ARTICLE
Le VP16 est actuellement employé dans le traitement d'un grand
nombre d'affections telles que le cancer du poumon à petites cellules,
le sarcome de Kaposi, les cancers du testicule, les leucémies et
les lymphomes (hodgkiniens ou non hodgkiniens) [1].
La décroissance des concentrations plasmatiques en VP16 est classiquement
décrite selon un modèle biphasique avec une demi-vie de
distribution comprise entre 30 et 60 min et une demi-vie d'élimination
comprise entre 5 et 12 h chez l'adulte, et 2 et 6 h chez l'enfant [2-5].
Dans le cas d'administration de fortes doses (> 500 mg), le profil
pharmacocinétique du VP16 peut suivre une décroissance triphasique.
La myélosuppression est la toxicité principale induite
par l'administration de VP16 [1, 6] et, pour une même dose de VP16,
l'intensité de la myélotoxicité varie considérablement
d'un patient à l'autre. L'étude des relations existant entre
les valeurs des paramètres pharmacocinétiques et l'effet
toxique du VP16 a permis d'établir une corrélation très
significative entre l'aire sous la courbe (ASC) du médicament et
la toxicité hématologique [7, 8]. Un modèle décrivant
l'effet leucopéniant du VP16 en fonction des paramètres
physiologiques et pharmacocinétiques a même été
proposé [9]. De plus, quelques travaux semblent indiquer que le
pourcentage de réponse au traitement augmenterait avec la valeur
de l'aire sous la courbe de VP16 [7, 10]. À partir de ces résultats,
il apparaît que des études supplémentaires pourraient
permettre d'affiner les relations entre pharmacocinétique et pharmacodynamie
du VP16. Le principal obstacle au développement de telles études
résulte du fait que la collecte des échantillons sanguins
nécessaires à la détermination des paramètres
pharmacocinétiques d'un médicament constitue une contrainte
importante, aussi bien pour le malade que pour le personnel chargé
de la réalisation des prélèvements. Ainsi, dans le
cas du VP16, la détermination des paramètres pharmacocinétiques
du VP16 nécessite de 7 à 10 prélèvements pour
une étude individuelle.
Les protocoles de prélèvements simplifiés permettent
un allégement des contraintes occasionnées par une étude
pharmacocinétique. Deux de ces protocoles ont jusqu'à présent
été proposés pour le VP16 [11, 12]. Cependant, la
méthode utilisée pour leur détermination (régression
linéaire multiple) ne permet pas de les appliquer avec une précision
suffisante à tous les schémas d'administration. De plus,
ces méthodes entraînent une perte importante de l'information
normalement fournie lors d'une analyse pharmacocinétique classique.
Le but de ce travail était de définir une procédure
d'estimation bayésienne (BE) afin de pouvoir estimer les paramètres
pharmacocinétiques individuels du VP16, sans perte majeure d'information,
à partir d'un nombre réduit de prélèvements.
Proposée et développée par Sheiner et al.
[13, 14], l'approche bayésienne permet de déterminer des
paramètres pharmacocinétiques d'un individu en combinant
des données décrivant les paramètres moyens d'une
population et des observations réalisées chez cet individu.
Des études comparant la méthode classique de détermination
des paramètres pharmacocinétiques (MLE) et la méthode
d'estimation bayésienne (BE) ont été effectuées
pour de nombreux médicaments [15-21] et ont démontré
l'efficacité et la précision de cette dernière.
Résultats
Paramètres pharmacocinétiques de
population
Les concentrations plasmatiques en VP16 au temps 23 h variaient entre
120 et 300 ng/ml, valeurs comprises dans l'intervalle de concentrations
de la gamme d'étalonnage.
Les paramètres pharmacocinétiques de population déterminés
à partir de 14 cinétiques sont résumés dans
le tableau I. Les 4 paramètres
pharmacocinétiques présentent un coefficient de variation
très important allant de 45 % pour A2 à 121 %
pour a1. Les demi-vies de distribution (t1/2a) et
d'élimination (t1/2b) possèdent les valeurs respectives
suivantes : 7,3 ± 10,0 min ; 6,1 ± 10,8 h (moyenne ± écart
type).
Temps de prélèvements optimaux
Pour des perfusions de 1 et 2 h, un protocole de 3 prélèvements
a pu être établi avec les temps de prélèvement
suivants : t1 : fin de perfusion ; t2 : 3 h après
le début de la perfusion ; t3 : 24 h après le début
de la perfusion.
La méthode d'estimation bayésienne associée à
ces temps de prélèvements a été appliquée
aux cinétiques de la population de validation. Les observations
disponibles aux temps les plus proches des temps optimaux théoriques
ont été utilisées.
Évaluation des performances de la méthode
d'estimation bayésienne
Le test T de Wilcoxon sur les séries appariées n'a mis
en évidence aucune différence significative entre les estimations
des paramètres pharmacocinétiques (CL, Vdss et t1/2b) fournis
par les 2 méthodes de calcul (MLE et BE) comme le montre le tableau
II. Les performances de la méthode d'estimation évaluées
conformément aux recommandations de Sheiner et Beal [22] sont présentées
dans le tableau III. Le
coefficient de variation CV (%) montre que l'écart entre la valeur
estimée par la méthode bayésienne (PBE)
et celle obtenue par le calcul individuel (PMLE) est de 3,6
% pour t1/2b, 7,2 % pour CL, et 3,7 % pour Vdss. De plus, aucun
biais n'est observable puisque pour chacun des 3 paramètres, l'intervalle
de confiance des écarts entre PMLE et PBE
comprend la valeur 0. Enfin la précision des estimations est satisfaisante
(RMSE = 5 % pour Vdss, 6 % pour t1/2b et 10 % pour CL).
Afin de vérifier la stabilité du modèle, nous avons
établi une seconde matrice de variance-covariance à partir
des 21 cinétiques de notre étude. Cette matrice, présentée
dans le tableau IV, ne
présente aucune différence significative par rapport à
celle précédemment obtenue. Il en est de même pour
les 4 paramètres pharmacocinétiques et leurs coefficients
de variation respectifs. De plus, le protocole optimal de prélèvements
obtenu avec cette seconde matrice est tout à fait identique au
protocole optimal initialement établi.
Discussion
L'étude des relations entre pharmacodynamie et pharmacocinétique
du VP16 a permis de mettre en évidence des corrélations
significatives aussi bien pour sa toxicité hématologique
que pour son efficacité [7-9]. La réalisation d'études
complémentaires afin de préciser ces relations semble donc
intéressante. L'étude pharmacocinétique du VP16 nécessite
de 7 à 10 prélèvements par patient, ce qui apparaît
encore souvent comme une contrainte trop importante pour les malades pouvant
participer à ce type d'études et pour le personnel hospitalier
chargé d'effectuer les prélèvements. La méthode
d'estimation bayésienne est donc d'un grand intérêt
puisqu'elle permet de diminuer significativement le nombre de prélèvements
requis pour la détermination des paramètres pharmacocinétiques
d'un médicament.
Dans la présente étude, l'application de la méthode
d'estimation bayésienne des paramètres pharmacocinétiques
du VP16, établis selon un modèle bicompartimental, a été
réalisée selon la méthode en 2 étapes.
La grande variabilité interindividuelle que présentent
les paramètres pharmacocinétiques met en évidence
l'utilité du suivi pharmacocinétique des patients auxquels
est administré du VP16. L'examen des paramètres pharmacocinétiques
de population obtenus met en évidence que la valeur du t1/2a
est particulièrement faible si on la compare avec celles classiquement
fournies dans la littérature (7,3 min contre 30-60 min) alors que
la valeur de t1/2b est tout à fait conforme aux valeurs
jusqu'à présent mentionnées [2-5].
La population sur laquelle nous avons travaillé est relativement
petite mais est apparue suffisante pour définir la matrice de population
et le protocole optimal de prélèvements en vue d'une détermination
bayésienne des paramètres pharmacocinétiques chez
de nouveaux patients. En effet, la comparaison entre les matrices de variance-covariance
initialement déterminées sur 14 patients et celle déterminée
sur l'ensemble de la population (groupe d'initiation et groupe de validation
: n = 21) ne montre aucune déviation statistiquement significative.
De plus, le protocole de prélèvements optimal est inchangé
selon qu'il soit défini à partir de l'une ou l'autre des
matrices. Enfin, les estimations des paramètres pharmacocinétiques
(CL, t1/2b, Vdss) ne présentent aucun biais et possèdent,
dans chaque cas, une précision très satisfaisante (RMSE
est inférieure à 10 % de la valeur moyenne des paramètres
estimés). La détermination des paramètres pharmacocinétiques
du VP16 par la méthode d'estimation bayésienne est donc
réalisable dans le cas d'une administration en perfusion de 2 h.
Les résultats obtenus chez les 2 patients ayant reçu le
VP16 en 1 h semblent montrer que ce mode d'estimation pourrait être
utilisé avec d'autres protocoles d'administration. À cette
fin, il est indispensable de valider cette approche : (1) avec un nombre
plus important de sujets ayant reçu le VP16 en perfusion de 1 h
; (2) dans le cadre d'autres protocoles, en particulier dans les cas d'administration
de fortes doses (> 500 mg) pour lesquels le profil pharmacocinétique
du VP16 peut suivre une décroissance triphasique ; (3) en cas de
comédications.
Patients et méthodes
Patients
Au total, 21 patients (4 femmes, 17 hommes) ont été inclus
dans l'étude. Leurs principales caractéristiques ainsi que
leur traitement chimiothérapique sont résumés dans
le tableau V. Tous les
patients ont donné leur consentement informé avant le début
du traitement.
Pour 19 des 21 patients, le VP16, associé ou non au cisplatine,
était administré en perfusion continue de 2 h à des
doses variant de 30 à 200 mg. Pour 2 patients, la durée
de perfusion était de 1 h et la dose administrée de 200
mg.
Une population d'initiation de 14 patients a été tirée
au sort parmi les 21 patients de l'ensemble afin de déterminer
les paramètres pharmacocinétiques de population du VP16.
Une population de validation constituée par les 7 patients restants
a été réservée afin de valider les résultats
obtenus. Dans ce but, les valeurs des paramètres pharmacocinétiques
obtenues selon les 2 méthodes de calcul (MLE ou BE associée
à un protocole de prélèvements optimaux) ont été
comparées.
Protocole de prélèvements
Des échantillons sanguins de 5 ml ont été collectés
à la fin de la perfusion, puis aux temps 0,5, 1, 2, 3, 5, 9, 17
et 25 h après le début de la perfusion. Chaque échantillon
était rapidement centrifugé et le plasma recueilli était
conservé à 20 °C jusqu'à son dosage.
Les échantillons sanguins étaient collectés dans
des tubes héparinés. Un prélèvement témoin
était effectué avant le début du traitement.
Dosage du VP16
Les concentrations plasmatiques de VP16 ont été déterminées
par chromatographie liquide haute performance (CLHP) couplée à
un détecteur en lumière ultraviolette après adaptation
d'une méthode précédemment décrite [23]. Brièvement,
l'étoposide et l'étalon interne (téniposide) contenus
dans les échantillons plasmatiques sont extraits à l'aide
du dichlorométhane. La phase organique est évaporée
sous flux d'azote puis reprise dans 200 ml de phase mobile (acétonitrile/eau,
35/65). Puis, 20 ml sont injectés sur une colonne à polarité
de phase inversée de 10 cm (Lichrospher 100, 5 mm, C18). Le flux
de la phase mobile est de 0,8 ml/min. Les composés d'intérêt
sont détectés à leur maximum d'absorbance (230 nm),
les temps de rétention de l'étoposide et du téniposide
étant de 3,6 et 11 min, respectivement. Selon cette technique,
en utilisant un échantillon de 0,5 ml, la limite de quantification
est de 20 ng/ml (coefficient de variation < 10 %). La gamme d'étalonnage
a été établie entre 20 et 0,10 mg/ml avec un coefficient
de variation moyen de 9 % (8 % ; 10 %).
Analyse pharmacocinétique
Les paramètres de population ont été déterminés
par la méthode en 2 étapes. Cette méthode consiste
à estimer les paramètres pharmacocinétiques individuels
des 14 cinétiques de la population d'initiation puis, à
partir de ceux-ci, à établir les paramètres moyens,
la matrice de variance-covariance ainsi que l'erreur résiduelle.
Les paramètres pharmacocinétiques individuels ont été
établis en utilisant un modèle bicompartimental d'équation
(pour une perfusion de durée T) :
(0 < t < T) : Y = S2i
= 1Ai (1 e ait)/aiT
(t >= T) : Y = S2i
= 1 Ai (1 e ait)
e ai(t T)/aiT
La détermination d'un protocole optimal de 3 prélèvements
a été effectuée en utilisant le critère de
D-optimalité. Les 7 cinétiques de la population de validation
ont été utilisées pour évaluer la performance
de la méthode bayésienne d'estimation associée au
protocole de temps optimaux de prélèvements déterminé
à l'étape précédente.
Conformément aux recommandations de Scheiner et Beal [22], les
performances de la méthode bayésienne ont été
évaluées en déterminant pour chaque paramètre
le coefficient de variation (CV %), le biais (ME) et la précision
(RMSE) dont les formules sont détaillées ci-dessous :
PMLE PBE
x 100
CV (%) = ---------------------------------------------
PMLE
PMLE désigne le paramètre déterminé
par MLE et PBE celui déterminé par la méthode
d'estimation bayésienne.
1
Biais = SNi = 1 (PBE(i)
PMLE(i))
N
1
Précision = RMSE =
M
SNi = 1 (PBE(i) PMLE(i))2
N
Avec i : numéro du patient, N : nombre total de patients inclus
dans l'étude, RMSE : root mean square error.
L'ensemble des calculs (paramètres pharmacocinétiques
individuels et de population, temps de prélèvements optimaux)
a été réalisé à l'aide du logiciel
de pharmacocinétique APIS [24] installé sur un PC 486.
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