ARTICLE Le
diagnostic et le traitement des sarcomes des tissus mous (STM) ont connu
ces quelques dernières années des avancées notables.
Ces progrès viennent pour une large part de la mise en évidence
d'anomalies génétiques caractéristiques susceptibles
déjà d'applications diagnostiques, mais aussi de l'évaluation
pronostique et, depuis quelques mois, de la prise en charge thérapeutique
de ces maladies rares et très hétérogènes.
Diagnostic
Les évolutions survenues dans le domaine des sarcomes des tissus
mous ces dernières années sont d'abord diagnostiques, avec
un meilleur typage des lésions grâce à une utilisation
mieux codifiée de plus en plus large des ressources de l'immunohistochimie.
Le tableau I résume
les anticorps les plus utilisés. De nombreux autres ont été
décrits, dont certains méritent d'être intégrés
parmi les plus utiles au diagnostic des STM : myogénine (muscle
strié), CD117 (anti-c-kit), caldesmone (anti-muscle lisse), HHV-VIII
(anti-herpès virus de type VIII, pour le diagnostic de sarcome
de Kaposi). Aucun cependant n'est spécifique d'un type tumoral
particulier et l'utilisation de l'immunohistochimie dans le domaine du
sarcome requiert une certaine expertise pour confronter les résultats
à la morphologie et au contexte clinique. Le diagnostic et le typage
des sarcomes des tissus mous restent donc difficiles. Il est nécessaire
de l'établir sur un prélèvement suffisant et une
biopsie chirurgicale reste souhaitable, même si l'utilisation systématique
de biopsie au trocard a pu être rapportée [1]. Ces biopsies
s'inscrivent alors dans des stratégies de prise en charge particulière,
très centralisées comme dans les pays scandinaves. Les prélèvements
restent en règle trop exigus pour un diagnostic fiable et pour
l'évaluation histopronostique qui reste primordiale dans la définition
de la stratégie thérapeutique.
L'autre contribution importante au diagnostic est désormais la
biologie moléculaire pour certains cas difficiles [2-4]. Un certain
nombre d'anomalies génétiques, surtout des translocations,
ont été mises en évidence, qui sont spécifiques
de types ou sous-types histologiques (tableau
II). Leur mise en évidence permet donc d'affirmer un diagnostic.
Ainsi, non seulement la translocation (X ; 18) permet d'assurer un diagnostic
de synovialosarcome, diagnostic parfois difficile en particulier dans
des localisations atypiques, mais il existe aussi une relation entre la
protéine de fusion et le morphotype : SYT-SSX1 (deux tiers des
tumeurs) est corrélé à un aspect biphasique, SYT-SSX2
est corrélé à un aspect monophasique ; la valeur
pronostique du type de protéine de fusion reste discutée
[5]. La mise en évidence d'anomalies du chromosome 12, avec amplification
de la bande q14 codante pour mdm2, éventuellement associée
à un index de prolifération (Ki67) plus élevé,
permettrait de distinguer lipomes atypiques et liposarcomes bien différenciés
dits lipoma-like [6].
La mise en uvre du diagnostic moléculaire reste restreinte
à un nombre limité de laboratoires et les techniques restent
basées sur l'expression des gènes de fusion par RT-PCR [7,
8]. S'il peut être établi sur du matériel frais [9],
ce diagnostic requiert habituellement du matériel tumoral congelé
qui n'est pas toujours disponible. Il faut donc encourager la congélation
systématique d'un fragment tumoral lorsqu'un diagnostic de sarcome
peut être suspecté (tumeur profonde, sous-aponévrotique,
de plus de 5 cm). C'est dire aussi l'intérêt de la mise au
point de ce diagnostic moléculaire sur du matériel conservé
en paraffine [5]. Les techniques de RT-PCR automatisées de type
Taqman sont aujourd'hui possibles [10] et apparaissent faisables pourvu
que la fixation du matériel ait été adéquate.
D'autres méthodes d'analyse génétique des tumeurs
devraient dans les prochains mois être adaptées pour être
utilisables en quasi routine dans le diagnostic des sarcomes, comme la
Fish.
L'évolution des possibilités diagnostiques conduit d'ores
et déjà à des modifications de la classification
des sarcomes. Ainsi, l'histiocytofibrome malin, qui représentait
ces vingt dernières années le diagnostic porté pour
environ 30 % des sarcomes [11], apparaît de plus en plus comme un
aspect morphologique de sarcome peu différencié ou indifférencié
qui peut être démembré par une immunohistochimie extensive
[12] ou par la génétique moléculaire [13]. Ces modifications
diagnostiques pourraient avoir des implications pronostiques et donc thérapeutiques
: ainsi, les histio-
cytofibromes malins avec une différenciation myogénique
auraient un risque métastatique plus important [12]. Par ailleurs,
les histiocytofibromes malins rétropéritonéaux sont
deux fois sur trois des liposarcomes dédifférenciés
et, pour la majorité des autres, des léiomyosarcomes, une
petite fraction restante sont des tumeurs stromales [13]. Par ailleurs,
il a été récemment rapporté l'expression du
transcrit de fusion COL1A1-PDGFB dans les fibrosarcomes de type adulte,
diagnostic aujourd'hui assez rare, ce qui serait en faveur d'une parenté
de ce type tumoral avec le dermatofibrosarcome de Darier et Ferrand [14].
Pronostic
Il reste difficile de définir des groupes pronostiques homogènes
pour les sarcomes des tissus mous. Les meilleurs critères pronostiques
restent les critères cliniques, avec taille tumorale et localisation,
et histopathologiques, avec type histologique et surtout grade de malignité.
Celui-ci s'est récemment confirmé comme prédominant
pour les types histologiques les plus importants en dehors des tumeurs
malignes des gaines nerveuses périphériques (MPNST) [15,
16]. Ces critères sont d'ailleurs repris dans la nouvelle classification
de l'UICC [17], qui diffère de la précédente surtout
par la prise en compte de la profondeur de la tumeur, tandis que l'atteinte
vasculo-nerveuse ou osseuse (qui est importante [15]) et l'atteinte ganglionnaire
(rare) ne sont plus prises en compte. Ce système de staging
s'avère effectivement plus discriminant que le système précédent,
proposé par Russell et al. en 1976 [P. Terrier, communication
personnelle], ce qui confirme le poids pronostique de la profondeur lésionnelle
[11]. Il s'adresse mal aux MPNST et à des entités rares
tels que les sarcomes épithélioïdes ou les sarcomes
alvéolaires. Le diagnostic morphologique reste là prédominant.
Le grade y conserve un poids prédominant ou, si la signification
des grades 1 et 3 est évidente, l'appréciation pronostique
reste incertaine pour 45 % des sarcomes de grade 2.
Différentes caractéristiques biologiques ont été
testées pour tenter d'affiner l'évaluation pronostique et
par conséquent les indications thérapeutiques. Les marqueurs
de prolifération tels que le Ki67 paraissent comporter une valeur
indépendante, susceptible de moduler l'appréciation pronostique
apportée par le grade de malignité [18, 19]. Dans les synovialosarcomes,
le niveau de Ki67 a aussi été retrouvé corrélé
à une augmentation de l'index mitotique et à une augmentation
du nombre de cellules en apoptose [20]. Les anomalies génétiques
des tumeurs pourraient aussi être correlées avec l'évolutivité.
Pour un type histologique donné, le type du produit de fusion résultant
de la translocation pourrait être pronostique, comme dans les synovialosarcomes,
avec une évolution plus favorable pour les translocations SYT-SSX1
ou dans les sarcomes d'Ewing, avec un pronostic plus péjoratif
des translocations autres que la plus fréquente EWS-FLI1 [6, 21-23]
; la réalité de cette corrélation reste débattue,
avec des résultats contradictoires d'une équipe à
l'autre [22]. Par ailleurs, la possibilité de tester le rôle
pronostique de certaines protéines, comme celles qui sont impliquées
dans la régulation du cycle cellulaire [18] ou du niveau d'expression
de la télomérase [24] a été évoquée
mais reste aussi à confirmer. L'intérêt potentiel
du niveau d'expression de p27, déterminé par immunohistochimie,
a été rapporté, avec un bas niveau corrélé
à une aggravation du risque métastatique et du pronostic
global, dans les synovialosarcomes [25] et dans les liposarcomes myxoïdes
[26].
Imagerie
Les informations attendues de l'imagerie dans les sarcomes des tissus
mous sont la prévision de la malignité, une définition
fine des rapports aux tissus de voisinage et la recherche d'une dissémination
métastatique ; on peut y ajouter l'évaluation de l'efficacité
d'un traitement et la mise en évidence de rechutes. La stratégie
actuelle reste basée essentiellement sur l'IRM pour le site tumoral
primitif et sur le scanner pour les localisations viscérales [27].
La question posée aujourd'hui est celle de la place du PET-scan.
Les données de la littérature dans ce domaine restent limitées
par le petit nombre de patients pris en compte et par l'absence d'étude
de stratégie. La tomographie par émission de positons au
fluor18 (18FDG-TEP) permet de reconnaître
avec une bonne sensibilité les tumeurs agressives de haut grade
de malignité ; cependant, la différenciation de ces tumeurs
d'avec des lésions bénignes (lésions inflammatoires
ou pseudo-inflammatoires) reste à étudier ; par ailleurs
le 18FDG-TEP ne permet pas une différenciation fiable
entre tumeurs malignes de bas grade et tumeurs bénignes [28], même
avec l'utilisation d'évaluations quantitatives par le calcul d'un
indice SUV (standardized uptake value). Si le SUV s'avère
effectivement corrélé à des paramètres d'évolutivité
tumorale tels que cellularité, index de prolifération ou
grade [29], le 18FDG-TEP ne montre qu'une sensibilité
de 78 % et surtout une spécificité de 43 % seulement dans
le diagnostic de sarcome des tissus mous [30]. Certains ont souligné
par ailleurs l'intérêt du 18FDG-TEP pour guider
le prélèvement biopsique [31], mais, en ce domaine, la sélection
des territoires de biopsie par les techniques existantes d'imagerie sont
déjà performantes et certaines, comme l'échographie
ou le scanner, permettent des contrôles extemporanés des
sites prélevés. L'intérêt potentiel de traceurs
différents marquant l'activité mitochondriale (sestamibi)
ou le métabolisme protéique (11C-tyrosine) a
aussi été rapporté, mais il est fortement probable
que, au final, l'intérêt du PET-scan dans le diagnostic de
malignité sera restreint.
La méthode pourrait, en revanche, être intéressante
pour la réponse à un traitement, en apportant une évaluation
du métabolisme et donc de la viabilité tumorale. Cette donnée
peut être précieuse dans les sarcomes pour lesquels l'évaluation
entre réponse volumétrique et réponse histologique
est souvent fortement discordante. Des études menées chez
des patients soumis à un traitement locorégional de type
membre isolé perfusé avec hyperthermie, melphalan et TNF
ont ainsi permis de retrouver une corrélation entre synthèse
protéique appréciée par 11C-tyrosine-TEP
et importance de la nécrose tumorale [32] ; une évaluation
fiable pourrait permettre de distinguer parmi les masses résiduelles
celles qui sont histologiquement détruites (25 % environ) de celles
qui, comportant de la tumeur résiduelle vivace, nécessiteraient
un complément chirurgical. Par ailleurs, une extinction très
précoce de la fixation du 18FDG a été
récemment rapportée comme stigmate de réponse à
une chimiothérapie néoadjuvante [33] et de tumeurs stromales
traitées par STI571 [34]. Une telle corrélation entre la
cinétique de la réponse métabolique telle qu'elle
peut être appréciée par PET-scan et les critères
plus classiques définissant un bénéfice à
un traitement cytotoxique sera certainement intéressante à
affiner.
Un autre domaine d'intérêt du PET-scan pourrait être
la surveillance des malades après traitement, puisqu'il s'agit
d'une technique peu invasive et qui, permettant d'examiner l'ensemble
du corps, pourrait évaluer dans le même temps le site tumoral
primitif et les sites d'atteinte secondaire éventuels. Au site
tumoral primitif, la sensibilité du 18FDG-TEP a été
retrouvée significativement supérieure à celle de
l'imagerie classique par IRM ou TDM (93 % versus 67 %) dans une
étude [35] qui, réalisée sur un petit nombre de malades,
mériterait d'être reprise. Aux sites métastatiques,
la valeur du PET-scan pour différencier lésions malignes
et bénignes est reconnue, notamment au niveau pulmonaire qui représente
le site de diffusion prédominant dans les sarcomes [36]. Cet examen
peut avoir, là encore, un impact particulièrement important
dans la conduite à tenir, si l'on considère que plus de
50 % des nodules pulmonaires détectés chez des patients
porteurs de sarcomes sont non spécifiques et que ce taux reste
de près de 20 % lorsque 3 nodules sont retrouvés.
Le rôle du PET-scan dans la prise en charge des sarcomes des tissus
mous reste donc à bien délimiter, même s'il apparaît
particulièrement prometteur dans l'évaluation des traitements
et dans la surveillance. Comment l'intégrer dans l'imagerie des
sarcomes et dans quelle mesure son utilisation dispenserait d'autres examens
restent à définir.
Traitement locorégional
L'association d'une radiothérapie à une chirurgie s'est
imposée comme le standard du traitement locorégional des
sarcomes des tissus mous depuis 20 ans [37], avec un contrôle du
site primitif équivalent à celui obtenu par amputation,
dans les localisations aux membres. L'efficacité d'une radiothérapie
complémentaire après une chirurgie conservatrice de la fonction
a été confirmée par un essai contrôlé
récemment publié [38]. Les conditions techniques d'une telle
association restent à mieux définir. D'une part, une chirurgie
optimisée, avec des marges microscopiques saines, pourrait permettre
de ne pas irradier et cela peut concerner aussi des tumeurs profondes
de grade intermédiaire ou élevé [38, 39] ; cette
information reste discutable dans la mesure où, pour une étude,
une chimiothérapie adjuvante pouvait être aussi délivrée,
dont l'influence sur l'évolution locorégionale a été
démontrée par ailleurs (SMAC) ; dans l'autre, les conditions
dans lesquelles les patients avaient été sélectionnés
pour ne pas être irradiés n'ont pu être précisées
qu'incomplètement dans une analyse rétrospective. Elle souligne
toutefois le rôle crucial dans le résultat local de l'exérèse
chirurgicale et permet de rappeler qu'une irradiation ne peut pas compenser
une mauvaise chirurgie.
Au contraire, l'optimisation de la chirurgie des sarcomes des tissus
mous pourrait permettre de réduire la morbidité immédiate
et tardive, parfois sévère de l'irradiation [40], sans réduire
son efficacité, tant est importante la prise en charge initiale
du traitement dans le pronostic. Pour cela une meilleure définition
des volumes à risque peut être faite en utilisant des volumes
anatomiques plutôt qu'une appréciation géométrique
a priori [41] ; l'appréciation quantifiée de la morbidité,
que ce soit par des échelles de type Lent-Soma [42] ou par des
mesures de qualité de vie [38], doit être généralisée
pour permettre d'apprécier plus justement les résultats
du traitement local. Bref, il faut insister encore ici sur la nécessité
d'une centralisation du traitement par des équipes qui traitent
un nombre suffisant de ces tumeurs pour en avoir une expérience
utile [43], en raison de la rareté des sarcomes des tissus mous
et des difficultés engendrées par des sièges tumoraux,
des volumes et des envahissements très disparates.
Entre 10 % et 20 % des tumeurs primitives ne peuvent bénéficier
d'un traitement chirurgical d'emblée et conservateur de la fonction.
À côté des chimiothérapies et des radiothérapies
préopératoires [27, 44], ont été développées
les perfusions isolées de membres (ILP) avec hyperthermie, melphalan
et TNF (tumor necrosis factor). La finalité de ce traitement
complexe était d'obtenir un contrôle locorégional
en évitant des amputations chez des patients atteints de tumeurs
localement évoluées. Une réponse tumorale a été
obtenue dans plus de 80 % des cas avec entre 25 à 36 % de tumeurs
entièrement nécrosées lors d'exérèses
secondaires [45] ; une amputation a pu être évitée
chez 85 % des patients [46, 47]. Les complications les plus graves sont
en rapport avec les fuites systémiques de TNF, mais elles peuvent
être évitées par un monitorage isotopique de celles-ci.
Les ILP requièrent donc des équipes expérimentées
et un plateau technique adapté, mais leur efficacité et
donc leur intérêt sont maintenant largement admis [45, 48,
49]. Leur intégration dans l'ensemble de la prise en charge des
sarcomes des tissus mous reste à faire, en optimisant les doses
de TNF et des cytotoxiques associés, pour améliorer l'index
thérapeutique [50, 51], en précisant les indications d'exérèse
complémentaire sur les masses résiduelles et le moment optimal
de celle-ci [47], en précisant aussi le rôle des traitements
adjuvants comme la radiothérapie [52], voire la chimiothérapie,
chez les malades potentiellement curables.
Chimiothérapie
Concernant le problème de l'efficacité de la chimiothérapie
adjuvante dans les sarcomes des tissus mous, les résultats de l'essai
coopératif italien ont été confirmés [53].
Cet essai concernait des patients adultes, atteints de tumeurs de haut
grade, de 5 cm au moins ou en récidive locale et siégeant
aux membres. La chimiothérapie utilisée était une
association d'épirubicine 60 mg/m2 à J1 et J2,
et d'ifosfamide 1,8 mg/m2 de J1 à J5. Avec un recul
médian de 59 mois et un suivi minimum de 36 mois, il persitait
un bénéfice significatif pour les patients recevant une
chimiothérapie adjuvante par rapport aux patients du groupe témoin
sans chimiothérapie adjuvante en termes de survie sans rechute
(p = 0,04) (survie médiane sans rechute : 48 % versus
16 %, avec une réduction du risque de rechute estimée de
48 %). Surtout, la différence en termes de survie globale restait
significative (survie médiane 75 mois versus 46 mois,
p = 0,03) avec une réduction du risque de décès
de 13 % à 2 ans et de 19 % à 4 ans (69 % versus 50
% à 4 ans). Cette étude avait été interrompue
après une analyse intermédiaire sur les 104 premiers patients
inclus sur 190 initialement prévus et, de ce fait, aucune analyse
par sous-groupe n'était possible. Elle reste ainsi critiquable,
l'hétérogénéité des tumeurs considérées
n'ayant pas permis d'obtenir lors de la randomisation des caractéristiques
tumorales (taille lésionnelle plus élevée dans le
groupe témoin, par exemple) et de traitement locorégional
strictement comparables. Il serait de ce fait intéressant de déterminer
si l'ajout des données de ces patients italiens modifierait les
résultats de la méta-analyse Smac publiée en 1997
[54]. On peut rappeler que celle-ci, effectuée sur des essais initiés
pour la plupart au début des années 1970, retrouvait une
amélioration significative du contrôle local et de la survie
sans métastase, et par conséquent de la survie sans rechute,
mais que la différence de 11 % en termes de survie globale n'atteignait
pas le seuil de signification statistique. D'ores et déjà,
les résultats de l'essai italien confirment que, pour les patients
atteints de tumeurs à haut risque métastatique, l'indication
d'une chimiothérapie adjuvante peut être considérée
comme une option, qui reste à bien peser avec le patient au vu
des risques d'une chimiothérapie intensive comme celle utilisée
dans l'essai de Frustaci et al. Les résultats de l'essai
actuellement en cours dans le cadre de l'EORTC permettront d'ajouter une
pièce importante à un débat qui n'est pas clos.
Pour les patients non curables, en traitement palliatif, les résultats
de la chimiothérapie demeurent globalement peu satisfaisants. Pour
l'heure, seuls trois cytostatiques disponibles, la doxorubicine, l'ifosfamide
et la dacarbazine, sont considérés comme efficaces, même
si des réponses courtes et limitées ont pu être rapportées
avec la gemcitabine, la vinorelbine ou le cisplatine [55]. Des taux de
réponse plus élevés peuvent être obtenus si
ces cytostatiques sont utilisés en association plutôt qu'en
mono-chimiothérapies successives, mais cela n'a pas d'incidence
sur la durée de vie globale des patients traités en phase
métastatique. Une des voies d'optimisation possible a été
une intensification des traitements, considérant la relation dose-réponse
pour l'ifosfamide et la doxorubicine dans ces pathologies. L'utilisation
de facteurs de croissance hématologique permet une intensification
limitée, de l'ordre de 25 % de l'association doxorubicine-ifosfamide-dacarbazine
(MAID) [56], mais la comparaison entre cette association MAID + 25 % et
MAID à dose normale n'a pas retrouvé d'amélioration
significative qui contre-balancerait le surcroît de toxicité
clinique et hématologique rencontré [57]. Le pronostic des
malades atteints de sarcomes métastatiques reste donc péjoratif
[58] ; toutefois, un petit sous-groupe, caractérisé par
l'obtention d'une réponse complète sous traitement, peut
bénéficier d'une survie en rémission prolongée
[59]. Les résultats d'intensifications de chimiothérapie
avec reconstitution par autogreffe de cellules souches hématopoïétiques
restent discordants dans les sarcomes des tissus mous, mais l'expérience
rapportée par Blay et al., concernant une étude monocentrique
pilote sur 30 patients, est encourageante [60, 61]. Dans cette série,
une rémission complète a pu être obtenue chez 12 patients,
8 avant intensification, 4 autres après intensification ; les survies
globales et sans rechute à 5 ans ont été de 23 %
et 21 % respectivement. L'hypothèse qu'un plan de traitement avec
intensification et reconstitution hématologique par cellules souches
périphériques peut produire un taux plus élevé
de rémission complète et une amélioration de la survie
est actuellement testée dans une étude de phase III de la
FNCLCC.
Des nouveaux médicaments testés ces trois dernières
années, les résultats obtenus par l'ectéinascidine
(ET743) méritent d'être relevés. Ce produit est une
tétrahydroisoquinolone extraite de l'algue ecteinascidia turbinata,
un inhibiteur de la transcription bloquant le cycle cellulaire en fin
de phase S. Des réponses ont été rapportées
dans les sarcomes tant osseux que des tissus mous, avec, pour ces derniers,
un taux de 11 à 18 % mais aussi une forte majorité de stabilisations
et de réponses mineures [62-64], y compris chez des patients réfractaires
à la doxorubicine. Les toxicités sont surtout hématologiques,
en particulier sur la lignée granulocytaire, et sont majorées
en cas de traitement chez des patients qui présentent des perturbations
biologiques hépatiques, avec la possibilité de défaillances
multisystémiques fatales. La place de l'ectéinascidine est
actuellement en cours d'évaluation.
Le fait principal en matière de nouvelles molécules dans
les sarcomes concerne la mise en évidence de l'activité
du STI571 (Glivec®) dans les tumeurs stromales du tube
digestif. Il s'agit de tumeurs rares, développées à
partir des cellules de Cajal et caractérisées par une mutation
fonctionnelle de c-kit, entre les domaines transmembranaire et tyrosine
kinase [65] ; cette mutation entraîne une activation de c-kit en
l'absence de son ligand, le SCF (stem cell factor). La tyrosine
kinase de c-kit est très semblable à celle de abl-bcr et
son activité est de fait inhibée par le même inhibiteur
STI571. L'activité clinique du STI571 sur les sarcomes stromals
c-kit-positifs [66] a été confirmée dans deux essais
de phase I-II [67, 68]. Une réponse tumorale a été
rapportée dans 54 % des cas et 34 % des patients ont présenté
une stabilisation lésionnelle, correspondant à un bénéfice
pour 88 % des patients, corroborés par une diminution de 50 % ou
plus des SUV au FDG-PET-scan [67, 69]. Un fait remarquable est l'absence
à ce jour de phénomène d'échappement chez
les patients qui ont présenté une réponse, les plus
anciens étant traités depuis avril 2000. La dose-seuil efficace
se situe à 300-400 mg ; il n'est pas établi aujourd'hui
que des doses plus élevées soient préférables
et ce point fait l'objet encore d'une large étude intergroupe de
phase III, comparant les effets de doses quotidiennes de 400 mg et 800
mg. Le STI571 est de plus bien toléré dans l'ensemble, ses
effets secondaires limitants étant des troubles digestifs, des
rashes, des dèmes en particulier faciaux et, sur le plan
biologique, des leucopénies. Les effets secondaires cliniques tendent
à régresser avec la poursuite du traitement. Des effets
secondaires plus graves (défaillance hépatique ou rénale)
ont été rapportés chez des patients atteints de leucémie
myéloïde chronique et pourraient être dus à une
compétition à la dégradation par le cytochrome 450
chez des patients polymédiqués.
Le STI571, au-delà de son efficacité remarquable avérée
dans les leucémies myéloïdes chroniques pour lesquelles
il a été initialement conçu et dans les sarcomes
du stroma
c-kit-positifs, représente un modèle de contrôle tumoral
par un effet ciblé sur un mécanisme moléculaire décisif
dans le développement d'un cancer [70]. Si la survenue de la plupart
des pathologies malignes est la conséquence de modifications géniques
multiples, il est notable que des événements géniques
uniques et spécifiques conditionnent le développement de
nombreux sarcomes. Une meilleure compréhension des mécanismes
physiopathologiques résultant de ces altérations génétiques
pourrait conduire à l'élaboration d'autres traitements ciblés.
Un autre exemple de traitement ciblé sur un mécanisme
physiopathologique résultant d'anomalies génétiques
spécifiques est l'induction d'une maturation adipocytaire dans
les liposarcomes dédifférenciés. Les liposarcomes
sont caractérisés par des anomalies du bras long du chromosome
12, avec une translocation (12;16) dans les liposarcomes myxoïdes
et allongements anormaux dans les liposarcomes bien différenciés,
correspondant à une amplification de mdm2 et/ou CDK4 [71]. Des
anomalies géniques complémentaires portant sur les chomosomes
6 et 1 apparaissent dans les liposarcomes dédifférenciés
et pourraient être responsables d'un blocage de la maturation adipocytaire
terminale, processus dans lequel un récepteur nucléaire,
le peroxisome proliferator activated receptor-gamma (PPARgamma)
joue un rôle central. L'hypothèse a été formulée
selon laquelle le blocage de différenciation adipocytaire dans
les liposarcomes se produirait en amont de PPARgamma et que l'activation
de celui-ci permettrait d'obtenir une différenciation avec pour
résultante un arrêt de prolifération puis une apoptose.
Un tel blocage prolifératif a été confirmé
in vitro et chez des patients porteurs de liposarcomes traités
par un ligand de PPARgamma, la troglitazone [72] ; un essai clinique de
phase III est actuellement en cours. La troglitazone n'est plus disponible,
mais des effets identiques in vitro ont été retrouvés
avec d'autres thiazolidinediones comme la rosiglitazone ou la pioglitazone
[73].
Une autre voie nouvelle qui peut être offerte par les remaniements
géniques spécifiques des sarcomes est l'antigénicité
potentielle des protéines de fusion résultant des translocations
spécifiques. Ces protéines pourraient contenir des séquences
amino-acides nouvelles qui, présentées via les molécules
du complexe d'histocompatibilité, pourraient déterminer
une réponse immunitaire ; l'exploration de cette piste reste préliminaire
[74].
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