ARTICLE
La communication et le partage d'informations avec la famille des patients
sont depuis toujours un des aspects les plus délicats de la tâche
des médecins et des équipes.
À l'évidence, l'information est une condition essentielle
de l'adaptation des patients mais aussi de leur famille. Elle répond
également aux exigences d'expression des préférences
et de consentement éclairé à laquelle la famille
est le plus souvent associée.
L'évolution actuelle des modalités de prise en charge
en cancérologie conduit à répartir les étapes
du traitement et des soins sur plusieurs structures, selon une organisation
en réseaux. Cela nécessite des négociations répétées
sur les modalités et les contraintes des divers traitements ainsi
que sur le type de lieux de soins le mieux approprié, par exemple
court ou long séjour, domicile... Cette évolution des pratiques,
de par les relations étroites qu'elle impose avec les équipes
de soins à domicile ou de HAD, permet une meilleure compréhension
des enjeux d'un partenariat avec les familles, assumé réciproquement
[1]. D'un rapport plus ou moins défensif avec ces familles, le
médecin va devoir passer à un dialogue avec des interlocuteurs
authentiquement partenaires du soin.
Si la qualité de la communication entre les médecins et
les familles apparaît comme une nécessité, c'est cependant
une situation éthiquement complexe : cette communication peut,
en pratique, rester centrée sur le patient, et, en quelque sorte,
passer par son intermédiaire, ou bien elle peut se dérouler
en dehors de lui. Dans le second cas, un conflit surgit entre la légitimité
du besoin en information de la famille et la nécessité du
respect du secret professionnel.
L'information des familles : pratiques
actuelles
L'information médicale nécessaire à la famille
comprend trois principaux aspects :
- l'information sur l'état de santé actuel, les risques
qu'il implique, les besoins fondamentaux qu'il suscite chez le patient
; l'étude récente d'Adenis et al. [2] montre qu'aujourd'hui
encore l'information des familles en France est nettement plus systématique
que celle des patients, particulièrement si ceux-ci ne demandent
pas explicitement à connaître leur diagnostic (93 % versus
40 %) ;
- l'information sur les diverses possibilités thérapeutiques
et, éventuellement, discussion des préférences, voire
élaboration d'un choix par le patient et sa famille : cette éventualité
fait surgir la question de la gestion d'un éventuel désaccord
entre le patient et certains de ses proches ;
- l'information sur l'évolution prévisible de la maladie
; sur ce point également, l'information de la famille est nettement
plus systématique que celle du patient, particulièrement
en présence d'une pathologie incurable (34 % versus 3 %)
[2].
La famille : spécificités
et caractéristiques
La famille comme « groupe » ou « système »
: spécificités psychologiques
La famille se définit comme « l'ensemble des personnes liées
entre elles par le mariage et la filiation ». Il y a donc deux axes
organisateurs :
- un axe horizontal : l'axe de l'alliance, du couple, l'axe du rapport
contractuel entre deux partenaires, dans un lien de nature sexuelle, organisé
selon les règles de l'exogamie, liant deux familles différentes.
Cet axe repose sur la fragilité d'une idéalisation réciproque,
il est exposé aux aléas de l'évolution respective
des partenaires. Dans notre société moderne, il est particulièrement
sujet à des « crises » selon le cycle, les étapes
de la vie du couple ;
- un axe vertical, qui est celui de la filiation, de la succession des
générations. Cet axe organise et permet, selon les règles
de la parenté, la cohabitation des différentes générations.
Dans notre culture, cette organisation est patrilinéaire, l'enfant
porte le nom du père. C'est un axe de solidarité, d'attachement,
de valorisation de la culture, du patrimoine familial.
Ce qui définit une famille relève donc davantage du culturel
que de la nature ; c'est un lien qui a évolué dans le temps
et qui diffère selon les milieux. Il implique d'ailleurs des aspects
idéologiques, participe aux discours politiques. Mais quel que
soit son mode d'organisation, la famille est, sur le plan psychologique,
le lieu des identifications, des apprentissages, des modèles, qui
structurent profondément la personnalité de chacun de ses
membres, leur style de croyance, leur type de valeur.
Dans notre pratique quotidienne, nous rencontrons des « modèles
familiaux » très divers selon l'origine de chacun de nos patients.
Bien souvent aujourd'hui, l'unité de lieu a éclaté,
il n'y a plus beaucoup de « maison familiale », mais il y a
des solidarités, des liens affectifs, des communautés dont
les valeurs et les règles d'échanges sont extrêmement
variées. Une valeur comme l'autonomie individuelle n'aura pas la
même importance chez un sujet d'origine africaine que chez un Anglo-Saxon.
Le corps soignant est pris à parti entre ces modèles différents
; l'évolution des murs est très rapide, celle de nos
représentations, de nos repères culturels, bien plus prudente.
Nous devons tenir compte de ces évolutions contemporaines ainsi
que du caractère pluriculturel de nos sociétés !
C'est pourquoi une évaluation systématisée de l'environnement
familial, telle que celle proposée par Olson [3], peut être
utile. Elle repose sur un autoquestionnaire de 20 items, le Faces III,
permettant de « catégoriser » les familles selon une
« typologie » reposant sur trois variables indépendantes
:
- la « cohésion maritale et familiale », qui recouvre
la qualité des liens émotionnels et affectifs entre les
différents membres de la famille (quatre niveaux : désengagé,
séparé, connecté, empêtré). La cohésion
varie selon les cycles de la vie ; on peut en particulier décrire
une phase centrifuge de la famille avec parents en milieu de vie et adolescents
en émancipation, chacun s'investissant plutôt dans son épanouissement
personnel après le « nourrissage » des enfants. Certains
cancers (sein, digestif...) sont fréquents à cette étape
de la vie et peuvent en accentuer les aspects douloureux (« syndrome
du nid vide1 »).
- la « flexibilité », c'est-à-dire la quantité
de changement que peut supporter une famille, dans son organisation, la
répartition des rôles, l'autorité, les règles.
On définira alors une famille comme rigide, structurée,
flexible ou chaotique. La confrontation avec la maladie grave implique
des changements profonds dans le fonctionnement de la famille et peut
déstabiliser celles qui présentent peu de « flexibilité
» ;
- le type de communication entre les membres de la famille, c'est-à-dire
comment sont acceptées l'expression sincère des sentiments,
des jugements, les interrogations diverses dans le couple, entre les générations...
On a pu d'ailleurs faire du maintien de « secrets de famille »
un lien très puissant de certains groupes. La maladie met à
l'épreuve les capacités de la famille à communiquer
et fragilise particulièrement celles qui présentent des
difficultés à ce niveau.
Compte tenu du caractère chronique de l'évolution d'un
grand nombre de patients, il importe de réévaluer ces éléments
dans le temps, selon les moments de la maladie. Ainsi, Rothschild [4]
propose l'exploration des domaines suivants :
- Comment le patient évoque-t-il sa situation avec ses proches
? Quelles sont les questions que ceux-ci se posent ? En particulier, quand
un(e) patient(e) a des enfants encore jeunes, explorer la communication
qu'il (elle) a avec eux, leurs attitudes, leur compréhension.
- Où en est la famille dans son « cycle vital », ses
projets ? Quelles sont les répercussions familiales de la maladie
?
- Quelles sont les expériences antérieures de cette famille
à l'égard du cancer ? Garde-t-elle des souvenirs traumatiques
de la précédente maladie d'un de ses membres ?
Les relations entre ces deux « institutions
» que sont la médecine et la famille
Ces deux institutions ont en commun de répondre chacune aux besoins
liés à la vulnérabilité et aux situations
de souffrance de l'individu.
- Un premier enjeu est le niveau de collaboration autour du soin apporté
par chacune de ces institutions au patient. Cela est particulièrement
net à la fois pour les enfants et les personnes âgées,
dont la dépendance et la vulnérabilité renforcent
le rôle protecteur des membres de la famille. Les dysfonctionnements
possibles sont soit la rivalité, soit la collusion avec les soignants
aux dépens du patient et donc l'impossibilité d'une alliance.
- Un second enjeu tient à l'abord si différent que ces
institutions ont de la maladie grave, événement qui vient
s'inscrire profondément dans la dynamique de cette famille. La
médecine moderne est une science du regard, de l'espace, de l'«
ici et maintenant » corporel. Il s'agit de décrire et d'agir
contre la maladie dans l'actuel, dans un temps immédiat, celui
du danger présent, de l'affrontement, de l'opposition radicale
de la vie et de la mort, d'un bien contre un mal. La famille, elle, est
dans une autre dynamique. En fait, elle est plutôt organisée
selon le temps et l'histoire. Le temps de la succession des générations,
le temps inéluctable qui passe et qui intègre la mort, la
transcende. Elle est organisée autour d'un récit, autour
d'histoires qui se transmettent, de croyances qui constituent le mythe
familial unificateur. Sa parole est donc de nature très différente
de celle que tient la médecine scientifique. Ces discours aussi
distincts risquent parfois de s'exclure et s'opposent souvent depuis que,
dès ses origines, la médecine s'est constituée contre
la tradition, les fameux remèdes de grands-mères ou des
« rebouteux » qui participent à la culture familiale.
Le succès des médecines alternatives en est, bien sûr,
l'avatar moderne. Souvent, des conflits apparaîtront entre ce bon
sens de l'épouse, cette intuition de la mère, cette conviction
de la fille et la prise de décision médicale hiérarchisée
selon les règles de la probabilité, de l'expérience
du professionnel qui, lui, explorera les étiologies possibles,
les solutions en fonction de leur ordre de fréquence et non de
sa seule intuition. La sécurité qu'apporte la méthode
rationnelle à la médecine ne compense pas le manque de miracles,
de magie, celle de la sagacité familiale.
Pedinielli [5] décrit deux modalités d'attitudes familiales
extrêmes vis-à-vis de la médecine :
- soit la famille s'identifie au discours médical et a tendance,
d'une certaine façon, à « exclure » le patient
qui perd son statut antérieur pour n'être qu'objet de soins,
de préoccupations, de conseils et dont alors les éventuelles
protestations peuvent représenter une menace pour l'équilibre
du groupe ;
- soit la maladie est incorporée dans le système familial,
elle lui appartient, participant à sa mythologie, et le malade
est plus ou moins vigoureusement incité à adhérer
au schéma ainsi imposé qu'il soit ou non celui de ses
médecins.
Répercussions familiales de la maladie
Quoi qu'il en soit, il existe véritablement une souffrance de
la famille [6] dont le discours révèle les sources principales
:
- le malade est une personne aimée, menacée dans son vécu,
dans son devenir ;
- la maladie atteint l'image idéale de la famille : « un
cancer dans la famille !... », et chacun est menacé ; cet
aspect est actuellement renforcé par la notion de risque génétique,
réel ou imaginé ;
- enfin, la maladie crée de nouvelles tâches, des changements
de rôle éprouvants plaçant le groupe devant l'éventualité
d'une possible défaillance, la crainte de ne pas y arriver.
L'étude de Keller et al. [7] confirme l'importance des
répercussions familiales : dans une population de 149 couples dont
un membre est malade du cancer, les pensées intrusives, la baisse
de la concentration, l'irritabilité, les plaintes fonctionnelles
(maux de tête, lombalgies, fatigue) sont nettement plus importantes
chez le conjoint que chez le malade. L'étude de Hagedoorn et
al. [8] souligne l'importance de l'impact de la maladie quel que soit
le sexe du conjoint, même si cet impact est un peu plus intense
chez le conjoint quand il est une femme.
C'est bien d'ailleurs des répercussions familiales dont s'inquiète
en tout premier lieu le malade. Liang et al. [9] l'ont démontré
sur une population de 188 patients (129 femmes) qui, quels que soient
le site du cancer et le sexe du malade, classent ce souci en premier pour
83 % d'entre eux. Ginsburg et al. [10] retrouvent ce même
résultat chez des patients atteints de cancer du poumon (52 patients,
39 hommes).
Enjeux principaux de la communication avec la
famille
Nous l'avons vu, l'idéalisation, l'un des fondements de l'axe
horizontal de la famille, participe à la construction du récit
et des mythes, ciment du groupe familial. Cela implique de respecter cette
idéalisation, et d'éviter à tout prix, au sein de
la relation médecin-patient-famille, de culpabiliser ou de discréditer
la famille. Il importe, au contraire, de connoter positivement son implication,
sa présence, ses inquiétudes, ses doutes, sans cependant
cautionner ce qui pourrait paraître manipulateur ou disqualifiant
pour le patient. Ainsi, au sein d'un couple, il peut être utile
d'aider activement le partenaire à ne pas décevoir à
l'excès les attentes du patient dans certains moments difficiles
de la maladie, comme la révélation du diagnostic ou lors
de mutilations corporelles. C'est particulièrement le cas des patientes
touchées par le cancer du sein à l'étape du «
milieu de vie », c'est-à-dire à ce moment de la vie
familiale où chacun est dans une démarche d'émancipation
et d'épanouissement personnel qui peut entraîner une distanciation
telle du conjoint que l'avenir du couple est alors compromis, la patiente
s'étant sentie trahie par un compagnon si peu attentionné
dans une telle épreuve.
Les circonstances de la maladie modifient profondément le fonctionnement
familial. Les soignants ont donc à faire à un groupe en
crise et en situation de vulnérabilité. Le comportement
des uns et des autres en est la conséquence2. La famille
à l'hôpital est une famille en représentation, elle
se montre... Certes, il est recommandé de lui demander de désigner
un interlocuteur unique, afin que le médecin n'ait pas trop souvent
à répéter les entretiens d'explications, d'informations
et d'éviter ainsi les malentendus, mais l'équipe soignante
peut aussi aider la famille à faire émerger le leader
du groupe le plus « compétent », l'expérience
de la « dynamique de groupe » montrant que, le plus souvent,
ce n'est pas le membre le plus mature qui prend spontanément ce
rôle.
La famille inscrit toujours ses représentations et ses repères
selon une histoire. Elle a, bien plus que le patient lui-même3,
besoin de sens, d'une théorie explicative de la maladie, ou, du
moins, des symptômes observés. À l'occasion de certains
symptômes corporels, la famille va essayer de retrouver le contrôle
en proposant ses propres remèdes. Ces initiatives constituent un
support à des processus d'identification, des repères d'appartenance
familiale, mais ces remèdes peuvent se révéler contradictoires
avec la logique médicale. Le patient peut ainsi parfois demander
à l'institution médicale de le protéger d'un certain
activisme familial ; ce peut être le cas de jeunes adultes acceptant
difficilement de se trouver à nouveau dépendant.
Le conjoint, le partenaire est considéré la plupart du
temps comme un représentant légitime. Cependant, plusieurs
études montrent qu'en fait il n'est pas un porte-parole parfait
des préoccupations de la personne malade et que sa perception de
la situation diffère de celle du patient. Ainsi, Harrison et
al. [11] ont montré que le degré de « soucis »
à propos du traitement ou de l'état physique du patient
est beaucoup plus important chez le conjoint que chez le malade lui-même.
En raison de cette anxiété, les proches s'épuisent
rapidement dans les tâches de support émotionnel lors des
soins palliatifs à domicile [12].
Aspects législatifs de l'information
des familles
Alors que la loi impose clairement l'information d'un patient, sans
laquelle il n'y aurait pas de consentement au soin, elle est totalement
silencieuse en ce qui concerne la famille. A priori, en l'absence
d'exception explicite, l'information à la famille n'est donc pas
soustraite à la loi sur le secret professionnel et constitue potentiellement
un délit :
- Article 226-13 du nouveau Code pénal : « La révélation
d'une information à caractère secret par une personne qui
est dépositaire, soit par état, soit par profession, soit
en raison d'une fonction ou d'une mission temporaire est punie d'un an
d'emprisonnement et de 100 000 F d'amende. » Rappelons la formulation
du Code de déontologie sur le secret professionnel, qui étend
celui-ci à « tout ce qui est venu à la connaissance
du médecin dans l'exercice de sa profession » et
non aux seules informations à caractère secret :
- Article 4 du décret n° 95-1000 du 6 septembre 1995 :
« Le secret professionnel, institué dans l'intérêt
des patients, s'impose à tout médecin dans les conditions
établies par la loi. Le secret couvre tout ce qui est venu à
la connaissance du médecin dans l'exercice de sa profession, c'est-à-dire
non seulement ce qui lui a été confié, mais aussi
ce qu'il a vu, entendu ou compris. »
Si la loi n'aborde pas la question de l'information des familles, en
revanche, le Code de déontologie l'envisage dans deux articles
:
- Article 34 : « Le médecin doit formuler ses prescriptions
avec toute la clarté indispensable, veiller à leur compréhension
par le patient et son entourage et s'efforcer d'en obtenir la bonne exécution.
»
- Article 35 : « ... Un pronostic fatal ne doit être révélé
qu'avec circonspection, mais les proches doivent en être prévenus,
sauf exception ou si le malade a préalablement interdit cette révélation
ou désigné les tiers auxquels elle doit être faite.
»
La Charte du patient hospitalisé (circulaire ministérielle
n° 95-22 du 6 mai 1995) l'envisage également, comme un acte
très naturel : « La famille et les proches doivent pouvoir
disposer d'un temps suffisant pour avoir un dialogue avec les médecins
responsables. »
Il existe donc un silence de la loi au sujet de l'information des familles,
tandis que les textes plus proches des pratiques la mentionnent, et, rappelons-le,
qu'il s'agit d'une pratique très fréquente en France [2],
nettement plus fréquente que l'information du patient lui-même.
Dès lors, la question fondamentale est : le patient est-il consentant
à l'information de sa famille ? En effet, seul le consentement
du patient peut soustraire l'information à l'effet de l'article
226-13 du nouveau Code pénal. L'article 34 du Code de déontologie
semble considérer ce consentement comme acquis, sauf si le patient
l'a clairement refusé. L'évolution des pratiques internationales
semble préférer une recherche active de ce consentement,
en demandant au malade de désigner, pour cette information, un
interlocuteur. La déclaration sur la promotion des droits des patients
en Europe (Amsterdam 1994), précise : « Les patients
ont le droit de ne pas être informés sur leur demande expresse.
Les patients ont le droit de choisir une personne qui, le cas échéant,
devrait recevoir l'information en leur nom. »
C'est vers une notion proche que se tourne le Comité consultatif
national d'éthique pour les sciences de la vie et de la santé
(CCNE) dans son rapport et recommandations n° 58 (1998). Le CCNE
propose que soit mise à l'étude la possibilité pour
toute personne de désigner pour elle-même un « représentant
» (ou « mandataire » ou « répondant »)
chargé d'être l'interlocuteur des médecins aux moments
où elle est hors d'état d'exprimer elle-même ses choix.
Recommandations concernant l'information
des familles
Depuis quelques années, des recommandations ont été
émises pour l'annonce des mauvaises nouvelles en médecine
[13, 14]. Certaines concernent la place de la famille dans cette annonce
:
- la plupart des patients souhaitent la présence d'un membre
de leur famille à l'annonce d'une mauvaise nouvelle [14, 15] :
il est donc possible, lorsqu'une consultation d'annonce de mauvaises nouvelles
est programmée, d'encourager le patient à venir avec quelqu'un
de sa famille ;
- lorsque le médecin fait entrer le patient dans la salle de
consultation, si celui-ci est accompagné, il est conseillé
de lui demander s'il souhaite que la personne qui l'accompagne entre et,
si c'est le cas, de présenter cette personne ;
- il est souhaitable, lors des premiers contacts avec la personne malade,
de lui demander de désigner un référent familial,
qui sera l'interlocuteur principal des médecins ; le malade indiquera
s'il désire que toute information donnée à ce référent
le soit en sa présence ou s'il donne son accord pour que ce référent
soit reçu seul par le médecin ; il ne devrait pas y avoir
d'entretien entre le médecin et un membre de la famille en dehors
de ce contexte ;
- la pratique d'enregistrements audio des consultations d'annonce de
mauvaises nouvelles est préconisée par des auteurs australiens
[14] : cet enregistrement est ensuite à la disposition du patient,
notamment pour informer ses proches ;
- au cours du suivi, il est souhaitable de demander régulièrement
au patient s'il souhaite discuter de la situation en consultation avec
quelqu'un de son entourage.
Les entretiens avec le patient et un membre de sa famille, ainsi que
ceux avec un référent familial hors de la présence
du patient doivent obéir aux conditions minimales recommandées
pour l'annonce des mauvaises nouvelles : un local confidentiel et digne,
une situation égalitaire entre le médecin et ses interlocuteurs
[13]. Les entretiens conjoints avec le patient et un membre de son entourage
soulèvent des problèmes pratiques pour les médecins
: l'attention portée à l'accompagnant peut se faire au détriment
de la relation directe avec la personne malade, qui peut se trouver, de
ce fait, privée de chaleur et d'encouragements. C'est ce qui ressort
de l'étude de Labrecque et al. [16], qui compare, au cours
de 473 consultations, dont 374 en tête-à-tête avec
le patient (238 patients), l'attitude de cinq médecins cancérologues
américains selon cette situation. Ces entretiens devraient veiller
à respecter l'autonomie du patient, même en présence
d'un membre de sa famille [17].
L'absence de désignation d'un référent familial
par le patient ou sa réticence à le faire doivent conduire
le médecin à évaluer le fonctionnement familial et
le soutien social dont bénéficie le patient.
Les difficultés d'application de ce schéma
Ces diverses recommandations ne posent guère de problème
d'application en cas de familles pas trop désunies, pas trop traversées
de conflits de toutes sortes. Nous aborderons maintenant quelques cas
qui posent problème.
Les mutuelles dissimulations
La loi considère l'individu soit comme sujet de droit, c'est-à-dire
un individu autonome souhaitant gérer son destin, soit comme un
incapable majeur. La réalité est plus nuancée, et,
entre ces deux extrêmes, la clinique nous montre la grande diversité
des positionnements individuels face à l'existence.
Quelques points de repères peuvent aider, en pratique, le médecin
à situer la personne qui est en face d'elle, sur un gradient allant
de l'autonomie à la dépendance.
L'individu qui se vit comme autonome, et dont le modèle culturel
est celui de la culture anglo-saxonne influencée par le protestantisme,
se considère comme responsable de sa vie, qu'il veut gérer
en tout état de cause, et dont les décisions lui appartiennent.
Il ne souhaite déléguer à personne ni la responsabilité
morale, ni le soin de décider de ses choix. Il vient voir le médecin
pour recueillir les informations qui lui permettront de choisir, non pour
se voir imposer un choix.
L'individu dépendant se perçoit plus comme membre d'un
groupe (couple, famille, communauté) que comme un individu. Pour
lui, la délégation à l'autre n'est pas perçue
comme une faiblesse, mais plutôt un acte de confiance, voire de
tendresse. Il laisse parler son conjoint à sa place, laisse le
médecin choisir pour lui...
Dans certaines communautés sociales, il a ainsi été
décrit des rites de mutuelle dissimulation : aimer l'autre impose
de ne pas lui dire quelque chose qui pourrait lui faire de la peine. Et
montrer à l'autre qu'on l'aime peut donc se traduire par veiller
à ne pas lui montrer ce que l'on sait de la gravité de la
maladie. Il est alors difficile, pour le médecin, de respecter
à la fois la loi et le fonctionnement relationnel des personnes
qu'il a devant lui...
Les familles qui interdisent de dire la vérité
au patient
Certaines familles contactent le médecin avant la consultation
et lui demandent de ne pas parler du diagnostic au patient. En général,
le motif invoqué est que celui-ci ne le supporterait pas, refuserait
de se soigner, se laisserait mourir sans lutter, voire pourrait se suicider.
La fréquence de ces situations est variable selon les régions4
; ce comportement est plus fréquemment rencontré de la part
d'enfants vis-à-vis de parents très âgés.
Ces situations sont délicates, car la famille demande au médecin
de contrevenir à la loi.
L'évaluation de ces situations passe par l'appréciation
du fonctionnement de la famille en termes d'autonomie versus processus
de délégation, du niveau cognitif réel du malade
et du degré d'assentiment de celui-ci vis-à-vis de cette
attitude protectrice de sa famille.
Une solution possible est de recevoir le patient et sa famille conjointement,
de fournir au patient une information très simplifiée, de
lui dire que l'on a donné davantage de renseignements à
ses proches et de lui demander s'il souhaite poser des questions. Dans
le cas où le patient répond par l'affirmative, le médecin
fait constater aux proches son désir et débat avec eux,
en présence du patient, de cette situation.
En termes psychopathologiques, plusieurs types de situations peuvent
conduire des proches à cette attitude : position de pouvoir, voire
d'emprise, plus ou moins agressive, plus ou moins fusionnelle, du proche
par rapport au patient, ou évitement d'une confrontation à
la tristesse du malade, voire à ses reproches.
Les familles adoptant une attitude de déni
Certaines familles fuient le contact avec les soignants, ou affichent
un optimisme forcené empêchant tout dialogue même en
dehors de la présence du patient. Cette attitude ne doit pas être
considérée comme anodine, et, dans notre expérience,
elle peut conduire ces proches à, ultérieurement, amèrement
reprocher aux soignants de les avoir laissés dans l'ignorance de
l'évolution de la maladie.
Des situations familiales, porteuses de promesse d'avenir, comme une
grossesse, un mariage, un déménagement très espéré,
peuvent induire de telles attitudes, tant il est difficile, psychiquement
parlant, d'assumer dans le même temps la joie et la peine. Dans
ces cas-là, le déni n'est que provisoire, la prise de conscience
seulement différée.
Enfin, le déni peut reposer sur des bases plus pathologiques,
une impossibilité à penser la séparation, l'absence,
le manque. Le déni est alors un rempart fragile contre la dépression,
voire le sentiment d'effondrement.
En réalité, il est rare que ce soit l'ensemble de la famille
qui adopte cette attitude. Le plus souvent, il s'agit de deux ou trois
des personnes ressources. Il peut être utile alors de demander à
rencontrer d'autres membres de la famille, conjointement aux proches déniants.
Les patients qui interdisent de dire à
leur famille
La littérature témoigne d'une attitude plus réservée
des hommes à l'égard du partage d'information avec les proches
(en particulier leur épouse) comparativement aux femmes. Chez les
hommes atteints de cancer de la prostate, Gray et al. [19] décrivent
que cette attitude peut être l'occasion de conflits avec l'épouse.
Une autre étude [20] montre qu'une attitude d'évitement
de la part du patient homme avec refus d'évoquer franchement les
enjeux de la maladie contribue à augmenter significativement les
difficultés psychologiques de son épouse. La possibilité
de réactions caractérielles associées, chez l'homme,
à de telles attitudes participe probablement à cette conséquence.
Les familles pathologiques
Il n'est pas exceptionnel de rencontrer des familles déchirées,
traversées de conflits graves plus ou moins accompagnés
de violence, verbale ou comportementale. Ces familles cherchent parfois
à prendre les soignants à témoin de leurs conflits,
voire à les faire sortir de leur neutralité. Les conflits
peuvent être plus prosaïques, témoignant, particulièrement
en phase évolutive, d'intérêts matériels contradictoires.
Il est particulièrement important, dans ces situations, de centrer
la relation sur le patient lui-même, en veillant à ce que
les agitations familiales ne conduisent pas à des décisions
pouvant le léser.
À propos des thérapeutiques non
prouvées
On sait que c'est bien souvent sous l'influence de l'entourage, et plus
particulièrement de leur famille, que les patients recourent à
des traitements inéprouvés. Dans une thèse récente
auprès de 50 patientes traitées pour cancer du sein métastatique
au centre Léon-Bérard, Muffat [21] rapporte que la moitié
d'entre elles prennent un traitement parallèle (prescrit par un
médecin dans 48 % des cas) et 60 % disent le faire sur les conseils
de leur proche. Cela souligne ainsi l'importance de cette démarche
comme processus d'intégration dans le groupe social et familial,
mais seulement 40 % en ont parlé avec leur cancérologue
(plus d'un tiers n'osent pas en parler). On peut donc recommander une
investigation un peu systématique de ces différents aspects,
et en particulier une évaluation du libre arbitre du malade.
Dans les phases de maladie évoluée
Tous les soignants connaissent des exemples de malentendus sérieux
liés au retard de la prise de conscience par les proches de la
gravité d'une évolution. Tout se passe comme si la répétition
des récidives antérieures entretenait une anxiété,
un souci permanent, mais qui ne conduit pas à une représentation
congruente avec celle des soignants sur les enjeux parfois à très
court terme pour le pronostic vital.
Il est essentiel de savoir alerter assez tôt les proches qui ne
sont pas tant alors dans une attitude de déni que dans une incompréhension
et une difficulté à s'inscrire dans le rythme de l'évolution
de l'état de santé. C'est en s'attachant méthodiquement
à décrire les symptômes, à en souligner l'importance
que l'on conduit la famille à une représentation plus juste
des enjeux.
Certains proches, aujourd'hui, font de la vérité à
propos du pronostic une exigence à l'épanouissement du patient
pour la fin de sa vie. La dimension dramatique, alors presque théâtrale
donnée, à cette étape de la vie conduit à
des demandes répétées de plus d'informations pour
chacun. La famille peut interpréter de ce fait l'épuisement
du malade comme une dépression ou une insuffisance de stimulation
et d'information, et critiquer les prescriptions thérapeutiques,
en particulier celles de psychotropes. Une telle appropriation excessive
par la famille de l'expérience vécue du patient peut être
un motif d'incompréhension avec les soignants.
Enfin, la discussion et le choix d'une structure de soins à ce
stade de la maladie peuvent se révéler très délicats.
Le soignant risque en effet d'être peu ou prou assimilé à
un
« agent » d'un système de santé dont l'organisation,
les contraintes sont mal connues des familles. Il va devoir défendre
parfois, malgré lui, les principes de catégorisation des
établissements, le mode de remboursement des frais, l'organisation
des soins à domicile... Il est essentiel d'avoir pu assez tôt
dans la prise en charge évoquer ces aspects, expliciter les attentes,
les besoins.
Après le décès
La proposition d'entretiens avec les proches après le décès
d'un patient peut constituer un élément de la prévention
des séquelles psychologiques au sein de la famille [22]. La famille
peut y exprimer de nouvelles interrogations sur le déroulement
de la maladie, ou celui des derniers jours, et trouver un soulagement
à l'égard de sentiments de culpabilité, de l'idée
de ne pas avoir « tout fait ». Toutefois, le secret médical
continue à s'imposer après le décès du patient
et le médecin en tiendra compte dans de tels entretiens.
Le cas particulier de l'enfant d'un parent malade
Au sein de la famille, l'information des jeunes enfants est particulièrement
délicate. En effet, les enfants mineurs sont rarement les interlocuteurs
directs des soignants et une tendance actuelle est, dans les familles,
de les tenir à l'écart de l'information concernant la maladie
et sa gravité. Il existe de nombreux arguments pour penser que
cette attitude n'est pas celle qui favorise les possibilités d'adaptation
de l'enfant au drame que vit sa famille [23]. C'est pourquoi il paraît
important d'inciter les patients parents d'enfants mineurs à informer
ceux-ci de leur diagnostic ; le médecin peut aussi les recevoir
en consultation. Certains hôpitaux organisent des programmes de
soutien aux familles pour ce dialogue [23].
Notes
1Au départ des enfants devenus adultes, apparition
d'un état dépressif chez un parent.
2 Conséquence plutôt que cause contrairement à
ce que nous risquons parfois de considérer.
3 Pour le patient, le désir de vie tient souvent lieu
de sens.
4 Lors d'une enquête auprès de 380 soignants d'un
hôpital espagnol, Estapé et al. [18] ont trouvé
que 70 % d'entre eux souhaitaient être informés d'un éventuel
diagnostic de cancer, mais que seuls 19 % acceptaient l'idée qu'un
de leur proche en soit informé.
CONCLUSION
L'information de la famille répond à une obligation déontologique
mais représente surtout la condition principale d'une alliance
« thérapeutique » entre les soignants et l'entourage
qui garantit au patient la pérennité de sa place dans l'histoire
familiale et l'inscrit dans une dynamique vicariante, quelle que soit
la précarité d'un pronostic. Le partage réciproque
de renseignements, de « secrets » est toujours un ressort décisif
de cette alliance. Cela implique de reconnaître la spécificité
du fonctionnement et de la souffrance familiale.
L'évolution actuelle des soins vers une organisation plutôt
de type ambulatoire, et donc vers un recours plus systématique
à l'implication active des proches, offre l'opportunité
d'une meilleure connaissance de ces enjeux. On peut envisager, selon une
dimension nouvelle et créatrice, la prise en charge de nos patients,
en particulier dans les phases évoluées de la maladie, limitant
par là même les risques de conflits toujours décevants
pour les soignants.
C'est en s'attachant à aider la famille à occuper une
place si délicate que l'on autorise au mieux l'exercice du principe
d'autonomie du patient, la nécessaire confidentialité de
la relation soignante, sans exclusion de quiconque. Ainsi, ce principe
ne devient pas une attitude narcissique de défi ou ne s'éprouve
pas comme une solitude.
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