ARTICLE
Auteur(s) : Hannah Lamallem1, Jacques
Margery1,
Pierre Ruffié1,2, Mario Di Palma1,2
1 Département de médecine.
2 Département de soins de support, Institut Gustave-Roussy,
rue Camille Desmoulins, 94805 Villejuif Cedex.
Article reçu le 15 novembre 2002, accepté le
17 janvier 2003
Définition et prévalence
La dyspnée est un symptôme subjectif, défini comme la sensation
consciente d’une gêne respiratoire. Elle peut survenir à n’importe
quel stade de la maladie selon la pathologie tumorale initiale.
Le ressenti de la dyspnée est différent selon les individus
(facteurs culturels, anxiété souvent présente qui aggrave cette
sensation) et, bien sûr, selon le contexte pathologique.
La prévalence varie entre 21 % et 79 % selon les
enquêtes [1-3]. Cette grande variation de prévalence est due à la
nature différente des patients dans les études, mais aussi à
l’absence de consensus et de méthode reproductible pour identifier
et quantifier la dyspnée [4].
On retrouve une augmentation de la fréquence de la dyspnée en
phase terminale de la maladie [5]. L’apparition d’une dyspnée est
un facteur de mauvais pronostic pour la survie.
Physiopathologie
L’expression clinique de la dyspnée résulte des interactions
entre les anomalies de la fonction respiratoire et la perception de
ces anomalies par le système nerveux central (figure 1). Le centre
respiratoire est localisé dans le tronc cérébral, au niveau
bulbaire. Il reçoit les afférences :
– des chémorécepteurs périphériques et centraux : présents
dans les alvéoles et les capillaires alvéolaires, ils sont
sensibles au taux d’oxygène (hypoxie) et de dioxyde de carbone
(hypercapnie) dans le sang, et au pH sanguin (acidose) ;
– des mécanorécepteurs (muscles respiratoires, trachée,
bronches) ;
– du cortex cérébral (exemple : respiration volontaire au
cours de la parole ou du chant).
Il émet des informations aux effecteurs qui sont les muscles
respiratoires (diaphragme, muscles intercostaux et accessoires) et
vers le cortex cérébral.
Ainsi, la cachexie ou la malnutrition chronique, responsables
d’une amyotrophie, peuvent jouer un rôle important dans la survenue
d’une dyspnée chez le patient cancéreux.
Diagnostic et évaluation
Le diagnostic de dyspnée est un diagnostic clinique.
L’interrogatoire doit tenter de répondre à plusieurs
questions :
– quelle est l’origine de cette dyspnée ?
– quelle en est la tolérance ?
On précisera en particulier :
– les modalités de survenue : brutale ou progressive, à
l’effort ou au repos ;
– la nature et le stade de la maladie tumorale ;
– les traitements en cours et préalables (en particulier
irradiation thoracique, bléomycine) ;
– les antécédents : co-morbidité cardio-vasculaire ou
pulmonaire ;
– la prise de médicaments dépresseurs respiratoires (morphiniques,
psychotropes).
L’examen clinique recherche certains signes
objectifs :
– altération de l’état général ;
– fréquence respiratoire ;
– hémoptysie ;
– expectoration purulente ;
– tirage, cyanose, sueurs ;
– auscultation pulmonaire et cardiaque ;
– signes associés (état de conscience, douleur thoracique ou
autre, malaise, palpitations, etc.) ;
– saturation en air ambiant, puis sous oxygène ;
– température.
L’examen clinique sert également à évaluer :
– le retentissement de la dyspnée sur la vie quotidienne du
patient par l’interrogatoire et par le questionnaire de qualité de
vie (module spécifique LC-13 du QLQ C30 de l’EORTC) ;
– la sévérité de la dyspnée [6, 7] par l’échelle visuelle
analogique ou par l’échelle semi-quantitative de Heyse-Moore
(0 pas de dyspnée, 1 dyspnée légère non gênante,
2 modérée gênante, 3 sévère, insupportable) ;
l’intérêt de ces échelles est, comme pour la douleur, de suivre
l’évolution d’un patient ;
– l’anxiété qui est très fréquente, parfois majeure ; induite
par la dyspnée, elle en aggrave le ressenti par le patient.
Certains examens complémentaires sont systématiques en première
intention :
– gaz du sang,
– radiographie de thorax,
– numération globulaire,
– électrocardiogramme.
D’autres examens sont indiqués selon les cas (angioscanner
thoracique, endoscopie bronchique, etc.).
Les causes potentielles d’une dyspnée chez un patient cancéreux
sont nombreuses, souvent intriquées (figure 2) :
– évolution de la pathologie tumorale (obstruction mécanique,
lymphangite, pleurésie, symptôme majeur dans le
mésothéliome) : cela est à l’origine de 64 % des dyspnées
en cas de cancer bronchique et de 31 % en cas de cancer du
sein ;
– séquelles des traitements (pneumopathie iatrogène, avec ou sans
fibrose, post-chimiothérapie ou radiothérapie) ;
– pathologie intercurrente (pneumonie, embolie
pulmonaire) ;
– pathologie associée (broncho-pneumopathie chronique obstructive,
insuffisance cardiaque) ;
– anémie ;
– pathologie infectieuse.
Prise en charge thérapeutique
Elle associe traitements spécifique et symptomatique.
L’efficacité des mesures prises est évaluée par :
– l’amélioration de la sensation de gêne respiratoire ;
– l’amélioration du score sur l’échelle visuelle
analogique ;
– la saturation en oxygène.
La prise en charge de la dyspnée chez un patient en fin de vie
pose des problèmes très spécifiques et ne sera pas abordée ici.
Traitement étiologique
Il doit être envisagé si une cause est retrouvée, en sachant que
l’étiologie d’une dyspnée en cancérologie est souvent
plurifactorielle.
On ne citera ici que les situations les plus fréquemment
rencontrées.
Les épanchements pleuraux et péricardiques peuvent être
ponctionnés ou drainés. Lorsqu’ils sont récidivants, on peut
proposer une symphyse pleurale par talcage, une fenêtre
péricardique. À noter que, pour être efficace sur le plan
symptomatique, la symphyse pleurale doit être réalisée de façon
précoce. En cas d’épanchement d’origine tumorale, une
chimiothérapie peut être indiquée.
Un syndrome cave supérieur nécessite une corticothérapie à fortes
doses, associée à un traitement anticoagulant à doses
hypocoagulantes. La pose d’une prothèse cave doit être discutée.
Une radiothérapie ou une chimiothérapie peut être utilisée pour
lever la compression.
La survenue d’une embolie pulmonaire nécessite également un
traitement spécifique par anticoagulants.
Une obstruction trachéale ou bronchique peut être accessible à un
geste endobronchique (laser, curiethérapie de haut débit,
prothèse).
La dyspnée de la lymphangite pulmonaire est invalidante,
chronique, réagissant souvent peu ou de façon transitoire au
traitement anticancéreux. Le traitement symptomatique associe une
corticothérapie et une oxygénothérapie. Les anxiolytiques sont
utiles et le recours à la morphine doit être large, de façon
relativement précoce, car l’état des patients est souvent très
inconfortable.
Une pneumopathie infectieuse, qui peut concerner jusqu’à 50 %
des patients en fin de vie, est traitée dans un premier temps par
une antibiothérapie de type probabiliste.
Traitements symptomatiques
Trois éléments constituent cette prise en charge
symptomatique :
– l’oxygène ;
– les médicaments ;
– les mesures générales.
• Oxygénothérapie
Plusieurs essais randomisés [8-10] ont montré l’effet bénéfique
d’une oxygénothérapie en cas d’hypoxémie avérée. Cependant, en
cancérologie, il existe souvent une composante restrictive
(cachexie, dénutrition) qui est moins accessible à une
oxygénothérapie.
Le débit d’oxygène est fonction du degré d’hypoxémie, en moyenne 3
à 10 l/min, l’oxygène étant humidifié pour un débit supérieur
à 2 l/min.
L’utilisation d’une sonde nasale, de lunettes (qui entraînent plus
de fuites) ou d’un masque dépend du confort du malade.
L’oxygène peut, selon les cas, être utilisé en continu ou à la
demande, par exemple après un effort.
En cas de broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO)
associée, l’effet bénéfique d’une oxygénothérapie au long cours est
démontré mais le débit d’oxygène doit être réglé de façon prudente
pour corriger l’hypoxie sans majorer de façon trop importante
l’hypercapnie.
• Traitements médicamenteux [11]
Morphine
La morphine peut être utilisée en cas de dyspnée chez un patient
cancéreux, en dehors de tout symptôme douloureux associé. C’est un
traitement de seconde intention, souvent utilisé en situation
palliative, lorsque le traitement étiologique est impossible ou
insuffisant.
Les effets de la morphine qui sont recherchés sont :
– une diminution de la réponse ventilatoire à l’hypoxémie au
niveau du centre respiratoire ;
– une réduction des résistances périphériques : diminution de
la précharge ;
– un effet inotrope positif.
Ces effets entraînent une diminution de la consommation en
oxygène.
Plusieurs études randomisées ont démontré son effet bénéfique
[12-14], en particulier en soins palliatifs.
En cas d’accès de dyspnée :
– patient naïf de morphine : 5 mg de morphine par voie
sous-cutanée (soit 10 mg per os) ;
– patient sous morphine : 1/6 de la dose quotidienne.
En cas de dyspnée chronique :
– patient naïf de morphine : titration par 5 mg de
morphine par voie sous-cutanée toutes les 4 heures ;
– patient sous morphine : on augmente le traitement habituel
de 25 à 50 %, en utilisant la même voie d’administration
[12].
En cas de dyspnée sévère, avec sensation de mort imminente
et résistance au traitement classique : morphine intraveineuse
(IV) en bolus de 1 à 2 mg toutes les 5 à 10 minutes
jusqu’à avoir un effet sur la dyspnée, puis relais par la morphine
en perfusion continue IV dont le débit horaire correspond à la
moitié de la dose en bolus cumulée. Ce protocole nécessite bien sûr
une surveillance rapprochée (fréquence respiratoire, saturation,
état de conscience du patient).
La place de la morphine en nébulisation n’est pas démontrée [15].
L’objectif est d’atteindre préférentiellement les récepteurs
périphériques, en limitant les effets systémiques.
Benzodiazépines
Les benzodiazépines n’ont pas d’efficacité démontrée sur la
dyspnée elle-même [1]. Elles sont néanmoins utiles car la dyspnée
est une situation particulièrement angoissante et cette angoisse la
majore. L’objectif du traitement est d’agir sur l’anxiété, tout en
évitant autant que possible la somnolence. En pratique, les
benzodiazépines sont fréquemment utilisées pour passer un cap
difficile ; cependant, aucune étude randomisée n’a apporté la
preuve définitive de leur efficacité.
Sur le plan pharmacocinétique, il faut privilégier les
benzodiazépines à demi-vie courte, permettant une meilleure
adaptabilité, par exemple lorazépam ou oxazépam.
Le midazolam (voie sous-cutanée ou IV), maniable, est réservé aux
situations de crise et en fin de vie, où son effet sédatif peut
alors être recherché. Un bolus initial de l’ordre de
0,05 mg/kg peut être utile, suivi d’une perfusion continue
pour laquelle il est recommandé de commencer par de faibles doses
(0,2 mg à 0,5 mg/h en IV continu) et d’augmenter par
palier de 0,5 mg en 0,5 mg selon l’état clinique du
patient.
Corticoïdes
La corticothérapie est fréquemment utilisée en pratique
quotidienne bien qu’il n’existe pas d’essai randomisé prouvant son
intérêt.
Les corticoïdes sont surtout indiqués dans les situations
suivantes :
– lymphangite carcinomateuse pulmonaire ;
– syndrome cave supérieur ;
– bronchospasmes.
Il est recommandé de débuter à doses relativement élevées
(méthylprednisolone 2 à 4 mg/kg/j en 3 à 4 prises par
jour), cela afin d’obtenir un effet rapide et servant de test
thérapeutique, puis de baisser progressivement les doses pour
atteindre la dose minimale efficace [11].
Cependant, il faut noter qu’au long cours les corticoïdes
induisent une fonte musculaire qui participe de façon non
négligeable à une atteinte restrictive de la fonction
respiratoire.
Bronchodilatateurs
Ils peuvent avoir un intérêt lorsqu’il y a une part de
spasticité à la dyspnée, notamment sur un terrain asthmatique ou
BPCO.
La voie d’utilisation classique reste les aérosols de
bêta-2-mimétiques, tels que le salbutamol, ou les
anticholinergiques tel que l’iratropium. Ces derniers ont en
plus un effet asséchant, qui peut être bénéfique mais parfois
délétère en cas de lésion radique par exemple.
Scopolamine
Elle peut avoir un intérêt pour diminuer l’encombrement
bronchique, mais son utilisation est le fait des situations
terminales.
• Mesures générales
La prise en charge d’une dyspnée doit être globale. Un certain
nombre de moyens non médicamenteux peuvent être extrêmement utiles
au patient dyspnéique et ne doivent donc pas être négligés. Au
domicile, il est nécessaire d’éduquer le patient et sa famille.
Il faut assurer le confort du patient :
– position demi-assise ;
– limiter les efforts par l’utilisation d’un lit médicalisé et
d’autres moyens d’aide à la vie quotidienne.
Un soutien psychologique, aussi bien pour le patient que pour son
entourage, doit être systématiquement proposé.
Une kinésithérapie respiratoire est utile pour lutter contre
l’encombrement et apprendre à mieux utiliser les muscles
respiratoires.
Conclusion
La dyspnée chez un patient cancéreux est un symptôme fréquent
dont la prise en charge reste difficile. C’est un symptôme
subjectif dont la perception est aggravée par l’angoisse qu’il
engendre chez le patient et son entourage. Sa sémiologie rend
souvent compte d’une origine multifactorielle. Les traitements
étiologiques doivent toujours être envisagés, mais les traitements
symptomatiques sont primordiaux, faisant appel à l’oxygénothérapie,
aux corticoïdes, à la morphine et aux anxiolytiques.6
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Fiche pratique
La dyspnée chez le patient cancéreux
• Sensation consciente d’une difficulté respiratoire
• Symptôme subjectif
• Symptôme majoré par l’anxiété induite
• Origine souvent plurifactorielle en cancérologie
• Bilan étiologique : recherche d’une cause accessible à un
traitement spécifique ou nécessitant un traitement urgent
• Évaluation selon l’état clinique, hypoxémie
(PaO2)
• Vécu du malade : intérêt de la mesure par échelle visuelle
analogique
• Traitement symptomatique : oxygène par sonde nasale
– 3-10 l/min selon PaO2
– attention, en cas de BPCO, 1-3 l/min
• Intérêt des anxiolytiques pour l’anxiété associée
• Corticothérapie : début à doses élevées, méthylprednisolone
2 à 4 mg/kg/j (test thérapeutique), puis dose minimale
efficace
• Rôle des bronchodilatateurs : salbutamol en spray
• En phase terminale, scopolamine en cas d’encombrement bronchique
important
• Morphine utile pour améliorer la dyspnée et sa perception par le
patient
– Accès de dyspnée : 5 mg de morphine par voie
sous-cutanée (soit 10 mg per os) ou 1/6 de la dose
quotidienne
– Dyspnée chronique : titration par 5 mg de
morphine par voie sous-cutanée toutes les 4 heures ou
augmentation du traitement habituel de 25 à 50 %
– Dyspnée sévère, avec sensation de mort imminente :
morphine intraveineuse (IV) en bolus de 1 à 2 mg toutes les 5
à 10 minutes puis relais par la morphine en perfusion continue
IV
• Pas d’intérêt démontré de la morphine en aérosol
• Kinésithérapie respiratoire
• Importance des mesures générales
• Rassurer le patient et son entourage
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Références
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