ARTICLE
Le rôle de la radiothérapie dans les cancers digestifs est
assez mal défini. Si son utilité semble bien démontrée
dans les cancers du rectum, de l'sophage et de la marge anale, elle
reste moins sûre pour d'autres localisations, en particulier l'estomac.
Pourtant, les bases rationnelles justifiant son utilisation sont convaincantes.
En effet, l'histoire naturelle des cancers gastriques, telle qu'elle a
pu être établie sur une série de cancers gastriques
réopérés, indique que la récidive locale,
soit au niveau du péritoine, soit au niveau du lit gastrique, survient
chez 67 % de l'ensemble des malades, seule dans 53,7 % des cas et combinée
à un processus métastatique à distance chez 87,8
% [1].
La possibilité d'administrer la radiothérapie au niveau
de l'abdomen supérieur dépend de la tolérance des
tissus normaux voisins : la moelle épinière, les reins,
le foie, l'intestin grêle. Les champs d'irradiation devront être
adaptés individuellement selon les risques de récidive locorégionale
et la localisation des organes radiosensibles. Le volume cible comprend
traditionnellement le lit tumoral incluant l'hémidiaphragme gauche.
La limite supérieure passe par le dessus de D10, la limite inférieure
par L3 ou L4 et dépend de la localisation de la tumeur et de la
position de l'estomac dans la cavité abdominale. Pour les tumeurs
de la jonction gastro-sophagienne, le médiastin postéro-inférieur
doit aussi être inclus dans le volume cible. La dose journalière
devrait être de 1,7-1,8 Gy afin d'améliorer la tolérance
locale. La dose totale au niveau de la cible ne devrait pas excéder
45-50 Gy. Pour du tissu tumoral résiduel, la dose totale peut être
augmentée à 60 Gy dans un volume qui n'excède pas
500 cc.
En général, des champs opposés postérieurs
et antérieurs sont utilisés avec une protection partielle
pour les reins et le foie selon la localisation tumorale.
Pour une dose supérieure à 45 Gy, la moelle épinière
devrait également être protégée. Avec cette
approche, les anses intestinales, souvent fixées par la chirurgie,
peuvent être sévèrement irradiées. Souvent,
une combinaison de trois ou quatre champs pourrait permettre une meilleure
distribution de la dose. On peut penser qu'une radiothérapie adaptée
à chaque cas pourrait avoir un rôle essentiel dans la guérison
ou la palliation de ces malades [2, 3].
Nous proposons dans ce travail de revoir quelle est la place de la radiothérapie
dans le traitement du cancer gastrique : en situation adjuvante, en présence
de résidus tumoraux de petite taille, en présence de tumeurs
non résécables et en situation néo-adjuvante.
La bibliographie a été réalisée par Medline
à partir de 1969, date de la première étude randomisée
comparant la radiothérapie seule à la radiothérapie
combinée à du 5-fluoro-uracile (5FU) dans les cancers digestifs.
Il nous a paru essentiel de nous concentrer sur les études randomisées
et de n'aborder les études non randomisées que dans les
rares situations où une information originale pouvait en être
tirée.
Radiothérapie
adjuvante
Dans cette indication, quatre études randomisées ont été
publiées. L'étude de Dent et al. [4] comportait 66
patients, pour la plupart opérés à visée curative,
mais chez 39 %, du tissu tumoral résiduel pouvait persister. Ces
patients étaient randomisés entre la chirurgie seule et
une chirurgie suivie d'une radiothérapie combinée à
une chimiothérapie comportant du 5FU pendant 6 mois à la
dose de 500 mg de J1 à J4 avant la radiothérapie, puis 12,5
mg/kg/j de J1 à J5 tous les 28 jours et du thiotépa (45
mg IV 1 jour sur 2, 3 fois ensuite 45 mg IV tous les 28 jours). Les taux
de survie à 3 ans, respectivement de 38 et de 28 %, ne sont pas
statistiquement différents. Cette étude est une des rares
à avoir établi un score de qualité de vie. Celui-ci
ne démontre aucune différence entre les deux bras.
L'étude de Moertel et al. [5] comportait 62 malades atteints
de tumeurs de très mauvais pronostic (tumeurs T4, localisation
au niveau du cardia, linite plastique). Elle comparait la chirurgie seule
à la chirurgie suivie de radiothérapie combinée à
du 5FU pendant les 3 premiers jours de la radiothérapie. La survie
à 5 ans était de 4 % pour les malades soumis à la
chirurgie seule et de 20 % pour ceux qui avaient reçu le traitement
combiné radiochimiothérapie (p < 0,05). Ces résultats
suggèrent une efficacité de la radiothérapie si on
tient compte du mauvais pronostic de ces patients avant traitement. Dans
cette étude, le consentement informé était obtenu
après randomisation. Paradoxalement, parmi les 10 patients ayant
refusé le traitement, la survie a été de 30 % à
5 ans.
L'étude de Bleiberg et al. [6] comportait 115 malades
recevant tous une radiothérapie seule ou combinée soit à
du 5FU à la dose de 575 mg/m2 comme radiosensibilisateur
(FU court terme), soit à du 5FU après la radiothérapie
pendant 18 mois à la dose de 750 mg/m2 tous les 15 jours
(FU long terme), soit à du 5FU court terme suivi de 5FU long terme.
Dans un premier temps, cette étude montrait un bénéfice
de la combinaison de la radiothérapie avec du 5FU à court
et à long termes. Une analyse plus poussée des facteurs
pronostiques a révélé qu'il existait plus de cancers
du cardia dans les bras ne recevant pas de chimiothérapie, favorisant
ainsi le bras combiné. Une correction tenant compte de cette mauvaise
répartition des facteurs pronostiques a totalement fait disparaître
le bénéfice en faveur du traitement combiné.
L'étude de Allum et al. [7], remise à jour par
Hallissey et al. en 1994 [8], comportait 436 malades dont 14 %
avait eu une chirurgie qui n'était que palliative. Elle comparait
la chirurgie seule à une chirurgie combinée à une
radiothérapie (45 Gy ± 5 Gy boost) ou à une chirurgie
poursuivie par une chimiothérapie par 5FU, adriamycine et mitomycine
(FAM) pendant 8 cycles. Les taux de survie à 5 ans étaient
respectivement de 20, 12 et 19 %. Les taux de récidives locales,
comme premier site de récidive, étaient de 31 % pour la
radiothérapie, 35 % pour la chimiothérapie et 57 % pour
la chirurgie seule.
Le reproche majeur que l'on peut faire à ces études adjuvantes
est que, selon les séries, de 10 à 45 % des patients n'avaient
bénéficié que d'une résection palliative.
Les traitements étaient peu standardisés, en particulier
pour la radiothérapie. Dans une même étude, ils pouvaient
être modifiés, rendant difficile l'interprétation
de ces résultats.
Patients avec
tissu tumoral résiduel
Trois études randomisées ont été publiées
dans ce contexte. L'étude de Hazel et al. [9] comportant
29 malades, dont certains étaient aussi porteurs d'une tumeur du
pancréas, comparait après la chirurgie, une chimiothérapie
comportant du 5FU et du méthyl-CCNU à une radiothérapie
46 Gy combinée à la même chimiothérapie. Les
survies médianes de ces deux groupes de malades étaient
respectivement de 13 mois et de 11,5 mois.
L'étude du GITSG [10] comportait 90 malades dont certains étaient
porteurs d'une tumeur décrite comme non résécable.
Dans cette étude, la chimiothérapie, comportant du 5FU et
du méthyl-CCNU, était comparée au même traitement
associé à une radiothérapie de 50 Gy. Le 5FU a été
administré par voie intraveineuse directe pendant 5 jours toutes
les 5 semaines, soit seul à la dose de 375 mg/m2, soit
associé au méthyl-CCNU à la dose de 325 mg/m2.
Le méthyl-CCNU était administré toutes les 10 semaines
par voie orale à la dose de 150 mg/m2. La chimiothérapie
était poursuivie jusqu'à la progression de la maladie ou
l'apparition d'une toxicité sévère.
La survie à 5 ans était de 18 % dans le bras combiné
et de 6 % dans le bras chimiothérapie seule. Ce qui est frappant
dans cette étude, c'est que la mortalité dans le bras combiné
est plus importante au cours des deux premières années alors
qu'à long terme, la courbe de survie des deux bras thérapeutiques
se croise et il semble qu'un avantage se dessine en faveur du bras combiné.
Le phénomène est probablement lié à une toxicité
plus grande de la combinaison radiochimiothérapie. Notons que sur
14 morts précoces dans le bras combiné, 5 patients sont
décédés par progression locorégionale suggérant
une absence de contrôle par le traitement.
L'étude de Klaassen et al. [11] comportait 57 malades
et comparait après la chirurgie, une chimiothérapie comportant
du 5FU toutes les semaines à la dose de 600 mg/m2 jusqu'à
progression de la maladie au même traitement combiné à
une radiothérapie 40 Gy et du 5FU les trois premiers jours de la
radiothérapie. Aucune différence de survie n'est apparue
entre les deux bras thérapeutiques (respectivement 9,3 mois et
8,2 mois). A 1 an, le taux de récidive dans chaque bras était
de 21 %.
Les bases rationnelles pour utiliser la radiothérapie dans cette
indication sont convaincantes. Malgré des résultats suggérant
que le bras combiné est plus actif, il nous semble que ces études
manquent de puissance pour identifier une réelle différence
et que les chimiothérapies testées à cette époque
sont maintenant clairement démontrées comme peu actives
[12].
Radiothérapie
dans les cancers gastriques non résécables
L'étude de Childs et al. en 1968 [13], remise à
jour par Moertel et al. en 1969 [14], comportait 48 malades recevant
une radiothérapie 35 à 40 Gy associée à du
5FU (15 mg/kg) les trois premiers jours de la radiothérapie et
une radiothérapie associée à un placebo (sérum
physiologique). Elle démontrait une différence significative
de la survie médiane qui était de 13 mois pour le traitement
combiné et de 5,9 mois pour le traitement comportant un placebo.
Cette étude constitue la base rationnelle pour tous les traitements
ultérieurs associant une chimiothérapie et du 5FU à
la radiothérapie.
L'étude de Falkson et al. [15], comportant 186 malades,
comparait la radiothérapie seule (20 Gy) à la chimiothérapie
seule (5FU) et à la combinaison radiochimiothérapie. Dans
cet article, les auteurs rapportent qu'après des résultats
précoces encourageants, la randomisation a été arrêtée
et tous les patients ont reçu la combinaison radiochimiothérapie.
Il n'y avait pas de données chiffrées sur le nombre de réponses
objectives au moment où la randomisation avait été
arrêtée. Les auteurs affirment simplement qu'une amélioration
de l'état général fut notée chez 55 % des
patients recevant l'association, chez 17 % de ceux recevant la chimiothérapie
seule et chez aucun de ceux recevant la radiothérapie seule.
Une étude du GITSG [16] a essayé de confirmer les résultats
prometteurs de son étude réalisée en 1982. Quatre-vingt-
quinze patients recevaient un cycle d'une association 5FU, doxorubicine,
méthyl-CCNU (FAMe), une irradiation à la dose de 43,2 Gy
et ensuite 6 cycles supplémentaires de FAMe. Ce traitement était
comparé à une chimiothérapie de type FAMe seule.
La survie à 3 ans était de 7 % dans le bras association
et de 11 % dans le bras chimiothérapie seule. Il n'y avait pas
de mortalité précoce comme dans l'étude de 1982 et
aucune différence du taux de récidive locale n'a été
observée.
En conclusion, une seule étude réalisée il y a
vingt-cinq ans conditionne toutes nos habitudes thérapeutiques
d'associer le 5FU et la radiothérapie [14]. On note que, dans toutes
ces études, il y a des fautes méthodologiques importantes
: absence de définition de la réponse, malades présentant
une tumeur non résécable et/ou des métastases souvent
mélangés, agents chimiothérapiques peu actifs et
radiothérapie paraissant mal standardisée.
Traitement
néo-adjuvant
L'approche préopératoire a été très
peu développée. L'étude de Shchepotin [17] comportait
293 malades randomisés entre une chirurgie seule et une chirurgie
précédée d'une radiothérapie ou une radiothérapie
associée à une hyperthermie. La radiothérapie préopératoire
était de 20 Gy, administrée en fractions de 5 Gy. L'hyperthermie
était induite par une source locale de micro-ondes. Un avantage
de survie de 21 % à 5 ans a été mis en évidence
uniquement pour le traitement associant radiothérapie préopératoire
et hyperthermie.
Pour les tumeurs du cardia, l'approche néo-adjuvante a été
beaucoup plus utilisée, probablement par analogie avec les cancers
épidermoïdes de l'sophage. L'augmentation récente
du taux des adénocarcinomes du cardia, observée dans pratiquement
tous les pays occidentaux, a favorisé le développement de
l'approche préopératoire. Il n'existe pas d'étude
randomisée. L'étude de Eeftinck et al. [18] comporte
276 malades opérés pour adénocarcinomes et épithéliomas
épidermoïdes. Quatre-vingt-un pour cent des patients ont eu
leurs tumeurs réséquées, 82 aux stades I et II, 142
au stade III. La survie globale des adénocarcinomes était
de 31 % à 3 ans.
L'étude de Flores et al. [19] comportait 211 patients
dont 43 étaient opérables, et 26 seulement ont bénéficié
d'une résection. Dix-sept présentaient déjà
une carcinomatose péritonéale. Cela souligne le caractère
avancé des tumeurs au moment de l'intervention. Les patients ont
été traités par brachythérapie, associée
à une radiothérapie externe éventuellement suivie
de chirurgie. Les résultats sont tout à fait encourageants
puisque 19 (73 %) patients étaient toujours en vie après
10 à 30 mois.
L'étude de Gill et al. [20] comportait 29 malades, uniquement
avec adénocarcinomes du cardia. Ils ont été traités
par deux cycles de 5FU-cisplatine, suivis d'une irradiation à la
dose de 30 à 36 Gy et ont été opérés.
La réponse à la chimiothérapie était assez
surprenante avec 19 réponses complètes et 4 réponses
partielles. Neuf patients seulement ont eu une radiothérapie et
14 au total ont subi une résection. Six réponses anatomopathologiques
complètes ont été obtenues.
Compte tenu de l'expérience développée dans les
cancers épidermoïdes, l'approche par la radiothérapie
préopératoire associée ou non à la chimiothérapie
est justifiée. Les données sont à ce jour insuffisantes
pour affirmer son efficacité potentielle.
Radiothérapie intra-opératoire
La radiothérapie intra-opératoire (IORT) permet de délivrer
une dose unique à une masse tumorale résiduelle pendant
la procédure chirurgicale. Cette technique permet de réduire
considérablement le risque d'irradiation des structures normales
qui sont déplacées en dehors du champ d'irradiation. Elle
implique qu'il n'existe aucune métastase à distance, que
la tumeur primitive ait été enlevée et que tout le
tissu tumoral résiduel soit bien compris dans le champ d'irradiation.
Cette approche a surtout été développée
par les Japonais. Des études non randomisées semblaient
indiquer qu'un bénéfice en survie était surtout perceptible
pour les tumeurs de stade III ou IV. La dose de radiothérapie délivrée
en une fois était de 28 à 40 Gy [21]. Une étude de
Calvo et al. [22] comportant 56 malades associait une radiothérapie
intra-opératoire (15 Gy) à une radiothérapie externe
(46 Gy). Quarante pour cent des patients étaient toujours en vie
à 5 ans. Une seule étude randomisée a été
publiée par le National Cancer Institute : 100 patients ont été
randomisés entre une chirurgie associée à une radiothérapie
intra-opératoire (20 Gy) versus une chirurgie seule pour
les stades I et II et une chirurgie associée à une radiothérapie
externe conventionnelle (50 Gy) pour les stades III et IV [23]. Dix malades
seulement avaient une tumeur de stade I ou II et aucune conclusion ne
peut être tirée de l'approche chirurgicale seule dans ces
stades. La survie médiane était de 25 mois pour le groupe
IORT et de 21 mois pour le groupe avec chirurgie et radiothérapie
externe conventionnelle, mais le taux de récidives locales était
significativement abaissé dans le bras avec IORT, soit 44 % de
récidives locales versus 92 % pour la radiothérapie
externe (< 0,0001).
L'IORT est un concept tout à fait intéressant : les études
réalisées sont purement indicatives. Les études japonaises
rapportent une efficacité sur les tumeurs de stades III ou IV.
Il s'agit néanmoins d'une analyse de sous-groupes dont on ne peut
tirer des arguments formels. Par ailleurs, les études randomisées
comportent peu de malades : leurs résultats ne permettent donc
pas de recommander cette approche en routine. Les études investiguant
le type de chirurgie suggèrent qu'une chirurgie élargie
avec dissection ganglionnaire de type D2 n'apporte pas un meilleur contrôle
local de la maladie, ni une meilleure survie [24]. Cela devrait nous inviter
à envisager des approches thérapeutiques associant une chirurgie
limitée à l'IORT (± radiothérapie externe, ±
chimiothérapie). De telles études sont en cours, mais leur
recrutement est faible et ne permettra pas d'apporter une réponse
à cette question importante dans un avenir proche.
CONCLUSION
Les bases rationnelles pour employer la radiothérapie dans les
cancers de l'estomac sont fortes. Jusqu'à ce jour, la qualité
des études ne nous a pas permis de tirer une conclusion valable
sur le bénéfice réel de cette approche : peu d'études
sont randomisées et comportent un nombre satisfaisant de malades
; les populations de patients étudiés ne sont pas homogènes,
rendant toute interprétation des résultats illusoire et,
très souvent, la radiothérapie et la chimiothérapie
ne sont pas standardisées, même dans un même centre.
Le rôle de la radiothérapie et de la chimiothérapie
ne pourra être précisée que si la méthodologie
des futures études est irréprochable.
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