ARTICLE
La glande thyroïde est constituée d'unités fonctionnelles,
les vésicules, représentées par une assise circulaire
de cellules épithéliales entourant un dépôt
central de matériel sécrétoire, la colloïde.
Le pôle apical des cellules est orienté vers la lumière
de la vésicule, tandis que le pôle basal repose sur la membrane
basale, au voisinage des vaisseaux.
La thyroïde comporte par ailleurs des cellules sécrétant
de la calcitonine, dites cellules C (ou cellules parafolliculaires), reliées
aux cellules neuroendocrines ; ces éléments, polygonaux
ou fusiformes se rencontrent isolés ou en petits amas dans le tissu
interstitiel ou au contact de la membrane basale.
Chacun de ces deux types cellulaires (cellules épithéliales
et cellules C) peut être à l'origine de proliférations
tumorales (bénignes ou malignes pour les cellules épithéliales,
exclusivement malignes pour les cellules C) ou d'hyperplasies.
Rappel anatomopathologique
Le nodule thyroïdien isolé représente un problème
de santé publique, puisque son incidence est estimée à
environ 4 % dans la population, avec une nette prédominance féminine.
Il s'agit, dans la plupart des cas, de lésions bénignes
(nodules hyperplasiques ou adénomes).
Si l'on exclut les tumeurs lymphoïdes, conjonctives et thymiques
pouvant être rencontrées dans la thyroïde, l'Organisation
mondiale de la santé [1] classe les tumeurs thyroïdiennes
en tumeurs de l'épithélium vésiculaire et en tumeurs
issues des cellules C, exclusivement représentées par le
carcinome médullaire.
Les tumeurs de différenciation
folliculaire
* Le carcinome papillaire
C'est le cancer le plus fréquent en pathologie thyroïdienne
(75 % des cas). Il s'agit d'une tumeur de différenciation folliculaire,
d'architecture papillaire ou vésiculaire, caractérisée
par des anomalies nucléaires : noyaux en verre dépoli, de
grande taille, pâles, incisurés, comportant des pseudo-inclusions.
Des facteurs de risque sont connus : irradiation thérapeutique
ou accidentelle, thyroïdite lymphocytaire, maladie de Cowden, polypose
adénomateuse familiale. Il s'agit d'une maladie locale, ayant tendance
à métastaser dans les ganglions lymphatiques de la région
cervicale et dont le pronostic à long terme est excellent.
* Les tumeurs vésiculaires
Les adénomes et carcinomes folliculaires sont des tumeurs respectivement
bénignes et malignes ne possédant pas les critères
nucléaires des carcinomes papillaires. Le diagnostic de malignité
(et donc la distinction entre adénome et carcinome) repose exclusivement
sur la présence d'images d'invasion capsulaire ou vasculaire.
- Adénome. Classiquement, l'adénome est décrit
comme une lésion unique, encapsulée, bénigne, de
différenciation folliculaire. Plusieurs sous-types architecturaux
sont décrits.
- Carcinome. Le carcinome folliculaire représente 10 à
20 % des cancers thyroïdiens. Les facteurs favorisants sont le déficit
en iode, la dyshormonogenèse, l'irradiation et la maladie de Cowden.
L'extension métastatique se fait à distance, essentiellement
vers le poumon et l'os. On distingue les cancers folliculaires à
invasion minime, de faible degré de malignité, et à
invasion franche, de malignité intermédiaire. Les carcinomes
peu différenciés de la thyroïde (dont le carcinome
insulaire) représentent 0,4 à 10 % des cancers thyroïdiens
et leur pronostic est intermédiaire entre celui des cancers bien
différenciés et celui du cancer anaplasique. Le carcinome
anaplasique est une tumeur rare
(3 à 5 % des cancers thyroïdiens), dont l'incidence s'élève
dans les zones d'endémie goitreuse, principalement rencontrée
chez le sujet âgé. Il est généralement très
évolué lors du diagnostic, avec une atteinte ganglionnaire
locale et métastasique à distance. Son évolution
est généralement fatale.
Le carcinome médullaire
Il représente 5 à 10 % des cancers thyroïdiens ;
75 % des cas sont sporadiques. Les cas héréditaires surviennent
plus précocement, sont généralement bilatéraux,
multicentriques et associés à une hyperplasie des cellules
C. Parmi ces cas familiaux, certains entrent dans le cadre de néoplasies
endocriniennes multiples (NEM2A ou 2B). Les cancers médullaires
des NEM2B sont agressifs, les cas sporadiques de pronostic intermédiaire.
Données cytogénétiques
Tumeurs bénignes : hyperplasies nodulaires
et adénomes folliculaires
Des anomalies chromosomiques clonales récurrentes, numériques
ou structurales, sont observées dans ces deux types de tumeurs
bénignes [2-5]. Toutefois, leur fréquence est nettement
moindre dans les hyperplasies nodulaires (< 10 % des cas) que dans
les adénomes folliculaires (45 % des cas) [4].
Les hyperplasies nodulaires montrent, en règle, un caryotype
péridiploïde comportant surtout des anomalies de structure
clonales non récurrentes, variant d'un malade à l'autre,
et des associations télomériques, anomalies rencontrées
dans d'autres types de tumeurs bénignes ou de faible malignité.
Dans les adénomes folliculaires et les hyperplasies adénomateuses,
la majorité des anomalies observées est représentée
par des gains de chromosomes entiers, aboutissant à des caryotypes
hyper-diploïdes. Ces anomalies numériques multiples affectent,
par ordre de fréquence, le 7, puis les 5, 12, 14, 16, 17, 20 et
22 [6, 7]. Leur caractère représentatif a été
démontré par hybridation génomique comparative (CGH)
[7]. Leur association semble plus spécifique que chacune de ces
anomalies prise isolément [7]. Les tumeurs folliculaires de type
oncocytaire (à cellules de Hürthle), qu'elles soient classées
en adénomes ou carcinomes, montrent, par CGH, ces mêmes anomalies
de nombre [9]. Certains adénomes folliculaires (14 % des cas) présentent
un caryotype péridiploïde comportant une translocation du
chromosome 19 impliquant la bande q13, avec des partenaires variables
[10, 11]. Cette translocation a été retrouvée dans
quelques cas d'hyperplasie nodulaire.
Les cancers
* Carcinomes folliculaires
Les données de cytogénétique classique restent
limitées pour ces tumeurs [2, 3, 12, 13], probablement en raison
de leur faible prolifération en culture. À l'opposé
des adénomes, les carcinomes sont caractérisés par
des anomalies chromosomiques de structure souvent complexes. Il a été
rapporté des remaniements du bras court du 3, entraînant
la délétion d'un segment minimum 3p25-pter [12]. Ces délétions
ont été confirmées par des études de perte
d'hétérozygotie [14, 15]. Deux études par CGH [8,
16] ayant porté sur un total de 20 cas montrent, contrairement
aux adénomes, la fréquence des pertes de segments chromosomiques,
en particulier du 22, du 13 et du 1p. La délétion ou la
perte du 22 est rencontrée dans les formes largement invasives,
chez les patients âgés. Une étude de pertes d'hétérozygotie,
portant sur 20 marqueurs du polymorphisme de la région 10q22-24,
dont le gène suppresseur de tumeur PTEN, suggère que les
adénomes folliculaires se développeraient selon une voie
différente de celle des carcinomes folliculaires [17].
Une translocation (2;3) (q13;p25) a été décrite
par plusieurs cas de carcinomes folliculaires. Ce remaniement, qui pourrait
caractériser un sous-groupe au sein de ces cancers, génère
la fusion du facteur transcriptionnel PAX 8 (2q13) avec le récepteur
nucléaire PPARgamma1 (3p25).
L'expression de ce gène de fusion PAX 8-PPARgamma1, détectée
dans les carcinomes folliculaires, n'est pas observée dans les
adénomes folliculaires, ni dans les carcinomes papillaires et hyperplasies
multi-nodulaires. Ce marqueur pourrait ainsi faciliter le diagnostic différentiel
des carcinomes folliculaires et des adénomes bénins [18].
* Carcinomes papillaires
Ces tumeurs montrent, dans l'ensemble, des caryotypes peu remaniés.
Ces données sont confirmées par les études en CGH
[16], qui ne montrent que très peu de déséquilibres
chromosomiques. Dans la majorité des cas à caryotype anormal,
est présente, comme seul remaniement, une inversion paracentrique
inv(10)(q11.2q21), ou, plus rarement, une translocation impliquant la
bande 10q11.2 [19, 20]. Ces remaniements impliquent constamment le proto-oncogène,
récepteur à tyrosine kinase, RET, localisé en 10q21.2,
induisant la formation d'un gène chimérique par fusion du
domaine tyrosine kinase de RET, au niveau de l'exon 11, avec l'extrêmité
5' de divers gènes partenaires exprimés dans les cellules
folliculaires thyroïdiennes (tableau).
Les fréquences de ces différentes fusions semblent être
variables selon les populations, les plus fréquentes étant
RET/PTC1 (20 % des cas) et RET/PTC3 (12 % des cas) [20, 21]. De façon
intéressante, il a été observé une fréquence
élevée de remaniements de RET, certains impliquant de nouveaux
gènes partenaires (tableau),
dans les carcinomes papillaires radio-induits observés après
l'accident de Tchernobyl [22]. L'activation de RET paraît donc être
une caractéristique des carcinomes papillaires. Observée
aussi bien dans des microcarcinomes que dans les formes plus évoluées,
elle représenterait un événement primaire dans la
transformation directe en tumeur papillaire maligne. Par ailleurs, des
inversions et des translocations impliquant la bande 1q22, aboutissant
à des remaniements du gène NTRK1 ont été observées
dans une minorité de cas de carcinomes papillaires. Les carcinomes
papillaires à cellules de Hürthle montrent, dans la majorité
des cas, des remaniements RET/PTC [23]. Ce type de remaniement impliquant
un gène chimérique, fréquent dans les sarcomes et
les leucémies, est exceptionnel dans les carcinomes. Dans tous
les cas, la tyrosine kinase de RET est activée de façon
constitutive en l'absence de ligand du fait de la dimérisation
de sa partie 5' avec la protéine partenaire.
* Carcinomes médullaires
Il n'existe que très peu de données pour ces tumeurs [24],
en raison de leur faible prolifération en culture. Une étude
par CGH [16] a montré, dans 5 des 10 cas étudiés,
des anomalies quantitatives essentiellement à type de pertes de
segments chromosomiques, en particulier des pertes récurrentes
de 13 et de 22. Il est frappant de constater que ce sont des mutations
germinales du gène RET qui sont à l'origine des 25 % de
carcinomes médullaires survenant dans le cadre d'une néoplasie
endocrinienne multiple NEM2 [25]. Rappelons que des mutations de ce même
gène RET sont responsables des autres maladies liées à
la NEM2, mais aussi de certains cas de maladie de Hirschsprung.
* Carcinomes anaplasiques
Peu de données cytogénétiques sont disponibles
pour ce type de tumeur. Les 8 cas publiés [26-28] montrent des
anomalies de nombre et de structure complexes. Une étude en CGH
effectuée sur 13 cas [16] montre des gains segmentaires récurrents
en 7p22-pter, 8q22-qter, et 9q43-qter. Une étude de pertes de polymorphisme
montre une absence de relation entre les pertes des carcinomes papillaires
et des carcinomes anaplasiques [29].
CONCLUSION
L'ensemble de ces données cytogénétiques montre
que les anomalies chromosomiques sont fréquentes dans les tumeurs
thyroïdiennes, tant bénignes que malignes, et sont souvent
caractéristiques d'un type de tumeur donné, en particulier
par l'association de trisomies. Elles ne montrent pas de filiation claire
entre les hyperplasies nodulaires et les adénomes folliculaires.
De même, elles ne sont pas en faveur d'une filiation adénome-carcinome
folliculaire. L'analyse cytogénétique peut se révéler
particulièrement utile pour caractériser les tumeurs difficiles
à classer histologiquement, comme les adénomes atypiques
ou hypercellulaires. Ces types tumoraux, hyperplasies nodulaires, adénomes
et carcinomes folliculaires, papillaires et anaplasiques, paraissent bien
former des entités génétiques distinctes, non reliées
entre elles. Les données cytogénétiques semblent
suggérer que les tumeurs à cellules de Hürthle ne forment
pas un groupe homogène, mais sont des formes histologiques des
adénomes, carcinomes et carcinomes papillaires.
La découverte des anomalies chromosomiques impliquant la bande
10q22, dans les carcinomes papillaires, a été déterminante
dans l'identification des remaniements acquis de RET avec formation de
gènes de fusion qui sont actuellement une exception parmi les cancers
épithéliaux. Ce modèle est d'autant plus passionnant
que le même gène RET est muté de façon constitutionnelle
dans les néoplasies endocriniennes multiples de type 2 dont le
cancer médullaire de la thyroïde est une complication fréquente.
C'est un des rares exemples où des mutations du même gène
sont responsables de pathologies malformatives congénitales et
cancérologiques acquises. Le rôle de l'irradiation dans certains
remaniements a été clairement démontré puisque
60 % des malades post-Tchernobyl présentent un remaniement de RET.
La spécificité de son atteinte semble confirmée par
des réarrangements entre les gènes TRK1 et TPM3, tous deux
localisés en 1q21-23 qui aboutissent, là aussi, à
des transcrits de fusion, mais qui ne sont pas favorisés par l'irradiation.
Ce modèle, avec ses transcrits de fusion, qui sont actuellement
exceptionnels dans les tumeurs épithéliales, est-il particulier
ou n'est-il que le précurseur de très nombreux gènes
de fusions dans ces proliférations ?
Remerciements : Les auteurs remercient la Ligue départementale
contre le cancer (comités du Puy-de-Dôme, de l'Allier et
du Cantal) et le Centre hospitalier et universitaire de Clermont-Ferrand
pour leur soutien.
Article reçu le 30 juillet 2001, accepté le 6 mars 2002.
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