ARTICLE
Le cancer du sein est l'une des néoplasies les plus fréquentes
et les plus meurtrières dans le monde [1]. Il est pourtant curable
lorsqu'il est précocement diagnostiqué et traité
selon des schémas adaptés et bien conduits [2]. Une étude
préliminaire conduite sur deux ans dans le service d'hématologie
et d'oncologie médicale de l'hôpital du Point-G à
Bamako (Mali) a permis de constater que le cancer du sein représentait
20,25 % des pathologies cancéreuses diagnostiquées, que
ce cancer était observé à un stade clinique avancé
chez 86,4% des malades étudiés [3]. Ces observations nous
ont conduits à soulever l'hypothèse que le recours tardif
aux soins spécialisés chez les malades du cancer du sein
relevait de l'influence des conditions socio-économiques sanitaires
et/ou de valeurs culturelles liées à la santé et
à la maladie sur le processus de la demande de soin par le patient.
Résultats
Caractéristiques des malades
Nous avons enregistré 63 nouveaux cas de cancers du sein durant
la période de l'étude. Quinze malades n'ont pas été
revus avec leur bilan préthérapeutique. Parmi les 48 malades
revus, 4 ont été exclus de l'analyse pour trois raisons
: refus de participer à l'étude (1), perdus de vue (2),
exclu pour raison d'éthique car médicalement inapte pour
un entretien approfondi (1). La distribution selon le critère de
l'âge des 44 malades inclus dans l'étude a montré
un âge moyen égal à 46,0 ± 19,5 ans avec des
extrêmes de 25 et 80 ans. Vingt-trois pour cent avaient moins de
35 ans, 47,7 % avaient moins de 45 ans ; 13 malades seulement, soit 29,5
%, avaient un âge égal ou supérieur à 50 ans.
Dans cette série, 43 malades étaient des femmes. Les patients
étaient dans une proportion de 61,4 % des sujets lettrés
avec, toutefois, une proportion faible de cadres supérieurs (4,5
%). Les cas de cancer ont été observés dans leur
majorité à un stade avancé de leur évolution,
soit 45,5 % au stade IV et 40,9 % au stade III.
Histoire clinique et sémiologie ordinaire
de la maladie
La tuméfaction ou la douleur représentait 39 % des modes
de découverte de la maladie. Le prurit était le symptôme
initial chez 12 % des malades. Les autres symptômes rapportés
étaient l'écoulement mammaire sanguinolent (3) et l'ulcération
du sein (2). Le délai entre le début des manifestations
cliniques et la demande de soin variait entre 1 et 12 semaines pour 28
malades (63,6 %), 13 et 48 semaines pour les 16 autres malades. Celui
qui séparait le début de la symptomatologie et la première
consultation chez l'oncologue médical était plus long (8
à 72 semaines).
L'étude des lieux du premier recours aux soins avant la consultation
spécialisée fait ressortir que 70,5 % des malades avaient
consulté dans un centre hospitalier et 29,5 % au domicile du praticien
(guérisseur, infirmier ou médecin). Les premiers praticiens
consultés étaient, pour 41 %, des médecins généralistes,
pour 25 %, des chirurgiens, pour 22,7 % des guérisseurs et pour
11,3 %, des infirmiers. La majorité (75 %) de ces patients avait
consulté un quelconque praticien sur recommandation d'un proche.
Le nombre de consultations effectuées en médecine conventionnelle
non spécialisée avant la consultation spécialisée
était au moins égal à 3 chez 50 % des malades (tableau
I). La décision de changer de lieu de traitement pour insatisfaction
a été enregistrée chez 27,2 % des patients. Pour
70,5 %, cette décision a été prise sur le conseil
d'une tierce personne. Cet itinéraire n'était pas modifié
par l'âge, la profession, le niveau d'instruction ou le lieu de
résidence. Parmi les 44 malades interrogés, 34,1 % avaient
désigné leur maladie par kuru, 27,3 % par sindimi,
13,6 % par dabali, bòn ou subaya ; 9,1 % par
kalia (tableau II).
La majorité (82 %) de nos patients considérait leur maladie
comme une affection banale (tableau
III). Ici, les usagers ne manifestaient aucune inquiétude et
affichaient une solide conviction que leur maladie pouvait se résorber
avec le temps, même en l'absence de tout traitement. Six malades
(13,6 %) pensaient qu'un mauvais sort tel dabali, bòn
ou subaya (sorcellerie) était à l'origine de
leur maladie.
Impact de certains paramètres
sur l'itinéraire thérapeutique du malade
La représentation de la maladie par le malade. Les 6 malades
qui considéraient que leur maladie relevait de la sorcellerie et
de fait, la nommaient dabali ou bòn (tableau
I), avaient commencé par consulter un guérisseur. Parmi
les 15 malades qui désignaient leur maladie par kuru, 11
avaient eu leurs premières consultations chez un chirurgien. Cette
différence était statistiquement significative (p
= 0,038 par le test de Fisher exact).
L'information reçue de la première personne consultée.
Parmi les 10 malades qui avaient consulté initialement un guérisseur
traditionnel, 1 n'avait reçu aucune information sur sa maladie.
Parmi ceux qui avaient consulté initialement un agent de la santé,
67,64 % (23/34) n'avaient pas reçu d'information quelconque sur
leur maladie. Cette différence était statistiquement significative
(p = 0,0016 selon le test de Fisher exact).
La satisfaction reçue à l'issue des premières
consultations. La non-satisfaction des patients après leur
première consultation influençait de façon significative
l'itinéraire emprunté. Autrement dit, ceux qui avaient eu
recours aux soins conventionnels exclusifs étaient plus souvent
satisfaits que ceux qui avaient suivi un itinéraire les conduisant
à des soins d'abord savants puis conventionnels ou vice versa (khi2
= 7,41 ; p = 0,006).
Commentaires et discussion
Les caractéristiques des patients étudiés
Le cancer du sein est observé chez une population jeune, car
47,7 % avaient moins de 45 ans. L'âge moyen de 46 ± 19,05 ans
est plus bas que celui rapporté dans les pays à haut niveau
économique [1, 2, 7]. L'étude de la distribution des malades
selon le sexe fait apparaître une notion classiquement rapportée,
à savoir la prédominance féminine des cancers du
sein [1, 8, 9]. Le niveau d´instruction des malades était
généralement bas car les cadres supérieurs représentaient
seulement 4,5 % de l'ensemble. Les aspects cliniques du cancer du sein
chez nos malades sont remarquables par un mode de découverte qui
s'exprime par la douleur ou par la constatation d'une tumeur contrastant
avec un diagnostic de la maladie aux stades d'évolution les plus
avancés dans 86,4 % des cas. Le délai entre le début
des manifestations de la maladie et la première demande de soin
est particulièrement long [3, 9].
La dynamique de la quête de soins, l'itinéraire
des malades
Pour comprendre ce délai long à la demande de soins, nous
nous sommes intéressés à la sémiologie ordinaire
de la maladie et à son contenu. Cette démarche nous a permis
de constater que plus de 3 malades sur 5 désignaient leur maladie
par des termes comme kuru (34,1 %), sindimi (27,3 %), dabali
(13,6 %) ou kaliya (9,1 %).
Cette sémiologie ordinaire liée à la maladie cancéreuse
basée presque exclusivement sur les symptômes ne semble pas
avoir de contenu diagnostique ou pronostique. En effet, le terme kuru
renvoie à toute tuméfaction, qu'elle soit de nature maligne
ou bénigne tel un furoncle. L'expression sindimi (de sin,
le sein, et dimi, la douleur) qui, signifiant littéralement
la douleur au sein, peut renvoyer à des signifiés différents
tels kaliya, dabali ou autre étiologie de type surnaturel.
Son traitement engage à une pluralité de recours aux soins
chez la quasi-totalité de nos usagers. En première intention,
ils ont recours à des moyens simples à leur portée
obtenus généralement de la culture ordinaire si ce n'est
l'abstention thérapeutique [10]. La notion de kalia exprime
la douleur d'apparition brutale sous forme de piqûre ou de spasme
; elle est souvent considérée comme banale, passagère.
Quant au terme dabali, il fait référence à
l'origine maléfique de la maladie. L'attitude à banaliser
chez DD, 47 ans, infirmière, nous conforte dans cette analyse «
... ML : Madame DD, quand précisément vous êtes-vous
rendue compte que nous ne vous sentiez plus bien ? - DD : Quelque
temps après avoir aperçu un bouton au sein, j'ai cru que
c'était un furoncle, mais 6 mois plus tard ça a évolué
; c'est à ce moment que je me suis rendue compte que c'était
une autre maladie. - ML : Ce bouton devenait gros ou faisait-il mal
? - DD : Ça grossissait. - ML : Que pensez-vous en ce
moment de ce bouton ? - DD : Je n'avais pas eu de pensée là-dessus,
c'est quand le bouton commençait à me faire mal que j'ai
su que ça n'allait pas et je me suis rendue à l'hôpital.
- ML : Pourquoi êtes-vous partie à l'hôpital ?
- DD : Pour pouvoir trouver une solution... ». Les entretiens
avec MC, 53 ans, ménagère, faisaient ressortir que les trois
termes sindimi, cancer et diabète désignaient la
même maladie tandis que la maladie kuru représentait
une maladie banale qui pouvait disparaître sans aucun traitement
[10]. On peut donc penser que, sans en être le facteur unique, la
sémiologie ordinaire de la maladie cancéreuse a pu entraîner
chez nos malades des attitudes qui n'incitent pas à une demande
rapide de soin.
L'itinéraire thérapeutique de nos malades se singularise
également par un délai particulièrement long entre
la première demande de soins et la première consultation
en service de cancérologie. Dans la majorité des cas, le
malade avait fait une consultation en médecine savante. Dans 22,7
% des cas, il s'était confié d'abord en médecine
savante pour ensuite arriver à la consultation d'un agent de la
santé ; dans 37,6 % des cas, il avait commencé ses soins
en médecine conventionnelle, s'était confié à
un guérisseur, puis était revenu pour des soins conventionnels.
Cet itinéraire peut s'expliquer par plusieurs facteurs : le cancer
du sein est une affection d'évolution chronique qui, non comprise
et acceptée comme telle, peut être une source de considérations
métaphysiques ; l'insuffisance de communication entre le praticien
et le malade est attestée dans notre étude par le constat
que 54,54 % de nos malades n'avaient reçu aucune information sur
la nature de leur maladie de la part du praticien consulté, ce
qui peut être une source d'inquiétudes chez le malade [11,
13] ; l'inefficacité des soins, comme l'insuffisance de communication,
peut conduire le malade à soulever des hypothèses faisant
référence à une origine surnaturelle de sa maladie
(figure). La consultation
chez le guérisseur s'expliquerait alors par la recherche de moyens
thérapeutiques occultes censés être plus efficaces
que les moyens conventionnels.
Le retour à la médecine conventionnelle s'expliquerait
par l'échec des thérapeutiques savantes et/ou par la pression
familiale pour des thérapeutiques conventionnelles. Si donc le
retard à la première demande de soin tient à une
sémiologie ordinaire particulière de la maladie cancéreuse
chez nos malades, le retard à la consultation spécialisée
dépendrait surtout d'une insuffisance dans la communication soignant-soigné
et dans les prestations fournies. Certains résultats obtenus au
cours de nos entretiens approfondis autorisent néanmoins à
penser que la décision de l'entourage est déterminante sur
la demande de soins (spécialisés ou non). En effet, 75 %
des malades avaient eu leur première consultation sur le conseil
d'une personne de leur entourage ; dans 70,5 % des cas, la demande de
changer de lieu de soins dans les situations d'insatisfaction était
conseillée par une tierce personne.
Ces constats, qui confirment les données d'autres auteurs, soulignent
la pesanteur qu'exercent la perception et les représentations socioculturelles
de la maladie et de la santé chez l'usager, ainsi que le poids
de la décision de l'entourage [11]. Des difficultés liées
à la disponibilité et à l'accessibilité géographique
des services de santé de qualité ont été décrites
comme une barrière à la demande ou à l'utilisation
des soins dans ces services [12, 13]. Dans notre étude, nous n'avons
pas trouvé de différence dans l'itinéraire des malades
selon qu'ils résidaient en zone rurale ou urbaine, à Bamako
ou hors de Bamako. L'impact des ressources financières sur la demande
de soins mérite d'être approfondi, mais, dans la série
de Ly [3], l'évaluation auprès des malades interviewés,
des dépenses effectuées avant leur première consultation
spécialisée faisait ressortir que le manque de ressources
financières n'était pas un facteur déterminant pour
expliquer un itinéraire thérapeutique caractérisé
par ailleurs par un nombre de consultations important avant la consultation
spécialisée.
Matériel et méthodes
Cette étude descriptive s'est déroulée du 15 septembre
1998 au 15 août 2000. Elle a concerné des usagers des consultations
et hospitalisations du service d'hématologie-oncologie médicale
de l'hôpital du Pont-G à Bamako. Les patients inclus dans
l'étude étaient ceux souffrant d'un cancer du sein histologiquement
ou cytologiquement prouvé auprès desquels un entretien a
pu être obtenu sous leur consentement libre et éclairé
[4]. Un dossier d'enquête standardisé a permis l'enregistrement
des données issues de l'examen physique des patients et des bilans
d'exploration para-cliniques. Des bandes magnétiques ont permis
l'enregistrement d'entrevues semi-directives en langue bambara, la langue
nationale du Mali. Les entrevues approfondies nous ont permis de lever
les truismes sur les notions telles dabali (bòn),
sindimi ou kaliya, etc., de cette langue. Nous avons pu
ainsi conduire une lecture d'anthropologie clinique de type sémantico-pragmatique
autour des discours des patients, ce qui nous as permis de faire ressortir
comme schématisée par la figure,
l'articulation intime des sous-systèmes de signes, sens, actions
et rétroactions. C'est à partir de cette lecture systémique
des cas sous observation que s'est organisée la mise en contexte
des comportements individuels, collectifs, particuliers, singuliers ou
pluriels [5, 6].
Article reçu le 16 juillet 2001, accepté le 23 novembre 2001.
CONCLUSION Remerciements.
Nous remercions le Pr Balansard de la Faculté de Pharmacie de Marseille/Aix-en-Provence,
France, pour l'appui matériel fourni dans le traitement de nos malades,
le Pr A.K. Koumaré, chef du service de chirurgie viscérale
de l'hôpital du Point G, pour sa collaboration dans le traitement
de nos malades et le Dr Aïssa Diarra, étudiante en thèse
d'anthropologie médicale à Marseille (France), pour son appui
dans la réalisation des interviews. REFERENCES
1. Organisation mondiale de la santé. Rapport sur la
santé dans le monde : vaincre la souffrance enrichir l'humanité.
Genève (Suisse) 1997 ; 23-43.
2. Gairard B, Mathelin C, Schaffer P, Brettes JP. Cancer du sein
: épidémiologie, facteurs de risque, dépistage. Rev
Prat Paris 1998 ; 48 : 21-7.
3. Ly Madani. Itinéraires des malades cancéreux
vus dans les services d'hématologie-oncologie médicale et
de médecine interne de l'hôpital national du point G.
Thèse de Médecine, Bamako (Mali), 2001 ; 36.
4. Nkoua Mbon JB, Aleba A, Ampion EE, Nsonde-Malanda J, Moubie
SS, Minga B. Mini-atlas de carcinologie mammaire tropicale. Carcinologie
pratique en Afrique 1998 ; 17-20.
5. Fortin R. Causalité complexe. In : Comprendre
la complexicité : introduction à la méthode d'Edgar
Morin. L'Harmattan, Les PUL, Québec, 2000 ; 56-65.
6. Saillant F. Une lecture culturelle de l'expérience
du cancer. In : Cancer et culture : produire le sens de la maladie.
Montréal : Éditions Saint-Martin, 1988 ; 56-61.
7. Deccache A, Meremas, P. L'éducation pour la santé
des patients : au carrefour de la médecine et des sciences humaines.
In : L'éducation du patient au secours de la médecine,
PUF, Paris, 2000 ; 147-67.
8. Banque Mondiale. Rapport mondial sur le développement
humain. PNUD Paris 1994.
9. Wélé Ag A. Étude clinique du cancer
du sein en chirurgie « B » à l'hôpital national
du point G : 94 cas. Thèse de médecine, Bamako (Mali),
1998 ; 55.
10. Diarra A. Le cancer, le sein et la femme dans un hôpital
du Mali : représentations et interactions sanitaires à propos
du cancer du sein dans un hôpital du Mali. Mémoire de
DEA d'anthropologie, Université d'Aix-Marseille 3, 2000 ; 67.
11. Adenis A, Vennin P, Hecquet B. L'information des patients
atteints d'un cancer du côlon : résultats d'une enquête
réalisée auprès des gastro-entérologues, chirurgiens
et cancérologues du nord. Bull Cancer 1998 ; 85 : 803-12.
12. Baillet F, Pelicier N, Labescat J, Loo H, Olie JP, Pelicier
N, Tasset Y. L'annonce diagnostique : impact psychologique et bonnes pratiques.
Cancers et dépressions. L'Encéphale du praticien
1998 ; 24 : 35-41.
13. Stewart MJ. Access of health care for economically disadvantaged
Canadians ; a model. Can J Pub Health 1990 ; 81 : 450-5.
14. Abasienkong M. Familism hospital admission in rural Nigeria
: a case study. Sco-Scie Med 1981 ; 15B-p : 45-50.
15. Donabedian A. Aspect of medical care administration :
specifying requirement of health care. Cambridge Harvard University
Press, 1972.
16. Vennin P, Hecquet B, Marcuzzi I, Demaille MC. Cancers du
sein : l'information en question(s) : enquête auprès des
patientes et des médecins d'un Centre de lutte contre le cancer.
Bull Cancer 1995 ; 82 : 698-704.
|