Accueil > Revues > Médecine > Bulletin du cancer > Texte intégral de l'article
 
      Recherche avancée    Panier    English version 
 
Nouveautés
Catalogue/Recherche
Collections
Toutes les revues
Médecine
Bulletin du Cancer
- Numéro en cours
- Archives
- S'abonner
- Commander un       numéro
- Plus d'infos
Biologie et recherche
Santé publique
Agronomie et Biotech.
Mon compte
Mot de passe oublié ?
Activer mon compte
S'abonner
Licences IP
- Mode d'emploi
- Demande de devis
- Contrat de licence
Commander un numéro
Articles à la carte
Newsletters
Publier chez JLE
Revues
Ouvrages
Espace annonceurs
Droits étrangers
Diffuseurs



 

Texte intégral de l'article
 
  Version imprimable

Les mutations de p53, un atout ou un inconvénient pour la chimiothérapie ?


Bulletin du Cancer. Volume 84, Numéro 7, 741-6, Juillet 1997, Synthèses


Résumé  

Auteur(s) : Alain Jacquemin-Sablon, .

Résumé : De nombreuses études ont montré le rôle essentiel que joue p53, « gardien » du génome, dans la réponse cellulaire à différents types de stress. La protéine p53 peut empêcher les cellules dont l’ADN est endommagé de se répliquer, soit transitoirement, par l’arrêt du cycle en G1, soit définitivement, par l’induction de l’apoptose. Cette protéine joue donc un rôle modulateur de la réponse cellulaire aux agents cytotoxiques. Dans près de la moitié des tumeurs humaines, des mutations entraînent de profondes altérations des propriétés de la protéine p53. Cette synthèse analyse les conséquences de ces changements sur la sensibilité des cellules cancéreuses à la chimiothérapie.

Mots-clés : p53, cellules tumorales, chimiothérapie.

Illustrations

ARTICLE

Il n'est pas douteux que les progrès acquis dans le traitement des cancers au cours des dernières décennies doivent beaucoup aux résultats de la radiothérapie et de la chimiothérapie. Parallèlement aux nouvelles techniques de thérapie génique et cellulaire, en voie de développement, de nouvelles molécules, dérivés du taxol et des inhibiteurs de topoisomérases I et II en particulier, apparaissent très prometteuses dans les essais cliniques. Cependant, l'efficacité de la chimiothérapie anticancéreuse est sévèrement limitée par la spécificité insuffisante vis-à-vis des cellules cancéreuses des molécules utilisées, et par les différents types de résistance cellulaire à ces agents. Pendant de nombreuses années, des efforts considérables ont été déployés pour identifier la cible intracellulaire des agents cytotoxiques, qui, pour la très grande majorité d'entre eux, sont responsables de la formation de diverses lésions sur l'ADN ou d'altérations de son métabolisme. Cependant, dans la plupart des cas, les dommages cellulaires identifiés aux concentrations actives de la molécule ne permettent pas d'expliquer directement l'effet toxique observé [1]. La découverte puis l'analyse des processus de mort cellulaire programmée, ou apoptose, ont ouvert de nouvelles voies d'approche expérimentale vers la compréhension des mécanismes impliqués dans la sensibilité et la résistance cellulaires vis-à-vis des molécules utilisées en chimiothérapie anticancéreuse, et dans la sélectivité de ces molécules vis-à-vis des cellules cancéreuses.

Un nombre croissant d'arguments indique que, dans l'effet toxique d'une molécule, l'interaction avec sa cible particulière est une étape nécessaire mais non suffisante. La lésion, conséquence de cette interaction, va déclencher la transmission d'un signal qui, par une série d'étapes génétiquement contrôlées, conduira au processus de l'apoptose. La transmission de ce signal peut être modulée par l'intervention de divers facteurs, exerçant un effet stimulateur ou inhibiteur sur le déclenchement de l'apoptose. Ce modèle prévoit donc que l'effet d'un agent cytotoxique pourra être différent d'une cellule à une autre, en fonction non seulement du nombre de lésions induites, mais aussi de l'influence du contexte d'expression génétique de chaque cellule sur la transmission du signal toxique. Enfin, la présence de mutations dans l'un ou l'autre des gènes impliqués dans le contrôle de la transmission de ce signal devrait être associée à un phénotype de résistance.

Il est maintenant bien établi que plusieurs oncogènes jouent un rôle majeur dans la régulation de l'apoptose. Par exemple, le gène E1A de l'adénovirus ou le gène cellulaire c-myc peuvent déclencher la mort cellulaire lorsque les cellules sont carencées en facteurs de croissance [2]. La surexpression de ces mêmes gènes peut aussi augmenter la sensibilité des cellules à divers agents cytotoxiques, parmi lesquels les radiations ionisantes, le TNF- alpha et l'étoposide [3-5]. Inversement, le gène Bcl-2, initialement découvert comme un oncogène impliqué dans les lymphomes folliculaires humains, est un inhibiteur de l'apoptose. Ainsi, les mêmes gènes qui sont responsables de la transformation maligne des cellules peuvent aussi influencer leur sensibilité à la chimiothérapie et être impliqués dans la spécificité des agents anticancéreux vis-à-vis des cellules tumorales. Parmi les gènes qui sont actuellement connus comme des modulateurs de la réponse cellulaire aux agents cytotoxiques, p53 joue un rôle essentiel [6] mais complexe. Le but de cette synthèse est de faire le point sur les nombreuses études qui ont contribué à établir le rôle de p53 dans la réponse à la chimiothérapie et étudié l'influence des mutations de ce gène sur cette fonction.

Propriétés et fonctions de la protéine p53

Le gène p53 a d'abord été identifié comme oncogène, puis comme gène suppresseur de tumeur. Une présentation détaillée des mécanismes complexes impliqués dans les diverses fonctions de cette protéine dépasserait largement le cadre de cet article (pour une revue récente, voir [7]). Je rappellerai cependant brièvement les éléments actuellement connus permettant d'analyser le rôle de la protéine p53 dans la réponse à la chimiothérapie.

Sous forme de tétramère, la protéine p53 peut reconnaître dans l'ADN une séquence spécifique, le p53 responsive element (p53RE), et activer la transcription de gènes qui portent cette séquence dans leur région promotrice. Le domaine de transactivation de la transcription est situé dans la région aminoterminale de la protéine, tandis que la région centrale contient le domaine d'interaction avec la séquence p53RE. D'autre part, p53 est également capable de réprimer fortement l'expression de gènes qui ne portent pas la séquence p53RE. Le mécanisme de cette répression, qui pourrait résulter de la séquestration de certains facteurs de transcription sous forme de complexes avec p53, n'est pas actuellement réellement compris. L'activité de p53 est étroitement modulée par ses interactions avec de multiples protéines cellulaires ou virales, certaines de ces interactions augmentant sa capacité d'interaction avec l'ADN (divers facteurs de transcription), d'autres l'inhibant (antigène T de SV40, protéine E1B 55 kDa de l'adénovirus, protéine du gène mdm-2, par exemple). Enfin, la phosphorylation de p53, sur de multiples sérines et thréonines localisées dans les régions terminales de la protéine, exerce un effet régulateur complexe sur son activité.

Bien que l'ensemble des mécanismes impliqués dans les effets biologiques de p53 ne soit pas encore complètement élucidé, il est évident que sa fonction d'activateur de la transcription en est un élément important. L'identification des gènes activés par p53 a donc été une démarche essentielle pour comprendre comment p53 peut intervenir sur des processus aussi complexes que la prolifération, l'arrêt de croissance et la mort cellulaire. Bien que la séquence p53RE ait été identifiée dans un assez grand nombre de gènes, l'activation transcriptionnelle de ces gènes par p53 n'a été démontrée que pour un nombre limité d'entre eux. Nous reviendrons plus loin sur ceux qui intéressent très vraisemblablement la réponse cellulaire aux dommages de l'ADN contrôlée par p53 : p21/WAF1/CIP1, GADD45, mdm-2 et Bax.

Comme cela a été mentionné plus haut, p53 est également capable de réprimer l'expression de gènes cellulaires et viraux, parmi lesquels c-fos, c-jun, IL6, Rb et Bcl-2 [8]. Étant donné le rôle joué par Rb et Bcl-2 dans la régulation du cycle cellulaire pour l'un et le contrôle de l'apoptose pour l'autre, la répression de l'expression de ces gènes peut également être impliquée directement dans l'action de p53.

Rôle de p53 dans la réponse au stress cellulaire

De nombreuses études récentes ont conduit à l'idée que p53 est un élément essentiel de la réponse cellulaire à différents types de stress. Dans les cellules normales, la protéine p53 est présente en très faible quantité et elle est soumise à un rapide turn-over. En réponse à des signaux de stress très divers (radiations, agents toxiques, carence en facteurs de croissance, etc.), p53 est activée par un mécanisme le plus souvent post-transcriptionnel. En plus de l'activation biochimique de la protéine liée, par exemple, à des modifications covalentes telles que la phosphorylation, on observe fréquemment une augmentation de sa concentration intracellulaire due à une augmentation de son temps de vie [9]. Il apparaît donc que p53 n'exerce son action de contrôle du comportement cellulaire que lorsqu'elle est présente dans la cellule à une concentration élevée.

L'activation de p53 (figure 1) en réponse à une lésion de l'ADN peut conduire soit à l'arrêt de la croissance soit à l'apoptose. L'arrêt de croissance induit par p53 se produit surtout en G1 [10, 11], mais également en G2 [12]. Cet arrêt de croissance permet à la cellule de réparer les lésions de l'ADN et de maintenir l'intégrité du génome [6]. Le mécanisme de l'induction de l'arrêt en G1 est probablement la mieux connue des fonctions de p53. L'accumulation de p53 induit l'expression du gène p21/WAF1/CIP1. À concentration en protéine élevée, le produit de ce gène inhibe les protéines-kinases cycline-dépendantes, E/cdk2 et D/cdk4, et provoque l'arrêt en G1, dû à l'hypophosphorylation de la protéine Rb [13]. Toutefois, d'autres travaux, en particulier l'analyse de cellules de souris dans lesquelles le gène p53 a été invalidé, ont montré que l'expression de p21 peut être régulée par d'autres mécanismes.

La réparation des lésions de l'ADN, contrôlée par p53, peut être le résultat de l'induction de l'expression du gène GADD45. Ce gène, dont le mécanisme d'action n'est pas complètement élucidé, induit l'arrêt de la progression des cellules dans le cycle à la transition G1-S et stimule la réparation de l'ADN [14]. Le produit de ce gène interagit avec le facteur de réplication et de réparation PCNA (proliferating cell nuclear antigen) [15] et interfère directement avec la réparation par excision de nucléotides associée au facteur TFIIH [16]. GADD45 apparaît donc comme un lien entre les effets de p53 sur le cycle cellulaire et sur la réparation de l'ADN. Toutefois, l'expression de GADD45, comme celle de p21/WAF1/CIP1, peut être induite indépendamment de p53.

L'intervention de p53 dans la réponse au stress cellulaire est par ailleurs soumise à une autorégulation négative. L'activation de p53 entraîne l'induction de l'expression de l'oncogène mdm-2. Ce gène, fréquemment amplifié dans les sarcomes humains, code pour une protéine qui, en se complexant avec p53, inhibe sa capacité d'activation transcriptionnelle. L'expression de ce gène est elle-même activée par p53, impliquant une boucle de rétrocontrôle entre p53 et mdm-2 [17]. Il a été très récemment établi que Mdm-2 forme un complexe avec p53 qui est reconnu par le protéasome, entraînant ainsi la dégradation de p53 [18, 19].

Dans d'autres cas, l'activation de p53 va déclencher l'apoptose. Le mécanisme impliqué dans la régulation de l'apoptose par p53 apparaît très complexe et, éventuellement, différent selon le type cellulaire concerné. Par exemple, dans les cellules BRK, le déclenchement de l'apoptose par l'expression du gène E1A de l'adénovirus requiert la fonction transactivatrice de p53. En revanche, dans les cellules HeLa, l'apoptose peut être induite par p53 en présence d'inhibiteurs de la synthèse protéique, et également par des mutants de p53 défectifs pour l'activité transactivatrice (revue dans [7, 8]). Il semble donc que p53 peut induire l'apoptose soit en stimulant l'expression de gènes activateurs, le gène bax par exemple [20], soit en réprimant l'expression de gènes inhibiteurs, comme Bcl-2 [21].

Pour remplir son rôle de gardien du génome, la protéine p53 va donc empêcher les cellules dont l'ADN a été endommagé de se répliquer, soit de façon transitoire, jusqu'à la réparation des lésions, soit de façon définitive, par l'induction de l'apoptose, un ultime moyen pour empêcher la propagation de lésions potentiellement cancérigènes. Quels facteurs régulent le choix entre ces 2 réponses ? Plusieurs systèmes expérimentaux ont permis de montrer que la modulation de paramètres, tels que l'expression de certaines protéines virales, la présence de facteurs de croissance ou l'expression de Rb et/ou E2F, est capable d'orienter les cellules vers l'une ou l'autre réponse. Il semble donc que beaucoup d'études seront encore sans doute nécessaires avant d'aboutir à une réponse définitive.

Rôle de p53 dans la réponse à la chimiothérapie

De nombreuses données ont montré que la protéine p53 sauvage joue un rôle considérable dans le déclenchement de la mort cellulaire par divers agents cytotoxiques. Cependant, le gène p53 est muté dans environ 50 % de l'ensemble des tumeurs humaines, et la très grande majorité des mutations est localisée dans la région de la protéine correspondant au site d'interaction avec la séquence p53RE. La plupart de ces mutations ont pour conséquence la perte de l'ensemble des fonctions de la protéine sauvage. Il était donc logique de penser que les mutations de p53, en même temps qu'elles contribuent à la transformation maligne des cellules, vont entraîner une diminution de la sensibilité de ces cellules aux agents antitumoraux.

Différentes approches expérimentales ont été utilisées pour aborder ces problèmes. La première consiste à utiliser des systèmes biologiques dans lesquels la protéine p53 endogène est inactivée : on peut ensuite restaurer dans ces cellules l'expression d'une p53 native ou mutée, et étudier les conséquences sur la sensibilité cellulaire à divers agents toxiques. C'est cette stratégie qui a été suivie par Lowe et al. [5] qui ont utilisé des fibroblastes de souris, dans lesquels le gène p53 a été invalidé (p53­/­). Les résultats ont montré que l'oncogène E1A de l'adénovirus n'est pas capable de sensibiliser les cellules p53­/­ à l'apoptose induite par les radiations ionisantes, le 5 fluoro-uracile, l'étoposide et l'adriamycine, alors que, dans les mêmes conditions, l'induction du programme apoptotique est observée dans les cellules p53+/+. Le même groupe, en analysant la réponse thérapeutique d'une série de tumeurs génétiquement définies, exprimant ou n'exprimant pas le gène p53, a ensuite montré que le blocage de l'apoptose peut effectivement entraîner la résistance des cellules à ces différents agents. Les tumeurs exprimant le gène p53 régressent après un traitement par les radiations gamma ou l'adriamycine. Au contraire, les tumeurs p53­/­, après le même traitement, continuent à se développer. De la même façon, la présence de mutations ponctuelles dans le gène p53, permettant l'expression d'une forme inactive de la protéine, entraîne à la fois la résistance au traitement et la croissance de la tumeur [22]. Un autre système cellulaire très intéressant a été constitué à partir d'une lignée cellulaire issue de la leucémie myéloïde de la souris M1 qui n'exprime pas p53. Par transfection de cette lignée avec les gènes appropriés, différents types cellulaires ont été obtenus : l'un n'exprime pas p53, un autre l'exprime de façon constitutive et le troisième code pour une protéine thermosensible. Lorsque ces différentes lignées cellulaires sont traitées par l'étoposide, on observe dans tous les cas un blocage de la progression des cellules dans le cycle à la transition G2/M. L'induction de l'expression de p53 dans la souche thermosensible provoque la levée de ce blocage et déclenche la mort cellulaire, associée à une forte augmentation de la toxicité de l'étoposide [23]. Dans toutes ces expériences, l'expression de p53 est donc associée à l'induction de la mort cellulaire et à une augmentation de la toxicité de divers agents toxiques.

Une deuxième approche a porté sur l'étude de différents types de cellules tumorales, en essayant de corréler leur sensibilité à des agents toxiques avec une altération éventuelle du gène p53. Par exemple, dans des lignées de cancer de l'ovaire, l'expression de formes mutées de p53 entraîne une diminution de la sensibilité au cisplatine qui, dans la lignée IGROV-1, est due à la diminution de l'induction de l'expression de bax [24-26]. Une diminution de la sensibilité aux agents endommageant l'ADN a également été observée dans les lymphomes humains portant une p53 altérée [27]. Particulièrement intéressante est l'étude menée par Chresta et al. [28] qui analyse les différences entre tumeurs du testicule, sensibles à la chimiothérapie, et tumeurs de la vessie qui sont résistantes. Ces différences de sensibilité sont retrouvées dans des lignées cellulaires dérivées de chacune de ces tumeurs, et la sensibilité de 3 lignées de chaque type à l'étoposide a été analysée : bien que la quantité de lésions de l'ADN induites par la drogue soit du même ordre dans toutes les lignées, les lignées de cellules de testicules étaient environ 15 fois plus sensibles à l'action de la drogue que les lignées de cellules de vessie. Les auteurs ont montré que les lignées de testicules expriment une p53 fonctionnelle et un niveau relativement élevé de protéine Bax, mais n'expriment pas la protéine Bcl-2 qui inhibe l'apoptose. Deux sur trois des lignées de vessie n'expriment pas de p53 fonctionnelle, toutes contiennent des niveaux élevés de Bcl-2 et très peu de Bax. La conclusion de ce travail est que dans les lignées de testicules, l'induction de p53 et des gènes transactivés par p53, en réponse à l'étoposide, induit l'apoptose sans arrêt en G1. En revanche, dans les lignées de vessie, en l'absence d'une concentration suffisante de Bax, la stimulation de p53 entraîne uniquement un arrêt en G1. Ce travail montre donc que la différence de sensibilité de 2 tumeurs humaines à la chimiothérapie dépend pour une grande part de l'expression de gènes impliqués dans la régulation de l'apoptose, l'expression de ces gènes étant elle-même sous le contrôle de p53.

Cependant, parallèlement à ces travaux, plusieurs études allaient montrer que la présence d'une protéine p53 mutée n'est pas nécessairement liée à une diminution de la sensibilité vis-à-vis des agents qui provoquent des dommages de l'ADN. Il est donc rapidement apparu que le problème était sans doute plus compliqué que ce qui avait été initialement envisagé. C'est ainsi, par exemple, que dans des tumeurs de la tête et du cou [29] d'une part, et des cellules épithéliales embryonnaires de poumon de rat [30] d'autre part, l'altération de la protéine p53 augmente la sensibilité aux radiations ionisantes. Toutefois, l'une des difficultés expérimentales dans ce type d'analyse est de séparer les effets strictement produits par la mutation de p53 de ceux qui proviennent d'autres altérations génétiques présentes dans les cellules transformées. Dans ce but, Hawkins et al. [31] ont utilisé, pour mesurer la toxicité de différents agents antitumoraux, des fibroblastes humains primaires, dans lesquels la protéine p53 est inactivée par l'expression du gène viral HPV E6. Dans ce système, le blocage de p53 entraîne une augmentation de la sensibilité aux drogues par un mécanisme qui n'est pas actuellement compris. Cette augmentation de sensibilité a également été observée dans des tumeurs humaines dans lesquelles le gène p53 est muté, et ces observations ont fait l'objet d'un échange de correspondance dans la revue Nature [32]. Cote et al. [32] indiquent que, chez des patients atteints de carcinomes de la vessie, la sensibilité à la doxorubicine et au cisplatine est augmentée lorsque la tumeur porte une mutation de p53. Cette observation s'oppose à d'autres études cliniques, citées par Lowe et Jacks [32] dans leur réponse. Toutefois, dans le travail de Cote, comme dans d'autres études cliniques, la présence de la mutation de p53 n'a pas été établie par une analyse de séquence, mais par une mesure immunohistochimique de la quantité de protéine présente dans les cellules tumorales. Cette méthode s'appuie sur le fait que, pour une raison inconnue, la plupart des formes mutées de la protéine p53 sont plus stables que la protéine sauvage et tendent à s'accumuler dans la cellule. Bien que très répandue, il est aujourd'hui bien établi que cette méthode peut conduire à des interprétations erronées. Par conséquent, les études décrivant les effets des mutations de p53 devront sans doute être précisées. Le développement actuel des méthodes automatiques de recherche de mutations, en particulier dans p53, devrait grandement faciliter ces contrôles.

Cependant, au-delà de ces problèmes méthodologiques, d'autres facteurs peuvent intervenir pour essayer d'expliquer ces divergences. Il est évidemment très vraisemblable que le rôle de p53 dans la chimiosensibilité doit dépendre du contexte génétique de la cellule, et en particulier de l'ensemble des étapes de la voie de transmission du signal apoptotique. Par exemple, dans les tumeurs contenant une forme amplifiée de l'oncogène mdm-2, la fixation de la protéine mdm-2 sur p53, et la dégradation qui en résulte [18, 19], fait que ces tumeurs vont résister à l'apoptose déclenchée par p53 [33]. Une autre situation intéressante est celle des cancers du côlon qui ont le phénotype MMP+ (microsatellite mutator [34]). Dans ces tumeurs, le gène p53 est habituellement sauvage. Cependant, les tumeurs MMP+ accumulent des mutations frameshift, en particulier dans le gène bax [35], dont l'expression, comme nous l'avons vu, est directement induite par p53. Par conséquent, dans ces tumeurs, les agents qui créent des lésions sur l'ADN n'induiront pas l'apoptose puisque la protéine Bax est défectueuse.

Enfin, l'analyse de la résistance cellulaire aux agents cytotoxiques montre elle aussi la complexité des voies de réponse à la chimiothérapie. L'exemple de la résistance au cisplatine est particulièrement intéressant car les mécanismes de résistance cellulaire à cet agent sont multiples. Nous avons vu plus haut que, dans des lignées de carcinome de l'ovaire, la résistance à cette molécule fait intervenir une altération de p53. Inversement, nous avons caractérisé une lignée de leucémie L1210 de la souris dans laquelle la résistance à cette drogue, bien qu'associée à un blocage de l'apoptose, est indépendante de p53 (Ségal-Bendirdjian et Jacquemin-Sablon, soumis). Cette lignée présente une résistance croisée vis-à-vis des agents endommageant l'ADN, mais pas vis-à-vis de molécules ayant un autre mécanisme d'action, comme la staurosporine (inhibiteur de protéine kinases). De façon inattendue, la staurosporine continue à induire l'apoptose dans cette lignée. Cette étude montre donc l'existence dans une même cellule de 2 voies indépendantes conduisant à l'apoptose et activées indépendamment selon le dommage initial induit par l'agent cytotoxique [36].

Conséquences des mutations de p53 sur son activité fonctionnelle

Dans la majorité des gènes suppresseurs de tumeurs, les mutations les plus fréquentes, associées à la transformation des cellules, ont pour effet de détruire la protéine (frameshifts, mutations non-sens, délétions). Au contraire, la plupart des mutations de p53 sont des mutations faux-sens, qui altèrent la protéine, mais conservent intact le cadre de lecture initial. De plus, comme cela a été indiqué plus haut, ces protéines mutées sont souvent beaucoup plus stables que la protéine sauvage. Ces propriétés suggèrent que la présence de ces p53 modifiées pourrait conférer à la cellule un avantage de croissance. Le phénotype résultant de telles mutations correspondrait alors à un gain de fonction, et non à la simple inactivation d'un gène suppresseur de tumeur. Dittmer et al. [37] ont d'ailleurs montré que l'expression d'un gène p53 muté dans une cellule p53­/­ augmente son niveau de transformation in vitro et sa tumorigénicité in vivo. Le mécanisme de cet effet n'est pas encore établi, mais plusieurs arguments suggèrent que la protéine p53 mutée pourrait se comporter comme un facteur de transcription aberrant. Ces observations sont à rapprocher d'un autre travail, montrant que p53 mutée peut activer la transcription du gène de résistance multidrogue MDR1 [38]. Il apparaît donc que ces mutations, qui tendent à faire de p53 mutée un oncogène [37], pourraient aussi avoir un effet très important sur la sensibilité des cellules tumorales à la chimiothérapie.

Bien que cette synthèse soit consacrée à l'analyse du rôle de p53 dans la réponse cellulaire au stress déclenché par des agents cytotoxiques, l'existence d'autres voies de réponse cellulaire, indépendantes de p53, ne saurait être négligée. L'induction de p21/WAF1/CIP1 et de GADD45, dans des cellules qui n'expriment pas p53, a déjà été mentionnée. L'effet cytotoxique du TNF- alpha est un autre exemple d'une voie de signalisation de toxicité indépendante de p53 [39]. Des essais thérapeutiques reposant sur une potentialisation des effets de cette cytokine par divers agents antitumoraux sont actuellement en cours.

En conclusion, le rôle de p53 dans la sensibilité des cellules cancéreuses à la chimiothérapie apparaît très complexe. De façon très schématique, il apparaît que la protéine sauvage, dans les cellules où sa concentration est augmentée en réponse aux effets d'agents provoquant des dommages sur l'ADN, contribue à la toxicité de ces agents en induisant l'apoptose ; l'absence de p53 entraîne une diminution de la sensibilité des cellules à ces drogues ; les effets des mutations de p53, qui conduisent non à une disparition de la protéine, mais à la synthèse de formes modifiées, sont beaucoup plus complexes, certaines de ces mutations conduisant à une perte de fonction, d'autres à un gain de fonction. Cependant, que la protéine p53 soit sauvage ou mutée, de nombreux arguments expérimentaux indiquent que ses effets varient en fonction du contexte génétique de la cellule. L'étude du rôle de p53 dans la réponse cellulaire à la chimiothérapie n'est pas terminée.

REFERENCES

1. Dive C, Hickman JA. Drug-target interactions : only the first step in the commitment to a programmed cell death ? Br J Cancer 1991 ; 64 : 192-6.

2. Evan GI, Wyllie AH, Gilbert CS, Littlewood TD, Land H, Brooks M, et al. Induction of apoptosis in fibroblasts by c-myc protein. Cell 1992 ; 69 : 119-28.

3. Fanidi A, Harrington EA, Evan GI. Cooperative interaction between c-myc and bcl-2 oncogenes. Nature 1992 ; 359 : 554-6.

4. Lotem J, Sachs L. Regulation by bcl-2, c-myc, and p53, of susceptibility to induction of apoptosis by heat shock and cancer chemotherapy compounds in differentiation-competent and -defective myeloid leukemic cells. Cell Growth Diff 1993 ; 4 : 41-7.

5. Lowe SC, Ruley HE, Jacks T, Housman DE. p53-dependent apoptosis modulates the cytotoxicity of anticancer agents. Cell 1993 ; 74 : 957-67.

6. Lane DP. p53, guardian of the genome. Nature 1992 ; 358 : 15-6.

7. Ko LJ, Prives C. p53 : puzzle and paradigm. Genes & Dev 1996 ; 10 : 1054-72.

8. Donehower LA, Bradley A. The tumor suppressor p53. Biochim Biophys Acta 1993 ; 1155 : 181-205.

9. Nelson WG, Kastan MB. DNA strand breaks : the DNA template alterations that trigger p53 dependent DNA damage response pathway. Mol Cell Biol 1994 ; 14 : 1815-23.

10. El-Deiry WS, Tokino T, Velculescu VE, Levy DB, Parsons R, Trent JM, et al. WAF1, a potential mediator of p53 tumor suppression. Cell 1993 ; 75 : 817-25.

11. Harper JW, Adami GR, Wei N, Keyomarsi K, Elledge SJ. The p21 Cdk-interacting protein Cip 1 is a potent inhibitor of G1 cyclin-dependent kinases. Cell 1993 ; 75 : 805-16.

12. Agarwal ML, Agarwal A, Taylor WR, Stark GR. p53 controls both the G2/M and the G1 cell cycle check points and mediates reversible growth arrest in human fibroblasts. Proc Natl Acad Sci USA 1995 ; 92 : 8493-7.

13. Dulic V, Kaufman WK, Wilson SJ, Tlsty TD, Lees E, Harper JW, et al. p53-dependent inhibition of cyclin-dependent kinase activities in human fibroblasts during radiation induced G1 arrest. Cell 1994 ; 76 : 1013-23.

14. Kastan MB, Zhan O, El-Deiry WS, Carrier F, Jacks T, Walsh WV, et al. A mammalian cell cycle checkpoint pathway utilizing p53 and GADD45 is defective in ataxia-telengiectasia. Cell 1992 ; 71 : 587-97.

15. Smith ML, Chen IT, Zhan Q, Bae I, Chen C, Gilmer TM, et al. Interaction of p53-regulated protein gadd-45 with proliferating cell nuclear antigen. Science 1994 ; 266 : 1376-80.

16. Wang XW, Yeh H, Schaeffer L, Roy R, Moncollin V, Egly J, et al. p53 modulation of TFIIH-associated nucleotide excision repair activity. Nature Genetics 1995 ; 10 : 188-95.

17. Oliner JD, Pietenpol JA, Thiagaligam S, Gyuris J, Kinzler KW, Vogelstein B. Oncoprotein MDM2 conceals the activation domain of tumor suppressor p53. Nature 1993 ; 362 : 857-60.

18. Haupt Y, Maya R, Kazaz A, Oren M. Mdm2 promotes the rapid degradation of p53. Nature 1997 ; 387 : 296-9.

19. Kubbutat MHG, Jones SJ, Vousden KH. Regulation of p53 stability by Mdm2. Nature 1997 ; 387 : 299-303.

20. Miyashita T, Reed JC. Tumor suppresseur p53 is a direct transcriptional activator of the human bax gene. Cell 1995 ; 80 : 293-9.

21. White E. Life, death, and the pursuit of apoptosis. Genes & Dev 1996 ; 10 : 1-15.

22. Lowe SW, Bodis S, McClatchey AM, Remington L, Ruley HE, Fischer DA, et al. p53 status and the efficacy of cancer therapy in vivo. Science 1994 ; 266 : 807-10.

23. Skladanowski A, Larsen A. Expression of wild-type p53 increases etoposide cytotoxicity in M1 myeloid leukemia cells by facilitated G2 to M transition : implications for gene therapy. Cancer Res 1997 ; 57 : 818-23.

24. Eliopoulos AG, Kerr DJ, Herod J, Hodgkins L, Krajewski S, Reed JC, Young LS. The control of apoptosis and drug resistance in ovarian cancer : influence of p53 and Bcl-2. Oncogene 1995 ; 11 : 1217-28.

25. Perego P, Giarola M, Righetti SC, Supino R, Caserini C, Delia D, et al. Association between cisplatin resistance and mutation of p53 gene and reduced Bax expression in ovarian carcinoma cell systems. Cancer Res 1996 ; 56 : 556-62.

26. Fajac A, Da Silva J, Ahomadegbe JC, Rateau J-G, Bernaudin J-F, Riou G, Bénard J. Cisplatin-induced apoptosis and p53 gene status in a cisplatin-resistant human ovarian carcinoma cell line. Int J Cancer 1996 ; 68 : 67-74.

27. Fan S, El-Deiry WS, Bae I, Freeman J, Jondle D, Bhatia K, et al. p53 gene mutations are associated with decreased sensitivity of human lymphoma cells to DNA damaging agents. Cancer Res 1994 ; 54 : 5824-30.

28. Chresta CM, Masters JR, Hickman JA. Hypersensitivity of human testicular tumors to etoposide-induced apoptosis is associated with functional p53 and a high Bax:Bcl-2 ratio. Cancer Res 1996 ; 56 : 1834-41.

29. Brachman DG, Beckett M, Graves D, Haraf D, Vokes E, Weichselbaum RR. p53 mutation does not correlate with radiosensitivity in 24 head and neck cancer cell lines. Cancer Res 1993 ; 53 :
3667-9.

30. Biard DSF, Martin M, Le Rhun Y, Duthu A, Lefaix JL, May E, May P. Concomitant p53 gene mutation and increased radiosensitivity in rat lung embryo epithelial cells during neoplastic development. Cancer Res 1994 ; 54 : 3361-4.

31. Hawkins DS, Demers GW, Galloway DA. Inactivation of p53 enhances sensitivity to multiple chemotherapeutic agents. Cancer Res 1996 ; 56 : 892-8.

32. Cote RJ, Esrig D, Groshen S, Jones PA, Skinner DG. p53 and treatment of bladder cancer [correspondance]. Nature 1997 ; 385 : 123-5.

33. Haupt Y, Barak Y, Oren M. Cell type-specific inhibition of p53 mediated apoptosis by mdm2. EMBO J 1996 ; 15 : 1596-606.

34. Larsen CJ. bax, un gène régulateur de l'apoptose, se comporte également comme un gène suppresseur de tumeur. Bull Cancer 1997 ; 84 (4) : 454.

35. Rampino NH, Yamamoto H, Ionov Y, Li Y, Sawai H, Reed JC, Perucho M. Somatic frameshift mutations in the BAX gene in colon cancers of the microsatellite mutator phenotype. Science 1997 ; 275 : 967-9.

36. Ségal-Bendirdjian E, Jacquemin-Sablon A. Cisplatin resistance in a murine leukemia cell line is associated with a defective apoptotic process. Exp Cell Res 1995 ; 218 : 201-12.

37. Dittmer D, Pati S, Zambetti G, Chu S, Teresky AK, Moore M, et al. Gain of function mutations in p53. Nature Genet 1993 ; 4 : 42-6.

38. Chin KV, Ueda K, Pastan I, Gottesman MM. Modulation of activity of the promoter of the human MDR1 gene by ras and p53. Science 1992 ; 255 : 459-62.

39. Wallach D. Cell death induction by TNF : a matter of delf control. Trends Biochem Sci 1997 ; 22 : 107-9.


 

Qui sommes-nous ? - Contactez-nous - Conditions d'utilisation - Paiement sécurisé
Actualités - Les congrès
Copyright © 2007 John Libbey Eurotext - Tous droits réservés
[ Informations légales - Powered by Dolomède ]