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Ce n'est qu'un début, continuons le combat


Bulletin du Cancer. Volume 86, Numéro 7-8, 603-4, Numéro double 7 - 8, Juillet - Août 1999, Editorial


Résumé  

Auteur(s) : Christian-Jacques Larsen, IBMIG, 40, av. du Recteur-Pineau, 86000 Poitiers..

Résumé : Comme c'est de plus en plus souvent la règle en matière de découverte scientifique, un travail de l'équipe américaine de Robert Weinberg, reconnu à juste titre comme l'un des grands spécialistes actuels de l'oncologie moléculaire, vient de susciter une grande trémulation dans les médias [1]. Maintenant que le brouhaha s'est quelque peu apaisé, on peut tenter d'apprécier la portée scientifique de l'événement ainsi que les retombées qu'on est en droit d'espérer de ces résultats.

ARTICLE

Comme c'est de plus en plus souvent la règle en matière de découverte scientifique, un travail de l'équipe américaine de Robert Weinberg, reconnu à juste titre comme l'un des grands spécialistes actuels de l'oncologie moléculaire, vient de susciter une grande trémulation dans les médias [1]. Maintenant que le brouhaha s'est quelque peu apaisé, on peut tenter d'apprécier la portée scientifique de l'événement ainsi que les retombées qu'on est en droit d'espérer de ces résultats.
Et tout d'abord, de quoi s'agit-il exactement ? En bref, c'est la première démonstration expérimentale (donc reproductible) d'un processus de malignisation qui, partant de cellules embryonnaires humaines normales, conduit à leur conversion en cellules transformées qui engendrent des tumeurs indifférenciées chez la souris nude. Présentée de la sorte, l'information n'est pas, stricto sensu, une première. Tous les spécialistes du domaine savent en effet fort bien que ce scénario a été écrit, joué et réussi à de nombreuses reprises, mais la nouveauté tient dans le « casting ». Toutes les expériences démontrant le caractère coopératif d'oncogènes (le terme étant ici pris dans son sens large) pour achever les étapes d'une transformation cellulaire maligne, ont recouru à des cellules de rongeurs. À quelques exceptions près (circonstances plus ou moins spontanées, peu ou pas reproductibles), les cellules humaines se révélaient inadaptées à ce type d'expérience. C'est un fait connu depuis longtemps que l'immortalisation de cellules humaines, première étape sur la voie de la malignité, est un verrou solide. L'une des questions posées aux biologistes du cancer était donc de comprendre les raisons de cette différence entre cellules murines et cellules humaines.
Cela nous amène à parler technique en décrivant le protocole expérimental adopté par Bob Weinberg et ses collaborateurs. On vient de voir qu'une coopération d'oncogènes, autrement dit des gènes normaux ayant subi un événement génétique activant ou inactivant, selon qu'on s'adresse à des proto-oncogènes ou des gènes suppresseurs de tumeur, permet de « maligniser » les cellules murines. Pour les cellules humaines, la bonne combinaison a été obtenue en utilisant la télomérase. Cette enzyme, quoique arrivée beaucoup plus tardivement dans le concert de la transformation cellulaire, a pris une importance formidable (plus de 820 publications répertoriées dans Medline au cours des deux dernières années) lorsque l'on a réalisé qu'elle contrôlait la taille des télomères, ces portions finales des chromosomes qui raccourcissent à chaque division cellulaire. Il semble maintenant bien établi qu'il existe une relation directe entre le maintien de la taille des télomères et la capacité de divisions d'une cellule qui peut être indéfinie si l'activité de la télomérase est présente dans cette cellule (et dans ses cellules-filles). En revanche, si l'enzyme n'est pas exprimée, le raccourcissement non compensé des télomères va conduire la cellule à ralentir puis à stopper ses divisions, une situation caractéristique de l'état de sénescence. Au-delà de la notion de vétusté attachée à ce terme, c'est avant tout l'opposition du statut de sénescence à celui d'immortalisation qu'il faut retenir ici. Du même coup, la différence entre cellules humaines et cellules de rongeurs réside dans la différence d'expression de leurs activités télomérases : les cellules de souris ont une activité télomérase soutenue alors que les cellules humaines de même type en sont pratiquement dépourvues. Accessoirement, les télomères des chromosomes de souris sont sensiblement plus longs que leurs homologues humains, ce qui contribue à accentuer la différence de comportement.
En utilisant ces résultats récents comme grille de lecture, il apparaît logique que des cellules humaines incapables d'entrer en sénescence puissent constituer des cibles pour d'autres oncogènes. C'est effectivement ce qui a été démontré en soumettant les cellules immortalisées par l'introduction du gène de la télomérase à l'action de deux oncogènes. Le premier est un gène ras muté. Lorsqu'il est introduit seul dans des cellules normales, ras accélère leur entrée en sénescence, très probablement parce qu'il est perçu comme un signal oncogénique et que la cellule réagit en activant la voie ARF-p53 qui induit l'arrêt de prolifération [2, 3]. Pour lever ce nouveau verrou, il faut inactiver l'un des maillons de la chaîne, résultat qui a été obtenu dans les expériences de Weinberg et al. par l'utilisation de l'antigène T du virus SV-40, un autre cheval de retour de l'oncogenèse cellulaire expérimentale. T agit en inactivant p53 et pRB, ce qui permet de mettre hors circuit l'autre grande voie de régulation de la prolifération, la voie pRB. Lorsque des fibroblastes embryonnaires humains normaux ou des cellules épithéliales normales sont soumises à la combinaison des trois gènes, ils deviennent capables de former des colonies en agar mol (ce qui est la preuve de la perte d'ancrage) et induisent des tumeurs indifférenciées chez des souris nude, ce que ne font jamais les cellules normales.
Au-delà des considérations sur le nombre d'événements requis pour cancériser une cellule, c'est la combinaison d'oncogènes à mettre en œuvre qui devrait, en toute logique, retenir désormais l'intérêt des investigateurs. Au moins deux justifications doivent être retenues. Tout d'abord, une compréhension encore plus complète des mécanismes d'action des oncogènes est requise. Dans l'histoire relatée ici, pourquoi le gène T est-il efficace alors que les protéines oncovirales E6 et E7 des papillomavirus (qui bloquent respectivement les voies p53 et pRB) échouent ? Il existerait donc une fonction cellulaire de T encore méconnue. Par ailleurs, il n'est pas sûr que toute tumeur humaine soit le résultat d'une combinaison aussi stricte des trois gènes télomérase, T, ras, même s'il est clair que le dernier d'entre eux est très fréquemment muté dans les tumeurs humaines, tous types confondus. La confirmation de l'importance de la télomérase en tant qu'agent d'immortalisation indique que la dérégulation de l'activité de cette enzyme est un facteur commun à la génération de toutes les tumeurs ou que d'autres événements accomplissant la même fonction immortalisante se substituent à la télomérase. Une telle éventualité ne saurait être exclue, compte tenu de la variété de cancers et de l'histoire particulière de chaque tumeur.
Enfin, ces résultats ne concernent que les stades premiers de la cancérisation. Une cellule transformée n'est pas (encore) une tumeur et tous les attributs de cette dernière (vascularisation, dissémination) ne sont pas pris en compte. Il y a donc encore loin de la coupe aux lèvres. Ce grand pas en matière de compréhension des mécanismes de cancérisation cellulaire est un petit pas au regard du chemin qui reste à parcourir.

REFERENCES

1. Hahn WC, Counter CM, Lundberg AS, Beijersbergen RL, Brooks MW, Weinberg RA. Creation of human tumour cells with defined genetic elements. Nature 1999 ; 400 : 464-7.

2. Larsen CJ. La protéine alternative p19ARF, un gène suppresseur de tumeur à part entière. Bull Cancer 1998 ; 85 : 304-6.

3. Larsen CJ. Quand p19ARF trouve une compagne ou les nouvelles « liaisons dangereuses ». Bull Cancer 1998 ; 85 : 523-6.


 

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