ARTICLE Les
tumeurs stromales digestives ou Gist (gastro intestinal stromal tumor)
constituent une entité anatomopathologique et immunohistologique
d'identification récente [1]. Classées autrefois parmi les
léiomyosarcomes digestifs, ces tumeurs mésenchymateuses dérivent
en fait d'un progéniteur commun avec les cellules interstitielles
de Cajal, les cellules responsables de la motricité autonome du tube
digestif. Elles expriment l'antigène CD34 et sont caractérisées
par l'expression du proto-oncogène c-kit (CD117) détectable
en immunohistochimie. C-kit est un proto-oncogène codant pour une
tyrosine kinase, récepteur du stem cell factor. Son hyperexpression
et/ou la présence de mutations activatrices de la fonction kinase
jouent un rôle essentiel dans la transformation néoplasique
de ces tumeurs [2-4].Ces tumeurs mésenchymateuses sont rares et représentent
moins de 5 000 nouveaux cas par an aux États-Unis, et probablement
moins de 1 000 cas par an en France. Elles touchent les adultes de tout
âge, le plus souvent au-delà de 50 ans. Leurs localisations
les plus fréquentes sont l'estomac (60 %), puis l'intestin grêle
(20 %) et le côlon (10 %). Plus rarement, la tumeur primitive est
située au niveau du péritoine, du rectum ou de l'sophage.
Les Gist ont un pronostic vital très défavorable, notamment
les formes non réséquables avec une survie globale médiane
à 10 mois pour les formes métastatiques, 12 mois pour les
stades localement avancés contre 66 mois pour les formes opérables
[5]. Des rechutes au-delà de 20 ans ont cependant été
décrites. D'autre part, ces tumeurs sont résistantes à
la radiothérapie et à la chimiothérapie (taux de réponses
à la polychimiothérapie : 4 à 8 % pour les Gist contre
67 % pour les léiomyosarcomes [5]. Dans les formes localisées,
les principaux facteurs pronostiques sont le nombre des mitoses par champs
et la taille tumorale. Une valeur seuil de 5 cm est retrouvée dans
plusieurs études qui tentent de distinguer des formes « bénignes
» et « malignes ». Pour certains auteurs cependant, les formes
« bénignes », c'est-à-dire ne rechutant jamais sur
un mode métastatique, n'existent pas.
L'expression de c-kit est une des principales caractéristiques
phénotypiques des Gist, retrouvée dans 98 % des cas. Sa
détection est effectuée par immunohistochimie (anticorps
Dako). Plusieurs mutations constitutionnelles de la molécules c-kit
ont été décrites, qui permettent une activation de
la tyrosine kinase, indépendamment de la présence du ligand.
Certaines de ces mutations sont retrouvées d'ailleurs dans des
formes familiales de cette maladie. Elles concernent principalement l'exon
11 (délétion dans 52 % des cas), l'exon 9 et l'exon 13 [6].
Le STI571 ou Glivec®
Le STI571 est un inhibiteur sélectif des tyrosine kinase c-abl,
bcr-abl, c-kit et PDGFR qui interagit avec la protéine au niveau
du site de fixation de l'ATP. Il donne des taux de réponses hématologiques
et cytogénétiques élevés dans les leucémies
myéloïdes chroniques (LMC) et les leucémies aiguës
bcr-abl+ [7-9]. Son autorisation de mise sur le marché
dans la LMC vient d'être donnée par la Food and Drug Administration
aux États-Unis.
Sur la base de l'inhibition potentielle de c-kit dans les Gist, une
étude de phase I et une étude de phase II ont été
respectivement réalisées en Europe et aux États-Unis
en 2000. Toutes deux ont été présentées en
séance plénière au congrès de l'American Society
of Clinical Oncology à San Franscisco (mai 2001). Un cas clinique
a été en outre rapporté dans le New England Journal
of Medecine [10].
L'étude de phase I
Dans le traitement de la LMC, le STI571 est administré oralement
à la dose de 300 à 600 mg/j. Son efficacité et ses
effets secondaires pouvant être différents chez les patients
porteurs de tumeurs solides et atteints de leucémies, une étude
de phase I a été réalisée chez des patients
atteints de Gist ou d'autres sarcomes (A. van Oosterom, EORTC-STBSG).
Cette étude a été réalisée entre
août 2000 et novembre 2000 par le groupe sarcome de l'EORTC. La
méthodologie utilisée est celle d'une étude de phase
I avec recherche de toxicités limitantes (DLT) et de la dose maximale
tolérée (MTD). Les critères d'inclusion étaient
respectivement : tumeurs de type sarcome ou Gist surexprimant c-kit, en
progression depuis 6 semaines, PS < 3, âge > 15 ans, sans
anomalie rénale, cardiaque, hépatique ou biologique majeure.
Trente-six patients présentant un Gist et 4 un sarcome autre (léiomyosarcomes,
angiosarcome, sarcome inclassable) ont été inclus, 24 avaient
reçu préalablement une chimiothérapie et 4 une radiothérapie,
30 présentaient des métastases hépatiques.
Huit patients ont reçu 400 mg une fois par jour, 8 patients 300
mg deux fois par jour, 16 patients 400 mg deux fois par jour et 8 patients
500 mg deux fois par jour.
Les toxicités de grade 3-4 ont été : une neutropénie
de grade 4 (1 patient à 400 mg 2 fois par 24 h, des nausées
- vomissements de grade 3 (2 + 2 patients à 500 mg 2 fois par 24
h), des dèmes de grade 3 (1 patient à 300 mg 2 fois
par 24 h et 1 patient à 500 mg 2 fois par 24 h), une dyspnée
de grade 3 (1 patient à 500 mg 2 fois par 24 h) et un rash cutané
de grade 3 (1 patient à 300 mg 2 fois par 24 h). Chez seulement
11 patients, une diminution de la dose de STI571 a été nécessaire.
La dose-intensité moyenne est de 89 %. Les données de pharmacocinétique
sont identiques à celles obtenues dans la LMC. La dose toxique
limitante est donc déterminée à 400 mg deux fois
par jour.
En termes de réponse tumorale, pour les patients atteints de
Gist, 13 patients (36 %) ont présenté une réponse
partielle, 12 (33 %) une réponse minime, 7 (19 %) une maladie stable,
seulement 4 (11 %) une progression tumorale sous traitement. Il est important
de noter que 3 des 4 patients présentant un sarcome non-Gist ont
progressé sous traitement et le dernier est considéré
en maladie stable.
L'étude de phase II
Le STI571 a été évalué en termes de tolérance
et d'efficacité dans une étude de phase II randomisée,
réalisée par l'équipe du Dana Farber Cancer Institute
(Blanke, États-Unis), chez des patients atteints de Gist exprimant
c-kit. Cette étude a été mise en place entre juillet
2000 et septembre 2000. Les critères d'inclusion étaient
respectivement : Gist surexprimant c-kit, non réséquable
ou métastatique, présentant au moins une lésion mesurable,
PS < 3, et sans pathologie hépatique majeure. Cent quarante-cinq
patients présentant un Gist ont été inclus, 85 sont
évaluables pour la tolérance et l'efficacité ; 66
% avaient reçu préalablement de la chimiothérapie,
16 % de la radiothérapie et 94 % avaient été préalablement
traités par chirurgie. Les patients étaient randomisés
entre deux doses de traitement, 400 mg et 600 mg/j. En cas de progression
à la dose de 400 mg, ils étaient traités à
600 mg.
Les toxicités ont été limitées : 5 neutropénies
de grade 3-4, 17 hémorragies gastro-intestinales de grade 3-4,
5 dèmes de grade 3-4, 3 infections de grade 3-4, 5 toxicités
hépatiques de grade 3-4.
En termes de réponse tumorale, seulement 11 patients (13 %) ont
présenté une progression sous traitement. Il est important
de noter que les 9 patients ayant progressé sous STI571 à
400 mg/j, n'ont pas progressé sous STI571 à 600 mg/j (tableau).
Aucun des patients répondeurs ou stables sous STI571 n'a progressé
au jour de la présentation orale des résultats. D'autre
part, la survie médiane et la durée médiane de réponse
au traitement ne sont pas encore atteintes. Enfin, bien que non significatif,
il semble exister un avantage en termes de taux de réponses pour
les patients traités par STI571 à 600 mg/j.
Les auteurs rapportent en outre une corrélation entre la nature
des mutations observées sur c-kit et la réponse au traitement
: les mutations de l'exon 11 sont associées à un pronostic
meilleur que les mutations de l'exon 9, elles-mêmes de meilleur
pronostic que les tumeurs présentant une forme sauvage non mutée
de c-kit.
Conclusions
Les réponses tumorales favorables enregistrées avec le
STI571 démontrent qu'une inhibition spécifique d'une tyrosine
kinase impliquée dans la transformation néoplasique permet
une régression tumorale chez une proportion élevée
de patients dans une tumeur solide. Ces travaux constituent donc une révolution
conceptuelle en cancérologie et permettent d'envisager une modification
complète du devenir, du pronostique et de la prise en charge des
patients porteurs de Gist. Ils annoncent d'autre part une nouvelle voie
thérapeutique en cancérologie, avec l'émergence des
inhibiteurs d'autres tyrosine kinases, telles que le récepteur
de l'EGF, HER-2, ou les récepteurs du VEGF. Ces molécules
sont actuellement utilisées en monothérapie, parfois en
combinaison avec la chimiothérapie. L'association de plusieurs
molécules inhibitrices de tyrosine kinase est probablement une
voie d'avenir en cancérologie.
Références
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stromal tumors : recent advances in understanding of their biology. Hum
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more specific than CD34. Mod Pathol 1998 ; 11 : 728-34.
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stromal tumors. Science 1998 ; 279 : 577-80.
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