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Tolérance de l'oxaliplatine dans le traitement des cancers colorectaux métastasés


Bulletin du Cancer. Volume 88, 45-9, Numéro spécial, Août 2001, L'Oxaliplatine


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Roland Bugat, Institut Claudius-Regaud, 20-24, rue du Pont-Saint-Pierre, 31052 Toulouse..

Résumé : L'oxaliplatine est un nouveau sel de platine de la famille des DACH (diaminocyclohexane), récemment développé dans le traitement des cancers colorectaux métastasés où il est généralement administré en association avec le 5-fluoro-uracile (5FU) et l'acide folinique. Les données de tolérance au cours des essais cliniques dans cette indication portent sur plus de 1 700 patients ayant reçu environ 12 500 cycles. L'oxaliplatine est apparu comme un agent relativement bien toléré et facile à manier, même en ambulatoire. Les réactions digestives sont fréquentes, mais contrôlables et rarement sévères ou durables ; la tolérance hématologique ou cutanéo-muqueuse est satisfaisante, et l'oxaliplatine ne semble pas associé à une toxicité rénale. Les réactions neurologiques représentent la toxicité limitante de l'oxaliplatine et peuvent se manifester par une toxicité aiguë (dysesthésies), rapidement réversible, ou parfois par des symptômes durables, liés dans ce cas à la dose cumulée et pouvant conduire à une certaine gêne fonctionnelle chez 10 à 20 % des patients à partir du sixième cycle. La symptomatologie neurologique s'améliore dans la majorité des cas à l'arrêt du traitement. Dans cette éventualité, il n'est pas exclu de pouvoir reprendre le traitement. Une bonne information des patients et un ajustement des doses administrées permettent de maîtriser la majeure partie des réactions neurologiques liées à l'administration d'oxaliplatine.

Mots-clés : cancer colorectal, chimiothérapie, oxaliplatine, tolérance.

Illustrations

ARTICLE

L'oxaliplatine est le représentant d'une nouvelle classe de platine, où l'atome de platine est complexé avec un 1,2 diaminocyclohexane (DACH) et un groupe oxalate ; c'est le premier dérivé du platine à s'être montré efficace dans le cancer colorectal, qui est l'une des principales causes de mortalité par cancer dans les nations développées. L'oxaliplatine est généralement associé au 5-fluoro-uracile (5FU), substance avec laquelle il exerce un effet synergique, même sur les tumeurs initialement résistantes au 5FU [1, 2].

Tolérance au cours des essais cliniques

Au cours des essais cliniques, les diverses toxicités ont été évaluées selon l'échelle de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ou du National Cancer Institute (NCI) pour la tolérance hématologique, digestive ou cutanéo-muqueuse [3, 4]. Peu typique, la neurotoxicité a été évaluée selon plusieurs échelles au cours des diverses études, afin de prendre en compte simultanément la gêne fonctionnelle d'une part, la persistance de la symptomatologie d'autre part.

La plus récente analyse fait état d'un effectif de 1 700 patients ayant reçu environ 12 500 cycles de traitement par oxaliplatine, que ce soit en monothérapie ou en association.

Tolérance en monothérapie

Lors des essais cliniques, 244 patients (157 hommes et 87 femmes âgés de 31 à 76 ans) avec un cancer colorectal métastasé ont reçu l'oxaliplatine en monothérapie, et un total de 1 109 cycles. Les principaux résultats de tolérance sont présentés dans le tableau I. Il n'a été rapporté qu'un seul décès pour lequel la responsabilité du traitement n'a pu être exclue (aggravation d'une fibrose pulmonaire).

Au terme de ces études en monothérapie qui permettent de mieux apprécier le profil de tolérance intrinsèque du produit, l'oxaliplatine est apparu comme un agent bien toléré, les fréquences de toxicités sévères (grade 3 ou 4) étant restées faibles. L'oxaliplatine, en particulier, ne s'est pas montré néphrotoxique, s'est avéré relativement peu émétisant et les réactions hématologiques imputables au médicament sont restées habituellement très modestes ; les réactions neurologiques consistent essentiellement en des neuropathies périphériques, sur lesquelles nous reviendrons.

Tolérance en association

La tolérance de l'oxaliplatine a été surtout évaluée en association avec le 5FU et l'acide folinique (AF). L'effectif total des patients porteurs d'un cancer colorectal traités en association est de 1 489. Ils ont reçu un total de 11 475 cycles, dont 5 255 à la dose de 130 mg/m2 toutes les 3 semaines, 3 490 à la dose de 85 mg/m2 toutes les deux semaines et les autres avec des schémas d'administration divers.

Les principaux résultats de tolérance pour le schéma de 130 mg/m2 toutes les 3 semaines sont présentés dans le tableau II ; les données disponibles pour les autres schémas posologiques ne sont guère différentes et les effets les plus sévères (grades 3 et 4) du schéma bimensuel sont donnés dans le tableau III.

Une toxicité hématologique est rapportée chez deux tiers des sujets ; si l'on ne considère que les grades 3 ou 4, les réactions hématologiques ne concernent que 15 % des patients (sur moins de 5 % des cycles), avec des neutropénies chez environ 10 %, des anémies chez 4 % et des thrombopénies chez 2 % de l'effectif exposé à l'oxaliplatine. Les neutropénies ou les thrombopénies sont rarement symptomatiques cliniquement.

Des réactions digestives sont rapportées chez environ 90 % des patients (tous grades), avec des diarrhées (environ 70 %), des nausées ou des vomissements (75 %) et des mucites (50 %) ; les réactions de grade 3 ou 4 ne concernent qu'environ 25 % des patients pour les diarrhées (sur environ 5 % des cycles) et 20 % pour les mucites (sur moins de 5 % des cycles). Les nausées ou vomissements ont été plus fréquents lors des premiers essais cliniques ; dans les essais récents, une prophylaxie anti-émétisante plus systématique a permis de ramener aux alentours de 4 % le pourcentage de patients avec des réactions de grade 3 ou 4 [5]. Les mucites sont liées à la dose de 5FU-AF et semblent imputables aux traitements concomitants [6]. Les diarrhées, précoces et de courte durée en monothérapie, voient leur fréquence augmenter avec l'association au 5FU-AF [6], mais les diarrhées sévères sont généralement bien contrôlées [7].

Des réactions cutanées ont été rapportées chez 20 % des patients, n'atteignant les grades 3 ou 4 que chez 2 % d'entre eux ; sur l'ensemble des patients, la fréquence des alopécies a été de 6 %.

Les fièvres ou infections ont été rapportées chez environ 5 % des patients, atteignant les grades 3 ou 4 chez moins de 1 %.

Des altérations de la fonction rénale ont été signalées chez 3 % des patients, atteignant les grades 3 ou 4 chez moins de 1 %.

Des réactions neurologiques ont été rapportées chez tous les patients après 6 à 7 cycles de traitement, et elles ont atteint le grade 3 (soit un certain degré de gêne fonctionnelle ou une dysesthésie persistante sur au moins deux cycles) chez 12 % d'entre eux à une dose médiane cumulée de 900 mg/m2 (10 à 11 cycles). L'étude spécifique de la tolérance auditive a montré la très faible ototoxicité de l'oxaliplatine [8].

Des anomalies hépatiques ont été rapportées chez environ 40 % des patients, mais l'ajout d'oxaliplatine ne semble pas augmenter la fréquence des réactions hépatiques de grade 3 ou 4 normalement observées sous 5FU (5 à 10 %) ; aucune sortie prématurée d'essai pour cause hépatique n'a été signalée.

Quelques réactions sévères d'allure anaphylactique ont été observées au cours de certains essais, imposant l'arrêt du traitement [9].

Pharmacovigilance après commercialisation

L'expérience après commercialisation avec l'oxaliplatine s'étend maintenant sur quatre ans et comprend plusieurs dizaines de milliers de patients de par le monde. À l'heure actuelle, elle n'a révélé aucune toxicité inattendue par sa nature, sa fréquence ou sa sévérité.

Quelques réactions d'allure anaphylactique ou anaphylactoïde ont été rapportées (chez moins de 1 % des patients), dont un seul cas fatal. Les troubles se produisent en général après plusieurs cycles. Quoique la responsabilité de l'oxaliplatine n'ait pas toujours été établie, de tels épisodes constituent une contre-indication à la poursuite du traitement. Des antécédents d'intolérance à un autre platine doivent également imposer une extrême prudence en cas de traitement par l'oxaliplatine.

Discussion

Imputabilité

Comme dans toutes les indications de ce type, il est toujours difficile de distinguer entre une réaction indésirable d'une part, et un symptôme de la maladie sous-jacente ou de sa progression, d'autre part. C'est le cas, notamment, avec des anomalies hépatiques dont on sait qu'elles tendent à augmenter à mesure que le cancer colorectal progresse.

À cette difficulté classique s'ajoute évidemment la complication liée au fait que l'oxaliplatine n'a été qu'exceptionnellement administré en monothérapie, de telle sorte qu'il n'est pas toujours facile de distinguer l'imputabilité de l'un ou l'autre des médicaments administrés.

Tolérance comparée

L'analyse des essais publiés avec le 5FU dans cette indication suggère que l'association de l'oxaliplatine au 5FU n'augmente pas la mortalité liée à cette dernière substance (de l'ordre de 1,5 %).

L'ajout d'oxaliplatine n'augmente pas non plus la fréquence des réactions hépatiques observées dans cette indication sous 5FU-AF, ni celle des alopécies.

En revanche, dans les essais comparatifs, la toxicité digestive est apparue augmentée par l'association d'oxaliplatine au traitement par 5FU-AF seul. Toutefois, les diarrhées sont survenues essentiellement lors des deux premiers cycles et n'ont qu'exceptionnellement entraîné une sortie d'essai, ce qui suggère qu'elles ont pu être efficacement traitées ; il en va de même pour les nausées et vomissements, qui peuvent être efficacement contrôlés par les protocoles anti-émétisants actuellement utilisés.

Toxicité neurologique

La neuropathie due à l'oxaliplatine est une atteinte sensitive des nerfs périphériques [10, 11] ; elle peut être classée en deux syndromes distincts : la neurotoxicité aiguë et la toxicité neurosensorielle cumulative.

La toxicité aiguë comprend des paresthésies ou dysesthésies au contact du froid au niveau des mains, des pieds ainsi qu'au niveau pharyngo-laryngé, qui peuvent être associées à des crampes musculaires, souvent de la mâchoire ou, rarement, des crampes des cordes vocales. Cette toxicité aiguë intervient chez la majorité des patients traités par oxaliplatine [12].

Le mécanisme de cette neurotoxicité de caractère particulier pourrait être similaire à celui de certaines myotonies (main d'accoucheur) qui ont des symptômes en commun avec les aspects musculaires de la neurotoxicité aiguë. Gamelin [13] évoque la possibilité d'un mécanisme qui passe par un blocage des canaux sodiques calcium-dépendants dans la membrane axonale ainsi qu'au niveau musculaire. L'hypothèse du blocage des pompes sodiques est confirmée sur des modèles animaux (grenouille, rat), qui indique que le blocage des canaux induit une hyperexcitabilité des nerfs périphériques [14, 15].

Ces données précliniques se traduisent au niveau clinique par un syndrome aigu pendant et au décours de la perfusion d'oxaliplatine, de dysesthésies et paresthésies déclenchées par le froid (hyperexcitabilité).

Ce blocage des canaux sodiques est à la base d'une hypothèse dans le traitement de la toxicité aiguë, et Gamelin propose l'utilisation de perfusions de 1 g de calcium et de 1 g de magnésium avant et après la perfusion d'oxaliplatine pour prévenir les symptômes aigus. Il rapporte des résultats intéressants dans une étude pilote [13]. Une équipe allemande s'est basée sur un rationnel similaire et a utilisé la carbamazépine chez quelques patients qui avaient eu des paresthésies-dysesthésies à la première cure d'oxaliplatine. À la deuxième cure, l'administration de carbamazépine (100-200 mg) semble avoir aboli le syndrome de toxicité aigu [16]. La gabapentine et l'amifostine pourraient avoir le même effet [17, 18].

Les études en cours ont pour objectif de confirmer l'intérêt clinique de ce type de traitement de la toxicité aiguë et devraient nous apprendre à mieux gérer ce syndrome spécifique à l'oxaliplatine.

La toxicité cumulative est caractérisée par une atteinte persistante entre les cures d'oxaliplatine comprenant en premier lieu une prolongation des dysesthésies, puis une gêne fonctionnelle due à l'hyposensibilité périphérique avec difficultés pour écrire, boutonner, coudre et conduire [11]. Après administration d'oxaliplatine, le risque de survenue d'une neuropathie périphérique avec gêne fonctionnelle est de 15 % ou moins pour une dose cumulée d'environ 800 mg/m2.

L'amélioration de la symptomatologie survient dans un délai médian de 3 mois suivant l'arrêt du traitement chez 75 % des patients [19, 12]. Quelques cas d'intensification des symptômes cumulés après l'arrêt de l'oxaliplatine ont été décrits [20], mais ils régressent ensuite chez la majorité des patients.

Le mécanisme de la neurotoxicité chronique ne semble pas être unique à l'oxaliplatine, et correspond à une baisse de la vitesse de conduction des nerfs sensitifs qui n'est pas corrélée à la pharmacocinétique du produit [21]. La toxicité cumulée représente une dégénérescence axonale [11] avec une démyélination et un remplacement des fibres par une fibrose [22]. Un quart des cas étudiés avec biopsies surales et microscopie électronique montrait des signes de dégénérescence neurale. Cette toxicité ressemble donc à celle du cisplatine mais à la différence près de son caractère régressif.

Une étude rétrospective permet de définir plus précisément l'évolution et le caractère régressif de la neurotoxicité cumulée de l'oxaliplatine [23]. Une neuropathie sensitive chronique a été observée chez 13 à 16 % des patients étudiés après 15 à 22 semaines de traitement (médiane 23 semaines). À partir de la dernière perfusion d'oxaliplatine, le temps médian de régression de la neuropathie était de 12 semaines. Une deuxième étude [24] a envisagé la reprise d'un traitement à base d'oxaliplatine après une pause thérapeutique suite à la survenue d'une neurotoxicité. Chez 29 patients traités par Folfox, 8 ont développé une toxicité neurologique de grade 3. Après régression de cette toxicité, la réintroduction de l'oxaliplatine après un intervalle médian de 6 mois a permis d'obtenir 25 % de réponses et 46 % de stabilisations de la maladie colorectale métastatique. Chez les 8 patients qui avaient développé une neurotoxicité de grade 3, seuls 2 ont présenté de nouveau une toxicité de grade 3.

Il n'a pas été montré à ce jour une relation entre les données de pharmacocinétique et le profil de tolérance neurologique du produit [25].

Il n'existe pas, à l'heure actuelle, un traitement de prévention de la neurotoxicité cumulative d'oxaliplatine [26]. Il est cependant possible, en fonction du caractère régressif de cette toxicité, de proposer des stratégies de gestion de cet effet secondaire. Cela passe, en particulier, par un interrogatoire approfondi et un examen neurologique standard, permettant de découvrir les signes d'alerte qui doivent imposer l'arrêt du traitement par oxaliplatine. Cet arrêt, au moment adéquat, peut permettre, en cas de régression des symptômes, une réintroduction de l'oxaliplatine avec possibilité de contrôle de la maladie. Ces considérations sont prises en compte dans le résumé des caractéristiques du produit.

Facteurs de risque

Il n'est pas apparu de différence de toxicité liée à l'âge, lorsque les patients de plus de 65 ans ont été comparés à ceux de moins de 65 ans.

Il n'a pas été montré d'augmentation significative de la toxicité chez les insuffisants rénaux [6] et, sous réserve d'une surveillance attentive, il apparaît possible de traiter à doses usuelles les patients avec une fonction rénale perturbée [27]. Une récente étude a montré que la clairance du platine plasmatique était étroitement corrélée à la fonction rénale, suggérant qu'une insuffisance rénale se traduisait par une augmentation de l'exposition plasmatique au platine ; cependant, l'insuffisance rénale modérée n'a pas conduit à une augmentation de la toxicité de l'oxaliplatine [28]. Par ailleurs les données de pharmocinétique de l'oxaliplatine ne signalent pas de variation inter-individuelle majeure, rendant peu vraisemblable l'intérêt d'une adaptation individuelle de posologie [29].

CONCLUSION

Globalement, l'oxaliplatine est apparu comme un agent bien toléré et adapté, par conséquent, à l'administration en association avec d'autres thérapeutiques comme traitement ambulatoire : il n'augmente pas ou peu la toxicité du traitement par 5FU-AF, la majorité des réactions indésirables rapportées sont peu sévères ou transitoires, et il n'existe pas de contre-indication majeure.

Les réactions neurologiques représentent la toxicité limitante de l'oxaliplatine, sans toutefois menacer le pronostic vital. Chez la plupart des patients concernés, ces effets secondaires sont d'intensité modérée et peu durables. Ils requièrent une information du patient et un ajustement des doses administrées. Il convient, de toute façon, de remarquer que les seuls patients exposés à une toxicité neurologique cliniquement significative sont ceux qui ont un bénéfice suffisamment évident pour justifier une poursuite de leur traitement au-delà de 6 cycles.

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