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Le soutien des enfants ayant un parent atteint de cancer : description de 4 années de fonctionnement d’un groupe de parole


Bulletin du Cancer. Volume 87, Numéro 4, 355-62, Avril 2000, Articles originaux


Résumé   Summary  

Auteur(s) : Nicole Landry-Dattée, Annie Gauvain-Piquard, Marie-France Cosset-Delaigue, Psychologue-psychanalyste, unité de psychiatrie et d’oncopsychologie, Institut Gustave-Roussy, 94805 Villejuif Cedex..

Résumé : Les enfants dont un parent est atteint de cancer éprouvent une détresse importante, pouvant avoir des conséquences non négligeables à l’âge adulte. Toutefois, ce retentissement semble dépendre en partie du fonctionnement de la famille, notamment de ses capacités de communication au sujet de la maladie. Afin de soutenir la communication intrafamiliale concernant la maladie, un programme de soutien aux enfants dont un parent est en traitement pour cancer a été mis en place à l’institut Gustave-Roussy. Il réunit, pour un groupe de parole non structuré de deux heures, enfants et accompagnateurs. Le groupe est animé par une psychologue et un médecin. En 4 ans, 175 enfants de 6 mois à 23 ans, appartenant à 98 familles, ont participé à ce programme. Le comportement et le discours des enfants et de leur accompagnateur sont analysés. Le fait, pour les enfants, d’exprimer leurs craintes au sujet de la maladie de leur parent et de recevoir des informations médicales s’est avéré être à l’origine d’une diminution de l’anxiété et d’une reprise du dialogue intrafamilial dans une grande majorité des cas. Toutefois, l’animation de ces groupes peut parfois être délicate et, d’après les auteurs, doit être réservée à des professionnels confirmés.

Mots-clés : enfant, famille, psychologie.

Illustrations

ARTICLE

Lorsqu'une maladie sévère touche un adulte jeune, c'est la vie de l'ensemble de sa famille qui s'en trouve modifiée, et particulièrement celle de ses enfants [1] qui, contrairement à ce qu'en imagine parfois leur entourage, ne vivent pas dans l'indifférence ou la naïveté la maladie de leur parent [2-7]. Par exemple, Peters et Esses [8] ont comparé un groupe de 31 enfants dont un parent est atteint de sclérose en plaques avec un groupe témoin de 33 enfants non confrontés à la maladie à l'aide de la Family Environment Scale. Les résultats indiquent que les enfants du premier groupe ont un score plus élevé sur l'échelle des conflits et un score moins élevé sur celles de la cohésion et de l'investissement intellectuel que ceux du second groupe (p < 0,01).

La maladie d'un parent, outre les inquiétudes durables pour l'avenir qu'elle fait surgir [9], confronte l'enfant à une désorganisation de la vie quotidienne et à des modifications des rôles de chacun des membres de la famille. De façon concomitante, ses parents sont moins disponibles, matériellement et psychiquement, pour dialoguer avec lui, cela même dans les familles ayant un bon niveau de communication [11-15]. Dans sa revue de la littérature sur l'impact du cancer des femmes sur leur famille, Northouse [16] identifie 5 recherches (dont 2 comparatives) explorant le retentissement sur l'enfant du cancer de sa mère [4, 17-19]. Les résultats confirment cet impact, notamment sur l'estime de soi [17] et sur la qualité de la relation mère-enfant [18]. Les enfants de 7 à 10 ans expriment des préoccupations concernant la menace d'un éclatement familial, les 11-13 ans s'inquiètent des tâches supplémentaires qu'ils doivent assumer et des perturbations engendrées par la maladie, et les 14-19 ans sont tiraillés entre leur désir d'être proches et d'aider leurs parents et celui d'être autonomes et indépendants [4]. Les filles sont, par ailleurs, spécifiquement touchées dans leur identification sexuée [19-21].

Cet impact de la maladie est majoré quand le parent entre en phase terminale. Siegel et al. [14] ont comparé l'ajustement psycho-social de 62 enfants d'âge scolaire en train de perdre un parent avec un groupe témoin. Les enfants en train de perdre un parent ont montré significativement plus de dépression (p < 0,01) et d'anxiété (p < 0,001), et moins d'estime de soi (p < 0,01) que ceux du groupe témoin. Des troubles du comportement scolaire et une diminution des compétences sociales sont notés par les parents. Compas et al. [3, 22] ont montré, chez 32 préadolescents et 59 adolescents confrontés au cancer (tous sites) d'un parent, que ceux-ci ressentent une faible capacité de maîtrise de soi tant la maladie impose sa réalité ; dans cette population, les symptômes d'anxiété-dépression sont corrélés au stress engendré par la maladie et l'état du parent. Celle-ci génère la peur de la perte. C'est dans cette population d'adolescents que des passages à l'acte non dénués de gravité, comme des fugues, le début d'une consommation de drogues ou des vols, sont observés [23].

Toutefois, ce retentissement de la maladie d'un parent (et de son éventuel décès) sur ses enfants est aussi dépendant du fonctionnement intrafamilial. Howes et al. [24], chez 18 femmes atteintes de cancer du sein et mères de 32 enfants, montrent que les enfants dont les mères rapportent une détresse psychologique élevée présentent davantage de problèmes émotionnels et comportementaux que les autres (p = 0,04). Plusieurs auteurs [2-4, 25, 26] ont montré que le niveau d'ajustement des enfants à la maladie de leurs parents dépend étroitement du niveau d'ajustement de ces derniers et de la qualité d'information qu'ils leur communiquent. Allant dans le même sens, les travaux de Christ [14, 23, 27] et de Rosenheim et Reicher [5] décrivent le sentiment d'isolement dans lequel les enfants se trouvent enfermés lorsqu'ils sont tenus à l'écart de la situation. L'étude réalisée par Kaffman et Elizur [28] compare une population de 21 enfants ayant perdu un père en 1973 durant la guerre d'Israël et vivant en ville avec 25 enfants dans la même situation mais vivant dans des kibboutz. Ce groupe est, dans l'ensemble, décrit comme à haut risque de développer des troubles psychiatriques, mais les enfants des kibboutz présentent moins de problèmes d'ajustement que les premiers, probablement en raison du soutien communautaire.

La souffrance des enfants confrontés à la maladie d'un parent, voire à sa mort, n'est peut-être pas sans conséquence sur leur future vie d'adulte. C'est ainsi que l'on retrouve, chez les adultes faisant des dépressions, une incidence élevée de perte d'un parent durant l'enfance [29-31]. Ces données rejoignent les suppositions de Freud [33] et d'Abraham [32] qui relient la dépression à l'âge adulte à la perte d'un objet d'amour durant l'enfance et les travaux de Spitz et Wolf [35, 36] et Bowlby [37] qui décrivent les effets sur l'enfant de la séparation d'avec ses parents. Une incidence élevée de la perte d'un parent est également trouvée par Facy [38] chez 5 656 toxicomanes (essentiellement des 20-30 ans) fréquentant des centres spécialisés français : le taux de décès des parents est, dans cette population, de 16 % pour les pères et de 7 % pour les mères (le taux de décès en population générale des hommes entre 50 et 60 ans est de 0,95 % et de 0,37 % pour les femmes). Dans un autre domaine, Person et Skoog [39], dans leur étude concernant la recherche de facteurs psycho-sociaux favorisant l'apparition d'une démence, ont trouvé que la mort d'un parent avant l'âge de 16 ans constitue un risque relatif de 6,3 (intervalle de confiance : 1,8-21,1, p = 0,003).

Allant dans le même sens, l'enquête Étude des conditions de vie 1986-1987 de l'Insee, portant sur 13 154 individus, analysée par Menahem et al. [40] met en évidence que la maladie grave, le handicap ou l'accident d'un des parents durant l'enfance sont associés à une augmentation de 25 % de déclarations de maladie à l'âge adulte. Mais cette enquête nuance la lecture simpliste que l'on pourrait être tenté de faire de ces données : le décès précoce d'un parent ne correspondrait à un risque de surmorbidité à l'âge adulte que s'il est associé à un problème affectif durable. Menahem émet même l'hypothèse d'un rôle positif protecteur du travail juvénile d'élaboration du deuil, notamment dans le soin apporté à la préservation de la santé, hypothèse proche de la notion de résilience, ou capacité à rebondir dans l'épreuve.

Au total, s'il est certain que la maladie grave ou la mort d'un parent durant l'enfance sont des événements traumatiques qui peuvent avoir de plus ou moins graves conséquences à court et à long termes, ces dernières ne sont pas totalement inéluctables. Elles dépendent en partie des conditions affectives associées à ces événements, ce qui laisse entrevoir des possibilités d'action d'accompagnement et de prévention [41]. Ce que corrobore l'étude de Lauer et al. [42] qui compare, chez 19 enfants ayant perdu un frère ou une sœur à domicile et chez 17 enfants ayant subi la même perte à l'hôpital, l'ajustement au deuil un an après le décès. Cet ajustement est meilleur chez les enfants du premier groupe (p < 0,05), davantage impliqués dans les soins à l'enfant malade.

Concernant l'aide aux enfants en deuil, plusieurs auteurs proposent des groupes plus ou moins structurés [23, 43-51]. L'évaluation de ces types d'intervention reste très incomplète ; seul Black et Urbanowicz [47] ont réalisé une étude randomisée comparative sur 83 enfants ayant perdu un parent avec évaluation à un an, mettant en évidence des bénéfices pour les enfants ayant participé aux groupes, notamment en termes de stabilité psycho-motrice (p < 0,05).

Concernant l'aide aux enfants durant la maladie de leur parent, Bedway et Hartkoft Smith [53], dans leur revue de la littérature, identifient cinq groupes de soutien aux États-Unis, dont aucun n'a fait l'objet de publication. Seuls deux programmes de groupes pour enfants ont fait l'objet de publications descriptives [53, 54]. Le programme « For Kids Only » a d'abord été conçu comme un programme de huit réunions hebdomadaires, mais, devant le faible taux de participation, c'est finalement une rencontre sur une journée entière qui est proposée [53]. Le contenu en est très structuré, alternant des séquences de jeux autour du thème du cancer et des visites au sein de l'hôpital. Le programme « Kids Can Cope » comporte, lui, six séances hebdomadaires, en fin d'après-midi, après l'école pour les enfants, et une séance en soirée pour les parents. Le contenu en est également structuré [54].

Alertée par plusieurs oncologues conscients de l'impact de la maladie sur les enfants de leurs patients et confrontée de façon répétitive à la difficulté, voire à l'impossibilité de nombreuses familles à parler avec leurs enfants du diagnostic de cancer et de la crainte d'un risque de mort du parent atteint, l'unité de psychiatrie et d'oncopsychologie de l'institut Gustave-Roussy a mis en place, en 1995, un programme de groupe de soutien pour ces enfants, dont nous décrivons ici le fonctionnement, le contenu de 37 séances et les éléments d'évaluation dont nous disposons sur 4 ans.

Analyse du contenu de 37 séances

Description de la population d'enfants

De décembre 1994 à février 1999, 37 groupes de parole ont eu lieu à l'institut Gustave-Roussy, soit une participation de 175 enfants de 6 mois à 23 ans (âge moyen : 8 ans et demi) appartenant à 98 familles (tableau I). Les adolescents sont moins nombreux que les plus jeunes (figure 1). L'effectif des groupes a varié de 2 à 12 enfants. La présence de fratries entières est apparue comme particulièrement utile.

La plupart des enfants était accompagnée du parent non malade, mais 24 l'étaient par leur parent malade : cette situation était inattendue, mais n'a pas, finalement, engendré de problème particulier. Quelques enfants ont été accompagnés de grands-parents, oncles, tantes, beaux-pères, nourrices : cela traduit probablement les difficultés et contraintes organisationnelles auxquelles sont soumises ces familles.

Conçus initialement pour les enfants de patients en début de maladie, les groupes ont accueilli de fait une majorité d'enfants de patients en phase avancée, voire terminale de la maladie (112/175, soit 64 %). Certains parents décéderont moins de quinze jours après le groupe. Ce fait traduit les esquives, par les familles, du dialogue avec l'enfant, toujours remis à plus tard.

Bien qu'il soit possible de participer à plusieurs groupes, un seul enfant a utilisé cette possibilité.

Thématiques récurrentes des échanges

Dans l'ensemble, ces groupes de parole sont très denses en échanges et intenses en émotions. L'analyse du contenu des discussions permet d'individualiser neuf thèmes quasiment constants d'un groupe à l'autre, autour desquels se construisent les échanges. Le tableau II synthétise ces thèmes, en mettant en regard les propos des enfants et des parents à leur sujet. Les trois premiers portent sur la maladie dans sa réalité concrète, trois autres sur les affects qu'elle engendre, les trois derniers sur les incertitudes vis-à-vis de l'avenir. Dans l'ensemble, il existe un contraste entre les paroles des enfants, qui expriment un grand besoin de savoir, et celles des parents, davantage intriquées avec leurs défenses, comme la banalisation ou le déni. De façon claire, il est apparu que, pour les enfants, parler de sujets comme la crainte que leur parent malade ne meure leur apportait un véritable soulagement : « Comme cela, j'ai pu dire ce que j'avais sur le cœur, et que j'avais peur de penser. »

Le dernier de ces thèmes, le chantage, exercé de façon non exceptionnelle par de nombreux parents, a été une surprise de ces groupes 1. Ressort assez banal d'un apprentissage du donnant-donnant dans l'éducation (« Si tu ne manges pas ta soupe, on n'ira pas au cirque demain »), il est utilisé ici comme un transfert de puissance magique sur l'enfant, censé à lui seul être capable de réussir ce que ni le patient, ni sa famille, ni la médecine ne peuvent garantir ! Un chantage pathétique et dramatique en raison de son très lourd potentiel de culpabilisation.

Analyse du comportement des enfants

* Par rapport au film. Pendant la projection, les enfants se sont montrés très attentifs et aucun n'a pleuré en le regardant ni n'a cherché à en interrompre la projection. Après la projection, certains interrogent les animateurs sur la véracité de l'histoire, comme pour s'assurer qu'ils peuvent réellement s'identifier à l'enfant du film. L'évocation des émotions par les dessins, notamment ceux concernant la mort, fait souvent l'objet de commentaires intéressés et approbatifs (« C'est bien, ce qui est dit... la mort, le dessin, c'est bien... »). Parmi les émotions, la tristesse attribuée aux enfants du film est la plus commentée. L'histoire racontée ne tranchant pas sur l'issue de la maladie, les enfants restent parfois songeurs quant à la signification des dernières images, ce qui laisse place aux projections et alimente la discussion. Quelques adolescents se sont dit frustrés d'informations plus scientifiques.

* Par rapport au groupe. Rapidement, en cours de séance, se nouent des relations de complicité et de solidarité entre les enfants. Contrairement à ce que l'on aurait pu penser, l'hétérogénéité des âges n'entrave pas l'homogénéité du groupe. Ce sont les enfants de 6 à 12 ans qui parlent le plus volontiers et animent la discussion. Les plus jeunes ont souvent joué tout en écoutant attentivement. Les adolescents, classe la moins nombreuse, se sont montrés soit taciturnes, mais très attentifs à ce qu'arrivaient à dire les plus jeunes, soit positionnés en parent-relais pour les plus jeunes, apportant alors un grand réconfort dans le groupe. De façon inattendue, pour une dizaine d'enfants, la participation au groupe a été l'occasion de découvrir la vérité sur la maladie de leur parent : son nom, sa gravité... Cette révélation est vécue avec soulagement par l'enfant concerné, qui, en général, y avait déjà pensé et qui, souvent, exprime des reproches envers ses parents pour leur silence ou leurs mensonges.

Analyse du comportement des parents

* Par rapport au film. Contrairement aux enfants, plus de la moitié des parents pleurent et même, parfois, sortent quelques minutes pendant la projection. Les informations apportées dans le film sont appréciées. Les quelques commentaires négatifs recueillis nous semblent traduire la difficulté, pour ces adultes, d'affronter leur réalité : ils portent sur la question de la mort, qui serait trop rapidement abordée dans le scénario, ou sur celle de l'absence d'une happy end rassurante. Le message de l'importance pour l'enfant d'avoir des copains ou une fratrie pour pallier le sentiment de solitude est, en revanche, souvent relevé.

* Par rapport au groupe. Beaucoup de parents ont souligné l'importance pour eux d'apprendre à parler de la maladie avec leurs enfants. Avant, ils se taisaient, disent-ils, car ils ignoraient comment et avec quels mots la dire. Ils ne viennent pas seulement à la séance comme accompagnateurs de leurs enfants, mais aussi pour y participer et, souvent, s'y entraident. Au cours de la discussion, ils prennent conscience du courage, de la force et de la capacité des enfants à faire face, et le leur ont exprimé. Toutefois, la présence des parents n'est pas toujours simple à gérer. Certains sont intervenus intempestivement, pour parler à la place des enfants, leur présence devenant alors intrusive et parasitant le groupe. D'autres ont adressé à leur enfant des injonctions paradoxales, exigeant qu'il pose des questions, toutes celles qu'il veut, tout en l'empêchant de parler, révélant probablement là un fonctionnement familial. De plus, beaucoup de parents malades profitent d'une présence médicale dans le groupe pour tenter d'obtenir des réponses à leurs propres questions, qu'ils disent ne pas trouver par ailleurs. C'est le rôle des animateurs de gérer ces situations parfois délicates et de soutenir la place et la parole des enfants.

Éléments d'évaluation

Les éléments d'évaluation dont nous disposons sont :

­ aucun débordement émotionnel n'a été observé ; les parents qui ont éprouvé le besoin de sortir pendant le film ont pu revenir participer au groupe quelques minutes plus tard ;

­ aucune réaction négative n'a été constatée à l'issue du groupe, lors du goûter : aucun pleur, ou retrait, ou abattement, ou recrudescence anxieuse, ni chez les enfants, ni chez les accompagnateurs, y compris chez ceux qui avaient eu du mal à supporter le film ;

­ plus de 50 % des accompagnateurs et 80 % des enfants ont exprimé leur satisfaction à l'issue de la réunion et un bon tiers des participants, parents et enfants, ont formulé des remerciements. Pourtant, plusieurs de ces enfants avaient des réticences à venir participer à ce programme ;

­ seule une dizaine de familles ont sollicité ensuite un entretien individuel pour leur enfant ;

­ à distance du groupe : 1) un seul retour négatif nous a été rapporté ; il concernait une famille déconcertée d'avoir rencontré au sein du groupe des personnes très éprouvées socialement. Par la suite, cette famille a pu formuler une demande d'aide individuelle ; 2) une vingtaine de levées de symptômes nous ont été rapportées : une phobie scolaire chez un jeune enfant, un mutisme chez un adolescent, des troubles du sommeil, des maux de ventre, des inhibitions scolaires et une diminution générale de l'anxiété. Plusieurs parents ont mentionné la poursuite d'une véritable communication avec l'enfant au sujet de la maladie. Toutefois, en l'absence d'évaluation systématique, ces données, recueillies auprès des soignants en charge de la famille, ou auprès de certaines familles qui nous ont donné des nouvelles dans les suites des groupes, sont incomplètes ; 3) quelques parents ont demandé à nous rencontrer pour les aider à ajuster leur attitude avec l'enfant à l'approche de la mort du conjoint et à gérer l'après-décès.

Discussion

Depuis quatre ans, un programme de soutien aux enfants des patients traités à l'institut Gustave-Roussy fonctionne sous la forme d'un groupe de parole non structuré auquel les enfants participent avec les adultes qui les y accompagnent. L'objectif en est de soutenir le dialogue intrafamilial concernant la maladie.

Au cours de ces groupes, tous les enfants en âge de parler ont exprimé leur désir d'être informés et ont montré leur implication dans la situation vécue par leur famille. Ces données confirment l'expérience d'autres auteurs [55, 56]. Le fait que des enfants en principe non informés de la maladie de leur parent disent qu'ils y avaient déjà pensé s'explique probablement par l'aptitude, dès le jeune âge, à la perception des sentiments d'autrui sur un mode de pensée très intuitif. Le soulagement à la réception d'une information sur la réalité est probablement dû, entre autres, au fait qu'ils perçoivent que le silence et le mensonge sont destinés à les protéger.

À ce besoin d'information exprimé par les enfants s'opposent le silence ou l'embarras des adultes à parler de la maladie, comme pour, de façon quasi magique, les protéger : « Ne disons rien, cela le tracasserait. » L'adulte ne veut pas considérer qu'il y a une souffrance inévitable dont il ne peut préserver l'enfant. C'est ainsi que le dialogue avec l'enfant est repoussé à plus tard, et parfois jusqu'aux jours qui précèdent le décès du parent. C'est probablement aussi la raison pour laquelle certaines familles ne veulent pas participer au programme, dans la crainte de traumatiser l'enfant.

La densité émotionnelle des échanges lors de ces groupes conduit également à penser que, dans le cadre d'une situation aussi dramatique que celle d'un parent gravement malade, c'est aussi l'excès et la violence des sentiments de chacun qui gênent la communication : se taire paraît comme l'ultime défense, un moyen de tenir le coup doublé d'un évitement des pensées ou des situations pénibles. Mais la rétention à l'expression des émotions entraîne à son tour une souffrance spécifique et un sentiment d'isolement. C'est ce qui pourrait expliquer l'effet de soulagement ressenti à l'expression de ces sentiments [53] et au rétablissement de la capacité à communiquer.

Au cours de ce processus, les participants, enfants et adultes, sont invités à substituer à l'évitement des sentiments un coping 1 actif sur la base d'un dialogue. De ce fait, sont sélectionnées probablement des familles susceptibles d'accepter ce fonctionnement. Le désir de certains parents malades de participer au groupe traduit sans doute cette aptitude familiale au coping actif. De ce fait, ce programme, qui a montré sa faisabilité sur cette population, ne peut prétendre s'appliquer à tous les modèles de fonctionnement familiaux.

La densité des échanges contraste avec l'absence de débordement émotionnel. Cela est probablement favorisé par le fonctionnement du groupe, grâce à la confrontation que chaque famille peut y faire de son drame avec celui des autres. La validation des sentiments et la perception d'une communauté d'expérience permettent non pas de banaliser ce que chacun vit, mais de le réintégrer dans le champ des expériences possibles de l'humain, en le sortant d'un statut d'exception ingérable [54]. Ce type d'aide ne s'oppose pas à l'approche individuelle, quand celle-ci est nécessaire. Elle nécessite des professionnels expérimentés.

La participation des parents au programme répond à l'objectif de renforcer le dialogue intrafamilial. C'est aussi le choix fait par Taylor-Brown et al. [54], et Oliviere [55], qui mettent l'accent sur le rôle prépondérant que jouent les parents dans le soutien à apporter à l'enfant. Le programme « For Kids Only » a fait un choix différent, puisque les organisateurs viennent chercher les enfants à domicile et les conduisent sur le lieu où se déroule la journée [53]. Une telle option nécessite une organisation lourde, mais décharge de cette tâche des parents souvent surmenés par les complications organisationnelles et matérielles entraînées par la maladie. Il est probable que nombre d'enfants ne peuvent bénéficier de notre programme en raison de l'indisponibilité de tout adulte pour les y accompagner.

Est-ce du ressort d'une structure hospitalière de proposer une telle aide aux enfants des patients qu'elle soigne ? Cette aide ne pourrait-elle pas être apportée par les structures existantes médico-psychologiques ? Ce programme a un objectif limité et précis, celui d'une action de prévention des troubles psychiques induits par la maladie d'un parent. Cette action de prévention prend tout son sens, parce qu'elle introduit, ipso facto, l'enfant au sein de l'établissement où son parent est soigné, et qu'elle lui permet de dialoguer avec des professionnels qui travaillent dans ce lieu-là et dont la parole est, ce de fait, crédibilisée.

Description du mode de fonctionnement

Objectif et moyens

L'objectif principal de ces groupes de soutien aux enfants ayant un proche traité pour cancer est de soutenir le dialogue intrafamilial concernant la maladie. Cet objectif repose sur l'hypothèse que les difficultés communicationnelles intrafamiliales au sujet de la maladie constituent un facteur aggravant des conséquences psychiques sur l'enfant de la maladie d'un parent.

Les moyens utilisés sont : 1) réunir, en début de maladie, l'enfant et un membre de son entourage, pour en parler ; 2) permettre à ce membre de l'entourage d'être témoin des questionnements des enfants sur la maladie ; 3) permettre à ce membre de l'entourage de voir comment des professionnels abordent ces sujets avec les enfants du groupe ; 4) permettre à l'enfant d'exprimer ses questionnements et ses angoisses, lui fournir quelques éléments de réponse ; 5) permettre à l'enfant de rencontrer d'autres enfants vivant des situations similaires.

Modalités

Le groupe, d'une durée de deux heures, a lieu un mercredi après-midi par mois, hors périodes des congés scolaires. Il rassemble des enfants différents à chaque fois. Le nombre maximal de participants est fixé à dix ; il n'y a pas de limite d'âge. Les enfants peuvent y participer seuls ou avec un accompagnateur. Le groupe se déroule au sein de l'hôpital, dans un local à l'écart des « circuits-patients ».

Il est coanimé par une psychologue-psychothérapeute d'enfants et un médecin. Une stagiaire psychologue assiste sans intervenir afin de prendre des notes qui permettent le travail d'analyse et de synthèse ultérieur.

L'information concernant le groupe est communiquée verbalement soit par les équipes soignantes (médecins, infirmières et cadres infirmiers) lors des consultations ou de l'hospitalisation, soit par l'équipe d'oncopsychologie lorsqu'une aide est demandée par le parent malade ou sa famille. Une plaquette d'information expliquant les buts, les modalités et les dates des groupes est, par ailleurs, largement diffusée dans tous les lieux de circulation des malades et des visiteurs. Elle contient un formulaire d'inscription qui doit être adressé au secrétariat d'oncopsychologie.

Un film sert de point de départ

Un film d'une durée de 16 minutes, Il faut parler... savoir...1, spécialement réalisé par l'équipe d'oncopsychologie pour animer ces rencontres, sert de point de départ. Ce n'est ni un reportage ni un film médical. Le scénario, qui met en scène les émotions et le vécu de deux enfants confrontés à la maladie d'un proche, a été élaboré d'après l'expérience clinique acquise par ses auteurs. Outre le récit principal, il utilise plusieurs autres niveaux d'expression : un adulte qui relate l'expérience de son enfance en situation identique (témoignage implicite qu'il est possible de grandir malgré ce vécu infantile), des enfants « tout venant », réunis autour d'un dessinateur, qui parlent de la maladie en général et du cancer en particulier (ce qu'ils en imaginent, comment ils se le représentent, les informations qu'ils possèdent...), le passage par des dessins et des histoires d'animaux pour illustrer des affects trop forts et en réduire l'impact émotionnel (la honte du parent dont l'image s'est détériorée, la mort...) (figure 2).

Les différents temps du groupe

Quand tous les enfants sont arrivés, chacun se présente et l'une des animatrices explique le déroulement de la séance. Les parents sont assis en retrait, derrière les enfants. La consigne de rester silencieux dans un premier temps, pour laisser s'exprimer les enfants, leur est donnée. Il est indiqué aux enfants qu'ils pourront ultérieurement demander un entretien individuel s'ils le souhaitent. Le film Il faut parler... savoir... est alors projeté. Suit un temps de discussion, de questions, d'échanges entre les animateurs, les enfants et les accompagnateurs. Cet échange non structuré et non directif dure environ une heure. Il est alimenté par les identifications des enfants au scénario du film.

Lorsque les enfants posent des questions sur la maladie, ils sont d'abord invités à exprimer ce qu'ils en savent ou ce qu'ils en imaginent. Dans un second temps, des réponses simples mais n'éludant pas la réalité leur sont fournies. Les mots cancer, mort, sont employés. Toutefois, les informations médicales sont données sans détails, sauf si l'enfant en demande. Le cas particulier de chaque famille n'est pas abordé.

Quand chacun a pu s'exprimer, le groupe quitte le lieu de réunion pour un goûter. C'est un temps chaleureux où les conversations se poursuivent et souvent se précisent sur un mode plus personnel. C'est également un temps de transition et de détente avant la séparation.

Remerciements

Nous remercions tous ceux qui ont soutenu ce projet et ont permis son développement, plus particulièrement le Dr F. May-Levin, qui en est à l'origine, Mme L. Decuypere, Mme M. Carassus, Dr P. Poulain et M. A. Bouregba, dont les conseils ont été si utiles. Nous remercions aussi tous ceux qui contribuent à son fonctionnement, Mmes Joëlle Guéry, A.-M. Morin, R. Collas et S. Lebigre et le service de reprographie de l'IGR : M. C. Noury et Mme M. Moreau. Nous remercions également le service de la communication, en particulier le Dr F. Guillemette. Nous remercions enfin les stagiaires-psychologues qui ont pris des notes durant les séances : Mmes M. Fassel, C. Couvreur, S. Georget et I. Salama.

CONCLUSION

La souffrance des enfants dont un proche est atteint de cancer, décrite dans une littérature assez importante, est inéluctable, car l'enfant ne reste pas indifférent à ce qui affecte son entourage. Elle peut laisser des marques profondes, voire influer sur sa vie de façon importante. Mais la plupart des enfants ont les capacités de s'adapter à cette situation et de l'affronter, pour peu qu'on les informe de ce qui se passe dans la famille et qu'on leur permette de s'impliquer de façon active. Or, aujourd'hui, beaucoup de parents sont en difficulté dans ce nécessaire dialogue avec leur enfant et préfèrent l'éviter, le remettant toujours à plus tard.

Afin de soutenir le dialogue intrafamilial sur la maladie, un programme de groupe de parole a été élaboré et mis en place à l'institut Gustave-Roussy. Ce programme, qui fonctionne depuis 4 ans, a montré sa faisabilité, et son évaluation empirique montre que, loin de provoquer une recrudescence de la détresse des enfants et de leur accompagnateur, il permet l'expression de sentiments comme la crainte que le parent malade ne meure, apporte un soulagement, réduit l'anxiété des enfants et divers symptômes. Néanmoins, un tel groupe doit être animé par des professionnels expérimentés, car certains moments intenses peuvent être difficiles à gérer.

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