture
sécrètent des exosomes in vitro. Ces exosomes contiennent
des antigènes tumoraux (Mart1, TRP, gp100…). Les cellules
dendritiques chargées avec des exosomes de lignées induisent une
activation des lymphocytes T cytotoxiques spécifiques de tumeur. De
plus, l’injection d’exosomes de tumeur chez la souris permet une
protection tumorale par les lymphocytes T cytotoxiques. Les
exosomes de cellules tumorales sont donc une source d’antigènes
(connus et inconnus) de tumeurs que l’on pourraient aussi utiliser
en les chargeant sur des cellules dendritiques. L’existence d’un
procédé de purification permettant l’utilisation en thérapeutique
humaine permettrait d’envisager un développement clinique à moyen
terme.
Suite aux données obtenues avec les exosomes de cellules tumorales
in vitro, nous avons confirmé la présence d’exosomes in
vivo dans les épanchements malins des séreuses [4]. Ces
exosomes contiennent des antigènes de tumeur tels que Her2-neu,
Mart1, TRP et gp100. Le chargement des cellules dendritiques avec
les exosomes d’épanchement induit l’expansion de lymphocytes T
cytotoxiques spécifiques de tumeur in vitro. De plus, les
exosomes d’épanchement sont plus efficaces que les exosomes dérivés
de lignées tumorales pour induire une réponse T cytotoxique
antitumorale.
Les exosomes dérivés d’épanchement représentent donc une source
naturelle d’antigènes tumoraux, capables d’induire des réactions
immunologiques in vitro. Cette donnée ouvre de nouvelles
perspectives dans le traitement du cancer de l’ovaire et le
mésothéliome, tumeurs pour lesquelles il n’existe pas de source
d’antigènes de tumeur.
Conclusion
Les exosomes représentent une nouvelle approche de vaccination
acellulaire. Après avoir démontré une activité préclinique et avoir
mis au point un procédé de purification, nous avons réalisé la
première étude de phase I d’immunisation par exosomes. Les
prochaines études cliniques intègreront les données récentes
obtenues dans le laboratoire, notamment sur l’utilisation
d’exosomes « adjuvantisés » (co-injection d’exosomes et
de substances adjuvantes : séquences oligodéoxynucléotidiques
CpG, ARN double brin (Ampligen®) capables d’augmenter la réaction
immunitaire de ces derniers. Elles permettront d’optimiser la
réponse T cytotoxique spécifique et d’améliorer les effets
antitumoraux ; un essai clinique de phase I-II exosomes et
adjuvants devrait ensuite être entrepris.
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