ARTICLE
La connaissance du rôle de ces cdk dans la régulation du
cycle cellulaire et la découverte de leur hyperactivation dans
presque 90 % des tumeurs humaines sont à l'origine de l'engouement
récent pour le développement d'inhibiteurs de cdk. La grande
majorité des cellules cancéreuses humaines présente
des anomalies au niveau de la voie de phosphorylation qui inactive la
protéine Rb, que ce soit à la suite de mutations du gène
Rb ou par augmentation de l'activité des cdk, notamment à
la suite d'une diminution, voire d'une perte totale des inhibiteurs endogènes
de ces cdk, comme les protéines p15, p16, p21 et p27. La perte
de ces protéines inhibitrices représente souvent un facteur
de mauvais pronostic [4]. Pour ces raisons, les cdk constituent des cibles
attractives pour l'élaboration de nouveaux agents cytotoxiques
agissant sélectivement sur les cellules tumorales [5, 6].
Au cours des cinq dernières années, un large éventail
d'inhibiteurs plus ou moins sélectifs d'une ou de plusieurs cdk
a été étudié et quelques-uns d'entre eux font
actuellement l'objet d'essais en chimiothérapie anticancéreuse
[7]. Le flavopiridol (figure 1)
est l'archétype de ces inhibiteurs.
Structure et mécanisme
d'action
Le flavopiridol (initialement dénommé L86-8275 ou HMR
1275) est un dérivé flavonoïde semi-synthétique
issu de la rohitukine, un alcaloïde isolé de l'écorce
d'une plante largement répandue en Inde, Dysoxylum binectariferum
[8, 9]. Initialement, il fut décrit comme un inhibiteur de l'activité
tyrosine kinase du récepteur de l'EGF et de la protéine
kinase A (tableau I) [9].
Mais l'évaluation de son pouvoir antiprolifératif sur le
panel de 60 lignées cellulaires du NCI (National Cancer Institute,
Maryland, États-Unis) a révélé une action
cytotoxique exceptionnelle, avec des IC50 de l'ordre de 66 nM, soit plus
de 1 000 fois inférieures à celles obtenues pour des doses
inhibant in vitro les deux kinases précitées. L'effet
antiprolifératif s'avéra rapidement indépendant du
blocage de l'activité du récepteur de l'EGF et l'arrêt
du cycle cellulaire en phase G1 ou à la frontière G2/M orienta
les recherches sur la piste des cdk 1 et 2 [10]. Les études ultérieures
sur enzyme purifiée ont confirmé cette hypothèse.
Le flavopiridol inhibe toutes les cdk (cdk 1 à cdk 9) ; son action
est cependant plus efficace sur les cdk 1, 2 et 4 que sur la cdk 7 par
exemple (tableau I) [11].
L'inhibition peut être levée de manière compétitive
par l'ATP, la portion benzopyranone du flavopiridol occupant la position
du cycle purine de l'ATP au niveau de la kinase [12].
Parallèlement à l'action directe au niveau des cdk, deux
autres mécanismes sont mis en jeu par le flavopiridol. D'une part,
le dérivé flavonoïde réduit l'expression de
la cycline D1, oncogène surexprimé dans de nombreuses tumeurs
humaines [13] et associé à un mauvais pronostic [14, 15].
La diminution du taux de cycline D1 conséquente au traitement des
cellules de carcinome mammaire MCF-7 par le flavopiridol est suivie d'une
chute du taux de cycline D3, sans variation du taux des cyclines D2 et
E, puis d'une perte de l'activité cdk 4. La cycline D1 est un cofacteur
essentiel pour l'activation des cdk 4 et 6. L'abolition de l'activité
cdk 4 serait la conséquence directe d'une déplétion
en ARNm codant pour la cycline D1 [13]. D'autre part, le flavopiridol
inhibe l'activité du complexe cdk 7-cycline H empêchant ainsi
la phosphorylation des autres cdk au niveau des résidus thréonine
en position 160/161 [11, 16].
Dans plusieurs modèles, l'arrêt du cycle cellulaire induit
par le flavopiridol s'accompagne d'une induction de l'apoptose. C'est
le cas de nombreuses lignées hématopoïétiques
[17-19] ou de carcinomes des voies aérodigestives supérieures.
En particulier avec la lignée HN30, résistante à
plusieurs agents génotoxiques comme la bléomycine et les
radiations gamma, l'apoptose induite par le flavopiridol a été
associée à une déplétion en cycline D1 indépendamment
du statut p53 de ces cellules carcinomateuses [20]. Des observations similaires
ont été faites à partir de lignées issues
de cancers de la prostate [21], de l'sophage [22] et du poumon [23,
24]. Le flavopiridol induit également l'apoptose dans un modèle
cellulaire particulier au niveau de cellules endothéliales de la
veine ombilicale humaine (Huvec). Dans ce modèle de cellules non
tumorales, l'apoptose induite par le flavonoïde est indépendante
de son effet sur la régulation du cycle cellulaire [25].
Par ailleurs, plusieurs auteurs ont montré un effet anti-invasif
et antiangiogénique du flavopiridol. Ces effets ne sont pas nécessairement
la conséquence d'une inhibition des cdk mais pourraient impliquer
d'autres cibles protéiques [25-27]. D'une part sur un modèle
de cancer du sein, Li et al. [28] ont récemment proposé
que l'inhibition de l'invasion cellulaire par le flavopiridol serait la
conséquence directe d'une diminution de sécrétion
des métalloprotéases matricielles, elle-même engendrée
par une inhibition de l'expression du gène c-erbB-2. La
surexpression de ce gène dans les cancers du sein est corrélée
à l'invasion et à la progression métastatique de
ces tumeurs [29]. D'autre part, dans une étude récente,
l'expression du VEGF induite par un stress hypoxique sur des monocytes
humains est modifiée [27]. Dans ce modèle, le flavopiridol
affecte l'expression génique en altérant la stabilité
des ARNm. La diminution importante de la demi-vie des ARNm codant pour
le VEGF pourrait être à l'origine de l'activité antiangiogénique
du flavopiridol puisque le VEGF représente un stimulus physiopathologique
pour l'induction de l'angiogenèse in vivo [27].
Un autre point essentiel au mécanisme d'action du flavopiridol
concerne l'insensibilité de ce composé vis-à-vis
des phénomènes de résistance multidrogue. Les lignées
prostatiques 5637 et UMUC-3, résistantes à la doxorubicine
du fait de la surexpression de la protéine MDR1, ne présentent
pas de résistance croisée avec le flavopiridol. Au contraire,
la surexpression de la glycoprotéine P (Pgp, codée par le
gène MDR1) accroît légèrement la sensibilité
de ces cellules au flavopiridol, ce qui incite à l'utilisation
de ce flavonoïde pour le traitement des cancers de la prostate chimiorésistants
[21]. De même, le transporteur MRP1, principalement impliqué
dans le transport des composés neutres et anioniques tels que les
glucuronidates et les conjugués du glutathion, interagit avec le
flavopiridol. Ce dernier diminue le transport de molécules en stimulant
l'activité ATPasique du transporteur. De cette manière,
de faibles concentrations en flavopiridol (100 nM) permettent d'accroître
significativement l'accumulation de la daunorubicine dans les cellules
résistantes GLC4/ADR issues d'un cancer du poumon humain à
petites cellules surexprimant le transporteur MRP1 [30]. De ce fait, le
flavopiridol, tout comme d'autres dérivés flavonoïdes,
pourrait jouer un rôle de modulateur de la résistance multidrogue
en favorisant l'action des substrats de la MRP1, tels que la daunorubicine,
la vincristine ou encore l'étoposide.
Tout récemment, une lignée de cellules d'un carcinome
ovarien résistante au flavopiridol a été caractérisée
[31]. Cette lignée OV202 hp présente une résistance
croisée avec le cisplatine alors que sa sensibilité à
d'autres médicaments oxaliplatine, paclitaxel, topotécan,
étoposide, doxorubicine, vincristine et 5-fluoro-uracile
reste inchangée. L'acquisition de cette résistance au flavopiridol
et au cisplatine n'est liée ni à une modification des taux
de cyclines A, D et E et des CDK 2 et 4, ni à une modification
du taux de Pgp, ni même à un défaut de la machinerie
apoptotique, mais serait liée à une diminution des deux
médicaments dans ces cellules OV202 [31].
Le flavopiridol agit de manière synergique avec plusieurs médicaments
antitumoraux conventionnels [32]. À des concentrations nanomolaires
non cytotoxiques, il potentialise l'effet proapoptotique de la mitomycine
C et du paclitaxel sur des lignées de cancers du sein et de l'estomac
[33, 34]. L'observation d'une forte synergie avec le paclitaxel dans plusieurs
modèles cellulaires, dont la lignée A549 issue d'un cancer
du poumon non à petites cellules [32], a récemment conduit
au développement d'essais cliniques de phase I [35]. Des travaux
récents montrent qu'in vitro, le flavopiridol présente
un effet chimiopréventif des anomalies chromosomiques et des instabilités
génétiques induites par le paclitaxel [36].
Enfin, tout récemment, une autre facette du mécanisme
d'action du flavopiridol a été dévoilée. Sur
la base d'études spectroscopiques et biochimiques, Bible et
al. [37] ont démontré l'existence d'une interaction
forte entre l'ADN et le flavopiridol. La fixation du ligand à la
double hélice d'acides nucléiques, vraisemblablement par
intercalation entre les paires de bases, serait à l'origine de
la toxicité du produit vis-à-vis des cellules non prolifératrices.
Mais l'affinité du flavopiridol pour l'ADN est 8 à 10 fois
plus faible que celle mesurée avec des agents intercalants conventionnels
comme les anthracyclines. La fixation à l'ADN engendre une inhibition
de la synthèse d'ARN ainsi qu'une augmentation du taux de la protéine
p53 dans la lignée d'un carcinome du poumon non à petites
cellules (A549). À ce niveau, l'effet du flavopiridol est comparable
à celui de l'étoposide bien que cet inhibiteur de cdk soit
sans effet sur l'activité catalytique des topo-isomérases
I et II [37].
Études précliniques
Aux congrès de l'American Association for Cancer Research de
1998 et 1999, le flavopiridol intéressait pas moins de 17 présentations.
C'est dire l'intérêt porté à cette molécule.
L'activité antitumorale in vitro du flavopiridol montrait
une certaine spécificité vis-à-vis de lignées
prostatiques, résultats confirmés par les études
in vivo [38]. Administré par voie orale, à 10 mg/kg/j
(dose maximale tolérée), le flavopiridol permet une régression
tumorale, prolongée au-delà de 4 semaines pour des cancers
de prostate humains (PRXF1337 et PRXF1369) greffés chez la souris.
La régression tumorale est également complète pour
4 des 5 souris portant une leucémie (HL60) et 4 des 8 souris portant
un lymphome folliculaire (SUDHL-4), toutes traitées par le flavopiridol
à 7,5 mg/kg/j, en bolus intraveineux pendant 5 jours. L'administration
continue n'apporte pas d'amélioration [18]. À 5 mg/kg/j
en bolus intrapéritonéal, le flavopiridol permet une régression
de 60 à 70 % de la taille de la tumeur des voies aérodigestives
supérieures (HN12) et la survie est prolongée plus de 10
semaines [20]. Enfin, sa faible biodisponibilité (de l'ordre de
20 % chez le rat), sa toxicité gastro-intestinale et sa tolérance
médiocre per os ne permettent pas d'envisager une administration
clinique orale. Aussi bien chez la souris que chez le chien, le profil
pharmacocinétique est semblable et bicompartimental. Le flavopiridol
est métabolisé dans le foie et éliminé dans
la bile [39]. Aucune lésion organique n'a été observée
chez l'animal.
Essais cliniques
Le flavopiridol est la première molécule inhibitrice de
cdk en essai clinique. Dans un essai mené par le NCI, 76 patients
ont été traités par le flavopiridol en perfusion
continue de 72 heures toutes les 2 semaines [7]. Une diarrhée sécrétoire
est la dose toxique limitante (DLT) et la dose maximale tolérée
est de 78 mg/m2/j ou de 50 mg/m2/j respectivement
en présence et en l'absence d'un traitement prophylactique antidiarrhéique.
Une hypotension dose-limitante (mais réversible) et un syndrome
pseudo-inflammatoire surviennent également à 98 mg/m2/j.
La relation entre le mode d'action du flavopiridol et la survenue de ces
deux effets indésirables est encore inconnue. Deux patients atteints
d'une pathologie rénale ont présenté une réponse
partielle ou mineure, et 2 patients porteurs d'un lymphome non hodgkinien
ou d'un cancer du côlon ont présenté également
une réponse mineure. Aux doses maximales tolérées,
la concentration plasmatique de flavopiridol est de 344 et 271 nM (à
78 mg/m2/j et 50 mg/m2/j), marge thérapeutique
nécessaire à l'activité anti-cdk in vitro.
On observe également une certaine stabilisation des cancers en
cours de traitement par le flavopiridol. Quatorze patients ont reçu
du flavopiridol pendant plus de 6 mois (5 patients plus de 1 an et 1 patient
plus de 2 ans).
Dans un autre essai clinique et selon le même schéma d'administration,
une réponse complète a été observée
chez un patient porteur d'un cancer gastrique résistant au fluoro-uracile
[40]. Vingt-sept patients étaient inclus dans un autre essai de
phase I mais selon un schéma d'administration différent
: une perfusion quotidienne courte (1 heure) pendant 5 jours toutes les
3 semaines [41]. Quel que soit le traitement prophylactique préalable,
la dose recommandée est de 37,5 mg/m2/j et les DLT sont
les nausées, vomissements, neutropénie, fatigue et diarrhée.
Ce protocole se poursuit en administrant le flavopiridol sur 3 jours.
En toute logique, des essais de phase II dans les cancers du rein et dans
les cancers gastriques métastatiques ont été initiés
[42, 43]. Diarrhée, asthénie et, de manière surprenante,
thrombose artérielle ou veineuse sont apparues respectivement chez
20 %, 83 % et 26 % des patients dans le premier essai. Dans le deuxième
essai clinique, 42 % des patients ont même présenté
une thrombose [43]. De même, malgré un prolongement de la
survie, aucune réponse objective n'a été observée
dans cette population de patients présentant un cancer rénal.
Une réponse partielle a également été observée
dans les cancers gastriques. Des essais de phase II dans les cancers pulmonaires
non à petites cellules [44] et colorectaux [45] ont donné
des résultats aussi peu encourageants. La dose recommandée
dans ces essais cliniques est vraisemblablement trop élevée
; 40 mg/m2/j en perfusion de 72 heures toutes les 2 semaines
pour atteindre une concentration de 0,5 mg/ml est la dose de flavopiridol
préconisée pour les essais cliniques ultérieurs.
Les espoirs se tournent vers les associations
thérapeutiques, et plus particulièrement celles incluant
le paclitaxel. D'autant plus qu'une réponse complète est
caractérisée dans un premier essai de phase I, la dose de
paclitaxel étant fixée (sur 3 heures) et précédant
de 24 heures l'administration de flavopiridol (sur 24 heures) [46]. La
neutropénie représente la DLT pour des doses associées
de paclitaxel (100 mg/m2) et de flavopiridol (20 mg/m2),
recommandées dans les essais suivants. Un essai de polychimiothérapie
est excessivement prometteur. Il semblerait que l'association de paclitaxel
suivi de flavopiridol et de cisplatine, administrés respectivement
aux doses de 175 mg/m2 (3 heures à J1), 80 mg/m2
(24 heures à J2) et 50 mg/m2 (J2) toutes les 3 semaines,
soit bien tolérée et efficace, même dans des cancers
de l'sophage, du poumon ou de la prostate réfractaires aux
taxanes [47].
La difficulté de prescription de cette nouvelle molécule
est une des conclusions qui ressort des premiers essais cliniques. Il
est rare d'inclure plus de 60 patients dans un essai clinique de phase
I, ce qui a été le cas pour cette molécule [7]. Il
est rare également d'observer des toxicités limitantes aussi
diversifiées (hypotension, diarrhée, neutropénie
et surtout thrombose).
CONCLUSION
Le flavopiridol fut le premier inhibiteur des protéines kinases
dépendantes des cyclines à entrer dans l'arène des
essais cliniques. Son action n'est cependant pas restreinte aux kinases
dépendantes des cyclines puisqu'il agit également au niveau
de la cycline D1 et présente une activité antiangiogénique
non négligeable. La découverte toute récente d'une
interaction forte avec l'ADN vient également contrarier la spécificité
d'action du flavopiridol. La multiplicité des cibles intracellulaires
explique peut-être en partie les toxicités multiples dénombrées
au cours des essais cliniques. Lors des essais de monothérapie,
le flavopiridol n'a pas encore apporté de résultats très
encourageants bien que quelques réponses complètes ou partielles
aient été épisodiquement rapportées. L'espoir
se porte davantage sur son utilisation en association avec le cisplatine
et le paclitaxel, notamment pour le traitement des cancers du poumon et
de la prostate. À ce jour, l'avenir du flavopiridol reste incertain.
Article reçu le 13 juillet 2000, accepté le 5 septembre
2000.
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