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Les extractions dentaires en territoire irradié


Bulletin du Cancer. Volume 89, Numéro 4, 365-8, Avril 2002, Synthèses


Résumé   Summary  

Auteur(s) : René Gourmet, Anne-Gaëlle Chaux-Bodard, Service d'odontologie, Centre Léon-Bérard, 28, rue Laennec, 69373 Lyon Cedex 08..

Résumé : L'extraction dentaire chez un patient irradié de la région cervico-faciale a toujours été et demeure un geste à risque. Dans les suites postopératoires peut survenir une ostéoradionécrose maxillaire. Actuellement, malgré la prise en charge bucco-dentaire avant radiothérapie et la généralisation de la fluorothérapie, l'indication d'extraction dentaire ne disparaîtra jamais, que ce soit pour une dent infectée ou fracturée.

Mots-clés : extraction dentaire, radiothérapie, ostéoradionécrose.

Illustrations

ARTICLE

L'extraction dentaire chez un patient ayant subi une irradiation de la région cervico-faciale a toujours été et demeure un geste à risque, lorsque le site d'avulsion se trouve dans les champs d'irradiation. Les suites opératoires peuvent se compliquer d'un retard de cicatrisation générateur éventuel d'une ostéoradionécrose maxillaire (22 % après extraction dentaire) [1]. La recommandation de mise en état de la cavité buccale, afin de supprimer toute dent suspecte, avant le début d'une radiothérapie transcutanée, et la généralisation de la fluorothérapie pour limiter la dégénérescence carieuse, n'ont pas fait disparaître l'indication d'extraction en zone irradiée. Les odonto-stomatologistes ont adopté une attitude moins mutilante pour les patients, s'exposant ainsi à devoir prendre en charge ultérieurement l'avulsion d'une dent à l'origine de phénomènes infectieux, d'une dent mobile ou d'une dent fracturée.

Par ailleurs, tout malade irradié pour une lésion maligne des voies aérodigestives supérieures ne bénéficie pas forcément d'un bilan odontostomatologique avant traitement, ni d'un suivi régulier après traitement.

Évaluation des risques

Bien que la taille des champs d'irradiation soit à prendre en considération, le facteur essentiel est la dose délivrée :

­ jusqu'à 40 Gy, les complications postopératoires graves sont inférieures à 6 % ;

­ entre 40 et 60 Gy, elles atteignent 14 % ;

­ après 60 Gy, elles dépassent 20 %.

Les complications les plus fréquentes sont :

­ les retards de cicatrisation avec infection locale,

­ les désunions des plaies opératoires,

­ l'ostéoradionécrose des maxillaires, dont le risque est très important pour des doses supérieures à 70 Gy incluant un volume osseux important [2].

Méthode

La plupart des auteurs sont d'accord pour que l'extraction soit réalisée selon un protocole rigoureux [3-11]. Tout d'abord, elle n'est envisagée que lorsque tout traitement de l'organe dentaire a échoué ou lorsqu'il n'est pas possible, et la décision fera l'objet d'une concertation avec le radiothérapeute. La connaissance de la dose d'irradiation délivrée dans la zone concernée est primordiale, surtout lorsqu'elle est supérieure à 50 Gy [3].

Depuis les travaux de Marx et Dambrains [12, 13], on sait que les os maxillaires irradiés sont le siège d'une endartérite, d'une ischémie, associée à une hypocellularité et à une lyse collagénique, de telle sorte que tout traumatisme ou toute infection peut être à l'origine d'une ostéite postradique, surtout pendant les deux premières années suivant l'irradiation.

L'antibiothérapie est de règle pour couvrir le risque infectieux, les patients ayant une hyposialie plus ou moins importante, avec un déséquilibre de la flore buccale, surtout si une autre pathologie (diabète ou immunodépression) est associée. Pour Borowski [14], il convient de réaliser les avulsions chez un patient sous antibiothérapie à large spectre (bêtalactamines) commencée 48 h avant l'intervention et poursuivie 15 jours après. Pour d'autres Bertoin [8], elle sera instaurée le jour de l'intervention et continuée 10 jours, ce que recommandent Seguin et al., Moller et Petersen [15, 16].

Concernant l'indication de l'anesthésie, plusieurs pratiques sont retenues :

Certains auteurs [8, 17] préconisent la réalisation du geste opératoire sous anesthésie générale, d'autres sous anesthésie locale ou loco-régionale, selon la localisation de la dent à extraire, maxillaire ou mandibulaire [9].

De nombreux auteurs ont remarqué que l'incidence d'ostéoradionécrose à la mandibule est plus importante qu'en maxillaire [18]. Cette différence semble due à la vascularisation plus importante du maxillaire.

Pour les dents maxillaires, les avulsions peuvent être effectuées sous anesthésie locale avec une solution faiblement adrénalinée en respectant les règles d'asepsie ; l'intervention doit être peu traumatisante, suivie de la régularisation des crêtes alvéolaires avec mise en place d'un pansement alvéolaire et sutures des berges muqueuses. Cependant, lorsque la dose d'irradiation est supérieure à 65 Gy (lésion du cavum), l'anesthésie générale est préférée pour ne pas ajouter au traumatisme opératoire une vasoconstriction péjorative [1].

Pour les dents mandibulaires, en particulier celle des secteurs molaires, l'anesthésie générale est de règle, sauf en cas de contre-indication médicale où la neuroleptanalgésie lui est préférée.

Tous les praticiens sont d'accord pour demander à leurs patients de supprimer tout irritant exogène : tabac, alcool.

De plus, pour éviter les souillures de la plaie, Maire et Houzelot [4] (par exemple) préconisent la mise en place d'une sonde naso-gastrique d'alimentation, ce qui nécessite un séjour en hospitalisation de plusieurs jours.

Les odonto-stomatologistes pour la plupart insèrent dans les alvéoles après extraction un pansement pour protéger le caillot sanguin : Bernard et al. [9] injectent en fin d'intervention une colle biologique composée de fibrinogène humain et de thrombine calcique.

Pour notre part, nous utilisons un collagène de type I classé sans risque par l'OMS, imprégné de gentamicine, Collatamp®, pour son rôle anti-infectieux localement mis en évidence par les fortes concentrations trouvées en 72 heures (Wörsch Hauser) et pour son rôle ostéo-inducteur en facilitant la formation de néo-collagène III et une néo-épithélialisation.

Certains praticiens préconisent des séances de caisson hyperbare pour limiter le risque d'ostéoradionécrose [19] après extraction, mais cette technique lourde et coûteuse n'a jamais fait la preuve de son efficacité [20].

Tous sont d'accord pour recommander durant plusieurs jours après l'extraction une hygiène bucco-dentaire stricte et la réalisation de bains de bouche après chaque repas, à base de chlorhexidine (tableau).

Extractions dentaires chez l'enfant

Comme chez l'adulte, le risque d'ostéoradionécrose existe, mais il est réduit par les doses plus faibles délivrées, et par le potentiel de récupération des jeunes patients.

En revanche, une réflexion toute particulière doit précéder l'indication de germectomie des dents de sagesse.

Résultats

Aucune étude à l'heure actuelle, sur une longue série d'extractions en territoire irradié n'a été publiée. Si l'on se réfère à la littérature, on retrouve chez Beumer [10] 62 % d'ostéoradionécroses après extraction dentaire, Marx et Johnson 22 % [1], Breton et Seguin entre 6 % et 9 % [18].

Actuellement, les pourcentages de complications sont certainement moindres, du fait de la meilleure connaissance de l'étiopathogénie de l'ostéoradionécrose, de la mise en état bucco-dentaire avant irradiation, de l'instauration de la fluoroprophylaxie et de la surveillance des patients après irradiation.

Commentaires

L'extraction dentaire en territoire irradié est réalisée de diverses manières selon les auteurs, mais un consensus existe sur les points essentiels :

­ ne pas diminuer de manière exagérée la vascularisation locale du site opératoire par l'utilisation d'une solution anesthésique adrénalisée ;

­ obtenir une hémostase suffisante pour protéger les tables osseuses alvéolaires de la septicité du milieu buccal et le caillot sanguin de l'action fibrinolytique salivaire ;

­ supprimer les irritants exogènes (alcool, tabac) s'opposant à la cicatrisation.

CONCLUSION

L'indication d'avulsion d'une dent en territoire irradié doit être mûrement réfléchie et prise en accord avec le radiothérapeute et l'oncologue référent.

La situation de la dent dans les os maxillaires et par rapport aux champs d'irradiation, les doses délivrées, l'état pathologique du patient sont des paramètres à prendre en compte.

Le protocole opératoire doit être strict, l'antibiothérapie de règle, et l'utilisation de protecteur du caillot sanguin semble bénéfique.

Il faut être conscient que le risque zéro n'existe pas et n'existera jamais, quel que soit le protocole opératoire, même s'il est bien défini.

L'abstention peut parfois s'imposer en différant ou en réfutant l'extraction dentaire, car remettre en cause la qualité de vie, voire le pronostic vital d'un patient, n'est pas admissible.
Article reçu le 23 octobre 2001, accepté le 14 janvier 2002.

REFERENCES

1. Marx RE, Johnson RP. Studies in the radiobiology of osteoradionecrosis and their clinical significance. Oral Surg Oral Med Oral Pathol 1987 ; 64 : 379-90.

2. Libersa P, Laude M. A comparative study of mandibular alveolar resorption following radiotherapy and/or chemotherapy in man. Bull Group Int Rech Sci Stomatol Odontol 1990 ; 33 : 137-46.

3. Borowski B, Margainaud JP. Orodental care before and after radiotherapy affecting the oral cavity. Rev Odontostomatol (Paris) 1990 ; 19 : 151-5.

4. Maire F, Houzelot F. Prophylaxie des complications dentaires dues à la radiothérapie. In : Ordre national des chirurgiens dentistes, editor. Les cancers buccaux. Paris : Ordre national des chirurgiens dentistes 1993 : 84-111.

5. Wackens G. Post-therapeutic follow-up of oral spinocellular epithelioma. Rev Belge Med Dent 1994 ; 49 : 102-12.

6. Yusof ZW, Bakri MM. Severe progressive periodontal destruction due to radiation tissue injury. J Periodontol 1993 ; 64 : 1253-8.

7. Joyston-Bechal S, Hayes K, Davenport ES, Hardie JM. Caries incidence, mutans streptococci and lactobacilli in irradiated patients during a 12-month preventive programme using chlorhexidine and fluoride. Caries Res 1992 ; 26 : 384-90.

8. Bertoin P, Baudet-Pommel M, Zattara H, Gourmet R. Les lésions précancéreuses et cancéreuses de la muqueuse buccale. Paris : Masson, 1995.

9. Bernard JP, Lombardi T, Samson J. Use of a fibrin sealant for dental extractions in irradiated jaws. In : Schlag G, Bösch P, Matras H, editors. Fibrin sealing in surgical and nonsurgical fields. Berlin : Springer-Verlag, 1996 : 172-5.

10. Beumer J, III, Harrison R, Sanders B, Kurrasch M. Postradiation dental extractions : a review of the literature and a report of 72 episodes. Head Neck Surg 1983 ; 6 : 581-6.

11. Marx RE. Clinical application of bone biology to mandibular and maxillary reconstruction. Clin Plast Surg 1994 ; 21 : 377-92.

12. Marx RE. Osteoradionecrosis : a new concept of its pathophysiology. J Oral Maxillofac Surg 1983 ; 41 : 283-8.

13. Dambrain R. The pathogenesis of osteoradionecrosis. Rev Stomatol Chir Maxillofac 1993 ; 94 : 140-7.

14. Borowski B. Les soins bucco-dentaires du malade cancéreux. Paris : Masson, 1985.

15. Seguin P, Beziat JL, Cros P, Bouillot A, Freidel M. Intérêt du tissucol en stomatologie et chirurgie maxillo-faciale. Rev Stomatol Chir Maxillofac 1985 ; 86 : 189-91.

16. Moller JF, Petersen JK. Efficacy of a fibrin sealant on healing of extraction wounds. Int J Oral Maxillofac Surg 1990 ; 17 : 142-4.

17. Horiot JC, Wambersie A. Prevention of caries and of osteoradionecrosis in patients irradiated in oncology. Rev Belge Med Dent 1991 ; 46 : 72-86.

18. Perrier M, Moeller P. Osteoradionecrosis : a review of the literature. Schweiz Monatsschr Zahnmed 1994 ; 104 : 271-7.

19. Mealey BL, Semba SE, Hallmon WW. The head and neck radiotherapy patient. Part 2. Management of oral complications. Compendium 1994b ; 15 : 442-52.

20. Breton P, Seguin P. Ostéoradionécroses. Encycl Méd Chir (Elsevier, Paris), Stomato-Odontologie 1996 (1) : 22-062 D20.


 

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