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Cancer de l’endomètre et tamoxifène. Discussion à partir d’une série de cas


Bulletin du Cancer. Volume 84, Numéro 1, 51-60, Janvier 1997, Articles originaux


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Annie J. Sasco, Roland Ah-Song, Isabelle Gendre, Patrick Zlatoff, Jean-Yves Bobin, Philippe Hallonet, Bernard Leduc, Programme d’épidémiologie pour la prévention du cancer, Centre international de recherche sur le cancer, 150, cours Albert-Thomas, 69372 Lyon Cedex 08, France..

Résumé : Le tamoxifène est largement utilisé actuellement dans le traitement du cancer du sein et son efficacité dans ce domaine a été démontrée, en particulier chez des patientes ménopausées porteuses de tumeurs avec des récepteurs d’œstrogènes (RE) positifs (RE+). Cependant, la responsabilité du tamoxifène dans un accroissement du risque de survenue de cancer de l’endomètre a récemment été reconnue, avec sans doute un effet de la durée du traitement. Dans ce contexte, la possibilité de formes histologiques inhabituelles du cancer utérin et/ou d’évolution agressive a aussi été évoquée avec ce traitement. Nous décrivons une série de 11 patientes ayant développé des formes particulières de cancer endométrial après avoir été traitées par tamoxifène pour un cancer du sein. Des hypothèses de mécanismes sous-jacents aux propriétés cancérogènes du tamoxifène, pour l’endomètre et aussi potentiellement pour d’autres sites, sont discutées à partir des données actuelles de la littérature.

Mots-clés : cancer du sein, cancer endométrial, formes histologiques particulières, tamoxifène.

Illustrations

ARTICLE

Le cancer du sein est la pathologie néoplasique la plus fréquente de la femme, avec une incidence et une mortalité élevées surtout dans les pays développés. En France, plus de 10 000 décès lui sont attribués chaque année pour environ 24 000 nouveaux cas estimés (Lion et al., 1990). Afin de combattre cette maladie, les recherches se sont orientées ces dernières décennies non seulement vers le dépistage mais aussi vers d'autres possibilités de traitement. C'est ainsi que depuis les années soixante-dix le tamoxifène est entré dans l'arsenal thérapeutique des carcinomes mammaires. À l'heure actuelle, cet antiœstrogène de synthèse a une place importante dans le traitement du cancer du sein. Devant l'efficacité et la bonne tolérance clinique de cette thérapie à visée hormonale, les indications ont été progressivement élargies. En effet, le tamoxifène est reconnu pour améliorer la survie avec de plus une prévention des cancers du sein controlatéral (EBCTCG, 1992). Ainsi, prescrit à l'origine essentiellement à des patientes ménopausées avec un cancer du sein métastatique et hormono-dépendant, la prescription du tamoxifène a été peu à peu étendue et il est actuellement utilisé quel que soit le stade de la maladie et parfois chez des femmes préménopausées.

Devant la constatation d'une diminution de l'incidence de cancers controlatéraux chez les femmes traitées par tamoxifène (EBCTCG, 1992) et les données expérimentales démontrant un effet préventif du traitement sur l'apparition de cellules malignes mammaires (Gottardis et Jordan, 1987 ; Jordan et Allen, 1980 ; Ueo et al., 1993), ce médicament a aussi été proposé comme traitement préventif du cancer du sein pour les femmes à haut risque de développer la maladie. Un argument supplémentaire pour cette indication est représenté par son potentiel préventif sur l'ostéoporose et le risque cardiovasculaire chez les femmes ménopausées (Cuzick, 1996 ; Helzlsouer et Bush, 1994 ; Love, 1989 ; 1990 ; Love et al., 1991 ; 1992 ; Vogel et Saenz, 1995). Le tamoxifène en tant que traitement préventif reste cependant un sujet controversé (Sasco, 1994 ; Sasco et al., 1995a). En effet, de nombreuses études menées in vitro et in vivo ont démontré des propriétés cancérogènes chez le rat et la souris au niveau hépatique, avec induction d'adduits d'ADN (Greaves et al., 1993 ; Hard et al., 1993 ; Williams et al., 1993). Les données cliniques chez la femme indiquent de plus une augmentation de survenue de certaines pathologies endométriales telles qu'une hyperplasie ou des polypes (De Muylder et al., 1991 ; Lahti et al., 1993 ; Sasco et al., 1995a). Il a aussi été noté une augmentation d'incidence des tumeurs malignes de l'endomètre chez des patientes ayant reçu du tamoxifène pour des carcinomes du sein aussi bien dans des essais randomisés (Andersson et al., 1991 ; Fisher et al., 1994 ; Rutqvist et al., 1995) que dans la plupart des études cas-témoins (Hardell, 1988a ; 1988b ; 1990 ; Lutz et al., 1994 ; Sasco et al., 1995b ; 1996 ; van Leeuwen et al., 1994) à l'exception d'une (Cook et al., 1995) et enfin dans une étude de cohorte (Curtis et al., 1996), ce qui a amené le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) à classifier le tamoxifène comme molécule cancérogène pour l'utérus (IARC, 1996). Cette association serait liée à la durée du traitement (Sasco, 1996 ; Sasco et al., 1995b ; van Leeuwen et al., 1994) et probablement à la dose cumulée (van Leeuwen et al., 1994). Enfin elle varie selon le statut ménopausique (Sasco, 1996) et l'âge (Lutz et al., 1994) de la femme. De plus, une relation entre tamoxifène et développement du cancer de l'endomètre de haut grade ou de formes histologiques particulières avec une évolution plus agressive a été évoquée (Altaras et al., 1993 ; Clarke, 1993 ; Dallenbach-Hellweg et Hahn, 1995 ; Deprest et al., 1992 ; Magriples et al., 1993 ; Sasco et al., 1995c) mais pas toujours retrouvée (Curtis et al., 1996). Cette association doit absolument être étudiée et analysée avec plus de précision, soit par des études cas-témoins, soit par des études de cohorte. Cette démarche est indispensable afin de pouvoir en tirer des conséquences sur la conduite à tenir tant sur le plan thérapeutique que pour le suivi des patientes.

Nous présentons dans cet article une série de 11 patientes aux antécédents de cancer du sein traité par tamoxifène et ayant présenté par la suite une pathologie néoplasique endométriale. Cette série de cas est intéressante car sa description permet de poser un certain nombre de questions sur le rôle cancérogène du tamoxifène et sur le type histologique des tumeurs endométriales qu'il pourrait induire.

Résultats

Antécédents

Les antécédents personnels de la vie reproductive et familiaux de cancer les plus marquants sont résumés dans le tableau I. Pour 2 patientes (nos 6 et 9), la notion de cancer gynécologique (sein et col) est retrouvée dans la famille ainsi que d'autres types de cancers pour les cas nos 6 et 10. Nous nous limiterons ici aux facteurs de risque du cancer du sein. Tout d'abord, la nulliparité n'est observée que pour 1 patiente (n° 7), 5 (nos 1, 3, 6, 8 et 10) sur les 10 restantes ont eu 1 enfant, dont 2 d'entre elles après 35 ans (nos 8 et 10), enfin 4 (nos 2, 4, 5 et 9) ont mené 3 grossesses à terme et 1 patiente a eu 4 enfants. Pour les femmes ménopausées, le délai âge aux premières règles-ménopause varie de 37 à 42 ans mais cette donnée n'a pu être retrouvée que pour 8 patientes. Les 3 autres patientes n'étaient pas ménopausées au moment du diagnostic du cancer du sein ; 2 d'entre elles ont eu une castration par radiothérapie. Sur 10 patientes, 4 (nos 3, 7, 9 et 10) ont eu leurs premières règles à 12 ans ou plus tôt et 5 (nos 5, 6, 7, 10 et 11) leur ménopause après 50 ans.

Cancer du sein

Les principaux résultats concernant la tumeur mammaire sont résumés dans le tableau II. Le cancer du sein a été diagnostiqué pendant la période 1979-1990, et de ce fait les traitements ainsi que les données sur les récepteurs hormonaux peuvent être variables, mais toutes les patientes ont reçu à un moment donné du tamoxifène.

L'âge au diagnostic varie de 43 à 76 ans avec une médiane et une moyenne de 61 et 57,5 ans respectivement. Les 3 patientes (nos 1, 2 et 9) les plus jeunes (âgées de 43, 48 et 45 ans respectivement) au moment du diagnostic n'étaient pas ménopausées, pour les autres le délai ménopause-cancer du sein varie de 3 à 24 ans.

Sur le plan histologique, nous retrouvons 6 carcinomes canalaires dont 1 in situ, 2 carcinomes lobulaires, 1 carcinome glandulaire atypique et enfin 2 adénocarcinomes sans autre précision peu ou moyennement différenciés. Le statut des récepteurs hormonaux n'est connu que pour 8 patientes et ils sont tous positifs pour les œstrogènes. Les récepteurs pour la progestérone ne sont positifs que pour 3 patientes (nos 8, 9 et 10) et inconnus pour 1 (n° 7). Aucune de ces femmes n'avait, au moment du diagnostic, de métastase à distance.

Neuf patientes ont eu en première intention une mastectomie dont 8 une mastectomie radicale. La patiente n° 7 a été traitée par mastectomie conservatrice. Le cas n° 10 a reçu une chimiothérapie puis a été secondairement opéré. Enfin le cas n° 6 a eu une tumorectomie pour cancer in situ associée à un curage ganglionnaire. L'histologie des différents curages a montré un envahissement ganglionnaire chez 5 des 11 patientes.

À cette chirurgie a été associée une chimiothérapie adjuvante pour 7 patientes ; seul 1 cas (n° 10) a reçu un protocole chimiothérapique (FEC : 5 fluoro-uracile, farmorubicine, cyclophosphamide) avant l'intervention chirurgicale. Les protocoles étaient variables : 5 patientes ont reçu du FAC (5 fluoro-uracile, adriamycine, cyclophosphamide) seul (nos 3 et 11) ou suivi par des cures de CMF (cyclophosphamide, méthotrexate, 5 fluoro-uracile) (nos 2, 4 et 9). Une patiente (n° 7) a été traitée par 5-fluoro-uracile et cyclosphosphamide. Le nombre de cures variait de 1 à 12.

Toutes les patientes sauf 1 (n° 1) ont eu une radiothérapie locorégionale adjuvante. L'irradiation concernait le champ thoracique seul ou associé aux chaînes ganglionnaires. Deux patientes (nos 2 et 9), non ménopausées, ont eu de plus une castration par radiothérapie.

Le traitement hormonal par tamoxifène concerne tous les cas. Ces patientes ont toutes été traitées à la dose de 20 mg/jour en 1 ou 2 prises. Cette hormonothérapie a été débutée dans les semaines qui ont suivi la chirurgie. Dans les dossiers médicaux, aucun problème d'intolérance ou d'effet secondaire n'a été noté. Seule la patiente n° 1 a présenté plusieurs particularités. En effet, le traitement a débuté 3 ans après la chirurgie pour élévation de l'antigène carcinoembryonnaire. Mal tolérée, avec présence de nausées, la posologie a été diminuée à 10 mg/jour puis le traitement a été arrêté par la patiente et repris quelques mois après à raison de 20 mg/jour. Avant le diagnostic du cancer de l'endomètre, les durées de traitement par tamoxifène sont variables allant de 7 mois à 9 ans et 7 mois (médiane : 5 ans ; moyenne : 5,4 ans) et les doses totales cumulées varient de 4,2 g à 64,2 g. Ces données sont précisées dans le tableau II. Pour les patientes nos 5, 6, 9 et 11, le tamoxifène a été arrêté avant le diagnostic du cancer de l'endomètre avec un délai d'environ 1,5 an à plus de 9 ans. Pour 2 patientes, le traitement par tamoxifène a été arrêté 1 mois après le diagnostic de la pathologie endométriale néoplasique (nos 2 et 8).

Cancer de l'endomètre

Entre le cancer du sein et le diagnostic du cancer de l'endomètre, 3 patientes ont présenté des événements notables. Le cas n° 1 a subi une hystérectomie pour métrorragies à répétition en période périménopausique, avec découverte de polypes endométriaux avant de faire un cancer sur la collerette d'hystérectomie. La patiente n° 5 a eu 2 curetages pour métrorragies sans cellules cancéreuses. Le cas n° 7 a présenté un deuxième cancer du sein (colloïde mucipare) et le cas n° 9 a eu des métastases vertébrales traitées par médroxyprogestérone avec arrêt du tamoxifène.

L'intervalle entre le cancer du sein et le cancer de l'endomètre est variable, et va de 8 mois à environ 13 ans et 1 mois avec une médiane de 7 ans et 3 mois et une moyenne de 7 ans et 4 mois. L'âge au moment du diagnostic va de 52 à 84 ans.

Toutes les patientes ont présenté une symptomatologie qui a orienté vers une pathologie utérine. La plainte fonctionnelle la plus fréquente était la présence de métrorragies pour 7 patientes, mais d'autres problèmes ont aussi été signalés tels que des douleurs pelviennes, des troubles urinaires (incontinence, dysurie) ou encore une constipation. Par ailleurs, toutes les patientes étaient ménopausées au moment de ce diagnostic.

Dans cette série, nous avons pu observer 5 tumeurs avec au moins une composante sarcomateuse dont 3 (nos 4, 6 et 11) carcinosarcomes affirmés (mulléroblastomes), 1 léiomyosarcome (n° 2) et 1 sarcome du chorion cytogène (n° 5). Un quatrième mulléroblastome (n° 10) a été identifié lors du curetage massif mais l'analyse du produit résiduel de l'hystérectomie n'a révélé qu'un adénocarcinome bien différencié. Enfin, les 5 derniers cas sont des adénocarcinomes soit papillaires (no 9), soit tubulo-acineux (n° 1), soit peu (n° 8) ou bien différenciés (n° 7) ou encore sans autre précision (n° 3).

Les différents traitements sont résumés dans le tableau III. Huit patientes ont subi une hystérectomie au moment du diagnostic, soit comme seul traitement (nos 5, 6, 7 et 11), soit associée à une radiothérapie adjuvante (n° 4) ou au tamoxifène seul (n° 10) ou encore au tamoxifène plus radiothérapie (nos 3 et 9). Le cas n° 1 avait déjà été hystérectomisé 3 ans auparavant ; son traitement a consisté en une exérèse de la tumeur associée à une curiethérapie, une radiation pelvienne et au maintien du tamoxifène. Les 2 dernières patientes ont été traitées par radio- et curie-
thérapie associées à une chimiothérapie (n° 2) ou suivies d'une laparotomie exploratrice (n° 8).

Suivi et évolution (tableau III)

Trois patientes ont présenté un troisième cancer, soit avant le cancer de l'endomètre pour le cas n° 7 avec un carcinome mammaire, soit après pour le cas n° 1 (cancer des ovaires) et le cas n° 9 (adénocarcinome rectal). Ces 3 patientes étaient encore en vie à la date des dernières nouvelles.

À notre connaissance, 7 patientes sont décédées, avec une survie allant de 4 mois à 2 ans et 4 mois après le cancer de l'endomètre et de 2 ans et 8 mois à 13 ans et 4 mois après le diagnostic du cancer du sein. Pour les autres patientes, la survie varie d'au moins 4,5 ans à au moins 15 ans.

Discussion

La survie globale après cancer du sein est bonne avec
1 seul cas de deuxième cancer du sein. Plusieurs patientes ont présenté une pathologie endométriale bénigne telle qu'hypertrophie endométriale, myome ou polype avant le diagnostic du cancer de l'endomètre. Les doses et les durées de prescription du tamoxifène sont variables ; toutefois plus de la moitié des patientes de cette série ont été traitées pendant 5 ans ou plus. Trois patientes ont présenté un troisième cancer et 5 sont décédées moins de 2 ans après le diagnostic du cancer de l'endomètre. Parmi les 3 patientes non ménopausées au moment du diagnostic du cancer du sein, nous notons 1 léiomyosarcome à 52 ans et 2 cas de troisième cancer. La patiente ayant présenté le cancer du tractus digestif a eu une castration par radiothérapie, contrairement à celle qui a eu un cancer des ovaires.

Le tamoxifène n'a plus à faire ses preuves dans le traitement du cancer du sein métastasique et hormonodépendant de la femme ménopausée et comme traitement adjuvant de la maladie. Cet agent thérapeutique endocrinien a, en effet, des résultats notables au niveau non seulement de la survie sans récurrence de la maladie et de la survie globale, mais aussi dans la prévention de la survenue d'un cancer du sein controlatéral (EBCTCG, 1992). Depuis le milieu des années quatre-vingt, le tamoxifène appartient à l'arsenal thérapeutique des tumeurs cancéreuses mammaires. Il est devenu un des traitements de choix pour cette pathologie et est actuellement, pour l'Organisation mondiale de la santé, un médicament essentiel de la chimio-
thérapie du cancer du sein (WHO, 1985). Cependant, l'association entre traitement par tamoxifène et survenue de cancer de l'endomètre chez la femme est maintenant reconnue (IARC, 1996). D'abord suspectée devant le nombre de rapport de cas et de séries de cas, cette association a été établie à partir des données à long terme d'essais randomisés conduits aux États-Unis (Fisher et al., 1994) et dans le nord de l'Europe (Rutqvist et al., 1995), et de plusieurs études cas-témoins (Hardel, 1988a ; 1988b ; 1990 ; Sasco, 1996 ; Sasco et al., 1995b, van Leeuwen et al., 1994). Seule une étude cas-témoin américaine ne retrouve pas cette association, avec toutefois une durée moyenne de traitement inférieure à 2 ans (Cook et al., 1995). Le risque relatif de développer un cancer de l'endomètre après traitement par tamoxifène est d'environ 1,3 d'après les résultats des investigations épidémiologiques les plus récentes. Il faut cependant noter que ce risque a été évalué à 3 ou plus pour une durée de traitement supérieure à 5 ans avec une tendance significative selon la durée dans 2 études (Sasco et al., 1995b ; 1996 ; van Leeuwen et al., 1994), et atteint des valeurs encore plus élevées lors de la prescription de tamoxifène à des femmes non ménopausées (Sasco, 1996). La carcinogénicité de ce produit est de plus appuyée par des résultats qui proviennent d'expérimentations réalisées in vitro et in vivo (Sasco, 1994), données qui concernent surtout le foie (Pathak et Bodell, 1994 ; Vancutsem et al., 1994).

Nos connaissances sur les mécanismes cancérogènes du tamoxifène sont encore au stade d'hypothèses. Leur transposition clinique reste controversée et débattue (Saez et Sasco, 1995). Un des mécanismes potentiels est représenté par les propriétés partiellement œstrogéniques de la molécule. En effet, le tamoxifène peut agir, selon l'organe et à des degrés variables, comme agoniste ou antagoniste des œstrogènes. Dans une espèce donnée, cette activité est non seulement modulée par le microenvironnement hormonal local (Furr et Jordan, 1984) mais aussi influencée par le statut ménopausique. Le tamoxifène peut agir comme un antiœstrogène sur la croissance des cellules endométriales du fait de sa capacité à occuper, de manière compétitive, les récepteurs aux œstrogènes. Cependant, lorsque l'environnement est pauvre en œstrogènes, comme lors de la ménopause, cette molécule peut avoir une action œstrogénique au niveau de ces mêmes récepteurs (Saez, 1989). Par ailleurs, le tamoxifène peut stimuler la croissance de certaines lignées cellulaires cancéreuses endométriales tout en inhibant celle des cellules tumorales mammaires chez la souris athymique (Gottardis et al., 1988). Chez la femme préménopausée, il stimule directement la stéroïdogenèse avec pour conséquence une augmentation significative des concentrations en œstrogènes et progestérone (De Muylder et al., 1991), alors que les taux de gonadotrophines restent dans des valeurs normales ou ne sont que légèrement augmentés (Manni et Pearson, 1980 ; Terada et al., 1993). Cette augmentation de la production d'œstradiol pourrait jouer un rôle délétère au moins à 2 niveaux, tout d'abord sur l'endomètre en favorisant le développement de cancer et ensuite sur les ovaires. L'induction de tumeurs bénignes ou malignes ovariennes par une stimulation continue des ovaires est une hypothèse qui a déjà été soulevée (Spicer et al., 1991). À l'heure actuelle, aucune association entre tamoxifène et tumeur de l'ovaire n'est démontrée, mais la question demeure. Dans une étude récente, 16 femmes parmi 175 patientes traitées par tamoxifène pour cancer du sein ont eu une hystérectomie avec ovariectomie et parmi elles 10 (62,5 %) avaient des tumeurs ovariennes (Cohen et al., 1996). Dans notre série, la patiente n° 1 a présenté un cancer ovarien bilatéral. Elle a reçu, comme seul traitement hormonal, du tamoxifène pendant plus de 10 ans dont plusieurs années en période de pré- et périménopause. Un mécanisme étiologique possible de ce processus néoplasique pourrait s'expliquer par une stimulation des ovaires par le tamoxifène, stimulation hormonale non contrebalancée.

L'hypothèse d'une action de type œstrogénique du tamoxifène sur l'appareil génital féminin est supportée par de nombreuses publications. En effet, soit une hyperplasie endométriale (De Muylder et al., 1991 ; Gal et al., 1991 ; Lahti et al., 1993 ; Rudigoz, 1994 ; Seoud et al., 1993), soit une œstrogénisation de l'épithélium vaginal (Gal et al., 1991 ; Lahti et al., 1993 ; Seoud et al., 1993), soit des polypes endocervicaux ou endométriaux (Corley et al., 1992 ; De Muylder et al., 1991 ; Ismail, 1994 ; Neven et al., 1990 ; Nuovo et al., 1989 ; Seoud et al., 1993), soit des léiomyomes (Boudouris et al., 1989 ; Dilts et al., 1992 ; Leo et al., 1994) ainsi que des carcinomes de l'endomètre ou encore des sarcomes ont été observés chez des femmes sous tamoxifène (Fornander et al., 1989 ; Seoud et al., 1993), modifications que nous avons relevé dans notre série de cas. L'activité œstrogénique du tamoxifène a été mise en évidence par la réactivation de foyers d'endométriose, œstrogéno-dépendants pour leur croissance, chez des femmes ménopausées traitées par cette molécule (Buckley, 1990 ; Cano et al., 1989 ; Cohen et al., 1994 ; Hajjar et al., 1993 ; Morgan et al., 1994). Il a aussi été démontré que des localisations ectopiques de tissu endométrial peuvent subir une transformation maligne sous l'action d'influences hormonales (Brooks et Wheeler, 1977). Le tamoxifène pourrait agir de façon similaire du fait de ses activités hormonales. En effet, au moins 2 articles ont récemment rapporté le développement d'endométriose et de carcinome endométrioïde sous ou après traitement par tamoxifène chez des femmes ménopausées (Bardi et al., 1994 ; Cohen et al., 1994). Le tamoxifène pourrait donc être cancérogène de par ses propriétés partiellement œstrogéniques, comme n'importe quelle autre source de stimulation de type œstrogénique non contrebalancée (Ziel et Finkle, 1975). Il faut néanmoins préciser qu'il est généralement admis que les cancers endométriaux induits secondairement par des œstrogènes sont habituellement de faible grade, de stade peu avancé et peu invasifs. Ces cancers sont communément de traitement aisé et de bon pronostic. Cet état de fait est partiellement en contradiction avec les résultats de plusieurs études où une fréquence élevée de cancers de haut grade (Andersson et al., 1992 ; Fornander et al., 1993) ou de formes histologiques particulières de cancer de l'endomètre a été observée après traitement par tamoxifène (Magriples et al., 1993 ; Malfetano, 1990 ; Silva et al., 1994). Notre série est caractérisée par la survenue de formes histologiques particulières de cancer de l'endomètre, ou de progression agressive de la maladie avec une haute proportion de récurrence loco-régionale après un court délai. Plus de la moitié des cas ont eu une survie inférieure à 2 ans (médiane : 14 mois, moyenne : 15 mois). Des résultats similaires ont été rapportés dans l'étude danoise où une survie moyenne observée après diagnostic du cancer de l'endomètre sous traitement par tamoxifène était seulement de 2,2 ans (Andersson et al., 1991). De plus, 2 études rétrospectives (Magriples et al., 1993 ; Silva et al., 1994) rapportent une tendance élevée chez les utilisatrices de tamoxifène pour traitement d'un carcinome mammaire à développer une tumeur de l'endomètre de haut grade avec des caractéristiques histologiques particulières comparées aux groupes de contrôle sans tamoxifène. Les formes histologiques comprenaient des carcinomes séreux ou à cellules claires, des tumeurs mullériennes et des léiomyosarcomes. Si une relation de cause à effet entre traitement par tamoxifène et survenue de ces formes histologiques rares de cancer de l'endomètre reste encore spéculative, elle n'est pas à écarter. Des études de type cas-témoins basées sur des populations incluant un nombre suffisant de chaque type histologique sont requises dans le futur pour clarifier cette éventuelle association. Si une relation causale était démontrée, la carcinogénicité du tamoxifène pourrait être reliée à des mécanismes coexistants à son activité partiellement œstrogénique ou à d'autres mécanismes d'action. Les études sur cultures cellulaires fournissent des indices sur les mécanismes hormono-dépendants du tamoxifène. En effet, une expérience a démontré une stimulation dose-dépendante, par cette molécule, de la croissance de cellules humaines de cancer de l'endomètre (Anzai et al., 1989). La stimulation par l'œstradiol était moins importante et sur une variante de cette lignée de cellules cancéreuses seul le tamoxifène pouvait promouvoir la croissance cellulaire.

Le caractère génotoxique du tamoxifène a été évoqué devant sa capacité à former des adduits à l'ADN. Ces propriétés ont fourni une autre voie pour expliquer les mécanismes de son action carcinogène dans l'espèce humaine. Les données expérimentales actuelles sur l'activité génotoxique du tamoxifène concernent le foie (Hard et al., 1993 ; Williams et al., 1993) et à un moindre degré le poumon et les reins (Randerath et al., 1994). Dans les conditions d'études in vitro et in vivo chez le rat, la formation d'adduits hépatiques résulte de l'activation des microsomes hépatiques (Pathak et Bodell, 1994). Ce type d'activation a aussi été observé in vitro sur des hépatocytes humains (Mani et al., 1994) avec toutefois un taux d'activité métabolique moindre par rapport à celui observé chez le rat (Lim et al., 1994). Jusqu'ici, il y a peu d'évidence que le tamoxifène augmente le risque de développer un cancer hépatique chez la femme. Cependant, ces résultats ne sont peut-être que faussement rassurants du fait tout d'abord de la latence prolongée de 20 ans environ pour développer un cancer hépatique chez l'homme, le tamoxifène n'ayant pas été utilisé depuis suffisamment longtemps pour établir son innocuité à long terme. En outre, il y a probablement une sous-évaluation de l'incidence des tumeurs hépatiques primitives chez les femmes ayant eu auparavant un cancer du sein et recevant ou non du tamoxifène, les biopsies n'étant pas réalisées systématiquement devant la découverte d'images hépatiques le plus souvent considérées comme métastases du cancer du sein.

Pour conclure, les médecins doivent être informés des propriétés carcinogènes du tamoxifène pour l'endomètre. Pour prévenir la survenue de cancers endométriaux, il a été proposé d'associer au tamoxifène un progestatif afin de contrebalancer son activité partiellement œstrogénique ; cependant, cette association ne serait pas sans danger pour l'évolution du cancer du sein selon certains auteurs (Jose et al., 1995). Par ailleurs, il n'est pas encore possible de distinguer un sous-groupe de femmes avec une susceptibilité particulière de développer un cancer de l'endomètre. Ainsi il est fortement conseillé de réaliser un examen minutieux gynécologique avec des prélèvements endométriaux avant tout traitement par tamoxifène. Ses indications doivent être minutieusement pesées pour les femmes préménopausées. Durant le traitement, une stratégie de surveillance adéquate doit être mise en place afin de diagnostiquer le plus tôt possible la survenue de complications. Cependant, la technique de dépistage la plus appropriée et sa fréquence restent à déterminer. L'échographie endovaginale représente un moyen non invasif de visualiser les lésions endométriales. Cette méthode est limitée tout d'abord à cause de la difficulté d'interprétation de certains aspects échographiques particuliers sous tamoxifène qui peuvent prêter à confusion et ensuite parce qu'elle ne permet pas de distinguer les lésions bénignes des malignes (Anteby et al., 1992 ; Cohen et al., 1993 ; Goldstein, 1994 ; Touraine et al., 1995). Les biopsies endométriales, quant à elles, peuvent omettre des lésions malignes et les prélèvements peuvent être insuffisants. L'hystéroscopie avec biopsie est plus précise comme méthode d'investigation et de diagnostic, mais elle demeure un moyen invasif et n'est pas toujours acceptée facilement par les patientes comme méthode de dépistage. Toutefois, en l'absence de stratégie actuelle spécifique de dépistage, toutes les femmes recevant du tamoxifène doivent avoir un suivi régulier et une démarche diagnostique doit être entreprise rapidement en présence de symptômes gynécologiques suspects, voire urinaires ou digestifs. Finalement, la prophylaxie du cancer du sein par tamoxifène doit être considérée à l'heure actuelle comme imprudente, en dehors d'essais cliniques bien planifiés et bien suivis. Le faible risque de développer secondairement un cancer de l'endomètre paraît justifié dans le cadre d'un traitement pour cancer du sein qui demeure une maladie dont le pronostic reste sévère. Devant son efficacité démontrée dans le contrôle de la maladie, les bénéfices cliniques dépassent le risque de cancer de l'endomètre. D'un autre côté, ce risque ne semble pas acceptable dans le domaine de la prévention pour des femmes a priori saines.

Patientes et méthodes

Sélection des patientes

Cette série de cas comporte 11 patientes. Sept cas ont été sélectionnés à partir des données d'une étude cas-témoins dont l'objectif était d'évaluer le risque relatif lié à la prise d'un traitement par tamoxifène sur l'apparition d'un cancer de l'endomètre chez des femmes ayant présenté auparavant un cancer du sein. La sélection des cas décrite lors d'une précédente publication ne sera pas reprise ici (Sasco et al., 1995b ; 1996). Pour le présent article, 7 des 23 patientes présélectionnées à Lyon ont été choisies du fait des particularités de leur histoire clinique. Quatre autres cas, dont 3 patientes lyonnaises non incluses dans l'étude précédemment citée du fait des critères de sélection (délai d'apparition du cancer de l'endomètre inférieur à 1 an (2 cas), hystérectomie subtotale préalable (1 cas)) et 1 patiente d'une autre région, ont été ajoutés à cette série.

Les critères de sélection de notre série de cas comprenaient un traitement du cancer du sein par tamoxifène ainsi qu'une forme histologique particulière ou une évolution agressive du cancer de l'endomètre, ou encore l'existence d'un troisième cancer en plus du sein et de l'endomètre.

Recueil des données

Les données cliniques ont été collectées par une seule personne (R. Ah-Song), sauf pour le 11e cas. Les dossiers ont été étudiés sur place dans les différents services concernés. Les données, concernant les antécédents familiaux et personnels tels que la vie reproductive, les cancers du sein et de l'endomètre (diagnostic, histologie, traitement, évolution), éventuellement un autre cancer et enfin le suivi de ces patientes, ont été recueillies avec un souci d'exhaustivité.

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