ARTICLE
Le pronostic des tumeurs germinales non séminomateuses du testicule
au stade métastatique a été transformé par
l'utilisation de la chimiothérapie comportant du cisplatine associée
à l'exérèse des lésions résiduelles
[1].
L'observation que nous rapportons est une illustration de l'évolution
des protocoles de chimiothérapie, du pronostic du tératome
mature laissé en place, des récidives tardives, des protocoles
de chimiothérapie de rattrapage, de l'intérêt de la
chirurgie des lésions résiduelles même avec marqueurs
élevés.
Observation clinique
Monsieur X., âgé de 22 ans, a bénéficié
d'une orchidectomie gauche le 23 septembre 1982 pour une tuméfaction
testiculaire découverte lors du service militaire. L'examen de
la pièce opératoire a conclu au diagnostic de carcinome
embryonnaire avec différenciation vitelline attestée par
la présence de cellules contenant de l'alpha-ftoprotéine.
Il n'y avait pas de contingent choriocarcinomateux visible. La vaginale
et le cordon étaient indemnes d'envahissement tumoral.
Le dosage des marqueurs avant orchidectomie n'avait pas été
effectué. Le taux d'alpha-ftoprotéine en postopératoire
était élevé, supérieur à 320 ng/ml.
Le bilan d'extension ayant comporté lymphographie et scanner abdominopelvien
et médiastinopulmonaire concluait à l'existence de métastases
pulmonaires, d'adénopathies médiastinales et de volumineuses
adénopathies lomboaortiques, refoulant le rein gauche, d'aspect
kystique, multicloisonnées.
Le traitement a consisté en une chimiothérapie première
par le protocole PVB (cisplatine, vinblastine, bléomycine) après
contrôle de la fonction rénale. Après 4 cures, réalisées
à 3 semaines d'intervalle, le taux d'alpha-ftoprotéine
était normalisé et le bilan scannographique sus- et sous-diaphragmatique
concluait à une stabilisation des lésions décrites
initialement.
Une indication d'exérèse des lésions résiduelles
était retenue, en commençant par l'espace rétropéritonéal.
La laparotomie exploratrice était réalisée le 2 septembre
1983. Les lésions paraissant inextirpables, des biopsies multiples
étaient simplement pratiquées. L'examen anatomopathologique
concluait au diagnostic de tératome mature.
Malgré ce diagnostic, une chimiothérapie était
reprise associant actinomycine, cisplatine et étoposide. Après
3 cures, le taux d'alpha-ftoprotéine était normal
et les examens tomodensitométriques concluaient à une stabilité
des lésions résiduelles (27 mars 1984).
Une surveillance était décidée : mensuelle la première
année, tous les 2 mois la deuxième. En septembre 1985, alors
que les lésions tomodensitométriques restaient stables,
on constatait une réascension du taux de l'alpha-ftoprotéine
à 24 ng, confirmée en novembre avec un taux à 27
ng. Les examens tomodensitométriques mettaient alors en évidence
une augmentation discrète des lésions rétropéritonéales.
Un complément de bilan radiologique vasculaire était réalisé
afin de discuter les possibilités de reprise chirurgicale. Le patient
ayant refusé l'indication opératoire, la surveillance était
poursuivie.
En mars 1986, le taux d'alpha-ftoprotéine étant
à 40 ng, la chimiothérapie était reprise sous la
forme d'une association de cisplatine et d'étoposide. Après
2 cures, le taux d'alpha-ftoprotéine était normalisé.
Le patient ayant accepté l'intervention, une nouvelle exploration
était pratiquée le 24 juin 1986 permettant l'exérèse
de la masse ganglionnaire lomboaortique mais au prix d'une splénectomie
et d'une néphrectomie gauche. L'examen anatomopathologique concluait
au diagnostic de tératome mature.
Une thoracotomie gauche était réalisée le 3 novembre
1986 permettant l'exérèse complète des lésions
résiduelles pulmonaires et des adénopathies médiastinales.
L'examen anatomopathologique confirmait le diagnostic de tératome
mature au niveau des lésions parenchymateuses pulmonaires et ganglionnaires
médiastinales. Il n'y a pas eu de contrôle scannographique
postopératoire.
La surveillance était poursuivie. Durant cette période,
monsieur X. s'est marié et le couple a pu, sans difficultés,
avoir 2 enfants. En juin 1990, les marqueurs étaient négatifs,
mais on constatait l'apparition d'un élargissement du médiastin
sur la radiographie de thorax. L'examen tomodensitométrique mettait
en évidence une adénopathie interbronchique droite de 2
cm. Une thoracotomie était réalisée le 6 septembre
1990 permettant l'exérèse de 2 adénopathies médiastinales
mesurant 3 cm de diamètre, ainsi que de 5 petits nodules palpés
en peropératoire dans le poumon droit. L'examen anatomopathologique
concluait au diagnostic de tératome mature au niveau de toutes
les lésions prélevées.
La surveillance était reprise et c'est fin décembre 1994
que l'on constatait une nouvelle réascension du taux d'alpha-ftoprotéine
dosé à 2 400 ng. L'examen tomodensitométrique mettait
en évidence l'apparition d'une adénopathie médiastinale
de 33 mm de diamètre, sans signe de récidive au niveau rétropéritonéal.
La chimiothérapie était reprise associant cisplatine,
étoposide, ifosfamide après contrôle de la fonction
rénale. Après 4 cures réalisées avec des facteurs
de croissance hématopoïétiques, le taux d'alpha-ftoprotéine
était normalisé. L'adénopathie médiastinale
avait apparemment totalement régressé. Alors que se discutait
une intensification éventuelle, on constatait une réascension
rapide du taux de l'alpha-ftoprotéine et la réapparition
isolée de l'adénopathie médiastinale. Après
deux nouvelles cures de cisplatine-étoposide-ifosfamide suivies
de deux cures associant cisplatine, oncovin, bléomycine (BOP) puis
de deux cures de CISCA II VBIV, le taux d'alpha-ftoprotéine
continuait d'augmenter. Un bilan tomodensitométrique complet n'ayant
pas montré d'autre localisation tumorale que l'adénopathie
médiastinale droite, une indication d'exérèse était
retenue en dépit de la persistance d'un taux élevé
de marqueurs. La thoracotomie réalisée en janvier 1995 devait
permettre l'exérèse complète de la lésion.
Celle-ci correspondait histologiquement à du tératome mature
associé à du carcinome embryonnaire avec une composante
vitelline.
Le patient devait rester en rémission clinique, radiologique
et biologique pendant 18 mois sans aucune altération biologique
rénale ni hématologique et des épreuves fonctionnelles
respiratoires satisfaisantes.
En septembre 1996, une nouvelle évolution était découverte
sous forme d'une métastase pulmonaire associée à
une réascension de l'alpha-ftoprotéine. Une troisième
thoracotomie droite était faite permettant l'exérèse
de la métastase pulmonaire et de deux nodules métastatiques
médiastinaux. L'examen anatomopathologique a conclu au diagnostic
de carcinome embryonnaire associé à un contingent vitellin.
Après une chute transitoire de l'alpha-ftoprotéine,
la réascension de celle-ci confirmée en février 1997
a justifié un nouveau bilan tomodensitométrique. Il existe
actuellement une métastase pulmonaire droite et un épanchement
pleural néoplasique, interdisant tout nouvel acte chirurgical.
Un traitement médical a été repris.
Discussion
L'observation de ce malade illustre l'évolution dans la prise
en charge thérapeutique des tumeurs germinales non séminomateuses
au fil des années. Les tumeurs germinales non séminomateuses
du testicule (TGNS) représentent un modèle en matière
de tumeurs solides curables même au stade métastatique par
l'association de la chimiothérapie et de la chirurgie. C'est l'arrivée
du cisplatine avec Highby et al. en 1973 [2] qui a modifié
radicalement le pronostic de ces tumeurs. À l'université
de l'Indiana a été développé un protocole
publié pour la première fois en 1976 associant le cisplatine,
la bléomycine et la vinblastine (PVB) [1]. Les études ultérieures
permirent de réduire les doses de vinblastine. La chimiothérapie
de maintenance, après un essai contrôlé [3], a été
abandonnée. Ultérieurement, l'association cisplatine, étoposide
et bléomycine se révéla (PEB) moins toxique et plus
efficace que le PVB [4]. En conséquence, le PEB est devenu le protocole
de référence dans le traitement de première ligne
de ces tumeurs. Les études ayant démontré une activité
de l'ifosfamide en association avec le cisplatine [5], c'est l'association
de ces deux molécules avec l'étoposide ou la vinblastine
qui est couramment utilisée en rattrapage.
Dans les formes évoluées, après chimiothérapie
d'induction et même après négativation des marqueurs
tumoraux, la constatation de lésions résiduelles est habituelle.
La chirurgie est alors indiquée bien qu'il puisse s'agir d'interventions
multiples intéressant l'espace rétropéritonéal,
les poumons, le médiastin, plus rarement le foie ou le cerveau
[6, 7]. Le geste chirurgical peut être complexe, notamment au niveau
rétropéritonéal lorsqu'il existe des masses tumorales
résiduelles adhérentes aux structures adjacentes comme dans
notre observation. Un geste vasculaire au niveau de l'aorte ou de la veine
cave n'est pas exceptionnel [8-10]. Il s'agit donc d'une chirurgie difficile,
avec un risque de complications [11], mais qui se justifie dans la stratégie
thérapeutique de ces tumeurs compte tenu de sa valeur pronostique
[12-16]. En effet, l'examen anatomopathologique des lésions nous
permet de juger de l'efficacité de la chimiothérapie et
de prévoir les modalités thérapeutiques et le pronostic
ultérieurs. Si les lésions contiennent du tissu tumoral
évolutif, une chimiothérapie est indiquée, surtout
si le geste chirurgical n'a pu être complet ; dans ce cas, le pronostic
ultérieur est réservé [6-30].
En revanche, s'il ne persiste que des lésions de fibrose ou de
nécrose, le pronostic est bon et il n'y a pas de traitement complémentaire
à préconiser.
La transformation en tératome mature représente également
une évolution favorable dans la mesure où l'exérèse
a pu être complète et il n'y a pas de traitement complémentaire
[16]. On insiste sur la nécessité d'un geste d'exérèse
le plus complet possible : en effet, bien qu'il s'agisse d'une lésion
bénigne en apparence, son pronostic ultérieur est incertain.
Le teratoma growing syndrome avec les risques compressifs liés
à son évolution est répertorié dans la littérature
[17-19]. C'est vraisemblablement à ce type d'évolution que
l'on assiste dans notre observation avant l'exérèse des
masses résiduelles rétropéritonéales puis
lors de la première récidive médiastinale isolée.
La possibilité d'une évolution tumorale sur un mode sarcomateux,
de carcinome ou sous la forme d'une tumeur germinale évolutive
est également bien documentée dans la littérature
[20-26]. Elle est illustrée dans notre observation par la dernière
récidive médiastinale avec ascension du taux d'alpha-ftoprotéine.
Alors que la dégénérescence sarcomateuse représente
une évolution dramatique compte tenu du pronostic, la réévolution
sous forme d'une tumeur germinale reste accessible à une chimiothérapie
de rattrapage. C'est un protocole de rattrapage classique par le VIP qui
a été utilisé chez notre malade. Le résultat
initial a été excellent avec une normalisation du taux d'alpha-ftoprotéine
associée à une régression complète de l'adénopathie
médiastinale. Une intensification était à discuter
mais très rapidement le malade réévoluait faisant
différer cette option. La chimiothérapie était cette
fois inefficace, le malade étant devenu résistant. Dans
cette situation de métastase unique avec marqueurs tumoraux élevés,
nous avons proposé l'exérèse en se référant
aux résultats obtenus par d'autres équipes en pareille circonstance
[27, 28]. Le résultat immédiat a été bon avec
normalisation du taux de l'alpha-ftoprotéine. Mais après
18 mois, une nouvelle récidive a été découverte
et traitée. Le pronostic ultérieur est réservé
puisque 3 mois plus tard, une nouvelle augmentation du marqueur a précédé
l'apparition d'une nouvelle localisation tumorale pulmonaire et pleurale.
Des progrès considérables ont été obtenus
dans ce type de tumeur. Cependant, des récidives tardives sont
de plus en plus décrites au-delà de la deuxième année
de surveillance. Faut-il suivre ces malades leur vie durant en raison
du risque de deuxième cancer ou de séquelles tardives de
la chimiothérapie ? Actuellement, la plupart de ces malades restent
guéris, mais nous devons être vigilants, et évaluer
la toxicité à court et à long terme des traitements
que nous réalisons sans perdre de vue l'objectif de guérison
avec le maintien d'une qualité de vie correcte.
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